Le Mythe de la femme et du serpent/Chapitre X


CHAPITRE X


Maintenant, pour reprendre le fil interrompu de ce qui fait ici le sujet de notre argumentation, citons comme un exemple du penchant irrésistible de chercher dans les parties sexuelles un motif d’exaltation personnelle les agissements de ces singuliers sectaires qu’on appelle Skoptsy. On sait, par un célèbre procès qu’on leur a intenté en 1871, que « les blanches colombes, belié golouby », comme ils se nomment eux-mêmes, parviennent, selon ce qu’ils croient, à l’état de purs esprits, à l’état même de Dieu, en s’émasculant, en retranchant de leur corps l’organe qui a motivé l’oracle menteur de l’eritis sicut Dii. Mais quoique menteur au sens direct, il ne s’en vérifie pas moins dans les imaginations de l’orgueil qu’il a fomentées, n’importe le rôle, soit positif, soit négatif, qu’y occupent les choses sexuelles.

C’est d’ailleurs sous les formes les plus diverses que se produisent ces rêves et que l’homme tend à les réaliser. Ainsi en est-il des arts plastiques. Les législateurs religieux se sont donc accordés en tout temps à défendre la reproduction artistique de la figure humaine. Ce pastiche de la création de l’homme se prête en effet on ne saurait mieux à la satisfaction de l’orgueilleux moi. Mais les efforts des législateurs ont été vains. Le pli était pris, et rien n’a pu ni ne pourra probablement jamais l’effacer. L’homme continuera à faire un dieu de lui-même, et le Deus de Deo, tout comme « le Un de Un », quoique intentionnellement on ait voulu formuler ainsi le dogme du monothéisme, a tourné, avant qu’on ne s’en doutât, au sens de l’anthropomorphisme. La passion sexuelle a rendu l’anthropomorphisme indéracinable. Nulle religion plus que le buddhisme n’avait fait divorce avec lui ; il avait circonscrit la destinée humaine dans la limite des évolutions cosmiques, lui donnant pour dernier terme, en tous sens, le nirvâna, l’extinction dans l’atome universel, la substance amorphe du monde. Mais, sauf quelques rares exceptions[1], cette pure doctrine philosophique n’a pas pu se maintenir dans les esprits ; on est revenu à l’anthropomorphisme avec l’Adibuddha et les hiérarchies célestes. Le christianisme, à quelques tentatives isolées près, comme celles de Molinos et de Fénelon, n’a même jamais essayé de répudier la divinisation de l’homme ou l’humain Dieu. Il ne le pouvait, car son fondateur est anthropomorphite dans l’âme ; son moi humain et Dieu ne font qu’un ; Jésus l’a dit, et on le croit. On le croit, parce que chacun de nous penche à croire autant de soi-même. Le christianisme est ainsi l’humanisme par excellence, et sa vraie formule serait : homo sibi Deus. C’est d’ailleurs là, qu’on ne s’y trompe pas, la raison intime de l’invincible popularité du christianisme chez tous les peuples d’une race aussi subjective que la nôtre.

Le motif de la première reproduction de l’homme, cette reproduction de la personne humaine par laquelle l’homme, à l’éveil de la passion sexuelle, a voulu faire concurrence au démiurge et se poser en face des Elohim comme un autre Jahwéh[2], ce motif, quelque inconscient qu’il soit, a donc continué d’inspirer et d’accompagner le commerce sexuel, et les hommes sont restés adonnés en diverses manières au culte de leur œuvre personnelle, au culte de l’enfant, leur propre personne au fond. Ecce Deus ! il vit ! er lebt ! tel était le cri qui accueillit Goethe au seuil de l’existence ; et cet exemple de parents s’adorant dans leur enfant est fait pour bien démontrer, par sa répétition à l’infini[3], que la substitution du moi humain à l’auteur du monde est devenue un besoin impérieux et comme une seconde nature pour nous. La voix de la conscience qui, à l’origine même de cette idolâtrie, l’avait si sévèrement châtiée, n’a pas pu prévaloir contre la prostitution κατ’ἐξοχήν. Les hommes se sont toujours leurrés de l’espoir qu’un jour ou l’autre leur grand et suprême rêve pourrait avoir chance de se réaliser, et, effectivement, quelques individualités ont paru toucher au but. La légende fait dire à Goethe encore enfant : « Je ne puis me contenter de ce qui suffit aux autres[4] ». Ecce Deus !

Toutefois, les tentatives pour sortir de la voie fatale n’ont pas manqué ; il y a eu à ce sujet un effort presque unanime. On a essayé de tempérer la coupable portée de la passion qui nous dévore en la détournant sur le culte en quelque sorte impersonnel des simulacres et des images. Malheureusement, les artistes sont venus gâter par leur intervention cet essai d’abstraction. Le travail souvent admirable de la statuaire a donné au culte des symboles une impulsion idolâtrique pour le moins aussi décisive que le mauvais esprit auquel Mar Jacques l’attribue seul dans son discours[5]. De ces artistes, chacun, pour plaire davantage, épuisa tout son art afin de former une plus parfaite image. Et la multitude, séduite par la beauté des ouvrages, appela dieux ceux qu’elle avait connus hommes. Telle fut l’illusion de la vie humaine : et hæc fuit vitæ humanæ deceptio[6]. La chose alla donc de mal en pis. Cependant, par un procédé contraire à celui des artistes, les peuples, plus fins et mieux avisés souvent que les hommes civilisés, se sont mis à faire abstraction de toute figure humaine et se sont rejetés sur le culte des objets bruts. C’était au moins refouler les exigences de l’orgueil personnel. C’est ainsi que chez les Grecs, dont le tempérament prédisposait à une philosophie simple et lucide, l’objet de l’adoration religieuse est devenu en général, malgré le sentiment esthétique si développé de la nation, une idole à peine façonnée ou entièrement informe, un ξύλινον ἄμορφον. On adorait à Athènes, de préférence aux œuvres les plus exquises de la statuaire, un pieu grossièrement taillé, à Paphos un cône, à Samos une planche, à Thespie une branche, à Délos une bûche[7], des colonnes et des arbres[8] en je ne sais combien d’endroits, et tout le monde sait que le culte des pierres, des bétyles, tant en Orient qu’en Occident, subsista longtemps encore après notre ère, si tant est qu’il ait cessé d’y être suivi au centre même de la catholicité. Ce qui est du moins certain, c’est que Mammon, l’idole la plus puissante, ne discontinue pas d’y lutter avec avantage, en la personne même de « l’idole du Vatican », contre le Christ, le contempteur de l’or, de la passion de l’or et de ses adeptes. « L’adoration de l’or et de l’argent, dit Jacques de Saroug, a souillé même les saints[9] ». Autant vaut dire qu’il n’y a pas de saints, et ainsi le veut, en effet, le meilleur des mondes possibles.

Restons sur ce mot charmant d’ironie et de vérité de Leibnitz, et résumons le gros volume que nous avons condensé dans les pages qui précèdent en disant que de très-anciens mythes, dont il faut chercher l’origine chez les peuples de la race blanche, semblent nous raconter que les organes du commerce sexuel et ce commerce lui-même se sont trouvés frappés, à l’éveil de la conscience humaine, de raillerie et de honte ; que, par suite, un sentiment vengeur, l’équivoque pudeur a pris la place de la chasteté, parce que l’homme, par un motif d’orgueil, a cherché dans la cohabitation une satisfaction qui détournait cet acte de sa portée immédiate et en viciait le principe. Ce n’est plus de la simple propagation de l’espèce qu’il s’agit dans l’union sexuelle de l’homme et de la femme, mais du culte de la créature ; c’est l’exaltation du moi, l’idolâtrie, qui se dresse sous l’acte charnel tel qu’Ève l’inaugure, et c’est en conséquence l’idolâtrie que vise la défense de manger du fruit de l’arbre en en montrant la vanité par le néant qui l’attend, c’est-à-dire par la mort.

Mais pourquoi avoir proposé ce curieux chapitre d’histoire psychologique primitive sous le voile de l’apologue, de l’allégorie et du mythe ? Pourquoi un langage si énigmatique ? Uniquement, je pense, parce que c’était la méthode d’enseignement préférée des sages de l’antiquité. « Lorsque nous étions enfants, nous étions assujettis aux instructions imagées[10] », et d’ailleurs, faute de saisir et de comprendre la réalité, l’esprit populaire l’exigeait ainsi, enchérissant lui-même sur les récits proposés par des fables et par des contes plus enfantins, les uns que les autres. Et il en est toujours ainsi : le monde ne fait, mutatis mutandis, que ce qu’il a déjà fait, et tout n’est que répétition et redites. Les variantes ne changent rien à l’ensemble du texte. L’humanité est toujours en mouvement ; elle marche, mais c’est une illusion de croire qu’il existe un progrès universel. Le progrès n’est toujours et partout que partiel ; il est limité à l’individu ou au groupe ethnique qui le poursuit. Chacun y est pour soi ; le contraire n’est qu’une apparence, et les événements se chargent de le faire voir à ceux qui sont capables de voir. Les Égyptiens, les Assyriens, les Chinois, il y a 4000 ans et plus, étaient aussi civilisés, aussi cultivés que nous pouvons l’être aujourd’hui ; seulement ils l’étaient autrement. Voilà tout. Le cercle où nous tournons est une hélice ; mon ami, M. H. Montucci, l’a ingénieusement démontré il n’y a pas longtemps. Déjà, d’ailleurs, la sagesse antique avait parlé par la bouche de l’Ecclésiaste, et voici ses paroles : « Ne dites pas : Pourquoi les temps anciens étaient-ils meilleurs que les temps aujourd’hui ? Car une telle question est déraisonnable. Une génération passe, une génération vient, mais la terre demeure la même. Le soleil se lève et se couche, et reparaît aux lieux d’où il est parti. Le vent souffle vers le midi et retourne vers le nord ; et, après mille circuits, κυκλοῖ κυκλῶν, il revient aux lieux qu’il avait parcourus. Qu’est-ce qui a été ? Ce qui sera. Qu’est-ce qui a été fait ? Ce qui sera fait. Nul ne peut dire : Voilà une chose nouvelle ; car déjà elle a été dans les siècles écoulés avant nous. Rien de nouveau sous le soleil : καὶ οὐκ ἔστι πᾶν πρόσφατον ὑπὸ τὸν ἥλιον »[11].

Certes, on ne saurait plus fortement humilier l’orgueil de nos rêves démiurgiques. Malheureusement cet orgueil est trop vieux pour profiter de la leçon. « Tout vient trop tard. »

  1. Les buddhistes du Sud (Ceylan) soutiennent das Verwehen des Geistes, le nirvâna de Çâkkya Muni encore aujourd’hui. (Graul, l. l., II, 279.)
  2. D’après le Graecus Venetus, le sens de Jahwéh ne serait autre que ὁ ὀντουργός ou ὁ ὀντωτής.
  3. C’est en France surtout qu’on peut amplement vérifier le mot attribué à Anacréon, que « nos enfants sont nos dieux. »
  4. Mit dem, was anderen Leuten genügt, kann ich nicht fertig werden. (V. J. Scherr, Göthe’s Jugend, p. 18.)
  5. Discours de Jacques de Saroug sur la chute des idoles, dans Zeitsch. der D. M. G., XXIX, p. 130, par l’abbé Martin.
  6. Sapientia, XIV, 18-21.
  7. V. Pausanias, VII, 22, VIII, passim, X, 19 al. ; Athénée, XIV, 614 ; Lactance, II, 2 ; Arnobe, Adv. Gent., XVI ; Clement. Alex., Protrept., IV, 46 ; Eusèbe, Prép. év., III, 8, etc.
  8. Dans l’arbre, l’homme se voyait d’autant mieux lui-même, qu’il croyait être sorti de terre, à l’instar et sous forme d’un arbre, δενδροφυεῖς. (Frag. Pindar., dans Philologus, I, 586. Cf. Æneid., VIII, 131 ; Juvénal, VI, 11. V. encore Simrock, Deutsch. myth., p. 32.) Dans le Bundehesh, les hommes naissent sous la forme de la plante Reiva (Rheum ribes), ch. XV ; dans l’Edda, I, 52, Gylfaginning, IX, ils sortent du frêne et du tremble. Nous avons déjà rappelé que, suivant une légende juive, Ève avait la forme d’un noisetier. (V. Nork, Andeut. eines Syst. der Myth., p. 158.) Enfin, la parole d’Isaïe (XI, 1), que la Vierge, la nouvelle Ève, sortira de la racine de Jessé, a donné lieu au mythe artistique qui représente Marie sortant à mi-corps d’un arbre s’élançant du nombril de la personne qui fait souche. (Voir une peinture dans la chapelle de la Vierge, à Saint-Séverin.) Un chant du moyen âge déjà cité (on nomme comme auteur Heinrich de Loufenberg), dit que Marie est une tige fleurie issue dans le paradis : du blügendes ris entsprungen in dem paradis. (V. Alemannia, II, 227.)
  9. L’auteur fait preuve dans son discours d’une grande élévation d’esprit contre l’amour de l’argent surtout, qui est, dit-il, « une espèce de résurrection pour l’idolâtrie, » et qui « a souillé même les saints. » (Loc. cit., p. 143 sq.)
  10. Galat., IV, 4.
  11. Ecclesiaste, I, 4 sqq., vii, 11.