Le Nouveau roman de M. Sudermann

Le Nouveau roman de M. Sudermann
Revue des Deux Mondes4e période, tome 128 (p. 348-364).
LE NOUVEAU ROMAN
DE M. SUDERMANN

Es War, par M. Hermann Sudermann. 1 vol. in-18 ; Stuttgard, 1895, Cotta.

Après M. Gerhardt Hauptmann, voici que M. Hermann Sudermann a parmi nous son heure de vogue. Le théâtre de la Renaissance a donné l’une de ses pièces, Magda (Heimat), et une excellente traduction vient de nous présenter le premier de ses romans : La Femme en gris (Frau Sorge). Comme M. Hauptmann, qui partage avec lui l’honneur d’occuper le premier plan de la scène littéraire de son pays, M. Sudermann est un astre du nouveau règne. Mais, tandis que l’auteur des Tisserands réussissait surtout auprès de la jeune école et soulevait le bruyant enthousiasme des fondateurs de la Scène libre, M. Sudermann gagnait d’emblée la faveur du grand public : d’un jour à l’autre, son nom devenait célèbre ; les éditions de ses livres se succédaient avec un bel élan ; ses pièces atteignaient, sur les divers théâtres de l’Allemagne, à un chiffre inconnu de représentations : ce qui, comme il convient, lui valait l’impopularité des cénacles, où l’on n’admet les « grands hommes » qu’à condition qu’ils restent inconnus. Attaqué violemment par les uns, fêté par les autres, ayant en tout cas l’art d’attirer l’attention et de la retenir, il s’est fait en quelques années une situation littéraire à laquelle, depuis longtemps, aucun de ses compatriotes n’était parvenu. Les meilleurs, en effet, parmi les écrivains de la génération précédente, — les Gotfried Keller, les Gustave Freytag, les Spielhagen, les Paul Heyse, les Wilbrandt, — s’ils ont conquis l’estime générale par la continuité de leurs louables efforts, s’ils ont remporté même avec telle de leurs œuvres, le Grüne Heinrich ou Doit et Avoir, des succès plus éclatans, n’ont jamais passionné la foule des lecteurs de romans ou des amateurs de théâtre. M. Sudermann, lui, a eu cette chance, — ou ce mérite, — dès la Femme en gris, qui parut à beaucoup marquer l’aurore d’une sorte de réveil littéraire. Sans parler de deux brillans recueils de nouvelles, son second roman, le Sentier des chats, peinture dramatique et puissante de l’Allemagne orientale après 1813, a retrouvé le même accueil, qui n’a pas manqué non plus à un petit récit haut en couleurs, les Noces d’Yolanthe. Pendant qu’il s’affirmait ainsi comme romancier, il abordait le théâtre avec une fortune égale. L’Honneur a le mérite d’avoir introduit sur la scène — avec une puissance qui n’a peut-être pas été égalée — ces questions de famille et de société auxquelles l’école de la Scène libre s’attaque de préférence. Heimat, qui vint ensuite, souleva des discussions tout aussi violentes et des enthousiasmes tout aussi décidés. Une œuvre d’un autre genre, la Fin de Sodome, — histoire d’un artiste dévoré et ruiné par le « monde », — parut en revanche marquer un temps d’arrêt dans cette marche triomphale. La Bataille des papillons, qu’on a applaudie à Vienne et sifflée à Berlin le 6 octobre dernier, n’aura peut-être pas un meilleur sort. Mais le romancier s’est chargé de réparer l’échec du dramaturge : la presse allemande vient de saluer comme un événement la publication toute récente de l’énorme roman qui porte le titre sibyllin de Es war (titre que nous traduirons par le Passé). C’est à ce dernier livre que nous voudrions nous arrêter un instant, après avoir marqué brièvement le sens général de l’œuvre, déjà considérable, dont il fait partie.


Ce qui frappe d’abord, dans cette œuvre, c’est son unité. Elle roule à peu près sur un thème unique : le désaccord entre l’individu et la famille. Les héros de M. Sudermann sont tous nés dans un milieu qui ne leur convient pas, avec lequel ils sont en continuel désaccord, et ils se débattent, soit pour échapper à la tyrannie de ce milieu hostile, soit pour se mettre en harmonie avec lui. Tantôt ils sont supérieurs à leur famille, qui les écrase ; tantôt ils lui sont inférieurs, et elle souffre par eux : en tout cas, il sont toujours autres, ils sont différens ; et cette différence engendre une série de conflits qui sont souvent, d’un haut intérêt moral et social et constituent, en tant que matière romanesque, une sorte de nouveauté. En effet, on reconnaîtra que ce thème des luttes de famille, surtout provoquées ou exaspérées par des rivalités ou des changemens sociaux, n’est point banal : il se dessine depuis peu dans notre société qui n’a plus la fixité d’autrefois, où l’on voit de soudaines successions de fortunes faites ou d’ambitions réalisées transformer avec une extrême rapidité les positions matérielles et sociales. Aussi, la littérature ne l’a-t-elle guère encore exploité, surtout avec la persistance, la ténacité, l’espèce de logique passionnée qu’y apporte M. Sudermann. Le seul fait de l’avoir découvert et dégagé révèle un observateur capable d’une vision personnelle, directe, du monde social. L’art avec lequel il le développe, le ramène, le varie, est bien celui d’un écrivain habile, — trop habile, disent les adversaires, — et qui d’année en année le devient davantage. Justement, cette « habileté » est ce que les « jeunes » reprochent à M. Sudermann : ils lui en veulent d’avoir possédé d’emblée, trop complètement, son métier d’écrivain ; ils le blâment de faire trop bien ce qu’il fait, d’avoir la main trop adroite, trop alerte, trop preste ; ils regrettent de ne pas trouver dans ses pièces de précieuses maladresses, dans ses romans, les gaucheries de composition que les Allemands semblent affectionner depuis Wilhelm Meister. M. Sudermann habille ses idées et les arrange un peu à la façon des Latins ; il sait composer, il sait écrire, il ne dédaigne pas les procédés de notre vieille rhétorique. C’est là, certainement, une des causes de son triomphe, car le public allemand, tout en laissant la critique protester contre nos « recettes, » en a toujours subi l’ascendant. Mais on ne peut s’étonner que l’usage qu’il en fait le désigne aux attaques des esthéticiens et des philosophes qui tiennent aux traditions littéraires de leur race, même quand ils affectent de s’en émanciper.

Justifiées ou non dans le cas qui nous occupe, ces critiques ont leur raison d’être. Il est éternellement vrai que, selon un mot fameux trop juste pour être jamais banal, c’est l’homme avant tout que nous cherchons et que nous aimons en l’écrivain : quand l’art excessif de celui-ci nous cache celui-là, nous entrons en méfiance. Il y a eu nous un instinct secret, — besoin de vérité, répugnance à nous laisser émouvoir par des fictions mensongères, — qui proteste contre la virtuosité poussée trop loin : elle nous paraît un trompe-l’œil, elle sort du règne de l’art pour tomber dans celui de l’artifice. L’emploi fréquent du mot sincérité, dans la critique d’aujourd’hui, traduit très bien cette disposition de notre esprit. Nous disons d’une œuvre qu’elle est sincère, quand elle nous paraît exprimer d’une façon directe et simple l’âme de son auteur, c’est-à-dire sa sensibilité particulière, sa conception personnelle de la vie ; nous disons qu’elle n’est pas sincère, quand nous croyons deviner qu’elle a été composée de parti pris, dans le dessein de produire un certain effet calculé d’avance, ou en tenant trop de compte des résistances, des habitudes ou des préjugés supposés des lecteurs. Le cas est fréquent, d’écrivains qui ont commencé par être sincères, puis qui ont cessé de l’être, quand, ayant épuisé le fonds naturel de leurs idées et de leurs sensations, ils continuent à l’exploiter pour faire des livres ; quand ils répètent avec effort ce qu’une force intérieure les avait poussés à dire, ou plus simplement, quand, arrivés à une possession trop, complète de leur moule, ils y coulent avec indifférence des matières étrangères qu’ils n’ont point d’abord pris la peine de s’assimiler : en un mot, quand à la création succède la fabrication. À partir du moment où ce changement s’est accompli, et bien que parfois le succès leur reste fidèle, leur action réelle sur lame des lecteurs diminue et la valeur de l’œuvre qu’ils exécutent va baissant toujours.

Cette qualité précieuse de la sincérité est évidente dans la plupart des écrits de M. Sudermann ; et c’est précisément parce qu’elle en manque elle-même, étant aveuglée par ses partis pris d’école, qu’une certaine critique lui a reproché d’en manquer. Lisez, par exemple, la Femme en gris : la bonne foi de l’auteur vous attirera plus encore que son talent, vous vous sentirez gagnés par une fraîcheur, une spontanéité, une émotion communicatives, qui ne trompent pas. Vous retrouverez, je crois, la même impression dans l’Honneur et dans Magda, malgré des dénouemens conventionnels, imposés par les exigences de la scène, consentis pour satisfaire au besoin qu’ont les spectateurs de tout pays de quitter leurs stalles sans conserver aucune préoccupation importune sur le sort des personnages auxquels ils se sont intéressés. C’est, si l’on veut, une concession : mais dans combien de chefs-d’œuvre ne la retrouve-t-on pas ! Le théâtre vit de conventions : pourquoi s’irriter contre la nécessité de « finir, » à laquelle les esprits les plus indépendans sont bien forcés de se soumettre ? J’avouerai qu’à ce point de vue, la Fin de Sodome et la Bataille des papillons (pour autant que j’en puis juger par les comptes rendus des journaux, cette dernière comédie n’étant pas encore publiée) m’ont moins satisfait. Dans la Fin de Sodome, l’auteur arrange son sujet, le complique, le pousse au noir, y introduit des élémens d’intérêt factice. Dans la Bataille des papillons, il baisse le ton auquel il nous avait accoutumés, sans renouveler pour cela son habituel sujet : il tente de nous faire rire avec les mêmes thèmes dont il s’était jusqu’à présent servi pour nous émouvoir ; et il n’y réussit guère. Qu’il m’entende bien : je ne le blâme point d’avoir fait une comédie ; je sais que toutes les questions ont deux faces, quand elles n’en ont pas davantage ; j’admets que les mêmes passions ou les mêmes vices peuvent être tragiques ou comiques, selon la manière dont ils se présentent ou le point de vue d’où on les observe : la jalousie, par exemple, a ses Othello et ses Georges Dandin ; l’avarice, ses Harpagon et ses Grandet. Ce que je comprends moins, c’est que le même écrivain, dont l’âme ne peut se déplacer, les observe sous des angles par trop divers. Dans le fait, ce qui nous plaît dans la nouvelle pièce de M. Sudermann, ce sont les scènes où, tout à coup, le drame dont il a l’instinct sort de la comédie où il est maladroit. Nous assistons sans y prendre beaucoup de plaisir aux intrigues compliquées de Mme Hergentheim, qui est veuve, pauvre, ambitieuse, pour placer avantageusement sa fille aînée ; notre intérêt se réveille quand, à la fin, ses plans ayant échoué, l’intrigante grandit et crie sa longue misère à l’homme riche qui faisait peindre des éventails à ses filles et dont l’une d’elles, la plus adroite et la pire, avait failli faire un beau-père :

— Savez-vous ce que coûte une livre de margarine ? Même ça, c’est cher, monsieur Winkelmann ! Et vous payez six marks une douzaine d’éventails ! Et il faut une demi-journée pour en faire un… Et les toilettes ! Il faut pourtant que des jeunes filles soient habillées… Et avec tout ça, monsieur Winkelmann, vous avez été notre bienfaiteur. Avant, nous faisions de la lingerie… Ali ! si vous aviez vu comme nous crevions de faim !… Et encore avant, quand les enfans étaient toutes petites… Je gagnais alors pour tout le monde… Oh ! alors, alors !… Et si le bon Dieu me disait : « Recommence ! » je recommencerais tranquillement tout… la misère… tendre la main… être mise à la porte, tout… tout !… »

On ne refait pas sa nature. M. Sudermann a le sens du drame que son instinct le pousse à saisir dans la vie, que son talent fait jaillir dans ses œuvres ; il ne réussit pas quand il cherche la comédie.


Il est revenu au drame dans le Passé.

Ce gros livre, d’une composition très serrée, un peu touffue, parfois un peu prolixe, est l’effort le plus considérable que M. Sudermann ait encore tente. Quelques-uns de ses motifs rappellent les ouvrages précédons. Il trahit la persistance des mêmes préoccupations, mais il a plus d’ampleur, du moins dans les intentions ; il vise plus haut. On dirait que l’auteur a voulu reprendre et résumer, avec plus de force, tout ce qu’il a dit jusqu’à présent, de manière à nous donner, pour ainsi dire, la somme de ses pensées, de ses expériences, le résidu de sa philosophie. En parcourant l’œuvre, nous verrous jusqu’à quel point il a réussi dans cette tentative.

Le personnage qu’il a choisi pour héros, Léo von Sellenthin, est un gentilhomme de cette Prusse Orientale qu’il aime à décrire, un vrai Junker, qui, à première vue, nous paraîtra un exemplaire assez médiocre de l’humanité. Il est vulgaire et brutal, égoïste, inconscient, despote. Il ne connaît d’autres lois que celles de son bon plaisir : comme il a du tempérament, on peut prévoir que ceux qui l’approchent auront à souffrir de ses fantaisies, rarement innocentes. Il est coureur, mangeur, buveur ; sa devise est : « Etre brave, et ne jamais se repentir. » Devise commode, qui lui permet de supporter allègrement le mal qu’il a causé. Ayant passé par la double école des corps universitaires et de l’armée, il n’a pu que développer sa brutalité naturelle, qui se manifeste en toute occasion. Au moment où le récit commence, il revient des pampas, où il a passé quatre années, à la suite d’un scandale que nous allons rapporter ; et il en revient, comme il l’explique à son intendant, lequel a abusé de son absence, en desperado, en « homme qui a appris cette grande sagesse, que dans le monde il n’y a rien à perdre pour lui, s’il ne se préoccupe pas des petits moyens et s’il est toujours prêt à donner pour ce qu’il vaut son corps et sa vie, ne s’agît-il que, d’un bouton de culotte… ; » capable de tout, pourrait-on croire, décidé à jouir des biens qu’il va retrouver, mangeant et buvant abondamment les boissons et les victuailles nationales dès qu’il a posé le pied sur le sol de la patrie, l’esprit aussi libre que s’il n’y avait pas dans son passé une terrible histoire. Car ce jeune viveur, qui ne manque pas d’une certaine bonhomie, est presque un criminel : il a tué eu duel le baron de Rabden, le mari de sa cousine et amie d’enfance, Félicitas, dont il était l’amant. La cause du duel est restée secrète : on a prétexté une querelle de jeu ; mais des bruits compromettans ont couru parmi les hobereaux de la contrée.

Sellenthin a un ami intime, Ulrich de Kletzingk, qui ne lui ressemble en rien : un homme doux, réfléchi, timide, effacé, de cœur dévoué, d’âme pure. Comment ces deux êtres si différens se sont-ils pris d’amitié l’un pour l’autre ? M. Sudermann a négligé de nous le dire, mais l’attraction des contraires est un phénomène assez fréquent pour que nous ne nous en étonnions pas. En partant, après son duel, Léo a recommandé à Ulrich sa famille, ses affaires, et sa cousine Félicitas, que son départ laissait malheureuse et compromise, bien que passant pour innocente. Résolu à s’acquitter sans réserves de tous ces devoirs, Ulrich lui a dit :

— De toi à moi, il n’y a pas de secret. As-tu été l’amant de Félicitas ?

Il a répondu non. Son ami n’a pas un instant douté de sa parole. En sorte qu’il a épousé Félicitas.

Ce mariage est le plus gros souci de Léo : profondément attaché à Ulrich, il craint que la femme ne trouble cette amitié ; et, dans le fait, il lui sera difficile, à ce qu’il semble, de fréquenter chez celle dont il a rendu le fils orphelin. Le plus simple, ce sera de conserver à Kletzingk toute sa vieille amitié, mais de ne pas le voir, et surtout, de ne pas voir sa femme. Le temps, en passant, se chargera d’arranger les difficultés. C’est bien là la solution qu’adopte Léo, non sans mélancolie. Il ne tarde pas à s’apercevoir qu’elle est impossible.

En effet, son secret n’a pas été aussi bien gardé qu’il l’a cru : le baron de Rahden, en mourant, a confessé la véritable cause de son duel au pasteur Brenkenberg ; d’autre part, une faiblesse de Félicitas a également éclairé les soupçons de la sœur aînée de Léo, Johanna. Cette Johanna, veuve d’un mari vicieux et mauvais dont elle élève la fille, Hertha, qu’on rêve de marier à Léo, est tombée dans une sorte de mysticisme rigoureux et maussade. Elle est constamment tourmentée par la pensée du crime de son frère, qui doit être expié : son point de vue est tout juste l’opposé de celui de Léo, qu’elle se propose, d’accord avec le pasteur, d’amener au repentir. Il ne s’agit pas d’ailleurs pour eux d’un repentir inefficace. Léo a l’occasion et la possibilité, après tout le mal qu’il a fait, de faire un peu de bien : il peut défendre la paix et l’honneur de son ami, que compromettent les imprudences et la légèreté de Félicitas, en coquetterie avec tous les hobereaux de la contrée. Son devoir, c’est d’intervenir et de sauver ce ménage menacé : il a barre sur son ancienne complice ; au lieu de s’éloigner d’elle pour préserver sa propre tranquillité, il faut qu’il la sermonne, qu’il la réconforte, qu’il la protège contre elle-même. Un tel rôle ne rentre point dans son caractère ; peut-être pourtant l’acceptera-t-il, si l’on parvient à éveiller, dans son âme rebelle, le sentiment de sa faute et le désir de la racheter. Et voici que reparaît, sous une forme aussi nouvelle qu’ingénieuse, le thème habituel de M. Sudermann. Léo, le Junker intrépide qui ne regrette jamais rien, le desperado qui n’admet pas d’obstacle à sa volonté, ne tarde pas à être ébranlé par les influences contraires dont il est entouré : sa mère, sa petite sœur Elly, qui a seize ans, Hertha, qu’on voudrait lui donner pour femme, par tout ce qu’elles disent, par tout ce qu’elles font, sèment le trouble dans son cœur robuste ; les sermons du pasteur fourmillent d’allusions qui lui mettent peu à peu l’âme en peine. Johanna, bientôt, l’attaque en face : des remords inconnus se lèvent en lui, il n’est plus sûr de rien, une sourde angoisse l’envahit, ses pensées s’obscurcissent, ses actes deviennent incertains, presque incohérens. Il veut secouer cette obsession, et cherche un appui là même où il est combattu, auprès du pasteur qui l’a vu grandir, qui l’appelle d’un nom d’amitié, et dont il connaît les faiblesses. Mais c’est en vain qu’il essaie d’endormir la conscience pastorale à l’aide de bonnes bouteilles : Brenkenberg boit, trinque, se grise, et ses propos n’en portent que plus juste. La scène est curieuse, brillamment exécutée. On nous permettra d’en détacher un fragment, qui donnera une idée exacte et de la pensée et de l’art de M. Sudermann.


«…Il remplit les verres. Le vieillard but avec avidité. Son visage prenait un ton de cuivre et ses sourcils broussailleux montaient et descendaient.

« C’était dans cette disposition qu’il débitait ses tirades les plus originales. A la table du feu baron, où il avait servi de boute-en-train, les hôtes commençaient à se tordre de rire dès que ces signes s’annonçaient.

« Léo put alors espérer connaître la plus sincère opinion de son vieil ami sur sa situation.

— Mets donc le prêtre de côté, lui dit-il, et cause avec ton Fritz comme un homme et pécheur cause avec son pareil. Que penses-tu de ma faute, et comment pourrais-je m’en libérer ?

« De nouvelles flammes jaillirent de dessous les épais sourcils du pasteur. Ses mâchoires remuèrent vivement, comme s’il eût voulu broyer cette question difficile comme un caillou entre ses dents d’ivoire.

— Vois-tu, Fritz, commença-t-il, parfois, par un jour clair, — je veux dire quand il fait clair dans cette vieille cervelle, — je m’imagine que je suis le bon Dieu. Ou plutôt, je me demande ce qui peut bien se passer dans sa tête quand, de son ciel, il abaisse ses regards sur nous, pauvres gens… Je me dis qu’il nous a faits tels que nous sommes : comment peut-il alors nous punir de nos péchés qui sont son œuvre ?… Si tu écrivais cela à mon cher Consistoire, Fritzchen, je perdrais ma place, malgré ton patronage… Aussi garde-le plutôt pour toi… Et pour me rendre cette fiction plus claire, j’ai dans la forêt de pins, derrière Wengern, une fourmilière. Je m’assieds dessus, les jambes écartées : c’est un spectacle sublime, Fritzchen… et je m’imagine que je suis le dieu de cette fourmilière… Pourquoi cela ne pourrait-il pas être, puisque à côté de l’empereur d’Allemagne il y a bien un prince de Schleiz-Greiz-Lobenstein ?… Sous moi, on fourmille, on travaille, on se querelle, on se dispute à mort… Je contemple, et je souris. Là-dessous se commettent sans doute beaucoup de péchés. Ce qui importe, me dis-je, c’est qu’on ne pèche que dans une certaine mesure, car, sans cela, ce serait la ruine de ma belle fourmilière. Et je me dis encore : Ainsi sourit le Seigneur Dieu aux péchés des hommes, qui ne sont autre chose que des confirmations de ses lois. Il on a besoin, comme il a besoin des vertus : autrement il ne les aurait pas créés.

« Léo poussa un soupir de soulagement. Il ne s’était pas attendu à une interprétation si indulgente de la part du raide et vieux zélateur.

« Mais ce dernier refroidit aussitôt son enthousiasme :

— Ne te réjouis pas encore, dit-il, nous ne sommes pas au bout. Pourquoi il en est ainsi, nous ne pouvons pas le savoir : la case de notre entendement, est trop étroite. Mais pour que le péché ait réellement son bon côté, comme la vertu, et que le pécheur ainsi que le juste se courbent sous la même loi, Dieu a édifié l’ordre de la grâce… C’est-à-dire que chaque homme a droit à une mesure de péché déterminée, qu’il ne peut pas dépasser, sans quoi l’édifice entier s’écroule… Et c’est pourquoi il a institué le cercle suivant : Pécher, se repentir, faire pénitence, être absous, et là-dessus, avec une force nouvelle d’homme purifié, recommencer à pécher ; cela se passe ainsi partout… Tout reste donc dans l’ordre, et chacun s’en tient, à la mesure de péché qui lui est nécessaire, pour mettre son Adam en harmonie avec la loi chrétienne. Conclusion : Le péché fait partie de la vie, mais le péché sans la repentance, c’est la mort.

« Léo bondit et se mit à marcher à grands pas :

— Et c’est pour cette plaisanterie que tu veux me chauffer l’enfer ? cria-t-il.

— L’ordre de la grâce n’est pas une plaisanterie, répliqua le vieillard. Léo est de retour, m’a dit ta sœur certain matin ; il rit, il s’amuse, il se réjouit, tandis que moi je reste écrasée sous le poids de sa faute. Est-ce permis ? Non pas, ai-je répondu, nous allons le prendre. Car il faut qu’il se repente…

— Tu mens, cria Léo, en frappant du poing sur la table, ce qui fit danser les verres… Le repentir n’est pas nécessaire… Du moins pour moi… La force a sa propre morale, comme la faiblesse… Toi, tu dis : Pécher, se repentir, pécher de nouveau. Moi, je dis : Pécher, ne pas se repentir, faire mieux.

— Si cela se pouvait, ricana le vieillard.

— On l’aurait pu. J’avais arrangé tout cela… Il y a longtemps que j’étais au clair avec moi-même. Tu ne comptes donc pas pour une pénitence de vivre à côté de mon unique ami comme s’il n’existait pas dans ce monde ? Car je m’y étais résigné. Mais toi et les femmes en avez décidé autrement : vous m’avez poussé dans un chemin creux dont je ne vois pas l’issue et dans lequel on ne peut reculer… Chaque pas en avant est un mensonge… Chaque regard m’apporte une nouvelle angoisse… Quand je ne me repentais pas, j’étais gai, fort et brave, et maintenant il y a une goutte étrangère dans mon sang : elle se répand et empoisonne lentement tout mon être… Je le vois et je suis impuissant… Je tremble quand je pense à ce qui peut encore survenir… Voilà ce que vous avez fait avec votre maudit repentir.

— Il faut se repentir, Fritzchen, murmura le vieillard en vidant son verre.

— Bien ! mais s’il le faut, — il passa derrière le pasteur et le saisit par les deux épaules, — pourquoi ne m’avez-vous pas laissé porter seul ma faute ? Pourquoi me lancez-vous contre cette femme, à qui d’ailleurs — comprends-moi bien — je ne veux faire aucun reproche, car j’ai plus péché envers elle qu’elle envers moi ? Pourquoi m’avez-vous ainsi travaillé et préparé, de sorte que je me suis trouvé sans défense quand elle est venue mendier ma complicité ? Elle n’avait plus rien à chercher dans ma vie, ni moi dans la sienne, et maintenant il me semble que je suis de nouveau lié à elle. Cela appartient-il aussi au repentir, ce que vous m’avez obligé à faire ?

— C’en est le premier degré, appelé contritio ou écrasement, dit sérieusement le vieillard.

— Ne me parle pas comme aux petits enfans ! gronda Léo. Je te le demande encore une fois : Pourquoi me lances-tu contre elle ?

« Le vieillard s’essuya le front et se tut. Sa tête devenait lourde.

— Rappelle-toi, poursuivit Léo. N’était-ce pas une idée de ma sœur ?

— Quelle… sœur ? fit rêveusement le vieillard ; et, soudain réveillé, il s’écria :

— C’est juste, c’est très juste ! C’est elle qui en a eu la première l’idée, et elle avait raison : une idée lumineuse, une idée bénie… Car il y a deux âmes à sauver, Fritzchen. Et ce n’est pas peu de chose.

— Alors sauvez-les, par le triple nom du diable, mais chacune à ses propres risques et périls.

— Tu ne comprends pas, Fritzchen… Similia similibus, c’est une vieille sentence… Jésus-Christ s’est fait homme pour être le sauveur des hommes. Tu as poussé cette âme à l’abîme, il n’y « que toi qui puisses l’en retirer… et toi avec elle, car il est écrit dans l’Epître aux Romains… ou est-ce dans celle aux Corinthiens, Fritzchen ?…

« Il vida son verre et oublia là-dessus la sentence qu’il avait eu l’intention de citer. Plus difficilement s’assemblaient ses pensées, plus la solution du problème qu’il cherchait lui semblait aisée.

— L’histoire est toute simple, Fritzchen, dit-il ; tu peux l’apprendre par cœur : Ou tu ne te repens pas, alors le diable vient te chercher ; ou tu te repens, alors le diable ne vient pas te chercher… Si tu ne peux pas te rappeler cela, je l’écrirai pour toi… Donne-moi à boire, Fritzchen. Ce vin est excellent. Et si tu avais peut-être un petit pain au saumon… »


L’excellent pasteur continue à boire, à manger, à pérorer ; et quand, tout à fait ivre, il commence à ronfler, le remords est entré dans l’âme de Léo de Sellenthin. C’en est fait désormais de sa belle insouciance : il est hanté par le sentiment de sa faute, il va vouloir l’expier.

Hélas ! et sa bonne volonté ne servira qu’à lui préparer une nouvelle chute, car Félicitas l’aime encore, — si tant est que ce soit de l’amour. En tous cas, elle ne résistera pas à la tentation d’exercer sur un amant repentant son charme pervers et irrésistible. Elle feint d’entrer dans ses vues : c’est pour Ulrich et pour leurs familles qu’ils se réconcilient ; en se revoyant, comme s’il n’y avait pas entre eux de terrible secret, ils accomplissent un lourd sacrifice. Mais, dès leur première rencontre, ils évoquent imprudemment ce passé qu’ils ne peuvent anéantir et qui les rapproche. Comment, d’ailleurs, ne l’évoqueraient-ils pas ? Il faut bien qu’ils en parlent pour s’en repentir. Ils mettent en commun leurs regrets, leurs remords, leur désir de mieux faire. Mais ce qui est sincère chez Léo n’est que feinte chez Félicitas, qui est une dangereuse comédienne. Ils se sont à peine revus qu’ils flirtent déjà. Tout ce qu’ils disent les ramène à l’amour, et sans cesse ils sont amenés à rappeler leurs résolutions, qui déjà chancellent :


—… Non, sérieusement, continua-t-elle, des milliers de psychologues ont déjà dit que l’amour n’est qu’une guerre… La femme s’irrite de la convoitise de l’homme et ne voudrait pourtant pas s’en passer. L’homme s’irrite de la résistance de la femme et ne peut pas admettre qu’elle se rende sans lutte… Que c’est stupide… et vulgaire !… Et quand tout, tout est passé, qu’il ne reste plus que le souvenir du rêve de quelques belles heures…

— Et le repentir, ajouta-t-il, sombre.

« Elle le regarda, effrayée.

— Tu es cruel, murmura-t-elle en enroulant un ruban de sa robe autour de son doigt.

— Je voulais simplement, te rappeler, répliqua-t-il, que tout n’est pas entre nous comme cela devrait être.

— Comme si je ne le savais pas ! soupira-t-elle.

— Tu parles comme si nous étions des païens, des artistes ou des bohèmes, continua-t-il. Cela ne s’applique pas à nous… Nous sommes faits d’un tout autre bois… Il est vrai que nous avons aussi le sang chaud… nous ne l’avons que trop…et que l’occasion fait le larron, comme il en a été pour nous… Mais nous avons un knout toujours levé sur la nuque : c’est notre maudite conscience protestante…

— Ne parle pas de conscience, je t’en prie…

— Et on nous a insufflé une dose suffisante de sentiment du devoir.

— Ah ! pourquoi nous gâtes-tu la première heure amicale que nous passons ensemble ? fit-elle.

— Nous n’avons plus à passer ensemble d’heures amicales, répliqua-t-il durement.

« Elle joignit les mains :

— Mon Dieu, je sais… je sais bien. Ce que je disais tout à l’heure, c’était pour forcer ma propre conscience et l’égayer un peu… A quoi nous sert-il de nous plaindre l’un à l’autre de notre commune misère ?

« Il se tut. Ne défendait-elle pas le point qu’il avait lui-même défendu, tandis qu’il se laissait maintenant dominer par la conscience de sa faute, comme elle l’avait été ? Il n’y avait que quelques minutes qu’il ne redoutait rien plus que des doléances, et c’est lui qui les provoquait de nouveau.

— Tu as raison, Lizzie, dit-il, nous devons rester de sang-froid et nous épargner les reproches, car on ne peut rien changer aux fautes anciennes. Mais que l’enfer nous prenne si nous oublions dans quel dessein nous avons conclu ce nouveau pacte de complicité ! »

Léo se débat de son mieux. Mais Félicitas l’enveloppe d’un réseau de séductions nouvelles, qu’elle tisse avec une diabolique habileté. Le point faible de son ami, elle le comprend, c’est ce repentir qui n’est point dans sa vraie nature, qui détend et dissout son énergie. Elle l’exploite : elle aussi, se repent ! et c’est une occasion d’évoquer à tout propos le souvenir de la faute passée. On prie ensemble : cela rapproche. De semaine en semaine, Léo s’attendrit davantage. Une absence d’Ulrich lui enlève son meilleur appui. Il succombe. Et voici que cette seconde faute amène une seconde catastrophe.

Pour pouvoir poursuivre en toute liberté ses plans de séduction, Félicitas avait éloigné son enfant, comprenant bien que la présence continuelle du fils de sa victime eût été pour Sellenthin une solide sauvegarde. Elle a donc envoyé le petit Paul en pension, très loin, oubliant que la terrible Johanna lui avait fait jurer « sur la tête de son fils » qu’elle serait désormais une épouse fidèle. Or, Paul est un petit être sentimental, doux et plaintif, que dévore la nostalgie de la maison, qui meurt d’ennui, qui supplie, en des lettres désolées et touchantes, qu’on vienne le chercher ou qu’on le rappelle. On ne l’écoute pas. On le condamne même à passer dans son institution les vacances de Noël. Et, comme la veille de Noël est une journée très remplie, la caisse de jouets qu’on lui destine ne part pas à temps. L’enfant se sent abandonné, se désespère : il s’enfuit dans le froid, dans la neige. Une fluxion de poitrine se déclare et l’emporte en peu de jours, sans que sa mère l’ait revu.

C’est alors que se révèle toute la sécheresse d’âme, tout l’égoïsme, toute la lâcheté de Félicitas. Tandis que la mort du petit Paul désole Ulrich et achève de remuer jusqu’au désespoir la conscience tourmentée de Léo, elle joue la comédie, elle feint des crises de nerfs, elle jongle avec du poison, elle avale une petite dose de morphine avec beaucoup de sirop de framboise, conservant d’ailleurs toute sa liberté d’esprit, calculant ses larmes, ses palpitations et ses égaremens pour amener son complice à ses fins, c’est-à-dire à s’enfuir avec elle. Leo ne l’aime plus, s’il l’a jamais aimée, mais il se sent rivé à elle par la chaîne de leurs fautes, par ce passé qu’il a voulu expier et qui l’a reconquis, par les deux morts que leur amour a coûtées. Il finit par lui proposer de partir et de mourir ensemble. Elle feint d’accepter, bien résolue à éviter la mort. Mais il se méfie, il la presse, et, comme elle le croit armé, elle appelle au secours. Son cri amène Ulrich, qui voit et qui devine :


« Léo ne sentit aucun effroi, aucun étonnement. « A présent, il sait, » pensa-t-il. Et il n’éprouva plus qu’une espèce de curiosité froide de ce qui allait se passer.

— Parle, dit Ulrich d’une voix qui lui était étrangère : comment en es-tu là ?

« Il semblait grandir, grandir toujours.

— Parle, parle donc ! répéta la voix étrangère.

— Il a voulu me tuer, gémit Félicitas, agenouillée devant lui. Parce que… je ne voulais pas… faire… sa volonté. Alors il a voulu me tuer.

« Les poings de Léo s’agitèrent. Il fit un pas en avant, comme pour l’écraser. Mais le regard d’Ulrich l’arrêta.

— Ne l’écoute pas ! bégaya-t-il. Je suis là. Tue-moi !

« La haute figure d’Ulrich chancela. Une longue main osseuse s’appuya contre la porte.

« Va-t-il supporter cela ? » se demandait Léo, prêt à s’élancer pour le soutenir.

« Mais Ulrich se domina. — Pas ici ! dit-il. Nous nous rencontrerons demain, dès qu’il fera jour.

— Bien. Où ?

— Dans l’île de l’Amitié, Léo.

— Bon. Dans l’île de l’Amitié… »


C’était le lieu très cher où ils avaient vécu les meilleures heures de leur enfance. Léo est bien décidé à ne pas se défendre. Mais il n’en aura pas l’occasion : il trouve son ami, que les émotions ont brisé, évanoui sur la neige. Il le réchauffe, il le soigne, il le ramène, après une explication que le pauvre homme a la force d’écouter, — et la noblesse de comprendre. Plus tard, Ulrich pardonne : il quitte sans haine la femme qu’il a aimée et l’ami qui l’a trompé, en donnant à celui-ci le conseil d’épouser la petite Hertha. Le drame est fini, le repentir a porté ses fruits : Léo oubliera les ruines qu’il a causées, et, dégagé de l’oppression qui pesait sur lui, consolé par une affection nouvelle de l’amitié qu’il a perdue, il retrouvera, avec le printemps qui commence, son insouciante bravoure à jouir de la vie…

Tel est, dans ses grandes lignes, ce vaste roman, dégagé des épisodes qui le ralentissent un peu plus peut-être qu’il ne serait indispensable. Si mon analyse en donne une idée exacte, l’impression qui s’en dégage doit demeurer incertaine et flottante, ce qui n’est pas nouveau dans l’œuvre de M. Sudermann. Rappelez-vous Magda : une jeune fille, cœur généreux, tête folle, esprit hardi, a quitté la maison paternelle, où elle étouffait parmi des préjugés trop étroits pour elle, sous un bat qui lui faisait mal, et qu’elle a brisé. A coup sûr, c’est là un acte insolite, qu’il convient de blâmer en principe. Mais enfin, étant donné ce qu’est Magda et ce qu’est sa famille, on ne peut s’empêcher de la comprendre, de l’excuser : elle a agi en femme vaillante, elle a fait preuve de courage et de dignité. On est donc tenté de croire un moment que l’auteur lui donne raison, et que sa pièce est un plaidoyer pour les droits de l’individu, un réquisitoire contre la famille. Cependant cette Magda, dont la fuite en soi nous est présentée comme un acte légitime, a singulièrement abusé de sa liberté une fois conquise : elle promène avec elle, à travers le monde, trop d’accompagnateurs et trop de perroquets ; avec le succès, elle est devenue une franche écervelée, ou pis que cela, peut-être. Aussi longtemps qu’on la connaît mal, on est disposé à prendre son parti contre sa famille. Quand on la connaît mieux, on change d’avis. La sévérité que lui témoignait son vieux père apparaît justifiée ; on se rappelle ce mot d’un mari qui enfermait sa femme, laquelle, une fois veuve, finit très mal : « Je connais ma pouliche, je sais qu’il ne faut jamais lui rendre la bride… » Que devient donc la thèse entrevue au début ? Incertaine, hésitante. On ne sait plus si M. Sudermann est du côté de Magda ou du côté de son père ; on ne sait plus s’il plaide pour les droits ou contre la tyrannie de la famille et de l’autorité paternelle. On demeure en présence d’un théorème étudié avec soin, mais auquel manque le C. Q. F. D. qui semble nécessaire à la fin de tels exercices. Peut-être l’auteur l’a-t-il voulu ainsi, sachant que les questions qu’il aborde sont extrêmement complexes, qu’elles comportent plusieurs solutions entre lesquelles il est bien difficile de choisir. Il n’en est pas moins vrai que sa thèse se transforme entre ses mains, et que le spectateur ne sait pas dans quel sens conclure.

Or, il en est de même dans le Passé. Nous voyons nettement que M. Sudermann a soulevé la grosse question de l’expiation par le repentir, qu’il a même posée d’une façon très précise dans l’entretien de Léo von Sellenthin et du pasteur Brenkenberg ; nous nous demandons dans quel sens il l’a résolue, si c’est dans celui de la morale chrétienne ou dans celui de la morale indépendante, — et nous ne savons pas.

Songez donc : Sellenthin rentre au pays quatre années après les tragiques incidens qui l’en ont chassé. Il est un criminel, la correction du duel n’en pouvant à nos yeux excuser le motif. Mais il a l’esprit tranquille : le passé est bien passé ; les survivans du drame d’autrefois ont commencé une nouvelle vie ; il n’y a nulle raison pour que cette deuxième existence ne se développe pas tout indépendante de celle qui l’a précédée. Félicitas, qui n’était pas une honnête femme, ne l’est point devenue : elle trompe son second mari, qui pourrait fort bien ne s’en apercevoir jamais et vivre heureux auprès d’elle. Quant à Léo, il lui serait commode, tout en rétablissant la bonne marche de ses affaires, d’interrompre ses relations amicales avec Ulrich, lequel ne pourrait s’en étonner. Cette rupture d’une vieille et profonde amitié serait la seule conséquence de l’ancienne faute : car le pasteur Brenkenberg, moyennant quelques bouteilles de vin de la Moselle ou du Rhin, renoncerait aux allusions épineuses : et Johanna se laisserait dévorer par ses complexes sentimens sans violer le secret qu’elle possède. « Ne rien regretter, et faire mieux » : la pratique de cet adage marqué au coin de la mondaine sagesse préparerait aux divers personnages du roman une existence normale et sans secousses ; d’autant plus que de nouvelles années s’écouleraient, amassant l’oubli et, pour ainsi dire, réparant l’irréparable. On ne ressusciterait pas M. de Rahden : mais sa mort n’aurait pas d’autres conséquences que si la cause en avait été, réellement, une querelle de jeu. Mais voici que le repentir arrive, préparé par les discours du pasteur, provoqué par l’intervention de la mystique Johanna. Et le repentir cause de pires catastrophes que la faute elle-même : des innocens paient pour les coupables ; le petit Paul meurt dans la tristesse et dans l’abandon ; le malheureux Ulrich subit les plus cruelles tortures. Puis, à la dernière page, on revient au point de départ : Léo va retrouver sa véritable nature, reprendre sa devise et sa vie heureuse ; Félicitas, irrémédiablement compromise, aura vraisemblablement l’existence à laquelle elle est propre, et dont elle ne souffrira guère. Il faudra que les remords soulevés s’apaisent, que le passé s’oublie : il y a plus de mal causé, voilà tout, plus de fautes commises. Le repentir, en passant comme un orage sur ces existences que le hasard avait mêlées, n’a ennobli que l’âme pure d’Ulrich, qui n’avait rien à regretter. Les autres demeurent ce qu’ils étaient : Félicitas, souillée, perverse et dangereuse ; Léo, égoïste, sensuel et insouciant.

Je n’ignore point ce qu’on peut répondre à ces objections : que la valeur des lois morales ne dépend pas de leurs résultats, et que nous ne pouvons échapper aux suites logiques de nos actes. Que le repentir soit une force bienfaisante ou nuisible, qu’il répare bienveillamment les ruines du passé ou qu’il en prépare de nouvelles pour l’avenir, il n’en vient pas moins après la faute, fruit naturel de notre conscience coupable, ou résultat artificiel des longs siècles d’éducation chrétienne qui nous oui faits ce que nous sommes. Notre monde social et moral est actuellement organisé de telle sorte, que nous ne pouvons violer aucune de ses lois sans être entraînés à en violer d’autres. C’est en vain que nous nous révoltons contre cette fatalité : elle nous domine et nous ne saurions lui échapper. En principe, bien entendu ; car, dans l’ordre pratique, il n’en est pas toujours de même, et la réalité nous montre que l’adultère, par exemple, ne se résout pas d’habitude aussi tragiquement que dans le livre de M. Sudermann. Avec son insouciante brutalité, avec sa robustesse de Bursch intraitable, son scepticisme facile, son entraînement de desperado, sa volonté ferme de jouir de la vie sans se laisser troubler par de vains regrets, Léo von Sellenthin pouvait nous paraître plus apte qu’aucun autre à éviter les suites logiques et déprimantes de la faute. Il en est cependant victime : ce fort ne sait pas mieux résister que les faibles. Sa sœur, dévote, maladive, exaltée, l’emporte sur lui : quelques paroles d’elle éveillent le tourment assoupi, raniment le remords vaincu ; la raison du pasteur, bien qu’elle vacille volontiers autour des bouteilles, réduit son orgueil ; il est poussé, malgré lui, dans le cercle dont il affectait de dédaigner l’attraction ; il tombe plus bas et plus mal que d’autres, qui n’auraient eu ni sa belle humeur, ni son insolent parti pris de bravade. — Avec cette interprétation, disparait la thèse que nous avions cru distinguer. Le roman y gagne peut-être en signification et en hauteur. M. Sudermann n’y démontre plus une vérité, — sur laquelle du reste il semble plutôt hésitant et perplexe ; il se contente de nous livrer un récit saisissant, dramatique, dont l’intérêt dépasse la simple exposition des faits et se reporte sur leurs causes, — sur l’enchaînement même de nos actes dont le mystère sera toujours l’attrait le plus haut de nos curiosités.

On peut ajouter qu’il a traité son sujet avec un art très ferme. M. Sudermann, — nous l’avons déjà remarqué, et le Passé confirme notre observation, — paraît destiné à introduire dans la littérature de son pays quelques-unes au moins de nos formes, une part de notre rhétorique, surtout l’art de composer, c’est-à-dire d’arranger les parties d’une œuvre et de les combiner en vue de l’effet de l’ensemble. Les succès qu’il a remportés sur la scène allemande et ceux qu’il remporte parmi nous, nous appartiennent donc un peu : il n’est point, comme d’autres que nous avons trop fêlés, un véritable étranger, un « barbare » qui nous étonne si fort, que nous sommes enclins à prendre notre étonnement pour de l’admiration. Il est presque un des nôtres ; et, s’il nous révèle des mœurs différentes, une conception de la vie et une sensibilité qui sont bien d’un autre pays, du moins nous les montre-t-il sans nous effaroucher. Il n’arrive pas en révolutionnaire : ce qui ne l’empêche point d’apporter du « nouveau » ; mais il y met de la discrétion : ce dont il faut lui savoir gré.


EDOUARD ROD.