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Henry Kistemaeckers (p. 5-18).
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I



La ferme des trois Baraque était plantée au carrefour de quatre chemins de terre, dans l’endroit le plus bas du vallon. Celui de ces chemins qui menait à la chaussée, comptait cinq maisons, moitié chaux, moitié torchis, disséminées sur un espace de douze à quinze hectares ; deux des trois autres avaient chacun une maison seulement, et le quatrième longeait, inhabité des labourés, en plein champ. Cela formait un très petit hameau perdu dans une succession de prairies, de vergers, de champs cultivés, où des haies, des rangées de peupliers mettaient des séparations ; et un ruisseau, très mince l’été, filait entre des berges herbues, donnant son nom à la localité.

Les huit maisons vivaient en bonne intelligence, pauvrement, n’ayant de communications qu’avec le village dont elles dépendaient. Une de ces maisons était un cabaret, trois bancs devant la porte, trois à l’intérieur, avec deux tables pour la partie de cartes. Le dimanche, après vêpres, les paysans y allaient, emmenant avec eux les femmes et les enfants. Derrière les clôtures, des vaches paissaient, et deux vieux chevaux, les seuls du hameau, par moments ruaient, dérangés par les porcs. On n’entendait d’autre bruit que le choc des assiettes, à l’heure des repas, le beuglement des bêtes dans les herbages, le grincement de la pierre à aiguiser contre les faux, le battement cadencé d’un fléau çà et là, et, quand il ventait, le ronflement sourd, continu, des arbres au bord du chemin.

La maison des Baraque, contrairement aux autres maisons, prenait jour du côté des champs, ne laissant voir, du côté du chemin, que deux lucarnes étroites, barbouillées de terre glaise, trop haut placées pour qu’on pût regarder à l’intérieur. Elle s’allongeait sur une cour inégalement carrée, où étaient les huttes à porcs, le hangar et l’écurie. À l’angle de la maison et du chemin, s’étalait la mare aux fumiers.

Il y avait à l’habitation deux portes et trois fenêtres, celles-ci bouchées de planchettes de bois et de papier collé, en guise de vitres, avec des morceaux de volets délabrés pour chacune. Une des deux portes ouvrait sur une chambre pavée de briques, à haute cheminée à manteau, le plafond coupé de travées ; et de cette chambre on passait dans une autre où couchaient deux des Baraque. L’autre porte était celle de la grange.

La maison était vieille, ayant été bâtie par le père Baraque deux ans avant sa mort, et ses fils avaient continué à l’habiter, la laissant se détériorer un peu plus chaque année. Depuis huit ans environ, les murs n’avaient plus été blanchis ni au dedans, ni au dehors, et le torchis tombé montrait les falourdes, par de larges crevasses. Une seule réparation importante avait été faite ; le toit de chaume ayant été en partie enlevé une nuit d’ouragan, les Baraque avaient remplacé, sur la partie découverte, le chaume par des tuiles. Des champignons avaient poussé dans ce qui restait du chaume, mêlant leur rosissure tendre au vert profond des mousses, et le toit inégal, tourmenté, déjeté en avant, faisait par-delà la façade un auvent dont l’ombre maintenait une humidité dans le mur. Même l’été, la maison puait le marécage, et la moisissure suintait, comme une lèpre, montant partout.

Nol, l’aîné, avait quarante-six ans, Balthazar, qu’on appelait aussi Balt, en avait à peu près quarante, et Bastian ou Bast, trente-six ou trente-sept ; et tous trois vivaient ensemble, célibataires, ne s’étant jamais quittés.

Balt et Bast étaient maigres comme des clous, le premier, large d’épaules, nerveux, les mains énormes, le second, planté sur des jambes fluettes, voûté, marchant par saccades, chauve. Et Nol avait la tête et les jambes enflées démesurément, à cause de l’humidité de la maison.

Balt était emporté, violent, d’une sauvagesse exaspérée, tendu comme une arbalète ; Bast, au contraire, était farouche, sournois, chien-couchant, pliant devant les gens et se redressant derrière eux, d’une lâcheté basse. Il était pris d’accès de toux interminables, qui le mettaient en sueur et l’obligeaient à se retenir aux meubles, aux haies, la face convulsée, les pommettes en sang.

Il avait les yeux d’un bleu maladif, assez doux, et regardait en clignotant, de côté, sans fixer, avec des éclats vitreux dans la prunelle. Balt, sous de gros sourcils grisonnants, cachait un regard flottant, et un chancre, comme une bête, lui avait mangé la moitié du nez. Quant à Nol, c’était une créature étrange, tenant de l’homme et de la bête. Court, trapu, bouffi et pareil à une souche mal équarrie, il avait les joues soufflées comme des babines, les paupières sans cils, les oreilles pendantes dans le cou, et son crâne, garni d’un petit poil blond roux, pommelait sous une perruque d’un châtain tourné à la filasse et collée par de la poix. C’était la perruque du vieux père Baraque et elle couvrait le milieu de la tête seulement, laissant la nuque à nu sous un bourrelet de lentes.

Nol était idiot.

Il imitait le grognement des porcs, leur jetait des groin groin furieux, s’imaginant que les porcs étaient ses ennemis, ou bien guettait les mouches pour les attraper et les manger, et d’autres fois il s’amusait à plumer vivants des petits oiseaux pris dans leur nid. Il avait une manie, qui était de balayer, et le balayement durait des heures, à la même place, avec un dandinement lent du corps. Les enfants l’appelaient Peke Nol, ce qui équivaut à « petit vieux Nol » et de loin lui jetaient de la bouse de vache. Il marchait les jambes raides, écartées, dans d’immenses sabots rembourrés de paille.

Balt et Bast, pendant ce temps, étaient aux champs, labourant, ensemençant, bêchant, étendant les fumiers, infatigables, avec des énergies de cheval. Ou bien l’hiver l’un allait marauder du bois dans les taillis, glaner des feuilles sèches pour leur lit, tandis que l’autre menait pâturer les verrats sur la route, le long des vergers.

Ils fermaient alors l’habitation à clef, ayant peur de l’idiot, et celui-ci demeurait dehors, tout le jour, jusqu’à leur retour, au soleil, à la neige, à la pluie, rongeant des croûtes de pain, des légumes, de vieux os ou se lamentant avec des vagissements de petit enfant.

Par les gros temps, Balt et Bast restaient à la maison, près d’un petit feu de brindilles, tressant des paniers avec des osiers pris dans la prairie, ou évidant au couteau des sabots, et lorsque les sabots et les paniers commençaient à former un petit tas, l’un ou l’autre allait les vendre dans les villages. Nol, lui, balayait la neige, s’il neigeait, la pluie, s’il pleuvait, les feuilles sèches, quand il ventait, et la nuit dormait entre trois planches, dans l’écurie.

Les Baraque, n’ayant pas de cheval, charriaient eux-mêmes leurs engrais, s’attelaient au soc, une bricole aux épaules, tiraient la herse, faisaient toutes les besognes de la bête, par ladrerie. Le maigre et tremblant Bast tendait alors les reins, ne sentant pas la peine, ses muscles gonflés comme des câbles, et l’échine raidie, tirait, poussait la brouette, transportait les plus grosses charges, roulait à la ville quatre ou cinq sacs de pommes de terre à la fois.

Ils avaient trois poules, un chien décharné qu’on attelait quelquefois à la brouette, une vache et des porcs qu’ils engraissaient.

Toute la semaine, par tous les temps, ils trimaient, de l’aube au crépuscule, réveillés avant le chant du coq et ne s’arrêtaient de travailler que le dimanche, consacré à notre Seigneur.

Ce jour-là, ils se levaient un peu plus tard, s’habillaient, et l’un après l’autre, rarement de compagnie, s’en allaient entendre la messe au village, puis revenaient, la pipe aux dents, les mains dans les poches, et longuement s’attardaient dans leur champ, rejetant les pierres, écrasant du pied les mottes, regardant pousser le blé et mûrir la pomme de terre, ou guettant, une gaule à la main, les oiseaux qui s’en venaient becqueter la semence. Leurs blouses bleues collaient sur leurs sèches épaules, moulaient leurs squelettes éreintés, avec des plis bouffants dans le bas ; et ils rentraient chez eux, sombres, inquiets, écrasés par cette journée de repos, ayant sous la large visière de leur casquette une tristesse noire, infinie.

Rarement une parole était échangée entre eux, et elle était rapide, dite d’une fois, pour n’y plus revenir. On n’entendait dans la maison, quand ils y étaient, que le traînement des sabots, le bruit de l’ouvrage en train, le souffle de Balt à cause de son chancre, et les accès de toux effrayants de Bast.

Leur vie s’était réglée dès la première heure, et ils continuaient à vivre comme ils avaient toujours vécu, ayant une haine commune des voisins, des intrus, du mariage, un même amour sordide de l’argent, une lésine à laquelle ils sacrifiaient les appétits de leur ventre. Ils prenaient le matin un repas à la chicorée, à midi passaient de l’eau sur le marc et mangeaient du pain d’épeautre sans beurre, le soir se nourrissaient de pommes de terre cuites sous la cendre ou bouillies à l’eau, auxquelles s’ajoutait une fois la semaine un morceau de lard. Pas de bière, si ce n’est au cabaret, le dimanche ; et c’était la vie de tous les jours, leurs boyaux crevant la faim, leurs membres tremblant la fièvre, avec des claquements de dents et des grelottements de fausse misère.

Ils couchaient sur des paillasses de feuilles sèches, choquant leurs maigreurs contre le châlit, n’ayant que des lambeaux de couvertures et sentant le gel mordre leurs nez, leurs poils se durcir au givre.

En réalité, les Baraque avaient de l’aisance. La maison, le pré qui était derrière, un champ accoté au bois de la commune, d’autres parcelles de terre encore leur appartenaient ; ils vendaient chaque année leurs pommes de terre, leur froment, leur avoine, une vache, un ou deux porcs ; et le produit grossissait l’épargne ancienne, dans des cachettes.

Des paysans affirmaient qu’ils auraient pu tenir une ferme, louer des domestiques, se payer un ménage, prendre leurs aises sans se gêner. Au lieu de cela, ils vivaient dans la misère, la crasse, une puanteur de vieilles gens, comme des loups dans leurs tanières.