Le Poème de la Sibérie/05

Le Poème de la Sibérie
Revue Moderne52 (p. 240-242).
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V

LES PÊCHEURS


Ainsi le chaman et Anhelli continuaient leur pèlerinage à travers les plaines désolées, les routes désertes et les bois murmurants de la Sibérie, et ils rencontraient des gens qui souffraient et ils les consolaient.

Et voici qu’une fois ils arrivèrent auprès d’une eau silencieuse et stagnante, le long de laquelle croissaient quelques saules pleureurs et quelques pins sauvages.

Et le chaman regarda les poissons qui sautaient à la lueur empourprée du soir, et dit :

Vois-tu ce poisson qui vient de voler dans l’air et a plongé aussitôt.

Maintenant il raconte à ses frères qu’il a vu le ciel, et il leur dit les choses célestes, et il acquiert de la gloire parmi les autres poissons.

Or, en écoutant ses récits sur les choses célestes, ils se jettent dans les filets, et demain ils seront vendus au marché.

N’est-ce pas là un enseignement pour les hommes et pour ceux qui, en suivant ceux qui parlent de Dieu et des choses célestes, se jettent dans les filets des habiles et sont ensuite vendus.

Je te révèle là une maladie dangereuse : la mélancolie et l’excès d’attachement aux choses spirituelles.

Car il y a deux mélancolies : l’une vient de la force, l’autre de la faiblesse. La première est l’aile des esprits sublimes, la seconde, la pierre des noyés.

Je te parle de ces choses, car tu t’abandonnes à la tristesse et perds l’espérance.

En parlant ainsi, ils arrivèrent près d’une troupe de Sibériens qui péchaient des poissons dans l’étang, et ces pêcheurs ayant aperçu le chaman, s’approchèrent de lui, en disant :

Ô roi, tu nous as abandonnés pour des étrangers, et nous sommes tristes de ne pas te voir parmi nous.

Reste avec nous cette nuit ; nous t’offrirons à souper, nous te préparerons un lit dans notre bateau.

Le chaman s’assit donc à terre et les femmes et les enfants des pêcheurs l’entouraient et lui faisaient diverses questions auxquelles il répondait en souriant, car elles étaient enfantines.

Mais après le souper, quand la lune se leva et que sa lumière se répandit sur l’eau tranquille et y traça comme une route dorée dans la direction du midi, les femmes et les enfants se mirent à parler tristement et dirent :

Hélas ! tu nous as quittés, et tu ne fais plus de miracles parmi nous.

Nous nous sommes donc mis à douter des choses de la foi, et nous doutons même de l’existence de notre âme.

Le chaman répondit en souriant : Voulez-vous que je fasse paraître l’âme devant vos yeux ?

Et les enfants et les femmes s’écrièrent tous ensemble :

Nous le voulons ! Fais-le !

Le chaman donc se tourna vers Anhelli et dit :

Que ferai-je avec cette foule de corneilles ? Veux-tu que je t’endorme, et qu’après avoir extrait ton âme de ton corps je la montre à ces incrédules ?

Anhelli lui répondit :

Fais comme bon te semblera, je suis en ta puissance.

Le chaman appela donc un des enfants de la troupe et le mit sur la poitrine d’Anhelli, qui s’était disposé comme pour dormir, puis il dit à cet enfant :

Pose tes mains sur le front de ce jeune homme et appelle-le trois fois par son nom d’Anhelli.

Et à l’appel de l’enfant sortit d’Anhelli un esprit d’une grande beauté, rayonnant des plus brillantes couleurs ; de blanches ailes étaient attachées à ses épaules.

Et se voyant libre, cet ange se dirigea vers le lac, et, suivant le reflet lumineux de la lune, il prit sa route vers le midi[1].

Quand il fut déjà loin, au milieu de l’étang, le chaman ordonna à l’enfant d’appeler cette âme, pour qu’elle revînt.

Et le brillant esprit se retourna à l’appel de l’enfant, et il revint lentement sur la vague dorée, laissant de tristesse pendre ses ailes lorsqu’il arriva sur le bord.

Et quand le chaman lui ordonna de rentrer dans le corps de l’homme, il gémit comme une harpe brisée, puis recula… mais il obéit.

Et Anhelli s’étant réveillé, s’assit, et demanda ce qui s’était passé en lui.

Les pêcheurs lui répondirent :

Seigneur, nous avons vu ton âme, et nous te prions d’être notre roi ; car les souverains de la Chine ne sont pas vêtus avec plus de splendeur que l’âme qui habite dans ton corps.

Et nous ne connaissons rien, en ce monde, de plus brillant excepté le soleil, et les étoiles qui rayonnent dans la nuit.

Les cygnes qui, en mai, volent au-dessus de notre terre, n’ont pas d’aussi blanches ailes que ton âme.

Nous avons même senti le parfum qu’elle exhale ; on eût dit le parfum de mille fleurs ou l’odeur du muguet.

En les entendant ainsi parler, Anhelli se retourna vers le chaman, et dit : Est-ce la vérité ?

Et le chaman répondit : C’est la vérité, tu es possédé par un ange.

Qu’a donc fait mon âme pendant qu’elle était libre ? demanda Anhelli ; dis-moi-le, car je ne m’en souviens pas.

Le chaman lui répondit :

Elle a suivi cette route dorée qui s’allonge sur les eaux, et elle s’enfuyait dans cette direction comme un homme qui se hâte.

À ces mots, Anhelli baissa la tête, réfléchit, et se prit à pleurer, en disant :

C’est qu’elle voulait retourner dans sa patrie !


NoteModifier

  1. La Pologne est au midi, relativement à la Sibérie.