Le Parc de Mansfield/XX

Le Parc de Mansfield, ou les Trois cousines
Traduction par Henri Villemain.
J. G. Dentu (Tome I et IIp. 91-102).

CHAPITRE XX.

Le premier objet d’Edmond, le matin suivant, fut d’aller trouver son père, et de lui raconter avec ingénuité tout ce qui s’était passé relativement au projet de jouer la comédie. Il chercha à excuser du mieux possible les différens acteurs ; mais donna les éloges qu’il devait à l’une des personnes qui composaient la famille de Mansfield. « Nous avons tous été plus ou moins à blâmer, dit-il ; tous, à l’exception de Fanny. Fanny est la seule qui ait jugé ce qui était convenable. Ses sentimens ont été opposés à ce projet, depuis son origine jusqu’à son exécution. Elle n’a point cessé de penser à ce qui vous était dû. Vous trouverez Fanny aussi parfaite que vous pouvez le désirer. »

Sir Thomas avait senti toute l’inconvenance de la conduite de ses enfans au moment de son absence, autant qu’Edmond avait craint qu’il n’en fût blessé. Cependant, après avoir donné sa main à son fils, il oublia ce qui s’était passé autant qu’on l’avait oublié lui-même. Les préparatifs de la représentation disparurent. Il ne fit aucune remontrance à ses autres enfans ; il se borna à penser qu’ils reconnaissaient leur erreur.

Mais il ne put s’empêcher de faire sentir à madame Norris qu’il était surpris de l’approbation qu’elle avait donné à un genre d’amusement repréhensible dans la situation où se trouvait alors la famille de Mansfield. Madame Norris fut un peu confuse. Sa seule ressource fut de changer le sujet de la conversation le plus tôt possible, et de diriger les idées de sir Thomas d’un côté plus riant. La principale force de madame Norris était dans Sotherton. Sa gloire était d’avoir formé l’union de Maria avec M. Rushworth. Là elle était inexpugnable. Elle raconta à sir Thomas tout ce qu’elle avait fait pour effectuer cette liaison, et le voyage qui avait eu lieu dans cette intention à Sotherton. Sir Thomas fut désarmé par son adresse et par ses flatteries, et fut obligé de penser que quand il s’agissait du consentement de ceux qu’elle aimait, son jugement était obscurci par sa tendresse.

M. Yates commença à connaître les intentions de sir Thomas. Il était sorti dans la matinée avec Thomas pour aller chasser, et celui-ci avait profité de cette occasion pour lui expliquer ce qui devait arriver de leur projet. M. Yates, en se voyant pour la seconde fois trompé dans son attente, fut vivement contrarié ; et son indignation était telle, que s’il n’eût été contenu par ses sentimens pour son ami et pour la plus jeune de ses sœurs, il aurait attaqué le baronnet sur l’absurdité de ses procédés. Tant qu’il fut dans les bois de Mansfield, il se croyait capable de cette hardiesse ; mais quand il fut assis à la même table que le baronnet, il trouva qu’il y avait quelque chose dans sir Thomas qui l’engageait à lui laisser suivre ses idées sans opposition. Il avait connu beaucoup d’autres pères incommodes, mais il n’en avait jamais rencontré d’une moralité aussi extraordinaire et aussi tyrannique que sir Thomas. Il ne fallait pas moins que tous les charmes de miss Julia pour que M. Yates se décidât à rester quelques jours encore sous le même toit que lui.

La soirée se passa avec un calme apparent, quoique plus d’un esprit fût troublé ; et la musique que sir Thomas pria ses filles de lui faire entendre, cacha le manque réel d’harmonie. Maria était vivement agitée. Il était de la plus grande importance pour elle que M. Crawford ne perdît point de temps pour se déclarer ; elle était troublée de ce que toute une journée se fût passée sans qu’aucune démarche eût été faite par lui. Elle s’était attendue tout le matin à le voir paraître, et pendant toute la soirée elle l’attendait également. M. Rushworth était parti pour Sotherton avec la grande nouvelle du retour de sir Thomas ; Maria avait espéré que M. Crawford aurait profité de ce moment pour s’expliquer de manière à l’empêcher de revenir. Mais il ne vint pas une seule personne du presbytère, et la seule nouvelle que l’on en reçut fut un billet de félicitation de madame Grant pour lady Bertram. C’était le premier jour, depuis un grand nombre de semaines, que les deux familles avaient été entièrement séparées. Depuis le mois d’août, vingt-quatre heures ne s’étaient jamais écoulées sans les réunir d’une manière ou de l’autre. Ce fut un jour plein d’anxiété ; et celui qui le suivit, quoique différent dans le genre de peine qu’il causa, ne le fut pas moins. Henri Crawford vint à Mansfield ; il accompagnait le docteur Grant, qui désirait rendre ses devoirs à sir Thomas. Ils trouvèrent la famille réunie dans le salon du déjeuner, à l’exception de sir Thomas, qui parut bientôt ; et Maria vit avec autant de plaisir que d’émotion l’homme qu’elle aimait, présenté à son père. Elle ne pouvait se rendre compte de ses sensations ; et cela lui devint encore plus difficile lorsqu’elle entendit, quelques minutes après, Henri Crawford qui s’était assis entr’elle et Thomas, demander à demi-voix à celui-ci, si après l’heureuse interruption de la pièce en répétition (avec un regard poli vers sir Thomas), il y avait quelque plan de la reprendre, parce qu’il se ferait un devoir de revenir à Mansfield au jour qui lui serait indiqué. Il partait, disait-il, immédiatement, devant aller joindre son oncle à Bath sans délai. « Mais de Bath, de Norfolk, de Londres, par-tout où je pourrai être, dit-il, je serai à vos ordres une heure après les avoir reçus. »

Heureusement c’était à Thomas à répondre, et non à sa sœur.

« Je suis fâché que vous partiez, dit Thomas ; mais quant à notre pièce, c’est une affaire terminée, entièrement terminée (regardant son père d’un air significatif) : le peintre a été renvoyé hier, et il n’y aura plus de traces du théâtre demain. Il est de bonne heure pour aller à Bath ; vous n’y trouverez ; personne. »

« Mon oncle s’y rend ordinairement à cette époque. »

« Quand comptez-vous partir ?

« J’irai peut-être aujourd’hui jusqu’à Banbury. »

Pendant que cette conversation avait lieu, Maria, qui ne manquait ni de fierté ni de résolution, se préparait à recevoir les adieux de M. Crawford avec le calme convenable.

Celui-ci se tourna bientôt vers elle, et répéta ce qu’il venait de dire, en y mettant seulement plus d’expression de regret. Mais qu’importaient désormais son air et ses regrets ? Il partait, et s’il ne partait pas volontairement, c’était volontairement qu’il annonçait l’intention d’être absent. À l’exception de ce qu’il devait à son oncle, il était libre sur tout autre point. Il pouvait bien alléguer un devoir indispensable, mais Maria connaissait son indépendance. La main qu’il avait pressée sur son cœur, lui fut donnée froidement lorsqu’il prit congé de Maria. Sa fierté la soutint, mais l’agonie de son esprit fut cruelle. Des politesses générales occupèrent les dernières minutes de la visite d’adieu de Crawford, et il partit. Maria sentit toute l’étendue de la solitude dans laquelle il la laissait. Henri Crawford était parti, et dans deux heures il ne devait plus se trouver sur le territoire de Mansfield ! Ainsi finissaient toutes les espérances et toutes les vanités qui s’étaient élevées dans les cœurs de Maria et de Julia.

Julia se réjouit de son départ. Sa présence commençait à lui être odieuse. Henri Crawford parti, elle eut même de la compassion pour sa sœur.

Fanny apprit cette nouvelle, et la regarda comme un événement heureux. Madame Norris fut toute surprise de trouver que l’amour qu’elle avait supposé à Crawford pour Julia se réduisît à rien. Elle était prête à se reprocher d’avoir mis de la négligence à l’entretenir ; mais avec tant de soins à prendre, comment son activité aurait-elle pu suffire à tout ?

Deux jours après, M. Yates partit aussi. Sir Thomas en fut charmé ; il lui tardait d’être seul avec sa famille ; et la présence d’un hôte aussi oisif, aussi futile que M. Yates, était une véritable vexation pour lui. Sir Thomas avait été indifférent au départ de M. Crawford ; mais comme M. Yates paraissait être un admirateur de Julia, ses vœux pour son bon voyage lui furent donnés avec une véritable satisfaction lorsqu’il le reconduisit jusqu’à la porte du vestibule. M. Yates avait assisté à la destruction de tous les préparatifs dramatiques faits à Mansfield ; il laissa la maison dans l’état de circonspection et de réserve qui était son caractère général.

Madame Norris essaya de soustraire aux regards de M. Thomas un objet qui les aurait blessés. Elle fit transporter dans sa demeure le rideau qu’elle avait fait confectionner avec tant de talent et de succès, parce qu’elle avait besoin, dit-elle, d’une assez grande quantité de toile verte.