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Calman-Lévy (1p. 101-113).


IX.

M. ANTOINE.


Cette fois le déjeuner fut un peu plus confortable que de coutume à Châteaubrun. Janille avait eu le temps de faire quelques préparatifs. Elle s’était procuré du laitage, du miel, des œufs, et elle avait bravement sacrifié deux poulets qui chantaient encore lorsque Émile avait paru sur le sentier, mais qui, mis tout chauds sur le gril, furent assez tendres.

Le jeune homme avait gagné de l’appétit dans le verger, et il trouva ce repas excellent. Les éloges qu’il y donna flattèrent beaucoup Janille, qui s’assit comme de coutume en face de son maître et fit les honneurs de la table avec une certaine distinction.

Elle fut surtout fort touchée de l’approbation que son hôte donna à des confitures de mûres sauvages confectionnées par elle.

« Petite mère, lui dit Gilberte, il faudra envoyer un échantillon de ton savoir-faire et ta recette à madame Cardonnet, pour qu’elle nous accorde en échange du plant de fraises ananas.

— Ça ne vaut pas le diable, vos grosses fraises de jardin, répondit Janille ; ça ne sent que l’eau. J’aime bien mieux nos petites fraises de montagne, si rouges et si parfumées. Cela ne m’empêchera pas de donner à M. Émile un grand pot de mes confitures pour sa maman, si elle veut bien les accepter.

— Ma mère ne voudrait pas vous en priver, ma chère demoiselle Janille, répondit Émile, touché surtout de la naïve générosité de Gilberte, et comparant dans son cœur les bonnes intentions candides de cette pauvre famille avec les dédains de la sienne.

— Oh ! reprit Gilberte en souriant, cela ne nous privera pas. Nous avons et nous pouvons recommencer une ample provision de ces fruits. Ils ne sont pas rares chez nous, et si nous n’y prenions garde, les ronces qui les produisent perceraient nos murs et pousseraient jusque dans nos chambres.

— Et à qui la faute, dit Janille, si les ronces nous envahissent ? N’ai-je pas voulu les couper toutes ? Certainement j’en serais venue à bout sans l’aide de personne, si on m’eût laissée faire.

— Mais moi, j’ai protégé ces pauvres ronces contre toi, chère petite mère ! Elles forment de si belles guirlandes autour de nos ruines, que ce serait grand dommage de les détruire.

— Je conviens que cela fait un joli effet, reprit Janille, et qu’à dix lieues à la ronde on ne trouverait pas d’aussi belles ronces, et produisant des fruits aussi gros !

— Vous l’entendez, monsieur Émile ! dit à son tour M. Antoine. Voilà Janille tout entière. Il n’y a rien de beau, de bon, d’utile et de salutaire qui ne se trouve à Châteaubrun. C’est une grâce d’état.

— Pardine, monsieur, plaignez-vous, dit Janille ; oui, je vous le conseille, plaignez-vous de quelque chose !

— Je ne me plains de rien, répondit le bon gentilhomme : à Dieu ne plaise ! entre ma fille et toi, que pourrais-je désirer pour mon bonheur ?

— Oh ! oui ; vous dites comme cela quand on vous écoute, mais si on a le dos tourné, et qu’une petite mouche vous pique, vous prenez des airs de résignation tout à fait déplacés dans votre position.

— Ma position est ce que Dieu l’a faite ! répondit M. Antoine avec une douceur un peu mélancolique. Si ma fille l’accepte sans regret, ce n’est ni toi, ni moi, qui accuserons la Providence.

— Moi ! s’écria Gilberte ; quel regret pourrais-je donc avoir ? Dites-le-moi, cher père ; car, pour moi, je chercherais en vain ce qui me manque et ce que je puis désirer de mieux sur la terre.

— Et moi je suis de l’avis de mademoiselle, dit Émile, attendri de l’expression sincère et noblement affectueuse de ce beau visage. Je suis certain qu’elle est heureuse, parce que…

— Parce que ?… Dites, monsieur Cardonnet ! reprit Gilberte avec enjouement, vous alliez dire pourquoi, et vous vous êtes arrêté ?

— Je serais au désespoir d’avoir l’air de vouloir dire une fadeur, répondit Émile en rougissant presque autant que la jeune fille ; mais je pensais que quand on avait ces trois richesses, la beauté, la jeunesse et la bonté, on devait être heureux, parce qu’on pouvait être sûr d’être aimé.

— Je suis donc encore plus heureuse que vous ne pensez, répondit Gilberte en mettant une de ses mains dans celle de son père et l’autre dans celle de Janille ; car je suis aimée sans qu’il soit question de tout cela. Si je suis belle et bonne, je n’en sais rien ; mais je suis sûre que, laide et maussade, mon père et ma mère m’aimeraient encore quand même. Mon bonheur vient donc de leur bonté, de leur tendresse, et non de mon mérite.

— On vous permettra pourtant de croire, dit M. Antoine à Émile, tout en pressant sa fille sur son cœur, qu’il y a un peu de l’un et un peu de l’autre.

— Ah ! monsieur Antoine ! qu’avez-vous fait là ? s’écria Janille ; voilà encore une de vos distractions !… Vous avez fait une tache avec votre œuf sur la marche de Gilberte.

— Ce n’est rien, dit M. Antoine ; je vais la laver moi-même.

— Non pas ! non pas ! ce serait pire ; vous répandriez sur elle toute la carafe, et vous noieriez ma fille. Viens ici, mon enfant, que j’enlève cette tache. J’ai horreur des taches, moi ! Ne serait-ce pas dommage de gâter cette jolie robe toute neuve ? »

Émile regarda pour la première fois la toilette de Gilberte. Il n’avait encore fait attention qu’à sa taille élégante et à la beauté de sa personne. Elle était vêtue d’un coutil gris très frais, mais assez grossier, avec un petit fichu blanc comme neige, rabattu autour du cou. Gilberte remarqua cette investigation, et, loin d’en être humiliée, elle mit un peu d’orgueil à dire que sa robe lui plaisait, qu’elle était de bonne qualité, qu’elle pouvait braver les épines et les ronces, et que, Janille l’ayant choisie elle-même, aucune étoffe ne pouvait lui être plus agréable à porter.

« Cette robe est charmante, en effet, dit

Émile ; ma mère en a une toute pareille. »

Ce n’était pas vrai ; Émile, quoique sincère, fit ce petit mensonge sans s’en apercevoir. Gilberte n’en fut pas dupe, mais elle lui sut gré d’une intention délicate.

Quant à Janille, elle fut visiblement flattée d’avoir eu bon goût, car elle tenait presque autant à ce mérite qu’à la beauté de Gilberte.

« Ma fille n’est pas coquette, dit-elle, mais moi, je le suis pour elle. Et que diriez-vous, monsieur Antoine, si votre fille n’était pas gentille et proprette comme cela convient à son rang dans le monde ?

— Nous n’avons rien à démêler avec le monde, ma chère Janille, répondit M. Antoine, et je ne m’en plains pas. Ne te fais donc pas d’illusions inutiles.

— Vous avez l’air chagrin en disant cela, monsieur Antoine ? Moi, je vous dis que le rang ne se perd pas ; mais voilà comme vous êtes : vous jetez toujours le manche après la cognée !

— Je ne jette rien du tout, reprit le châtelain ; j’accepte tout, au contraire.

— Ah ! vous acceptez ! dit Janille qui avait toujours besoin de chercher querelle à quelqu’un, pour entretenir l’activité de sa langue et de sa pantomime animée. Vous êtes bien bon, ma foi, d’accepter un sort comme le vôtre ! Ne dirait-on pas, à vous entendre, qu’il vous faut beaucoup de raison et de philosophie pour en venir là ? Allons, vous n’êtes qu’un ingrat.

— À qui en as-tu, mauvaise tête ? reprit M. Antoine. Je te répète que tout est bien et que je suis consolé de tout.

— Consolé ! voyez un peu ; consolé de quoi, s’il vous plaît ? N’avez-vous pas toujours été le plus heureux des hommes ?

— Non, pas toujours ! Ma vie a été mêlée d’amertume comme celle de tous les hommes ; mais pourquoi aurais-je été mieux traité que tant d’autres qui me valaient bien ?

— Non, les autres ne vous valaient pas, je soutiens cela, moi, comme je soutiens aussi que vous avez été en tout temps mieux traité que personne. Oui, monsieur, je vous prouverai, quand vous voudrez, que vous êtes né coiffé.

— Ah ! tu me ferais plaisir si tu pouvais le prouver en effet, reprit M. Antoine en souriant.

— Eh bien, je vous prends au mot, et je commence. M. Cardonnet sera juge et témoin.

— Laissons-la dire, monsieur Émile, reprit M. Antoine. Nous sommes au dessert, et rien ne pourrait empêcher Janille de babiller à ce moment-là. Elle va dire mille folies, je vous en préviens ! Mais elle a de l’entrain et de l’esprit. On ne s’ennuie pas à l’écouter.

— D’abord, dit Janille en se rengorgeant, jalouse qu’elle était de justifier cet éloge, monsieur naît comte de Châteaubrun, ce qui n’est pas un vilain nom ni un mince honneur !

— Cet honneur-là ne signifie pas grand-chose aujourd’hui, dit M. de Châteaubrun ; et quant au nom que m’ont transmis mes ancêtres, n’ayant pu rien faire pour en augmenter l’éclat, je n’ai pas grand mérite à le porter.

— Laissez, monsieur, laissez, repartit Janille. Je sais où vous voulez en venir, et j’y viendrai de moi-même. Laissez-moi dire ! Monsieur vient au monde ici (dans le plus beau pays du monde), et il est nourri par la plus belle et la plus fraîche villageoise des environs, mon ancienne amie, à moi, quoique je fusse plus jeune qu’elle de quelques années, la mère de ce brave Jean Jappeloup ; celui-là est toujours resté dévoué à monsieur comme le pied l’est à la jambe. Il a des peines, maintenant, mais des peines qui vont sans doute finir !…

— Grâce à vous ! dit Gilberte en regardant Émile ; et, dans ce regard ingénu et bienveillant, elle le paya du compliment qu’il avait fait à sa beauté et à sa robe.

— Si tu t’embarques dans tes parenthèses accoutumées, dit M. Antoine à Janille, nous n’en finirons jamais.

— Si fait, monsieur, reprit Janille. Je vais me résumer, comme dit M. le curé de Cuzion au commencement de tous ses sermons. Monsieur fut doué d’une excellente constitution, et, par-dessus le marché, il était le plus bel enfant qu’on ait jamais vu. À preuve que lorsqu’il fut devenu un des plus beaux cavaliers de la province, les dames de toute condition s’en aperçurent très bien.

— Passons, passons, Janille, interrompit le châtelain avec un mélange de tristesse dans sa gaieté ; il n’y a pas grand-chose à dire là-dessus.

— Soyez tranquille, reprit la petite femme, je ne dirai rien qui ne soit très bon à dire. Monsieur fut élevé à la campagne dans ce vieux château, qui était grand et riche alors… et qui est encore très habitable aujourd’hui ! Jouant avec les marmots de son âge et avec son frère de lait le petit Jean Jappeloup, cela lui fit une santé excellente. Voyons, plaignez-vous de votre santé, monsieur, et dites-nous si vous connaissez un homme de cinquante ans plus alerte et mieux conservé que vous ?

— C’est fort bien ; mais tu ne dis pas qu’étant né dans un temps de trouble et de révolution, mon éducation première fut fort négligée.

— Pardine, monsieur, voudriez-vous pas être né vingt ans plus tôt, et avoir aujourd’hui soixante-dix ans ? Voilà une drôle d’idée ! Vous êtes né fort à point, puisque vous avez encore, Dieu merci, longtemps à vivre. Quant à l’éducation, rien n’y manqua : vous fûtes mis au collège à Bourges, et monsieur y travailla fort bien.

— Fort mal, au contraire. Je n’avais pas été habitué au travail de l’esprit ; je m’endormais durant les leçons. Je n’avais pas la mémoire exercée ; j’eus plus de peine à apprendre les éléments des choses qu’un autre à compléter de bonnes études.

— Eh bien donc, vous eûtes plus de mérite qu’un autre, puisque vous eûtes plus de souci. Et d’ailleurs vous en saviez bien assez pour être un gentilhomme. Vous n’étiez pas destiné à être curé ou maître d’école. Aviez-vous besoin de tant de grec et de latin ? Quand vous veniez ici en vacances, vous étiez un jeune homme accompli ; nul n’était plus adroit que vous aux exercices du corps : vous faisiez sauter votre balle jusque par-dessus la grande tour, et lorsque vous appeliez vos chiens, vous aviez la voix si forte qu’on vous entendait de Cuzion.

— Tout cela ne constitue pas de fort bonnes études, dit M. Antoine, riant de ce panégyrique.

— Quand vous fûtes en âge de quitter les écoles, c’était le temps de la guerre avec les Autrichiens, les Prussiens et les Russiens. Vous vous battîtes fort bien, à preuve que vous reçûtes plusieurs blessures.

— Peu graves, dit M. Antoine.

— Dieu merci ! reprit Janille. Voudriez-vous pas être éclopé et marcher sur des béquilles ? Vous avez cueilli le laurier, et vous êtes revenu couvert de gloire, sans trop de contusions.

— Non, non, Janille, fort peu de gloire, je t’assure. Je fis de mon mieux ; mais quoi que tu en dises, j’étais né quelques années trop tard ; mes parents avaient trop longtemps combattu mon désir de servir mon pays sous l’usurpateur, comme ils l’appelaient. J’étais à peine lancé dans la carrière, qu’il me fallut revenir au logis, traînant l’aile et tirant le pied, tout consterné et désespéré du désastre de Waterloo.

— Monsieur, je conviens que la chute de l’Empereur ne vous fut pas avantageuse, et que vous eûtes la bonté de vous en chagriner, bien que cet homme-là ne se fût pas fort bien conduit avec vous. Avec le nom que vous portiez, il aurait dû vous faire général tout de suite, au lieu qu’il ne fit aucune attention à votre personne.

— Je présume, dit M. de Châteaubrun en riant, qu’il était distrait de ce devoir par des affaires plus sérieuses et plus nécessaires. Enfin, tu conviens, Janille, que ma carrière militaire fut brisée, et que, grâce à ma belle éducation, je n’étais pas très propre à m’en créer une autre ?

— Vous auriez fort bien pu servir les Bourbons, mais vous ne le voulûtes point.

— J’avais les idées de mon temps. Peut-être les aurais-je encore, si c’était à refaire.

— Eh bien, monsieur, qui pourrait vous en blâmer ? Ce fut très honorable, à ce qu’on disait alors dans le pays, et vos parents ont été les seuls à vous condamner.

— Mes parents furent orgueilleux et durs dans leurs opinions légitimistes. Tu ne saurais nier qu’ils m’abandonnèrent au désastre qui me menaçait, et qu’ils se soucièrent fort peu de la perte de ma fortune.

— Vous fûtes encore plus fier qu’eux, vous ne voulûtes jamais les implorer.

— Non, insouciance ou dignité, je ne leur demandai aucun appui.

— Et vous perdîtes votre fortune dans un grand procès contre la succession de votre père, on sait cela. Mais si vous l’avez perdu ce procès, c’est que vous l’avez bien voulu.

— Et c’est ce que mon père a fait de plus noble et de plus honorable dans sa vie, reprit Gilberte avec feu.

— Mes enfants, reprit M. Antoine, il ne faut pas dire que j’ai perdu ce procès, je ne l’ai pas laissé juger.

— Sans doute, sans doute, dit Janille ; car s’il eût été jugé, vous l’eussiez gagné. Il n’y avait qu’une voix là-dessus.

— Mais mon père, reconnaissant que le fait n’est pas le droit, dit Gilberte en s’adressant à Émile avec vivacité, ne voulut pas tirer avantage de sa position. Il faut que vous sachiez cette histoire, monsieur Cardonnet, car ce n’est pas mon père qui songerait à vous la raconter, et vous êtes assez nouveau dans le pays pour ne pas l’avoir apprise encore. Mon grand-père avait contracté des dettes d’honneur pendant la minorité de mon père ; il était mort sans que les circonstances lui permissent ou lui fissent un devoir pressant de s’acquitter. Les titres des créanciers n’avaient pas de valeur suffisante devant la loi ; mais mon père, en se mettant au courant de ses affaires, en trouva un dans les papiers de mon aïeul. Il eût pu l’anéantir, personne n’en connaissait l’existence. Il le produisit, au contraire, et vendit tous les biens de la famille pour payer une dette sacrée. Mon, père m’a élevée dans les principes qui ne me permettent pas de penser qu’il ait fait autre chose que son devoir ; mais beaucoup de gens riches en ont jugé autrement. Quelques-uns l’ont traité de niais et de tête folle. Je suis bien aise que, quand vous entendrez dire à certains parvenus que M. Antoine de Châteaubrun s’est ruiné par sa faute, ce qui, à leurs yeux, est peut-être le plus grand déshonneur possible, vous sachiez à quoi vous en tenir sur le désordre et la mauvaise tête de mon père.

— Ah ! mademoiselle, s’écria Émile dominé par son émotion, que vous êtes heureuse d’être sa fille, et combien je vous envie cette noble pauvreté !

— Ne faites pas de moi un héros, mon cher enfant, dit M. Antoine en pressant la main d’Émile. Il y a toujours quelque chose de vrai au fond des jugements portés par les hommes, même quand ils sont rigoureux et injustes en grande partie. Il est bien certain que j’ai toujours été un peu prodigue, que je n’entends rien à l’économie domestique, aux affaires, et que j’eus moins de mérite qu’un autre à sacrifier ma fortune, puisque j’y eus moins de regrets. »

Cette modeste apologie pénétra Émile d’une si vive affection pour M. Antoine, qu’il se pencha sur la main qui tenait la sienne, et qu’il y porta ses lèvres avec un sentiment de vénération où Gilberte entrait bien pour quelque chose. Gilberte fut plus émue qu’elle ne s’y attendait de cette soudaine effusion du jeune homme. Elle sentit une larme au bord de sa paupière, baissa les yeux pour la cacher, essaya de prendre un maintien grave, et, tout à coup emportée par un irrésistible mouvement de cœur, elle faillit tendre aussi la main à son hôte ; mais elle ne céda point à cet élan et elle y donna naïvement le change en se levant pour prendre l’assiette d’Émile et lui en présenter une autre, avec toute la grâce et la simplicité d’une fille de patriarche offrant la cruche aux lèvres du voyageur.

Émile fut d’abord surpris de cet acte d’humble sympathie, si peu conforme aux convenances du monde où il avait vécu. Puis il le comprit, et son sein fut tellement agité, qu’il ne put remercier la châtelaine de Châteaubrun, sa gracieuse servante.

« D’après tout cela, reprit M. Antoine, qui ne vit rien que de très simple dans l’action de sa fille, il faudra bien que Janille convienne qu’il y a un peu de malheur dans ma vie ; car il y avait quelque temps que ce procès durait quand je découvris, au fond d’un vieux meuble abandonné, la déclaration que mon père avait laissée de sa dette. Jusque-là, je n’avais pas cru à la bonne foi des créanciers. Le malheur qu’ils avaient eu de perdre leurs titres était invraisemblable, je dormais donc sur les deux oreilles. Ma Gilberte était née, et je ne me doutais guère qu’elle était réservée à partager avec moi un sort tout à fait précaire. L’existence de cette chère enfant me rendit le coup un peu plus sensible qu’il ne l’eût été à mon imprévoyance naturelle. Me voyant dénué de toutes ressources, je me résolus à travailler pour vivre, et c’est là que j’eus d’abord quelques moments assez rudes.

— Oui, monsieur, c’est vrai, dit Janille, mais vous vîntes à bout de vous astreindre au travail, et vous eûtes bientôt repris votre bonne humeur et votre franche gaieté, avouez-le !

— Grâce à toi, brave Janille, car toi, tu ne m’abandonnas point. Nous allâmes habiter Gargilesse, avec Jean Jappeloup, et le digne homme me trouva de l’ouvrage.

— Quoi, dit Émile, vous avez été ouvrier, monsieur le comte ?

— Certainement, mon jeune ami. J’ai été apprenti charpentier, garçon charpentier, aide-charpentier au bout de quelques années, et il n’y a pas plus de deux ans que vous m’eussiez vu une blouse au dos, une hache sur l’épaule, allant en journée avec Jappeloup.

— C’est donc pour cela, dit Émile tout troublé, que… »

Il s’arrêta, n’osant achever.

« C’est pour cela, oui, je vous comprends, répliqua monsieur Antoine, que vous avez entendu dire : “Le vieux Antoine s’est déconsidéré grandement pendant sa misère ; il a vécu avec les ouvriers, on l’a vu rire et boire avec eux dans les cabarets.” Eh bien, cela mérite un peu d’explications et je ne me ferai pas plus tort et plus pur que je ne suis. Dans les idées des nobles et des gros bourgeois de la province, j’aurais mieux fait sans doute de demeurer triste et grave, fièrement accablé sous ma disgrâce, travaillant en silence, soupirant à la dérobée, rougissant de toucher un salaire, moi qui avais eu des salariés sous mes ordres, et ne me mêlant point le dimanche à la gaieté des ouvriers qui me permettaient de joindre mon travail au leur durant la semaine. Eh bien, j’ignore si c’eût été mieux ainsi, mais je confesse que cela n’était pas du tout dans mon caractère. Je suis fait de telle sorte, qu’il m’est impossible de m’affecter et de m’effrayer longtemps de quoi que ce soit. J’avais été élevé avec Jappeloup et avec d’autres petits paysans de mon âge. J’avais traité de pair à compagnon avec eux dans les jeux de notre enfance. Je n’avais jamais fait, depuis, le maître ni le seigneur avec eux. Ils me reçurent à bras ouverts dans ma détresse, et m’offrirent leurs maisons, leur pain, leurs conseils, leurs outils et leurs pratiques. Comment ne les aurais-je pas aimés ? Comment leur société eût-elle pu me paraître indigne de moi ? Comment n’aurais-je pas partagé avec eux, le dimanche, le salaire de la semaine ? Bah ! loin de là, j’y trouvai tout à coup le plaisir et la joie comme une récompense de mon travail. Leurs chants, leurs réunions sous la treille où se balançait la branche de houx du cabaret, leur honnête familiarité avec moi, et l’amitié indissoluble de ce cher Jean, mon frère de lait, mon maître en charpenterie, mon consolateur, me firent une nouvelle vie que je ne pus pas m’empêcher de trouver fort douce, surtout quand j’eus réussi à être assez habile dans la partie pour ne point rester à leur charge.

— Il est certain que vous étiez laborieux, dit Janille, et que, bientôt, vous fûtes très utile au pauvre Jean. Ah ! je me souviens de ses colères avec vous dans les commencements, car il n’a jamais été patient, le cher homme, et vous, vous étiez si maladroit ! Vrai, monsieur Émile, vous auriez ri d’entendre Jean jurer et crier après monsieur le comte, comme après un petit apprenti. Et puis, après cela, on se réconciliait et on s’embrassait, que ça donnait envie de pleurer. Mais puisque au lieu de nous quereller entre nous, comme j’en avais l’intention tout à l’heure, voilà que nous nous sommes mis à vous raconter tout bonnement notre histoire, je vas, moi, vous dire le reste ; car si on laisse faire M. Antoine, il ne me laissera pas placer une parole.

— Parle, Janille, parle ! s’écria M. Antoine ; je te demande pardon de t’en avoir privée si longtemps ! »