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Henry Kistemaeckers (p. 124-128).
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XVI



Il venait plus régulièrement. Elle l’avait habitué à la désirer constamment, l’amusant de ses exigences réitérées qui par moments, faisaient chanceler ses genoux sous lui. Des soirées entières, il demeurait sa chose ; quelquefois il s’affaissait dans l’âtre, hébété, avec une pesanteur de bœuf surmené. Il acceptait cette vie sans raisonner, heureux d’avoir pour rien une apparence de ménage.

Puis, l’hiver ramena les enfants au logis. Il fallut les nourrir, acheter de la houille, demeurer au gîte, les jours de gel ; et la grande Tonia vit redoubler sa misère. Une voisine lui offrit bien de l’ouvrage ; mais elle refusa, ayant en haine le travail. Alors, revenue à son ancienne vie, elle fit métier de son corps, aimée comme les femelles des bêtes, au coin d’un bois, dans les champs. Baraque continuait à venir, mangeait de son pain, se chauffait à son feu, avait l’air de ne rien voir.

Un soir pourtant, il eut une colère. Il avait trouvé en venant la porte close et il avait frappé, voyant de la lumière à travers les volets.

La Tonia n’avait pas ouvert. Cependant il était bien sûr qu’elle était au logis ; il avait entendu le bruit d’une chaise remuée, et la lumière, au bout d’un instant, avait été soufflée. Alors une jalousie lui tenailla le cœur ; il se mit à secouer la porte, doucement, puis plus fort. Quelqu’un lui ayant demandé en riant s’il avait envie de crocheter le coffre de la veuve, il remonta la rue, se souvenant d’une porte qui ouvrait sur le derrière de l’habitation.

Il longea une cour de ferme, franchit une haie et se trouva dans l’enclos de la Tonia. Ses deux mains tendues, il tâta la porte, leva le loquet, et tout à coup il vit, à la lueur du feu, Tonia avec un homme.

Il y eut une courte bataille. Il prit l’homme à bras-le-corps, le jeta par dessus la haie ; mais l’homme s’étant pendu à lui, l’entraîna, et tous deux roulèrent, cherchant à se mordre. Puis l’homme, touché dans les côtes par la pointe d’un couteau, lâcha prise. Et Balt rentra dans la chambre. Il saisit Tonia par les cheveux, la traîna à terre, la secoua contre la table, pris d’une fureur désordonnée. À la fin, s’étant échappée, elle lui cassa de toutes ses forces une chaise sur le dos ; et il s’assit vaincu, soufflant à travers son chancre. Dehors, l’homme s’était sauvé.

Alors, la gorge défaite, et tout en ramenant sur le haut de sa nuque ses cheveux épars, elle s’expliqua.

L’homme qui était venu n’était pas son amant, mais le parent de quelqu’un qu’elle avait vu autrefois. Et elle nomma Hein Zacht : ils avaient causé ensemble du garçon meunier. Elle parlait avec un air de sincérité, et il l’écoutait, stupide, voyant le mort s’interposer entre elle et lui. Puis il eut une rage de tout savoir, s’informa de ses habitudes, et, muet d’ordinaire, il devenait presque loquace.

Les paroles de Tonia s’imprimèrent fortement dans sa cervelle. Il eut conscience d’une main sortant de l’ombre, qui le poursuivrait partout, et son humeur s’exaspéra. Il rôda deux heures dans les bois, mesurant de l’œil la hauteur des arbres, machinalement, mais les corbeaux l’effrayèrent. Par moments, il poussait des cris rauques, se frappait à poings fermés la tête et la poitrine, se lançait contre les arbres, le front en avant, comme les fous, et puis s’asseyait, ayant peur de la mort. D’autres fois, il tendait les poings au ciel, maudissait Hein de s’être jeté dans sa vie, et il appelait la mort sur Tonia, sur lui, sur tout ce qui l’entourait. Puis il entra dans un cabaret, s’étourdit avec du genièvre au poivre, et, étant sorti, alla choir dans un terrain où il resta à la pluie, jusqu’au petit jour.