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Henry Kistemaeckers (p. 87-93).
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XI



Un matin, les trois enfants de la Tonia vinrent frapper à la porte. Ils étaient longtemps demeurés sur le chemin à s’amuser, jetant des pierres aux vaches, derrière les enclos ; et subitement l’aîné s’était avancé, son sabot à la main, et avait cogné. Il était maigre, avec des yeux de jeune loup, et sa chair se voyait à travers ses pantalons déchirés.

C’étaient trois garçons ; le plus jeune avait quatre ans. Ils avaient pris l’habitude de rôder par la campagne, entrant dans les celliers et les granges, montant aux arbres pour prendre les nids, volant les pommes, les carottes, les navets, tout ce qu’ils trouvaient à portée de leur main, et le plus souvent le petit faisait la garde, criant lorsque quelqu’un arrivait. La mère les laissait à l’abandon ; ils avaient les cheveux broussailleux, les habits en loques et des faces noires, éraillées. Ils étaient chaussés tous trois de sabots, mais ils les tenaient à la main, la plupart du temps, pour courir plus vite et n’être pas entendus. Quelquefois, ils mendiaient dans les fermes ; on leur jetait un os, un morceau de pain, un reste du repas, et ils s’en allaient, farouches, sans dire merci.

Bast était à la grange, ce jour-là. Il arriva au bruit du sabot battant la porte, et les prenant pour des mendiants :

— Hors d’ici ! cria-t il.

Mais ils ne bougeaient pas et le regardaient de leurs yeux hardis, en face. Alors sa poltronnerie reprit le dessus ; il s’apaisa et leur demanda ce qu’ils voulaient.

— Parler à celui qui s’appelle Balt, dit l’aîné.

— Balt n’est pas ici ; il est au champ, près du bois. Qu’est-ce que vous lui voulez ?

— C’est la mère qui nous envoie demander du pain.

Il les interrogea, apprit que leur mère était la grande Tonia et que Balt était venu la voir un soir. Il se mit à rire.

— Eh bien ! allez lui demander du pain. Il vous en donnera sûrement.

Les enfants se mirent en marche, avec un traînement lent de sabots, s’attardant, tournant les yeux circulairement. Au bout de la cour, Nol balayait le pavé. L’idiot les amusa énormément et ils finirent par lui jeter des pierres dans le cou, cachés derrière une haie. Nol alors se fâcha, brandit son balai de leur côté, et ils se sauvèrent après lui avoir lancé un caillou plus gros que les autres.

Ils prirent le chemin qui conduisait au bois, traversèrent les taillis, et de loin virent Balt bêchant le champ. Ils l’appelèrent. Balt tourna la tête et, les ayant reconnus, vint à eux, inquiet de ce que lui voulait Tonia.

— La mère nous envoie, dit l’aîné ; il n’y a pas de pain à la maison.

Et ils balançaient la tête tous les trois, sifflant dans leurs dents, d’un air déterminé.

Balt haussa les épaules, mécontent.

— Est-ce que j’en peux ? Le tailleur n’a qu’à travailler comme moi.

— Il est dans son lit, il ne travaille plus, reprit l’aîné.

— Bonsoir, fit Baraque.

Et il se dirigea du côté de la bêche qu’il avait plantée dans un sillon. Les enfants le suivirent, enfonçant jusqu’aux chevilles dans les mottes retournées ; ils avaient pris une voix chevrotante et demandaient du pain, interminablement.

— Du pain ! il n’en pousse pas dans le champ ! répliqua l’homme.

— Des sous, alors.

Il finit par tirer de terre une douzaine de navets et les leur jeta. Ils prirent les navets, s’en allèrent, et, tout à coup Balt les rappela.

— Tonia n’a rien dit pour moi ?

— Oui, elle a dit qu’elle vous attendait.

— Bon.

Et satisfait cette fois, il leur jeta quelques navets en plus.

Il travailla jusqu’à midi, puis rentra chez lui.

— Il est venu des enfants, lui dit Bast, en le regardant de côté.

Balt, gêné, tourna la tête et demanda quels enfants.

— C’est la Tonia qui les envoyait demander du pain.

Il eut l’air de se rappeler et dit :

— Ah, oui ! ils sont venus au champ.

Et il haussa les épaules, pour montrer son indifférence.

La conversation tomba.

Une concupiscence l’avait repris. Il avait soif et faim de sa peau rude et brune ; et de nouveau la femme entrait en lui, exigeante. Mais il se contint pendant deux jours, craignant les récriminations de son frère, et, le troisième jour, il partit à la nuit sous prétexte d’un marché.