Le Poème de la Sibérie/02

Le Poème de la Sibérie
Revue Moderne52 (p. 234-236).
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II

LE CHAMAN


Le chaman, ayant étudié les cœurs de cette foule d’exilés, se dit en lui-même : En vérité, je n’ai point trouvé ici ce que je cherchais, car leurs cœurs sont faibles, et ils se laisseront abattre par la douleur.

Ils eussent été bons au sein du bonheur, mais l’adversité les changera en hommes méchants et dangereux. Dieu ! qu’as-tu fait ?

Est-ce qu’à chaque fleur tu ne donnes pas de fleurir jusqu’à la fin, là où est sa terre et sa vie propre ? Pourquoi ces hommes doivent-ils périr ?

Je choisirai donc un d’entre eux, et je l’aimerai comme mon fils, et en mourant je lui léguerai mon fardeau, fardeau trop lourd pour que d’autres le puissent supporter — afin qu’en lui s’accomplisse la Rédemption.

Et je lui montrerai toute la misère de cette terre, et puis je le laisserai seul, dans une grande obscurité, sous le poids de sa pensée et de ses angoisses.

Ayant dit ces paroles, il appela à lui un jeune homme du nom d’Anhelli, et lui imposant les mains, il versa dans son cœur un amour et une compassion profonde pour les hommes.

Et s’étant tourné vers la foule des exilés, il dit :

Je m’en irai avec ce jeune homme, afin de lui montrer maintes choses douloureuses, et vous resterez seuls pour apprendre à supporter la faim, la misère et la douleur.

Mais gardez l’espérance, car l’espérance descendra de vous aux générations futures et les ravivera ; mais si elle meurt en vous, les générations futures seront un peuple de morts.

Et ce que vous souhaitez s’accomplira, et il y aura une grande joie sur la terre au jour de la résurrection.

Vous serez alors dans le tombeau, et vos linceuls seront tombés en poussière : cependant vos tombeaux seront saints… Que dis-je ? Dieu éloignera les vers de vos dépouilles et revêtira vos corps d’une majesté fière, et vous serez beaux !

Et vous ressemblerez à vos pères, qui sont dans le tombeau. Contemplez leurs crânes : ils ne grincent pas des dents, ils ne souffrent pas, mais ils sont paisibles et semblent dire : J’ai fait le bien.

Veillez sur vous, car vous êtes comme des hommes placés sur une éminence, et ceux qui viendront vous verront.

Je voudrais vous expliquer le mystère des âmes qui s’envolent dans le soleil et de celles qui vont habiter dans les étoiles assombries, mais vous ne me comprendriez pas.

Je voudrais vous dire pourquoi vous vivez et pourquoi naissent des millions d’âmes nouvelles, et dans quel but le corps leur est donné, mais vous ne me comprendriez pas.

Mais je vous le dis, soyez sans inquiétude, non pour le lendemain, mais pour le jour qui sera le lendemain de votre mort.

Car le lendemain de la vie est pire que le lendemain de la mort, quoi qu’en pensent les hommes lâches et de peu de foi.

Et la troupe dit au chaman : « Qui t’a donné le pouvoir d’enseigner sur la vie et sur la mort ? Nous avons parmi nous des prêtres ; c’est à eux qu’appartient la parole de Dieu. »

Le chaman leur répondit : « Avez-vous entendu parler de Moïse et de ses miracles ? Je suis le Moïse des peuples de Sibérie, et j’ai fait des miracles plus terribles que celui des temps passés.

Un ange n’est-il pas sorti du sein de l’aurore boréale quand je l’appelais du milieu des flammes ? demandez à mon peuple.

À ma parole cette neige s’est changée en sang, et le soleil est devenu noir comme du charbon, car il y a en moi une part de la divinité.

Mais ne me tentez pas pour obtenir des miracles, car vous êtes un peuple vieilli, et vous ressusciter serait un miracle. Priez donc Dieu.

Priez Dieu pour qu’il vous ressuscite et qu’il vous fasse sortir du tombeau, et fasse de vous une nation au berceau, une nation enveloppée de langes. Puisse-t-elle croître droite et sans difformité !

Ainsi parla le chaman, et les exilés n’osèrent rien lui répondre ; mais ils promirent de garder leur alliance avec le peuple sibérien.