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Calman-Lévy (2p. 1-16).



XXIV.

M. GALUCHET.


Mais, après avoir dormi douze heures, Galuchet n’avait plus qu’un souvenir fort confus des événements de la veille, et, lorsque M. Cardonnet le fit appeler, il ne lui restait qu’un vague ressentiment contre le charpentier. D’ailleurs il n’avait guère envie de se vanter d’avoir fait un si sot personnage en débutant dans sa carrière diplomatique, et il rejeta son lever tardif et son air appesanti sur une violente migraine. « Je n’ai fait que tâter le terrain, répondit-il aux questions de son maître. J’étais si souffrant que je n’ai pas pu observer grand-chose. Je puis vous assurer seulement qu’on a dans cette maison des façons fort communes, qu’on y vit de pair à compagnon avec des manants, et que la table y est fort pauvrement servie.

— Vous ne m’apprenez là rien de nouveau, dit M. Cardonnet ; il est impossible que vous ayez passé toute la journée à Châteaubrun, sans avoir remarqué quelque chose de plus particulier. À quelle heure mon fils est-il arrivé, et à quelle heure est-il parti ?

— Je ne saurais dire précisément quelle heure il était… Leur vieille pendule va si mal !

— Ce n’est pas là une réponse. Combien d’heures est-il resté ? Voyons, je ne vous demande pas rigoureusement les fractions.

— Tout cela a duré cinq ou six heures, monsieur ; je me suis fort ennuyé. M. Émile avait l’air peu flatté de me voir, et, quant à la jeune fille, c’est une franche bégueule. Il fait une chaleur assommante sur cette montagne, et on ne peut pas dire deux mots sans être interrompu par ce paysan.

— Il y paraît, car vous ne dites pas deux mots de suite ce matin, Galuchet : de quel paysan parlez-vous ?

— De ce charpentier, Jappeloup, un drôle, un animal qui tutoie tout le monde, et qui appelle monsieur le père Cardonnet, comme s’il parlait de son semblable.

— Cela m’est fort égal ; mais que lui disait mon fils ?

— M. Émile rit de ses sottises, et mademoiselle Gilberte le trouve charmant.

— Et n’avez-vous pas remarqué quelque aparté entre elle et mon fils ?

— Non pas, monsieur, précisément. La vieille, qui est certainement sa mère, car elle l’appelle ma fille, ne la quitte guère, et il ne doit pas être facile de lui faire la cour, d’autant plus qu’elle est très hautaine et se donne des airs de princesse. Ça lui va bien, ma foi, avec la toilette qu’elle a, et pas le sou ! On me l’offrirait, que je n’en voudrais pas !

— N’importe, Galuchet, il faut lui faire la cour.

— Pour me moquer d’elle, à la bonne heure, je veux bien !

— Et puis, pour gagner une gratification que vous n’aurez point, si vous ne me faites pas la prochaine fois un rapport plus clair et mieux circonstancié ; car vous battez la campagne aujourd’hui. »

Galuchet baissa la tête sur son livre de comptes, et lutta tout le jour contre le malaise qui suit un excès.

Émile passa encore toute la semaine plongé dans l’hydrostatique ; il ne se permit pas d’autre distraction que de chercher Jean Jappeloup dans la soirée pour causer avec lui, et, comme il cherchait toujours à ramener la conversation sur Gilberte : « Écoutez, monsieur Émile, lui dit tout à coup le charpentier, vous n’êtes jamais las de ce chapitre-là, je le vois bien. Savez-vous que la mère Janille vous croit amoureux de son enfant ?

— Quelle idée ! répondit le jeune homme, troublé par cette brusque interpellation.

— C’est une idée comme une autre. Et pourquoi n’en seriez-vous pas amoureux ?

— Sans doute, pourquoi n’en serais-je pas amoureux ? répondit Émile de plus en plus embarrassé. Mais est-ce vous, ami Jean, qui voudriez parler légèrement d’une pareille possibilité ?

— C’est plutôt vous, mon garçon, car vous répondez comme si nous plaisantions. Allons, voulez-vous me dire la vérité ? dites-la, ou je ne vous en parle plus.

— Jean, si j’étais amoureux, en effet, d’une personne que je respecte autant que ma propre mère, mon meilleur ami n’en saurait rien.

— Je sais fort bien que je ne suis pas votre meilleur ami, et pourtant je voudrais le savoir, moi.

— Expliquez-vous, Jean.

— Expliquez-vous vous-même, je vous attends.

— Vous attendrez donc longtemps ; car je n’ai rien à répondre à une pareille question, malgré toute l’estime et l’affection que je vous porte.

— S’il en est ainsi, il faudra donc que vous disiez, un de ces jours, adieu tout à fait aux gens de Châteaubrun ; car ma mie Janille n’est pas femme à s’endormir longtemps sur le danger.

— Ce mot me blesse ; je ne croyais pas qu’on pût m’accuser de faire courir un danger quelconque à une personne dont la réputation et la dignité me sont aussi sacrées qu’à ses parents et à ses plus proches amis.

— C’est bien parler, mais cela ne répond pas tout droit à mes questions. Voulez-vous que je vous dise une chose ? c’est qu’au commencement de la semaine dernière, j’ai été à Châteaubrun pour emprunter à Antoine un outil dont j’avais besoin. J’y ai trouvé ma mie Janille ; elle était toute seule, et vous attendait. Vous n’y êtes pas venu, et elle m’a tout conté. Or, mon garçon, si elle ne vous a pas fait mauvaise mine dimanche, et si elle vous permet de revenir de temps en temps voir sa fille, c’est à moi que vous le devez.

— Comment cela, mon brave Jean ?

— C’est que j’ai plus de confiance en vous que vous n’en avez en moi. J’ai dit à ma mie Janille que si vous étiez amoureux de Gilberte, vous l’épouseriez, et que je répondais de vous sur le salut de mon âme.

— Et vous avez eu raison, Jean, s’écria Émile en saisissant le bras du charpentier : jamais vous n’avez dit une plus grande vérité.

— Oui ! mais reste à savoir si vous êtes amoureux, et c’est ce que vous ne voulez pas dire.

— C’est ce que je peux dire à vous seul, puisque vous m’interrogez ainsi. Oui, Jean, je l’aime, je l’aime plus que ma vie et je veux l’épouser.

— J’y consens, répondit Jean avec un accent de gaieté enthousiaste, et quant à moi, je vous marie ensemble… Un instant ! un instant ! si Gilberte y consent aussi.

— Et si elle te demandait conseil, brave Jean, toi, son ami et son second père ?

— Je lui dirais qu’elle ne peut pas mieux choisir, que vous me convenez et que je veux vous servir de témoin.

— Eh bien, maintenant, ami, il n’y a plus qu’à obtenir le consentement des parents.

— Oh ! je vous réponds d’Antoine, si je m’en mêle. Il a de la fierté ; il craindra que votre père n’hésite, mais je sais ce que j’ai à lui dire là-dessus.

— Quoi donc, que lui direz-vous ?

— Ce que vous ne savez pas, ce que je sais à moi tout seul ; je n’ai pas besoin d’en parler encore, car le temps n’est pas venu, et vous ne pouvez pas penser à vous marier avant un an ou deux.

— Jean, confiez-moi ce secret comme je vous ai confié le mien. Je ne vois qu’un obstacle à ce mariage : c’est la volonté de mon père. Je suis résolu à le vaincre, mais je ne me dissimule pas qu’il est grand.

— Eh bien, puisque tu as été si confiant et si franc avec le vieux Jean, le vieux Jean agira de même à ton égard. Écoute, petit : avant peu, ton père sera ruiné et n’aura plus sujet de faire le fier avec la famille de Châteaubrun.

— Si tu disais vrai, ami, malgré le chagrin que mon père devrait en ressentir, je bénirais ta singulière prophétie ; car il y a bien d’autres motifs qui me font redouter cette fortune.

— Je le sais, je connais ton cœur, et je vois que tu voudrais enrichir les autres avant toi-même. Tout s’arrangera comme tu le souhaites, je te le prédis. Je l’ai rêvé plus de dix fois.

— Si vous n’avez fait que le rêver, mon pauvre Jean…

— Attendez, attendez… Qu’est-ce que c’est que ce livre-là, que vous portez toujours sous le bras et que vous avez l’air d’étudier ?

— Je te l’ai dit, un traité savant sur la force de l’eau, sur la pesanteur, sur les lois de l’équilibre…

— Je m’en souviens fort bien, vous me l’avez déjà dit ; mais je vous dis, moi, que votre livre est un menteur, ou que vous l’avez mal étudié : autrement vous sauriez ce que je sais.

— Quoi donc ?

— C’est que votre usine est impossible, et que votre père, s’obstinant à se battre contre une rivière qui se moque de lui, perdra ses dépenses, et s’avisera trop tard de sa folie. Voilà pourquoi vous me voyez si gai depuis quelque temps. J’ai été triste et de mauvaise humeur tant que j’ai cru à la réussite de votre entreprise ; mais j’avais une espérance qui pourtant me revenait toujours et dont j’ai voulu avoir le cœur net. J’ai marché, j’ai examiné, j’ai travaillé, étudié. Oh oui ! étudié ! sans avoir besoin de vos livres, de vos cartes et de vos grimoires ; j’ai tout vu, tout compris. Monsieur Émile, je ne suis qu’un pauvre paysan, et votre Galuchet me cracherait sur le corps s’il osait ; mais je puis vous certifier une chose dont vous ne vous doutez guère : c’est que votre père n’entend rien à ce qu’il fait, qu’il a pris de mauvais conseils, et que vous n’en savez pas assez long pour le redresser. L’hiver qui vient emportera vos travaux, et tous les hivers les emporteront jusqu’à ce que M. Cardonnet ait jeté son dernier écu dans l’eau. Souvenez-vous de ce que je vous dis, et n’essayez pas de le persuader à votre père. Ce serait une raison de plus pour qu’il s’obstinât à se perdre, et nous n’avons pas besoin de cela pour qu’il le fasse ; mais vous serez ruiné, mon fils, et si ce n’est ici entièrement, ce sera ailleurs, car je tiens la cervelle de votre papa dans le creux de ma main. C’est une tête forte, j’en conviens, mais c’est une tête de fou. C’est un homme qui s’enflamme pour ses projets à tel point qu’il les croit infaillibles, et, quand on est bâti de cette façon-là, on ne réussit à rien. J’ai d’abord cru qu’il jouait son jeu, mais, à présent, je vois bien que la partie devient trop sérieuse, puisqu’il recommence tout ce que la dernière dribe a détruit. Il avait eu jusque-là trop bonne chance : raison de plus ; les bonnes chances rendent impérieux et présomptueux. C’est l’histoire de Napoléon, que j’ai vu monter et descendre, comme un charpentier qui grimpe sur le faîte de la maison sans avoir regardé si les fondations sont bonnes. Quelque bon charpentier qu’il soit, quelque chef-d’œuvre qu’il établisse, si le mur fléchit, adieu tout l’ouvrage ! »

Jean parlait avec une telle conviction, et ses yeux noirs brillaient si fort sous ses épais sourcils grisonnants, qu’Émile ne put se défendre d’être ému. Il le supplia de lui exposer les motifs qui le faisaient parler ainsi, et longtemps le charpentier s’y refusa. Enfin, vaincu par son insistance, et un peu irrité par ses doutes, il lui donna rendez-vous pour le dimanche suivant.

« Vous irez à Châteaubrun samedi ou lundi, lui dit-il ; mais, dimanche, nous partirons à la pointe du jour, et nous remonterons le cours de l’eau jusqu’à certains endroits que je vous montrerai. Emportez tous vos livres et tous vos instruments, si bon vous semble. S’ils ne me donnent pas raison, peu m’importe : c’est la science qui aura menti. Mais ne vous attendez pas à faire ce voyage-là à cheval ou en voiture, et si vous n’avez pas de bonnes jambes, ne comptez pas le faire du tout. »

Le samedi suivant, Émile courut à Châteaubrun, et, comme de coutume, il commença par Boisguilbault, n’osant arriver de trop bonne heure chez Gilberte.

Comme il approchait des ruines, il vit un point noir au bas de la montagne, et ce point devint bientôt Constant Galuchet, en habit noir, pantalon et gants noirs, cravate et gilet de satin noir. C’était sa toilette de campagne, hiver comme été ; et, quelque chaleur qu’il eût à supporter, quelque fatigue à laquelle il s’exposât, il ne sortait jamais du village sans cette tenue de rigueur. Il eût craint de ressembler à un paysan, si, comme Émile, il eût endossé une blouse et porté un chapeau gris à larges bords.

Si le costume bourgeois de notre époque est le plus triste, le plus incommode et le plus disgracieux que la mode ait jamais inventé, c’est surtout au milieu des champs que tous ses inconvénients et toutes ses laideurs ressortent. Aux environs des grandes villes, on en est moins choqué, parce que la campagne elle-même y est arrangée, alignée, plantée, bâtie et murée dans un goût systématique, qui ôte à la nature tout son imprévu et toute sa grâce. On peut quelquefois admirer la richesse et la symétrie de ces terres soumises à toutes les recherches de la civilisation ; mais aimer une telle campagne, c’est fort difficile à concevoir. La vraie campagne n’est pas là, elle est au sein des pays un peu négligés et un peu sauvages, là où la culture n’a pas en vue des embellissements mesquins et des limites jalouses, là où les terres se confondent, et où la propriété n’est marquée que par une pierre ou un buisson placés sous la sauvegarde de la bonne foi rustique. C’est là que les chemins destinés seulement aux piétons, aux cavaliers ou aux charrettes offrent mille accidents pittoresques ; où les haies abandonnées à leur vigueur naturelle se penchent en guirlandes, se courbent en berceaux, et se parent de ces plantes incultes qu’on arrache avec soin dans les pays de luxe. Émile se souvenait d’avoir marché pendant plusieurs lieues autour de Paris sans avoir eu le plaisir de rencontrer une ortie, et il sentait vivement le charme de cette nature agreste où il se trouvait maintenant. La pauvreté ne s’y cachait pas honteuse et souillée sous les pieds de la richesse. Elle s’y étalait au contraire souriante et libre sur un sol qui portait fièrement ses emblèmes, les fleurs sauvages et les herbes vagabondes, l’humble mousse et la fraise des bois, le cresson au bord d’une eau sans lit, et le lierre sur un rocher, qui, depuis des siècles, obstruait le sentier sans éveiller les soucis de la police. Enfin, il aimait ces branches qui traversent le chemin et que le passant respecte, ces fondrières où murmure la grenouille verte, comme pour avertir le voyageur, sentinelle plus vigilante que celle qui défend le palais des rois ; ces vieux murs qui s’écroulent au bord des enclos et que personne ne songe à relever, ces fortes racines qui soulèvent les terres et creusent des grottes au pied des arbres antiques ; tout cet abandon qui fait la nature naïve, et qui s’harmonise si bien avec le type sévère et le costume simple et grave du paysan.

Mais qu’au milieu de ce cadre austère et grandiose, qui transporte l’imagination aux temps de la poésie primitive, apparaisse cette mouche parasite, le monsieur aux habits noirs, au menton rasé, aux mains gantées, aux jambes maladroites, et ce roi de la société n’est plus qu’un accident ridicule, une tache importune dans le tableau. Que viennent-ils faire à la lumière du soleil, vos vêtements de deuil, dont les épines semblent se rire comme d’une proie ? Votre costume gênant et disparate inspire alors la pitié plus que les haillons du pauvre ; on sent que vous êtes déplacé au grand air et que votre livrée vous écrase.

Jamais cette remarque ne s’était présentée aussi vivement à la pensée d’Émile que lorsque Galuchet lui apparut, le chapeau à la main, gravissant la colline avec un mouvement pénible qui faisait flotter ridiculement les basques de son habit, et s’arrêtant pour épousseter avec son mouchoir les traces de chutes fréquentes, Émile eut envie de rire, et puis, il se demanda avec colère ce que la mouche parasite venait faire autour de la ruche sacrée.

Émile mit son cheval au galop, passa près de Galuchet sans avoir l’air de le reconnaître, et, arrivant le premier à Châteaubrun, il l’annonça à Gilberte comme une inévitable calamité.

« Ah ! mon père, dit la jeune fille, ne recevez pas cet homme si mal élevé et si déplaisant, je vous en supplie ! ne nous laissez pas gâter notre Châteaubrun, et notre intérieur, notre laisser-aller si doux, par la présence de cet étranger, qui ne peut et qui ne doit jamais sympathiser avec nous.

— Et que veux-tu donc que j’en fasse ? répondit M. de Châteaubrun embarrassé. Je l’ai invité à venir quand il voudrait ; je ne pouvais prévoir que toi, qui es si tolérante et si généreuse, tu prendrais en grippe un pauvre hère, à cause de son peu d’usage et de sa triste figure. Moi, ces gens-là me font peine ; je vois que chacun les repousse et qu’ils s’ennuient d’être au monde !

— Ne croyez pas cela, dit Émile. Ils s’y trouvent fort bien, au contraire, et s’imaginent plaire à tous.

— En ce cas, pourquoi leur ôter une illusion, sans laquelle il leur faudrait mourir de chagrin ? Moi, je n’ai pas ce courage, et je ne crois pas que ma bonne Gilberte me conseille de l’avoir.

— Mon trop bon père ! dit Gilberte en soupirant, je voudrais l’avoir aussi, cette bonté, et je crois l’avoir en général ; mais cet être suffisant et satisfait de lui-même, qui semble m’insulter quand il me regarde, et qui m’appelle par mon nom de baptême le premier jour où il me parle ! non, je ne puis le supporter, et je sens qu’il me fait mal parce que sa vue me porte au dédain et à l’ironie, contrairement à mes instincts et à mes habitudes de caractère.

— Il est certain que M. Galuchet se familiarisera beaucoup avec mademoiselle, dit Émile à M. Antoine, et que vous serez forcé plus d’une fois de le rappeler au respect qu’il lui doit. S’il arrive qu’il vous oblige de le chasser, vous regretterez de l’avoir accueilli avec trop de confiance. Ne vaudrait-il pas mieux lui faire entendre aujourd’hui par un accueil un peu froid que vous n’avez pas oublié la manière grossière dont il s’est comporté à sa première visite ?

— Ce que je vois de mieux pour arranger l’affaire, dit M. de Châteaubrun, c’est que vous alliez vous promener dans le verger avec Janille ; moi, j’emmènerai le Galuchet à la pêche, et vous en serez débarrassés. »

Cette proposition ne plaisait pas beaucoup à Émile. Lorsqu’il était sous la surveillance de M. de Châteaubrun, il pouvait se croire presque tête à tête avec Gilberte, au lieu que Janille était un tiers autrement actif et clairvoyant. Et puis Gilberte pensait qu’il y avait de l’égoïsme à laisser son père subir seul le fardeau d’une telle visite. « Non, dit-elle en l’embrassant, nous resterons pour te faire enrager ; car si nous tournons le dos, tu vas redevenir si doux et si bon, que ce monsieur se croira, une fois pour toutes, le très bien venu. Oh ! je te connais, père ! tu ne pourras pas t’empêcher de le lui dire et de le retenir à table, et il boira encore ! Il est donc bon que je reste ici pour le forcer à s’observer.

— D’ailleurs je m’en charge, dit Janille, qui avait écouté jusque-là sans dire son avis, et qui haïssait Galuchet, depuis le jour où il avait marchandé avec elle pour une pièce de dix sous qu’elle lui avait demandée après lui avoir montré les ruines. J’aime beaucoup que monsieur boive son vin avec ses amis et les gens qui lui font plaisir ; mais je ne suis pas d’avis de le gaspiller avec des pique-assiettes, et je vais baptiser d’importance celui de M. Galuchet. Ah ! mais, monsieur, tant pis pour vous, qui n’aimez point l’eau, cela vous forcera de ne pas rester longtemps à table.

— Mais, Janille, c’est une tyrannie, dit M. Antoine, tu vas me mettre à l’eau maintenant ? tu veux donc ma mort ?

— Non, monsieur, vous n’en aurez le teint que plus frais, et tant pis pour ce petit monsieur s’il fait la grimace ! »

Janille tint parole, mais Galuchet était trop troublé pour s’en apercevoir. Il se sentait de plus en plus mal à l’aise devant Émile, dont les yeux et le sourire semblaient toujours l’interroger sévèrement, et, lorsqu’il voulait payer d’audace en faisant l’agréable auprès de Gilberte, il était si mal reçu, qu’il ne savait plus que devenir. Il avait résolu de s’observer à l’endroit du clairet de Châteaubrun, et il fut fort satisfait, lorsque, après le premier verre, son hôte n’insista plus pour lui en faire avaler un second. M. Antoine, en lui donnant l’exemple de la première rasade, comme c’était son devoir d’hôte campagnard, étouffa un soupir, et lança à Janille un regard de reproche pour la libéralité qui avait présidé à la ration d’eau. Charasson, qui était dans la confidence de la vieille, partit d’un gros rire, et fut vertement réprimandé par son maître, qui le condamna à avaler à son souper le reste du breuvage inoffensif.

Quand Galuchet se fut convaincu qu’il était insupportable à Gilberte et à Émile, il résolut d’avancer ses affaires auprès de M. Cardonnet, en risquant la demande en mariage. Il emmena M. Antoine à l’écart, et, certain d’être refusé, il lui offrit son cœur, sa main et ses vingt mille francs pour sa fille. M. Galuchet crut ne rien risquer en doublant le capital fictif de sa dot.

Cette petite fortune, jointe à un emploi qui procurait à Galuchet un revenu de douze cents francs, causa quelque surprise à M. Antoine. C’était là un très bon parti pour Gilberte, et elle ne pouvait espérer mieux, en fait de richesse ; car enfin, il était impossible au bon campagnard de lui fournir une dot quelconque, se dépouillât-il entièrement. Personne au monde n’était plus désintéressé que ce brave homme ; il en avait donné assez de preuves, sa vie durant. Mais il ne pensait pas sans quelque amertume que sa fille chérie, faute de rencontrer un homme qui l’aimât pour elle-même, serait probablement condamnée au célibat pour longtemps, peut-être pour toujours ! « Quel malheur, se dit-il, que ce garçon ne soit pas aimable, car, à coup sûr, il est honnête et généreux : ma fille lui plaît, et il ne demande pas ce qu’elle a. Il sait sans doute qu’elle n’a rien, et il veut lui donner tout ce qu’il possède. C’est un prétendant bien intentionné, qu’il faut refuser honnêtement, avec douceur et amitié. »

Et, ne sachant comment s’y prendre, n’osant exposer Gilberte au soupçon d’être vaine de son nom, ou au ressentiment d’un cœur blessé par son aversion, il ne trouva rien de mieux que de ne pas se prononcer, et de demander du temps pour réfléchir et se consulter. Galuchet demanda aussi la permission de revenir, non pas précisément faire sa cour, mais s’informer de son sort, et il y fut autorisé, bien que le pauvre Antoine tremblât en lui faisant cette réponse.

Il le mena au bord de la rivière pour l’installer à la pêche, bien que Galuchet n’eût rien apporté pour cela, et désirât fort rester au château. Antoine le promena du moins au bord de la Creuse pour lui indiquer les bons endroits, et, chemin faisant, il eut la faiblesse et la bonhomie de lui demander pardon pour les taquineries et les malices de Jean. Galuchet prit la chose à merveille, rejeta tout le tort sur lui-même, en disant toutefois, pour se montrer sous un meilleur jour, qu’il avait été grisé par surprise, et que s’il n’était pas capable de porter le vin, c’est parce qu’il était habitué à une grande sobriété. « À la bonne heure ! dit Antoine, Janille avait craint que vous ne fussiez un peu intempérant ; mais ce qui vous est arrivé prouve bien le contraire. »

Ils causèrent assez longtemps, et Galuchet s’obstinant à ne pas partir, quoiqu’il vît bien à l’inquiétude de son hôte qu’il eût voulu ne pas le ramener au château, ils y revinrent, et Galuchet prit aussi Janille à part pour lui confier ses intentions et donner à Antoine le temps de prévenir Gilberte. Il comptait bien sur le dépit qu’elle en éprouverait ; car, cette fois, n’étant pas ivre, il voyait fort clairement l’air irrité d’Émile, et les sentiments de Gilberte pour le protecteur qu’elle avait choisi.

« Cette fois-ci, se disait-il, M. Cardonnet ne me reprochera pas d’avoir perdu mon temps. Mes beaux amoureux vont être dans une furieuse colère contre moi, et M. Émile ne pourra pas se tenir de me chercher noise. » Galuchet n’était pas poltron, et bien qu’il ne supposât pas Émile capable d’un duel à coups de poings, il se disait avec une certaine satisfaction qu’il était de force à lui tenir tête. Quant à une véritable partie d’honneur, cela eût été moins de son goût, parce qu’il n’entendait rien aux armes courtoises ; mais il pouvait bien compter que M. Cardonnet saurait l’en préserver.

Pendant qu’il entretenait Janille, M. de Châteaubrun resta avec sa fille et Émile dans le verger et leur raconta ce qui venait de se passer entre lui et Galuchet, mais avec quelques précautions oratoires. « Eh bien, dit-il, vous l’accusez d’être un sot et un impertinent, vous allez vous repentir de votre dureté ; car c’est là véritablement un digne garçon, et j’en ai la preuve. Je puis raconter cela devant Émile qui est notre ami, et même si Gilberte voulait examiner la chose sans prévention, elle pourrait lui demander des renseignements certains sur ce jeune homme… Dites, Émile, en votre âme et conscience, est-ce un homme probe ?

— Sans aucun doute, répondit Émile. Mon père l’emploie depuis trois ans, et serait très fâché de le perdre.

— Est-il d’un bon caractère ?

— Quoiqu’il n’en ait guère donné la preuve ici l’autre jour, je dois dire qu’il est fort tranquille, et tout à fait inoffensif à l’habitude.

— Il n’est point sujet à s’enivrer ?

— Non pas que je sache.

— Eh bien, qu’a-t-on à lui reprocher ?

— S’il n’avait pas pris fantaisie de devenir notre commensal, je le trouverais accompli, dit Gilberte.

— Il te déplaît donc bien ? reprit M. Antoine en s’arrêtant pour la regarder en face.

— Eh non, mon père, répondit-elle, étonnée de cet air solennel. Ne prenez pas mon éloignement si fort au sérieux. Je ne hais personne ; et si la société de ce jeune homme a quelque agrément pour vous, s’il vous a donné quelque raison plausible de l’estimer particulièrement, à Dieu ne plaise que je vous en prive par un caprice ! Je ferai un effort sur moi-même, et j’arriverai peut-être à partager la bonne opinion que mon digne père a de lui.

— Voilà parler comme une bonne et sage fille, et je reconnais ma Gilberte. Sache donc, petite, que c’est toi, moins que personne, qui dois mépriser le caractère de ce garçon-là ; que si tu n’éprouves aucun attrait pour lui, tu dois du moins le traiter avec politesse et le renvoyer avec bonté. Allons, me devines-tu ?

— Pas le moins du monde, mon père.

— Moi, je crains de deviner, dit Émile, dont les joues se couvrirent d’une vive rougeur.

— Eh bien, reprit M. Antoine, je suppose qu’un garçon assez riche, relativement à nous, remarque une belle et bonne fille qui est fort pauvre, et que, s’éprenant à la première vue, il vienne mettre à ses pieds les plus honnêtes prétentions du monde, faut-il le chasser brutalement, et lui jeter la porte au nez en lui disant : “Non, monsieur, vous êtes trop laid ?” »

Gilberte rougit autant qu’Émile, et quelque effort d’humilité qu’elle pût faire sur elle-même, elle se sentit si outragée par les prétentions de Galuchet, qu’elle ne put rien répondre, et sentit ses yeux se remplir de larmes.

« Ce misérable a indignement menti, s’écria Émile, et vous pouvez le chasser honteusement. Il n’a aucune fortune, et mon père l’a tiré de la dernière détresse. Or, il n’y a que trois ans qu’il l’emploie, et à moins que M. Galuchet n’ait fait tout à coup un héritage mystérieux…

— Non, Émile, non, il ne m’a pas fait de mensonge ; je ne suis pas si faible et si crédule que vous croyez. Je l’ai interrogé, et je sais que la source de sa petite fortune est pure et certaine. C’est votre père qui lui assure vingt mille francs pour se l’attacher à tout jamais par l’affection et la reconnaissance, au cas où il se mariera dans le pays.

— Mais, sans doute, dit Émile d’une voix mal assurée, mon père ignore que c’est sur mademoiselle de Châteaubrun qu’il a osé lever les yeux, car il ne l’eût pas encouragé dans une semblable espérance.

— Tout au contraire, reprit M. Antoine, qui trouvait la chose fort naturelle ; votre père a reçu la confidence de son goût pour Gilberte, et il l’a autorisé à se servir de son nom pour la demander en mariage. »

Gilberte devint pâle comme la mort et regarda

Émile, qui baissa les yeux, stupéfait, humilié et brisé au fond de l’âme.