Le Piccinino/Chapitre 25

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XXV.

LA CROIX DU DESTATORE.

Cet accès de gaieté, qui parut passablement insolent à Michel, inquiéta enfin le moine ; mais, sans lui donner le temps de l’interroger, le Piccinino reprit son sérieux aussi brusquement qu’il l’avait perdu.

« L’affaire s’éclaircit, dit-il. Un point reste obscur. Pourquoi ce Ninfo attend-il la mort de son patron pour dénoncer vos parents ?

― Parce qu’il sait que la princesse les protège, répondit le capucin ; qu’elle a de l’amitié et de l’estime pour le vieux et honnête artisan qui travaille, depuis un an, dans son palais, et que, pour les préserver de la persécution, elle se laisserait rançonner par cet infâme abbé. Il se dit aussi, lui, qu’alors il tiendra peut-être, de tous points, le sort de cette noble dame entre ses mains, et qu’il sera libre de la ruiner à son profit. Ne te semble-t-il pas qu’il vaut mieux que la princesse Agathe, qui est une bonne Sicilienne, hérite paisiblement des biens du cardinal, et qu’elle récompense les services d’un brave tel que toi, au lieu de dépenser son argent à endormir le venin d’une vipère comme Ninfo ?

― C’est mon avis. Mais qui vous répond que le testament n’ait pas déjà été soustrait ?

― Nous savons de bonne part qu’il n’a pu l’être encore.

― Il faut que j’en sois certain, moi ! car je ne veux pas agir pour ne rien faire qui vaille.

― Que t’importe, si tu es récompensé de même ?

― Ah ça, frère Angel, dit le Piccinino en se relevant sur son coude, et en prenant un air de fierté qui fit étinceler un instant ses yeux languissants, pour qui me prenez-vous ? Il me semble que vous m’avez un peu oublié. Suis-je un bravo qu’on paie à la tâche ou à la journée ? Je me flattais jusqu’ici d’être un ami fidèle, un homme d’honneur, un partisan dévoué ; et voilà que, rougissant apparemment de l’élève que vous avez formé, vous me traitez comme un mercenaire prêt à tout pour un peu d’or ? Détrompez-vous, de grâce. Je suis un justicier d’aventure, comme était mon père ; et, si j’opère autrement que lui, si, me conformant aux temps où nous vivons, j’use plus souvent de mon habileté que de mon courage, je n’en suis pas moins un talent fier et indépendant. Plus utile et plus recherché qu’un notaire, un avocat ou un médecin, si je mets un prix élevé à mes services, ou si je les donne gratis, selon la condition des gens qui les réclament, je n’en ai pas point l’amour de mon art et le respect de ma propre intelligence. Je ne perdrai jamais mon temps et ma peine à gagner de l’argent sans sauver les intérêts de mes clients ; et, de même que l’avocat renommé refuse une cause qu’il serait sûr de perdre, de même qu’un capitaine ne risque pas ses hommes dans une action inutile, de même qu’un médecin honnête discontinue ses visites quand il sait ne pouvoir soulager son malade, de même, moi, mon père, je refuse vos offres, car elles ne satisfont point ma conscience.

― Tu n’avais pas besoin de me dire tout cela, dit Fra-Angelo toujours calme. Je sais qui tu es, et je croirais m’avilir moi-même en réclamant l’aide d’un homme que je n’estimerais pas.

― Alors, reprit le Piccinino avec une émotion croissante, pourquoi manquez vous de confiance en moi ? Pourquoi ne me dites-vous qu’une partie de la vérité ?

― Tu veux que je te dise où est caché le testament du cardinal ? Cela, je l’ignore, et n’ai pas seulement songé à le demander.

― C’est impossible.

― Je te jure devant Dieu, enfant, que je n’en sais rien. Je sais qu’il est hors des atteintes de Ninfo, jusqu’à présent, et qu’il ne pourrait s’en emparer du vivant du cardinal que par un acte de la volonté de ce prélat.

― Et qui vous dit que ce n’est pas fait ?

― La princesse Agathe en est certaine ; elle me l’a dit, et cela me suffit.

― Et si cela ne me suffit pas, à moi ? Si je n’ai pas confiance dans la prévoyance et l’habileté de cette femme ? Est-ce que les femmes ont le moindre génie dans ces sortes de choses ? Est-ce qu’elles ont d’autres talents, dans l’art de deviner ou de feindre, que ceux qu’elles mettent au service de l’amour ?

― Tu es devenu bien savant dans cette question, et moi je suis resté fort ignorant ; au reste, ami, si tu veux savoir plus de détails, demande-les à la princesse elle-même, et probablement tu seras satisfait. Je comptais te mettre, ce soir, en rapport avec elle.

― Dès ce soir, en rapport direct ? Je pourrai lui parler sans témoins ?

― À coup sûr, si tu le crois utile au succès de nos desseins. »

Le Piccinino se tourna brusquement vers Michel et le regarda sans rien dire.

Le jeune artiste ne put soutenir cet examen sans un trouble mortel. La manière dont l’aventurier parlait d’Agathe l’avait déjà irrité profondément, et, pour se donner une contenance, il fut forcé de prendre une cigarette que le bandit lui offrit tout à coup d’un air ironique et quasi protecteur.

Car le Piccinino venait de se lever tout à fait, et, cette fois, avec la résolution arrêtée de partir. Il commença à défaire sa ceinture, tout en secouant et tiraillant ses jambes comme le chien de chasse qui s’éveille et se prépare à la course.

Il passa dans une autre pièce et en revint bientôt, habillé avec plus de soin et de décence. Il avait couvert ses jambes nues des longues guêtres de laine blanche drapée que portent les montagnards italiens. Mais tous les boutons de sa chaussure, de la cheville au genou, étaient d’or fin. Il avait endossé le double justaucorps, celui de dessus en velours vert brodé d’or, celui de dessous, plus court, plus étroit, et d’une coupe élégante, était de moire lilas, brodé d’argent. Une ceinture de peau blanche serrait sa taille souple ; mais, au lieu de la boucle de cuivre, il portait une superbe agrafe de cornaline antique richement montée. On ne lui voyait point d’armes ; mais, à coup sûr, il était muni des meilleurs moyens de défense personnelle. Enfin, il avait échangé son manteau de fantaisie contre le manteau classique de laine noire en dessus, blanche en dessous, et il se couvrit la tête de ce capuchon pointu qui donne l’air de moines ou de spectres à toutes ces mystérieuses figures qu’on rencontre sur les chemins de la montagne.

« Allons, dit-il en se regardant à un large miroir penché sur la muraille, je puis me présenter devant une femme sans lui faire peur. Qu’en pensez-vous, Michel-Ange Lavoratori ? »

Et, sans s’inquiéter de l’impression que pourrait produire sur le jeune artiste ce ton de fatuité, il se mit à fermer sa maison avec un soin extrême. Après quoi, il passa gaîment son bras sous celui de Michel, et se prit à marcher si vite, que ses deux compagnons avaient peine à le suivre.

Lorsqu’ils eurent dépassé la hauteur de Nicolosi, Fra-Angelo, s’arrêtant à la bifurcation du sentier, prit congé des deux jeunes gens pour retourner à son monastère, et leur conseilla de ne pas perdre leur temps à le reconduire.

« La permission qui m’est accordée expire dans une demi-heure, dit-il ; j’aurai peut-être, d’ici à peu de temps, bien d’autres permissions à demander, et je ne dois point abuser de celle-ci. Voilà votre route directe pour gagner la villa Palmarosa sans passer par Bel-Passo. Vous n’avez aucun besoin de moi pour être introduits auprès de la princesse. Elle est prévenue, elle vous attend. Tiens, Michel, voici une clé du parc et celle du petit jardin qui touche au casino. Tu connais l’escalier dans le roc ; tu sonneras deux fois, trois fois, et une fois, à la petite grille dorée, tout en haut. Jusque-là, évitez d’être vus, et ne vous laissez suivre par personne. Pour mot de passe, vous direz à la camériste qui vous ouvrira le parterre réservé : Sainte madone de Bel-Passo. Ne te dessaissis pas de ces clés, Michel. Depuis quelques jours, on a changé secrètement toutes les serrures, et on en a mis de si compliquées, qu’à moins de s’adresser à l’ouvrier qui les a livrées, et qui est incorruptible, il sera désormais impossible au Ninfo de s’introduire dans la villa à l’aide de fausses clés…

« Encore un mot, mes enfants. Si quelque événement imprévu vous rendait mon concours pressant, durant la nuit, le Piccinino connaît de reste ma cellule et le moyen de s’introduire dans le couvent.

― Je le crois bien ! dit le Piccinino, quand ils furent éloignés du capucin ; j’ai fait assez d’escapades, la nuit, je suis rentré assez souvent aux approches du jour, pour savoir comment on franchit les murs du monastère de Mal-Passo. Ah çà, mon camarade, nous n’avons plus à ménager les jambes du bon frère Angelo ; nous allons courir un peu sur ce versant, et vous aurez l’obligeance de ne pas rester en arrière, car je ne suis pas d’avis de suivre les chemins tracés. Ce n’est pas mon habitude, et le vol d’oiseau est beaucoup plus sûr et plus expéditif. »

En parlant ainsi, il se lança au milieu des rochers qui descendaient à pic vers le lit du torrent, comme s’il eût voulu s’y précipiter. La nuit était fort claire, comme presque toutes les nuits de ce beau climat. Néanmoins la lune qui commençait à s’élever dans le ciel, et qui projetait de grandes ombres sur les profondeurs, rendait incertain et trompeur l’aspect de ces abîmes. Si Michel n’eût serré de près son guide, il n’eût su absolument comment se diriger à travers des masses de laves et des escarpements qui paraissaient impossibles à franchir. Quoique le Piccinino connût parfaitement les endroits praticables, il y eut quelques passages si dangereux et si difficiles, que, sans la crainte de passer pour un poltron et un maladroit, Michel eût refusé de s’y hasarder. Mais la rivalité d’amour-propre est un stimulant qui décuple les facultés humaines, et, au risque de se tuer vingt fois, le jeune artiste suivit le bandit sans broncher et sans faire la moindre réflexion qui trahît son malaise et sa méfiance.

Nous disons méfiance, parce qu’il crut bientôt s’apercevoir que toute cette peine et cette témérité ne servaient point à abréger le chemin. Ce pouvait être une malice de l’aventurier pour éprouver ses forces, son adresse et son courage, ou une tentative pour lui échapper. Il s’en convainquit presque, lorsque, après une demi-heure de cette course extravagante, et après avoir franchi trois fois les méandres du même torrent, ils se trouvèrent au fond d’un ravin que Michel crut reconnaître pour l’avoir côtoyé par en haut avec le capucin, en se rendant à Nicolosi. Il ne voulut pas en faire la remarque ; mais involontairement, il s’arrêta un instant pour regarder la croix de pierre au pied de laquelle il Destatore s’était brûlé la cervelle, et qui se dessinait au bord du ravin. Puis, cherchant des yeux autour de lui, il reconnut le bloc de lave noire que Fra-Angelo lui avait montré de loin et qui servait de monument funèbre au chef des bandits. Il n’en était qu’à trois pas, et le Piccinino, se dirigeant vers cette roche, venait de s’y arrêter, les bras croisés, dans l’attitude d’un homme qui reprend haleine.

Quelle pouvait être la pensée du Piccinino en faisant ce détour périlleux et inutile, pour passer sur le tombeau de son père ? Pouvait-il ignorer que c’était là le lieu de sa sépulture, ou bien craignait-il moins de marcher sur sa dépouille qu’au pied de la croix, témoin de son suicide ? Michel n’osa l’interroger sur un sujet si pénible et si délicat ; il s’arrêta aussi, garda le silence, et se demanda à lui-même pourquoi il avait éprouvé une si affreuse émotion, lorsque, deux heures auparavant, Fra-Angelo lui avait raconté, en ce lieu même, la fin tragique du Destatore. Il se connaissait assez pour savoir qu’il n’était ni pusillanime, ni superstitieux, et, en ce moment, il se sentit calme et au-dessus de toute vaine frayeur. Il n’éprouvait qu’une sorte de dégoût et d’indignation, à l’aspect du jeune bandit, qui s’était appuyé contre le fatal rocher, et qui battait tranquillement le briquet pour allumer une nouvelle cigarette.

« Savez-vous ce que c’est que cette roche ? lui dit tout à coup l’étrange jeune homme ; et ce qui s’est passé au pied de cette croix qui, d’ici, nous coupe la lune en quatre ?

― Je le sais, répondit Michel froidement, et j’espérais pour vous que vous ne le saviez pas.

― Ah ! vous êtes comme le frère Angelo, vous ? reprit le bandit d’un ton dégagé ; vous êtes étonné que, lorsque je passe par ici, je ne me mette point, les deux genoux en terre, à réciter quelque oremus pour l’âme de mon père ? Pour accomplir cette formalité classique, il faudrait trois croyances que je n’ai point : la première, c’est qu’il y ait un Dieu ; la seconde, que l’homme ait une âme immortelle ; la troisième, que mes prières puissent lui faire le moindre bien, au cas où celle de mon père subirait un châtiment mérité. Vous me trouvez impie, n’est-ce pas ? Je gage que vous l’êtes autant que moi, et que n’était le respect humain et une certaine convenance hypocrite à laquelle tout le monde, même les gens d’esprit, croient devoir se soumettre, vous diriez que j’ai parfaitement raison ?

― Je ne me soumettrai jamais à aucune convenance hypocrite, répondit Michel. J’ai très-sincèrement et très-fermement les trois principes de croyance que vous vous vantez de ne point avoir.

― Ah ! en ce cas, vous avez horreur de mon athéisme ?

― Non ; car je veux croire qu’il est involontaire et de bonne foi, et je n’ai pas le droit de me scandaliser d’une erreur, moi, qui, certes, à beaucoup d’autres égards, n’ai pas l’esprit ouvert à la vérité absolue. Je ne suis pas dévot, pour blâmer et damner ceux qui ne pensent pas comme moi. Pourtant, je vous dirai avec franchise qu’il y a une sorte d’athéisme qui m’épouvante et me repousse : c’est celui du cœur, et je crains que le vôtre ne prenne pas seulement sa source dans une disposition de l’esprit.

― Bien ! bien ! continuez ! dit le Piccinino en s’entourant de bouffées de tabac avec une vivacité insouciante un peu forcée. Vous pensez que je suis un cœur de roche, parce que je ne verse point, dans ce lieu où je repasse forcément tous les jours, et sur cette pierre où je me suis assis cent fois, des torrents de larmes au souvenir de mon père ?

― Je sais que vous l’avez perdu dans un âge si tendre, que vous ne pouvez connaître le regret de son intimité. Je sais que vous devez être habitué, presque blasé, sur les souvenirs sinistres attachés à ce lieu. Je me dis tout ce qui peut excuser votre indifférence ; mais cela ne justifie point à mes yeux l’espèce de bravade dont vous me donnez, à dessein je crois, le spectacle bizarre. Moi, qui n’ai point connu votre père, et qui n’ai aucun lien de parenté avec lui, il me suffit que mon oncle l’ait beaucoup aimé, et qu’une partie de la vie de ce chef de bandes ait été illustrée par des actes de patriotisme et de bravoure, pour qu’un certain respect s’empare de moi à côté de sa tombe, et pour que je me sente navré et révolté de l’attitude que vous avez en ce moment.

― Maître Michel, dit le Piccinino en jetant brusquement sa cigarette, et en se tournant vers lui avec un geste menaçant, je vous trouve singulier, dans la position où nous sommes vis-à-vis l’un de l’autre, d’oser me faire une pareille réprimande. Vous oubliez, je crois, que je sais vos secrets ; que je suis libre d’être votre ami ou votre ennemi ; enfin, qu’à cette heure, dans cette solitude, à cette place maudite où je ne suis peut-être pas dans mon sang-froid autant que vous le croyez, votre vie est entre mes mains ?

― La seule chose que je puisse craindre ici, répondit Michel avec le plus grand calme, c’est de faire mal à propos le pédagogue. Ce rôle n’irait point à mon âge et à mes goûts. Je vous ferai donc observer que si vous n’aviez provoqué mes réponses avec une sorte d’insistance, je vous aurais dispensé de mes observations. Quant à vos menaces, je ne vous dirai pas que je me crois aussi fort et aussi calme pour me défendre que vous pouvez l’être pour m’attaquer. Je sais que, d’un coup de sifflet, vous pouvez faire sortir un homme armé de derrière chaque rocher qui nous avoisine. Je me suis fié à votre parole, et je ne me suis point armé pour marcher à côté d’un homme qui m’a tendu la main en me disant : Soyons amis. Mais, si mon oncle s’est trompé sur votre loyauté, et si vous m’avez attiré dans un piége, ou même (ce que j’aimerais mieux croire pour votre caractère) si l’effet du lieu où nous sommes trouble votre raison et vous rend furieux, je ne vous en dirai pas moins ma pensée et ne m’abaisserai point à flatter les travers dont vous semblez faire gloire en ma présence. »

Ayant ainsi parlé, Michel ouvrit son manteau pour montrer au bandit qu’il n’avait pas même un couteau sur lui, et s’assit en face du Piccinino en le regardant au visage avec le plus grand sang-froid. C’était la première fois qu’il se trouvait dans une situation à laquelle il n’avait, certes, pas eu le loisir de se préparer, et dont il n’était point sûr de se retirer sans encombre ; car la lune, sortant de derrière la Croce del Destatore, et venant à donner en plein sur la figure du jeune bandit, l’expression féroce et perfide de sa physionomie ne resta plus douteuse pour Michel. Néanmoins, le fils de Pier-Angelo, le neveu du hardi capucin de Bel-Passo, sentit que son cœur était inaccessible à la crainte, et que le premier danger sérieux qui menaçait sa jeune existence le trouvait résolu et fier.

Le Piccinino, se voyant si près de lui et si bien éclairé par la lune, essaya un instant l’effet terrifiant de ses yeux de tigre ; mais, n’ayant pu faire baisser ceux de Michel, et ne découvrant aucun indice de poltronnerie dans sa figure ou dans son attitude, il vint tout à coup s’asseoir à son côté et lui prit la main.

« Décidément, lui dit-il, quoique je m’efforce de te dédaigner et de te haïr, je n’en puis venir à bout ; j’imagine que tu es assez pénétrant pour deviner que j’aimerais mieux te tuer que de te préserver, comme je me suis engagé à le faire. Tu me gênes dans certaines illusions que tu peux fort bien pressentir : tu me frustres dans certaines espérances que je nourrissais et auxquelles je ne suis nullement disposé à renoncer. Mais ce n’est pas seulement ma parole qui me lie, c’est une certaine sympathie dont je ne puis me défendre pour toi. Je mentirais si je te disais que je t’aime, et qu’il m’est agréable de défendre tes jours. Mais je t’estime, et c’est beaucoup. Tiens, tu as bien fait de me répondre ainsi ; car, je puis te l’avouer maintenant, ce lieu m’inspire parfois des accès de frénésie, et j’y ai pris, en mainte occasion décisive, des résolutions terribles. Tu n’y étais pas en sûreté avec moi tout à l’heure, et je ne voudrais pas encore t’y entendre prononcer certain nom. N’y restons donc pas davantage, et prends ce stylet que je t’ai déjà offert. Un Sicilien doit toujours être prêt à s’en servir, et je te trouve bien insensé de marcher ainsi désarmé, dans la situation où tu es.

― Partons, dit Michel en prenant machinalement le poignard du bandit. Mon oncle dit que le temps presse et qu’on nous attend.

― On nous attend ! s’écria le bandit en bondissant sur ses pieds. Tu veux dire qu’on t’attend ! Malédiction ! Je voudrais que cette croix et ce rocher pussent rentrer sous terre tous les deux ! Jeune homme, tu peux croire que je suis athée, et que j’ai le cœur dur ; mais si tu crois que ce cœur est de glace… Tiens, portes-y la main, et sache que le désir et la volonté ont là leur siége aussi bien que dans la tête. »

Il prit violemment la main de Michel et la plaça sur sa poitrine. Elle était soulevée tout entière par des palpitations si violentes, qu’on eût dit qu’elle allait se briser.

Mais, quand ils furent sortis du ravin, et qu’ils eurent laissé derrière eux la Croce del Destatore, le Piccinino se mit à fredonner, d’une voix suave et pure comme l’haleine de la nuit, une chanson en dialecte sicilien dont le refrain était :

« Le vin rend fou, l’amour rend sot, mon nectar c’est le sang des lâches, ma maîtresse c’est ma carabine. »

Après cette sorte de bravade contre lui-même et contre les oreilles des sbires napolitains, qui pouvaient bien se trouver à portée, le Piccinino se mit à parler avec Michel, sur un ton d’aisance et de désintéressement remarquable. Il l’entretint des beaux-arts, de la littérature, de la politique extérieure et des nouvelles du jour avec autant de liberté d’esprit, de politesse et d’élégance, que s’ils eussent été dans un salon ou sur une promenade, et comme s’ils n’eussent eu l’un et l’autre aucune affaire grave à éclaircir, aucune préoccupation émouvante à se communiquer.

Michel reconnut bientôt que le capucin ne lui avait pas exagéré les connaissances variées et les facultés heureuses de son élève. En fait de langues mortes et d’études classiques, Michel était incapable de lui tenir tête, car il n’avait eu, avant d’embrasser la carrière de l’art, ni le moyen ni le loisir d’aller au collége. Le Piccinino, voyant qu’il ne connaissait que les traductions dont il lui citait les textes avec une netteté de mémoire à toute épreuve, se rejeta sur l’histoire, sur la littérature moderne, sur la poésie italienne, sur les romans et sur le théâtre. Quoique Michel eût énormément lu pour son âge, et qu’il eût, comme il le disait lui-même, nettoyé et aiguisé son esprit, à la hâte, en s’assimilant tout ce qui lui était tombé sous la main, il reconnut encore que le paysan de Nicolosi, dans les intervalles de ses expéditions périlleuses, et dans la solitude de son jardin ombragé, avait mis encore mieux que lui le temps à profit. C’était merveille de voir qu’un homme qui ne savait pas marcher avec des bottes et respirer avec une cravate, qui n’était pas descendu à Catane dix fois en sa vie, un homme enfin qui, retiré dans sa montagne, n’avait jamais vu le monde ni fréquenté les beaux esprits, eût acquis, par la lecture, le raisonnement, ou la divination d’un esprit subtil, la connaissance du monde moderne dans ses moindres détails, comme il avait acquis dans le cloître la science du monde ancien. Aucun sujet ne lui était étranger : il avait appris tout seul plusieurs langues vivantes, et il affectait de s’exprimer avec Michel en pur toscan, pour lui montrer que personne à Rome ne le prononçait et ne le parlait avec plus de correction et de mélodie.

Michel prit tant de plaisir à l’écouter et à lui répondre, qu’il oublia un instant la méfiance que lui inspirait à juste titre un esprit si compliqué et un caractère si difficile à définir. Il fit le reste de la route sans en avoir conscience, car ils suivaient alors un chemin facile et sûr ; et, lorsqu’ils arrivèrent au parc de Palmarosa, il tressaillit de surprise à l’idée de se trouver sitôt en présence de la princesse Agathe.

Alors tout ce qui lui était arrivé pendant et après le bal repassa dans sa mémoire comme une suite de rêves étranges. Une émotion délicieuse le gagna, et il ne se sentit plus ni très-courroucé ni très-effrayé des prétentions de son compagnon de voyage, en résumant celles qu’il caressait lui-même.