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Le Parnasse contemporain/1876/L’Épopée du moine

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Le Parnasse contemporain : Recueil de vers nouveauxSlatkine ReprintsIII. 1876 (p. 226-242).
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LECONTE DE LISLE

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L’ÉPOPÉE DU MOINE

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PREMIÈRE PARTIE [1]

HIÉRONYMUS


Vêtus de bure blanche et de noirs scapulaires,
Cent moines sont assis aux bancs Capitulaires.
Ayant psalmodié l’Angelus Domini
Et clos les lourds missels sous le vélin jauni,
Sans plus mouvoir la lèvre et cligner la paupière
Que les Saints étirés dans les retraits de pierre,
Impassibles comme eux, ils attendent, les bras
En croix. La cire flambe et sur leurs crânes ras
Prolonge des lueurs funèbres. La grand’salle
Est muette. Érigeant sa forme colossale,
Un maigre Christ, cloué contre le mur, au fond,
Touche de ses deux poings les poutres du plafond

Et surplombe la chaire abbatiale, où siége,
Avec sa tête osseuse et sa barbe de neige,
Ascétique, les mains jointes, le dos courbé,
Hiéronymus, le vieil et révérend Abbé.

En face, seul, debout, sans cape ni sandales,
Et du sang de ses pieds tachant les froides dalles,
Un autre moine est là, silencieux aussi.
L’œil dardé devant soi, bien loin de ce lieu-ci,
Au travers de ces murs massifs son âme plonge
Dans le ravissement d’un mystérieux songe ;
Un sourire furtif fait reluire ses dents ;
Mais il reste immobile et les deux bras pendants,
Dédaigneux du pardon ou de la peine atroce.
Enfin, l’homme sacré par la mitre et la crosse,
Qui peut remettre aux mains de son proche héritier
Dix mille manants, serfs de glèbe ou de métier,
Plein droit de pendaison sur ces engeances viles,
Droit d’anathème et droit d’interdit sur deux villes,
Et devant qui bourgeois et séculiers jaloux
Et barons cuirassés fléchissent les genoux,
Hiéronymus, levant son front strié de rides
Et ses yeux desséchés par les veilles arides,
Se signe lentement et dit à haute voix :

— Le chemin est mauvais, mon frère, où je vous vois.
Après tant de longs jours et tant d’heures damnées,
Cette désertion, Jésus ! de deux années.
D’où sortez-vous ainsi ? Qu’avez-vous fait, perdu

Dans la fange du siècle à qui l’enfer est dû ?
Est-ce l’horrible soif des voluptés charnelles
Qui chauffait votre gorge et troublait vos prunelles ?
Jusqu’au dégoût final êtes-vous abreuvé ?
Que cherchiez-vous au monde et qu’avez-vous trouvé ?
Rien. Honteux, affamé, chargé d’ignominie,
Vous haletez autour de notre paix bénie
Comme un mort effrayant qui cherche son cercueil.
Mais l’expiation rigide est sur le seuil.
Désormais, dussiez-vous trépasser centenaire,
Il faut payer le prix de ce qui régénère,
Et, face à face avec l’horreur de son péché,
Vivre en sa tombe avant d’y demeurer couché.
Ne le saviez-vous point ? Qui méprise la règle
N’est qu’un oison piteux qui tente d’être un aigle.
La paupière cousue, il va par monts et vaux,
Culbutant d’heure en heure en des piéges nouveaux,
Jusqu’à ce qu’il trébuche au bord de la Géhenne
Où sont les grincements de dents, les cris de haine
Et la flamme vorace où cuisent les maudits.
Mon frère, sachez-le, vraiment, je vous le dis :
Mieux vaut le fouet qui mord, mieux vaut l’âpre cilice,
Quand la béatitude est au bout du supplice,
Que la chair satisfaite et pour le Diable à point.
Malheur à qui Jésus sanglant ne suffit point !
Malheur à qui, brisant le joug divin, oublie
Que penser est blasphème et vouloir est folie ;
Car les siècles s’en vont irréparablement
Et l’éternité s’ouvre après le jugement.

Hélas ! voici bientôt que l’ultime des heures
Sonnera le dernier des glas sur nos demeures ;
Nulle rémission, ni délai, ni merci ;
Le vent se lève et va nous balayer d’ici
Comme la paille sèche aux quatre coins de l’aire,
Enfant à la mamelle et vieillard séculaire,
Serfs et maîtres, palais, chaumes, peuples et rois.
Le mur de Balthazar allume ses parois !
Tout désir est menteur, toute joie éphémère,
Toute liqueur au fond de la coupe est amère,
Toute science ment, tout espoir est déçu.
La sainte Église a dit ce qui doit être su.
Qui doute d’elle est mort déjà durant la vie ;
Qui pousse par delà son rêve et son envie,
Qui veut mordre le fruit d’où sort la vieille faim,
Sans jamais l’assouvir meurt pour le temps sans fin.
Donc, le fait est sûr : croire, obéir et se taire,
Ramper en gémissant la face contre terre
Et s’en remettre à Dieu qui nous tient dans sa main,
C’est la sagesse unique et le meilleur chemin.
Oui ! pour l’âme en sa foi tout entière abîmée,
Puisqu’aussi bien le monde est misère et fumée,
Sans Dieu, que reste-t-il ? Leurre et rébellion
Venant du Tentateur affamé, ce lion
Qui rôde et qui rugit, qui s’embusque et regarde,
Cherchant à dévorer les brebis hors de garde,
Vagabondes, la nuit, sans souci du danger,
Loin de l’enclos solide et des chiens du berger,
Et, brusque, bondissant du fond des ombres noires,

Pour les happer d’un coup de ses larges mâchoires.
Voyez ! songez combien les choses valent peu
Pour qui vous encourez l’inextinguible feu
Outre le désespoir des minutes prochaines.
Mais vous n’endurez point le doux poids de nos chaînes ;
Frère, l’humilité n’est pas votre vertu.
Vous étiez colérique, indocile, têtu,
Téméraire, offensant par vos actes et gestes
Notre maison pieuse et vos patrons célestes
Et vous multipliant en exemples malsains.
Le mal était fort grand. Il est pire. Les Saints,
Voyant la discipline à ce point amoindrie
Et que l’agneau galeux souille la bergerie,
S’en irritent. Voici l’heure du châtiment.
Cette tâche est amère et lourde assurément
Pour mon insuffisance et ma décrépitude ;
Mais ma force est en Dieu, si le labeur est rude
Et le salut final du pécheur fort chanceux
Sinon désespéré. Mon frère, étant de ceux
Qui raillent la douceur et la miséricorde,
Vous serez éprouvé par le jeûne et la corde ;
D’après le monitoire et les canons anciens,
Vous vivrez du rebut des pourceaux et des chiens,
Vous dormirez, couché sur des pierres très-dures,
Au fond de l’In-pace, dans vos propres ordures,
Macérant votre chair et domptant votre esprit ;
Et lorsque vous rendrez l’âme, à l’instant prescrit,
Du moins, les Bienheureux l’attestent, ira-t-elle
S’ébattre, blanche et pure, en sa gloire immortelle,

Soustraite pour jamais au Tentateur subtil
Dont l’archange Michel nous garde ! Ainsi soit-il !
La volonté de tous, mon frère, étant la même,
Tel est l’arrêt du saint Chapitre qui vous aime.
Selon la bonne règle et le commandement,
A genoux ! Confessez vos crimes hautement :
Ouvrez-nous votre cœur et que le Diable en sorte. —

L’autre dressa la tête et parla de la sorte :

— Très-révérend Abbé Hiéronymus, et vous,
Frères, juger en hâte est l’office des fous.
La meilleure harangue, en tel cas, est pareille
Au son vide du vent qui souffle dans l’oreille.
Oyez ! car il y va de mort ou de salut.
J’ai fait ce qu’il fallait et ce que Dieu voulut.
Quiconque veut nier la vérité, qu’il l’ose !
Oh ! que d’ardentes nuits, dans ma cellule close,
M’ont vu veillant, priant, le front sur le pavé,
Plein de l’âpre désir du triomphe rêvé,
De l’éblouissement de l’Église éternelle,
Hors du monde et de l’ombre, et d’un coup de son aile
Emportant ses élus dans les cieux rayonnants !
Que de fois j’ai meurtri mes reins nus et saignants
Pour que de chaque plaie et de chaque blessure
Mon âme rejaillît d’une vigueur plus sûre
Aux sources de la vie et de la vérité
Où l’homme aspire et dont l’homme est déshérité !
Que de fois, desséché d’une abstinence austère,

Assumant le fardeau des péchés de la terre,
Baigné des pleurs versés pour tous, ivre, éperdu,
J’ai crié jusqu’à Dieu qui n’a pas répondu !
Dieu faisait bien. Les cris, les extases, les larmes ?
Inepte sacrifice et misérables armes !
Méditer, solitaire, au fond des noirs moutiers,
Quand l’Agneau, dépecé par les loups, en quartiers,
Lamentablement bêle et sans qu’on vienne à l’aide !
N’être ni chaud, ni froid, dit l’Apôtre, mais tiède !
Jeûner, meurtrir sa chair, user de ses genoux
Les marches de l’autel où Jésus meurt pour nous ;
Mesurer l’agonie éternelle à notre heure,
Gémir dans l’ombre enfin pendant que le ciel pleure
Et que l’Enfer s’égaie et que ruisselle en vain
L’intarissable sang du supplice divin !
Était-ce donc le temps des inertes prières,
Quand le Démon soufflait ses rages meurtrières
Aux princes affolés autant qu’aux nations,
Et les engloutissait dans ses perditions,
Sans qu’on fit rien de plus pour la cause sacrée
Qu’offrir le maigre prix de sa chair macérée,
Ayant cette insolence et cette vanité
De songer que le monde est ainsi racheté ?
Par les Saints tout sanglants de leurs combats, la tâche
Serait aisée et douce et favorable au lâche,
Et la Béatitude à bon marché ! non, non !
Dieu met à plus haut prix la gloire de son nom.
Frères, je vous le dis : l’équité vengeresse
Nous commande d’agir et maudit la paresse.

Il faut laisser les morts ensevelir leurs morts
Et se ceindre les reins pour le combat des forts,
Ou la race d’Adam perdra son patrimoine ! —

L’Abbé d’un brusque geste interrompit le moine :

— Confessez vos erreurs, frère ! Ne touchez point
Au reste. J’ai reçu mission sur ce point.
Or, vous êtes hardi par delà la mesure.
Est-ce au serf de juger, du fond de sa masure,
Les princes de la terre en leurs secrets conseils ?
Dieu, sachant ce qu’il fait, les voulut-il pareils ?
Est-ce à l’enfant, dans ses vanités effrénées,
D’avertir follement mes quatre-vingts années,
De gourmander la foi d’autrui de son plein chef
En m’arrachant du poing la barre de la nef ?
Lourd de péchés, rongé de démence et de bile,
Est-ce à vous de peser dans votre main débile
Les choses de ce monde et les choses d’en haut,
Disant ce qu’elles sont et comment il les faut ?
Vous sied-il d’augurer des volontés divines ?
Un très-risible orgueil vous enfle les narines,
Frère, et vous délirez, en ce triste moment,
Certes, plus que jamais et fort piteusement.
Entendez la raison, n’aggravez point vos fautes ;
Car on chute plus bas des cimes les plus hautes,
Car plus de honte attend le plus ambitieux,
Et le plus vieil Orgueil s’est écroulé des cieux.
Donc, laissez là le monde et ses rudes tempêtes :

La poussière convient à ce peu que vous êtes.
Le Seigneur équitable a donné sagement
Le reptile à la fange et l’astre au firmament,
L’herbe au pré vert, la neige aux montagnes chenues,
La mousse au rouge-gorge et l’aigle aux sombres nues !

— Dieu met son signe auguste au front de qui lui plaît :
Il a négligé l’aigle et choisi l’oiselet,
Dit le Moine. Pourquoi ? Qui le dira ? Personne.
Je suis le trait qu’on darde ou le clairon qu’on sonne,
Et le clairon sonore ou le trait encoché
S’en remet à qui l’enfle ou qui l’a dépêché.
Mes frères, une nuit, de celles que j’ai dites,
Tandis que gémissant des victoires maudites,
Je veillais, prosterné devant mon crucifix,
J’entendis une voix qui me disait : « Mon fils ! »
Elle était douce et triste et cependant immense
Et semblait déborder l’universel silence.
Tremblant, je soulevai ma face pâle, et vis,
Non la pure lumière où les Saints sont ravis,
Hélas ! mais un ciel noir tout lardé de feux blêmes
Où tournoyaient, hagards, des spectres de blasphèmes,
Des faces de damnés, et de hideux troupeaux
De bêtes, chats et loups, dragons, pourceaux, crapauds
Énormes qui bavaient une écume de soufre
Et pleuvaient comme grêle au travers de ce gouffre.
Et je vis un rocher sans herbes et sans eaux,
Où des milliers de morts avaient laissé leurs os,
Et qui montait du fond de l’abîme. A son faîte

Le gibet où pendait la Sainteté parfaite
Se dressait dans la nue affreuse, et, tout autour,
Les carnassiers de l’air, aigle, corbeau, vautour,
De la griffe et du bec, effroyables convives,
Du sacré Rédempteur déchiraient les chairs vives ;
Car les Onze, à ses pieds, rêvant du paradis,
Dormaient tranquillement comme ils firent jadis.
Et la voix de Jésus emplissait les nuées :
— « Mon flanc saigne toujours et mes mains sont clouées ;
L’apôtre et le fidèle, en ce siècle de fer,
M’abandonnent en proie aux bêtes de l’Enfer,
Et d’heure en heure, hélas ! leur tourbillon pullule.
Lève-toi ! c’est assez gémir dans ta cellule ;
L’inactive douleur est risée aux démons.
Va, mon fils ! fuis dans l’ombre et traverse les monts.
Pour ton Dieu qu’on blasphème et pour l’âme de l’homme,
Sans trêve, ni répit, marche tout droit sur Rome ;
Va, ne crains rien. Secoue avec un poing puissant
Le siége apostolique où sommeille Innocent ;
Allume sa colère aux flammes de la tienne,
Et qu’il songe à sauver la Provence chrétienne
Des légions de loups qui lui mordent les flancs :
Princes de ruse ourdis, en leur foi chancelants,
Poussant d’un pied furtif sur la mer écumante
La barque de l’Apôtre en proie à la tourmente ;
Évêques arborant avec des airs royaux
La crosse d’or massif et la mitre à joyaux,
Tandis que sous l’injure et l’âpreté des nues
Les ouailles sans bergers grelottent toutes nues ;

Moines qui, n’ayant plus ni d’oreilles, ni d’yeux,
S’endorment, engraissés de paresse, oublieux
Que les heures du siècle infaillible sont proches
Et que les porcs trop gras ne sont pas loin des broches ;
Hérétiques enfin, par le Diable excités,
Emplissant plaine et monts, les champs et les cités,
Dévorant la moisson comme des sauterelles,
Furieux et cherchant d’insolentes querelles
Aux mystères sacrés accomplis au saint lieu,
A mes Élus, à mes Anges et même à Dieu !
Dis-lui que la caverne, autrefois bien scellée,
Comme une éruption vomit sa tourbe ailée
A travers les débris du couvercle infernal ;
Qu’abandonnée aux flots, en proie aux vents du mal,
La Croix, phare céleste où rayonnait ma gloire,
Espérance enflammée au sein de la nuit noire,
Tremble et s’éteint avec mes soupirs haletants !
Mon fils, mon fils, debout ! Voici les derniers temps !
Va ! Que le Serviteur des serviteurs se lève,
Qu’il brûle avec le feu, qu’il tranche avec le glaive,
Qu’il extermine avec la foudre et l’interdit,
Et que tout soit remis dans l’ordre. Va ! J’ai dit. » —
Tel parla le Seigneur Jésus, triste et sévère.
L’ombre soudainement engloutit le Calvaire ;
Tout le ciel éteignit sa sinistre lueur ;
Un long frisson courut dans ma chair en sueur,
Et je restai muet. Sainte épouvante ! ô joie
Terrible de l’Élu que la grâce foudroie !
O nuit noire où flamboie un immense soleil !

Arrachement sacré du terrestre sommeil !
Une aurore éclatante inonda mes prunelles
De la brusque splendeur des choses éternelles ;
Mon cœur s’enfla de Dieu, je me dressai plus fort
Que l’homme et que le monde et que l’antique mort,
Croyant voir, pour navrer Lucifer et sa clique,
Resplendir à mon poing l’épée archangélique !
Et je partis. L’étoile éclairait mon chemin
Qui mena les trois Rois au Berceau surhumain.
Et je passai les monts, leurs neiges, leurs abîmes ;
J’allai, seul, nuit et jour, plein de songes sublimes,
Sous la nue orageuse ou le ciel transparent,
Mangeant le fruit sauvage et buvant au torrent ;
A travers les moissons florissantes des plaines,
A travers les cités, ces ruches de bruit pleines
Où chacun fait un miel dont le Diable est friand,
J’allai, j’allai toujours, mendiant et priant,
En haillons, les pieds nus, tout chargé de poussière,
Jusqu’à l’heure où je vis monter dans la lumière
La Ville aux sept coteaux en qui Dieu se complait
Et qu’abrite à jamais l’aile du Paraclet,
La Source baptismale où se lavent nos fanges,
La Piscine d’eau vive où s’abreuvent les anges,
Le Port où vont les cœurs confiants et hardis,
La Citadelle où sont les clefs du Paradis !
O Rome ! ô cité sainte ! ô vénérable mère !
Refuge des vivants dans la tourmente amère,
Recours des morts auprès du Seigneur irrité,
Centre de la justice et de la vérité,

Mes lèvres ont baisé ton sol deux fois auguste
Où le sang du martyr fit la pourpre du juste.
O siége de Grégoire et d’Urbain ! saint autel
Qu’enveloppe d’amour le Mystère immortel,
Mes yeux ont contemplé ta beauté que j’adore,
De la Béatitude éblouissante aurore !
J’ai vu Celui par qui Dieu règle l’univers,
Qui hausse l’humble au ciel et dompte le pervers,
Qui frappe et qui guérit, qui lie et qui dénoue,
Qui renverse d’un mot dans l’opprobre et la boue
Et foule également de son talon d’airain
Les peuples trop rétifs et les rois durs au frein,
Et les audacieux enfiévrés d’insolence
Qui, pesant l’homme et Dieu dans la même balance,
Mettent l’Enfer qui brûle et qui hurle en oubli.
Mon cœur n’a point tremblé, mon œil n’a point faibli ;
Le Charbon prophétique a flambé sur ma bouche,
J’ai parlé, moi, le Moine, humble, inconnu, farouche,
Devant la majesté du Saint-Siége romain,
Pour le rachat d’hier et celui de demain.
Oui ! L’infaillible Esprit m’a fait jaillir de l’âme
La foi contagieuse en paroles de flamme,
Et le très-glorieux Pontife m’a commis,
Le soin de faire affront, Christ, à tes ennemis,
Et d’appliquer le feu sur toute chair malsaine.
Frères ! du Tibre au Rhône et du Rhône à la Seine,
J’ai couru, j’ai prêché, voici deux ans entiers,
Aux princes, aux barons, aux bourgeois, aux routiers,
L’extermination par Dieu même prescrite

Du Kathare hérétique, impur, lâche, hypocrite,
Et des peuples souillés par son attouchement ;
Et tous ont entendu mon appel véhément.
Non que l’unique amour de Jésus les attire :
Ils vont à la curée et non pas au martyre ;
Mais il importe peu que le flot déchaîné
Soit impur, s’il fait bien le travail ordonné ;
Si, de la sainte Église embrassant la querelle,
Prince hors du palais, baron de sa tourelle,
Bourgeois de son logis et routier vagabond,
Comme un torrent gonflé par la neige qui fond
S’épandent à travers la Provence infidèle
Afin que rien n’échappe et ne survive d’elle.
Que j’entende, Jésus ! flamber les épis mûrs,
Rugir les mangonneaux et s’effondrer les murs ;
Les cadavres damnés, rouges de mille plaies,
Nus et les bras ballants, tressauter sur les claies
Aux longs cris d’anathème éclatant dans les cieux !
Que j’entende hurler les jeunes et les vieux
Et râler sous mes pieds cette race écrasée !
Que la vapeur du sang lave de sa rosée
Ce ciel qu’ils blasphémaient dans leur impunité,
Cet air, pur autrefois, et qu’ils ont infecté,
Et ce sol qu’ils souillaient comme des immondices,
Et qu’ils meurent têtus, pour que tu les maudisses,
Jésus ! — Debout ! voici l’heure d’agir. Allons !
Debout ! Troussez le froc qui vous bat les talons ;
Laissez les vieux prier pour la proche victoire,
Et la croix d’une main, la torche expiatoire

De l’autre, pour l’Église et pour Dieu, sans repos,
Combattez au soleil le Diable et ses suppôts. —

Sur ce, le vieil Abbé se leva de sa chaire :

— C’est assez de démence. Endossez votre haire,
Bouclez votre cilice et rentrez dans la nuit.
Si l’esprit d’imprudence et d’orgueil vous y suit,
Vous y combattrez mieux le démon qui vous navre,
Et nous prîrons pour l’âme au sortir du cadavre,
Car vous avez menti, si vous n’avez rêvé.
Or, le mensonge est dit, le rêve est achevé.
Descendu tout au fond de la chute effroyable,
Vous connaîtrez bientôt l’illusion du Diable ;
Nous vous affranchirons de ses fers mal scellés.
Silence ! Qu’on le mène aux ténèbres. Allez ! —

Mais le Moine arracha de sa robe entr’ouverte
Le parchemin fatal scellé de cire verte,
Le déroula d’un geste impérieux, tendit
La droite, et d’une voix dure et hautaine, dit :

— Tu t’abuses, vieillard, et tu tombes au piége.
Je suis légat du Pape et l’élu du Saint-Siége.
Voici le Bref signé d’Innocent. N’as-tu point
Pressenti que j’avais les deux glaives au poing ?
Or, je vais dissiper ta cécité profonde.
Éveille-toi, vieillard, ouvre les yeux au monde :
Voici le Bref papal ! Écoute. Tu n’es plus

Chef d’ordre, Abbé mitré. Les temps sont révolus
De ta puissance inerte et de ta foi muette.
A la main sans vigueur succède un bras qui fouette,
A l’aveugle un voyant, un mâle au décrépit ;
Car l’heure nous commande et ne veut nul répit,
Car Dieu, que le salut de ce monde intéresse,
Allume entre mes mains sa torche vengeresse,
Et dans mon cœur saisi de joie, ivre d’horreur,
Sa patience à bout fait place à sa fureur.
C’est à moi de brandir la crosse qui t’échappe ;
Par la grâce et le choix je suis légat du Pape,
Je tranche la courroie et romps le joug ancien.
Prends donc. Lis, soumets-toi, va-t’en, tu n’es plus rien. —

Hiéronymus lui dit : — L’éternel Adversaire,
Non content du blasphème est par surcroît faussaire,
Et voici le renard qui vient après le loup ! —

Il lut et tressaillit et chancela du coup.
Puis, comme un pénitent eût fait d’une relique,
Humblement il baisa le Bref apostolique,
Le relut, et, signant trois fois son pâle front :

— Béni soit le Saint-Père, et béni soit l’affront
Qui me foudroie au bord de ma tombe prochaine !
Béni soit le Seigneur qui descelle ma chaîne !
Le poids en était lourd à mon cou faible et vieux,
Et l’ombre de la mort a passé dans mes yeux.
C’est le temps de partir, c’est le temps qu’on m’oublie.

Tout est dit, tout est bien. Frères, je vous délie.
Obéissez, priez, vivez. Moi, je m’en vais,
Ma tâche faite, ayant vécu des jours mauvais,
Mais rendant grâce au ciel jusqu’à mon dernier râle.
Amen ! Voici la mitre et la croix pectorale,
Et la chape et l’étole et la crosse et l’anneau.
Au nom du Père, au nom de l’éternel Agneau,
Au nom de la Colombe et de la Vierge mère,
Amen ! Heureux qui sort de la vie éphémère
Et rentre dans la paix de son éternité !
Amen ! Amen ! au nom de l’unique Équité !
Nous le savons : le champ que Dieu même ensemence
Hors du monde fleurit dans la lumière immense.
Puissé-je contempler sa gloire, en qui je crois !
Amen ! Amen ! Je m’en remets au Roi des Rois. —

Et le vieillard, courbant sa tête vénérable,
Traversa le Chapitre et s’en alla, semblable
Au spectre monacal qui traîne son froc blanc,
Sans insignes, débile, et l’humble corde au flanc.
Une rumeur confuse emplit la salle sombre ;
Et tous le regardaient disparaître dans l’ombre ;
Mais le Moine bondit dans la chaire et cria :

— A l’œuvre ! Dieu le veut ! A l’œuvre ! Alleluia ! —


  1. Le poëme se compose de trois parties.