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Le Parnasse contemporain : Recueil de vers nouveauxSlatkine ReprintsIII. 1876 (p. 215-222).
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VICTOR DE LAPRADE

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ADIEUX AUX ALPES

I


Alpes ! forêts, glaciers ruisselants de lumière,
Sources des grandes eaux où j’ai bu si souvent,
Sommets ! libres autels où, dans ma foi première,
J’ai respiré, senti, touché le Dieu vivant ;

Où la terre a pour moi dénoué sa ceinture,
Où, dans ses bois obscurs, j’ai rencontré le jour ;
Où mon cœur s’enivrait, aux bras de la nature,
D’un mélange sacré de terreur et d’amour !

C’est à vous que je dois le secret de mon être,
Mes élans vers l’azur et vers la liberté.
Alpes ! désert chéri, vous fûtes mon seul maître ;
Mon vrai poëme à moi, vous me l’avez dicté.

Trente ans déjà passés, jeune, ardent, fier, austère,
Chercheur enthousiaste, altéré d’inconnu,
Et pressentant l’amour au fond du grand mystère,
Alpes ! mes blanches sœurs, chez vous je suis venu.


D’autres avaient baisé votre manteau de neige,
Et le soir, sur vos lacs d’azur et de vermeil,
Aperçu dans l’éther le radieux cortége
De vos fronts empourprés aux adieux du soleil.

Ils avaient retrempé leurs pinceaux dans vos flammes
Et de nos vers éteints ravivé les couleurs ;
Pour les verser à flots sur les genoux des femmes,
Ils avaient à vos bois dérobé maintes fleurs.

Mais moi, sans m’attarder aux roses de vos cimes,
Sitôt qu’un large éclair m’entr’ouvrait votre sein,
Éperdu, je plongeais dans ces vivants abîmes :
C’est dans votre âme à vous que j’ai fait mon larcin.

J’ai pressé de mes doigts cette invisible artère
Par où s’épand la vie aux lieux les plus secrets ;
J’ai parlé, dans votre ombre, à l’esprit de la terre....
Elle m’a répondu par la voix des forêts.

Tout ce qu’elle disait avec vos lèvres saintes,
Tout rayon de vos yeux dans l’obscur infini,
Tout dissipait en moi les doutes et les craintes :
Je voyais l’homme heureux et l’univers béni.

De tous les grands espoirs vous m’avez fait largesse ;
Je vivais dans l’effroi, vous m’avez rassuré ;
J’avais soif de beauté, de bonté, de sagesse…
Le Dieu que je cherchais, vous me l’avez montré.


A travers votre azur dans l’insondable espace,
Hissé sur vos sommets, j’entrevis son séjour ;
Je n’ai pu, mot chétif, lui parler face à face,
Mais vous m’avez redit que son nom est Amour !

Et je l’ai si bien cru dans ma longue jeunesse,
Qu’à lui, qu’à son ouvrage, à mes frères humains,
Admirant, adorant, joyeux, épris sans cesse,
J’ai prodigué, partout, mon cœur à pleines mains.

Je voyais, d’un œil sûr, tomber les vieilles chaînes
Et l’antique douleur à jamais s’apaiser ;
Dans un horizon d’or, là-bas, au pied des chênes,
J’entendais retentir un immense baiser.

La sereine raison illuminait ces fêtes,
Baignant de sa clarté les fronts les plus épais :
Toutes les nations, doucement satisfaites,
Goûtaient dans leur sagesse une éternelle paix.

Comme sur vos grands lacs, un navire paisible
Glisse entre deux azurs, par un beau soir d’été,
Telle, à travers les temps, vers le port invisible,
Voguait, sous mes regards, la sainte humanité.

Elle arrivait… malgré quelque orage éphémère !
Et pour nous recevoir, sans nous séparer plus,
Je voyais grand ouvert le vaste sein du père…
Tous étaient appelés et tous étaient élus.


Voilà quel songe heureux, quelles hautes ivresses
Vous m’avez prodigués dans l’ombre de vos bois ;
Voilà le doux vertige, ô mes chastes maîtresses,
Que vos seins lumineux m’ont versé tant de fois.


II


Mais le temps s’est hâté, j’ai subi son outrage ;
J’ai vieilli, j’ai souffert en des jours odieux…
Ah ! je ne parle point des tristesses de l’âge :
Si je souffrais tout seul, je bénirais les Dieux !

Du naufrage commun je ne puis les absoudre :
Ils ont livré la terre au crime tout-puissant ;
Je me demande encor ce qu’ils font de leur foudre
Quand le droit égorgé se débat dans le sang.

J’ai vu, gonflés de haine et d’appétits infâmes,
Des peuples asservis à quelque homme fatal,
Poussant, broyant du pied les enfants et les femmes,
Reculer devant eux les frontières du mal.

J’ai vu mon cher pays, — et c’est ce qui me tue, —
Énervé par vingt ans d’un règne empoisonneur ;
J’ai vu ma noble France, en deux jours abattue,
Perdre du même coup sa gloire et son honneur.


Et moi, l’homme de paix, le chantre des beaux rêves
Qui prêchai le Dieu bon et l’infaillible espoir,
La vertu me condamne à des guerres sans trêves,
Et voici que la haine est mon premier devoir !

Mon vers ne doit sonner que d’horribles fanfares
Précipitant nos fils sur de sanglants chemins,
Quand je maudis du cœur ces revanches barbares,
Et dans l’âge où le fer pèse à mes faibles mains.

Ah ! quand je vins rêver, pleurer sous vos mélèzes
Et m’enivrer d’azur sous vos cieux éclatants,
Vous n’aviez à guérir que les heureux malaises
Et les vagues douleurs qui berçaient mes vingt ans.

Préparez aujourd’hui, vierges hospitalières,
Vos philtres les plus forts et les plus embaumés !
Je rapporte chez vous, mes douces conseillères,
Mille doutes sanglants par l’âge envenimés.

Prophète de malheur, dans l’abîme où nous sommes,
Faut-il, dès le présent, exécrer l’avenir,
M’éteindre avec horreur dans le mépris des hommes
En blasphémant le dieu que j’aimais à bénir ?


III


Mais vous parlez… Je viens ! j’ai retrouvé mon temple ;
J’y refais, jour par jour, mes haltes d’autrefois ;
J’ai revu, dans l’azur, vos fronts… je les contemple ;
J’écoute avec amour le silence des bois.

Sur vos lacs palpitants, bercé comme les cygnes,
Tout mon être obéit au rhythme harmonieux ;
Et je tiens ma pensée attentive à vos signes
Inscrits par les glaciers dans la splendeur des cieux.

Les neiges, les forêts, les prés, le bleu de l’onde,
En mille tons changeants répondent au soleil ;
Je respire la paix ; la lumière m’inonde :
Mon rêve se poursuit dans un demi-sommeil.

Musique, amour, splendeur de cette heure paisible,
Sereine immensité du monde aérien,
Transparent univers, voile de l’invisible,
Quoi ! tu serais aveugle et ne sentirais rien ?

Tu serais la beauté sans pouvoir te connaître ?
Et quand l’humble mortel, ivre de tes appas,
Goûte ainsi dans ton sein les voluptés de l’être,
Tu répandrais l’amour et tu n’aimerais pas ?


Nulle âme au fond de toi n’écouterait nos âmes ?
C’est un néant trompeur que j’aurais tant aimé ?
Nul dieu n’habiterait sur ces sommets en flammes,
Et si tu t’écroulais, tout serait consommé ?

Non ! car j’entends quelqu’un même dans ton silence,
Car tu n’assouvis pas mon immense désir :
Plus haut chez toi j’arrive, et plus haut je m’élance
Vers quelque objet ailé que je ne puis saisir.

Oui, nature, univers, beauté, ma douce étude,
Si tu n’es pas le but tu restes le chemin !
Tu me rends le désir, l’espoir, la certitude,
Quand je les ai perdus dans le désordre humain.

Voyez-moi, je suis vieux, ô mes Alpes fidèles !
Je n’ai plus pour monter le souffle et le pied sûr :
Qu’importe ! je m’enlève et je me sens des ailes
Quand vos fronts étoilés m’appellent dans l’azur.

J’y reprends la jeunesse et le rêve et l’extase,
Aucun mal n’y fait ombre à ma sérénité ;
Et j’y bâtis encor, j’affermis sur sa base,
Dans l’ordre et dans l’amour ma première cité.

Sur ses douces hauteurs je refais la patrie ;
Chaque homme y vient s’asseoir au banquet fraternel ;
Tout regard m’y sourit et toute voix me crie :
La douleur est d’un jour, le bien est éternel.


Adieu nature, adieu forêts, Alpes sacrées
Qui m’avez un moment donné l’oubli du mal ;
Quand mon âme et ma chair seront transfigurées,
Nous nous retrouverons au sein de l’idéal.

Vous entrerez aussi dans l’immortelle vie ;
Un ciel plus pur luira sur vos fronts éclatants ;
J’y volerai, peut-être, au gré de mon envie,
A côté des grands morts vos heureux habitants.

Mes amis d’autrefois me guideront encore :
Sur vos plus hauts gradins nous irons nous asseoir ;
Nous toucherons du doigt les roses de l’aurore ;
Nous baignerons nos pieds dans la pourpre du soir.

Là, notre ancien amour refleurira sans cesse
Sous le même soleil dans un printemps nouveau ;
Et vous m’y verserez, mieux que dans ma jeunesse,
Le breuvage du vrai dans la coupe du beau.