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XXX.

LE CONTRAT

— Monsieur Bricolin, dit Marcelle en suivant le fermier dans une espèce de cabinet sombre et mal rangé où il entassait ses papiers pêle-mêle avec divers instruments aratoires et ses échantillons de semence, êtes-vous disposé à m’écouter avec calme et douceur ?

Le fermier avait beaucoup bu pour se donner de l’aplomb avant d’aller insulter Grand-Louis sur le terrier. En revenant, il avait encore bu pour se calmer et se rafraîchir. En troisième lieu, il avait bu pour conjurer la tristesse répandue autour de lui et chasser les idées noires qui le gagnaient. Son pichet de faïence à fleurs bleues, en permanence sur la table de la cuisine, lui servait ordinairement de contenance ou de stimulant contre la première pesanteur de l’ivresse. Quand il se vit seul avec la dame de Blanchemont et privé du secours de son vin blanc, il se sentit mal à l’aise, fit machinalement le mouvement de chercher sur sa table à écrire un verre qui ne s’y trouvait point, et, en voulant offrir une chaise, il en fit tomber deux. Marcelle s’aperçut alors que ses jambes, sa face rouge, sa langue et son cerveau étaient passablement avinés, et, malgré le dégoût que lui inspirait ce redoublement d’attrait du personnage, elle résolut d’affronter une franche explication avec lui, se rappelant le proverbe in vino veritas.

Voyant qu’il avait à peine entendu ses premières paroles, elle revint à l’assaut. — Monsieur Bricolin, lui dit-elle, j’ai eu le plaisir de vous demander si vous étiez disposé à écouter avec bienveillance et tranquillité une demande assez délicate que j’ai à vous faire.

— Qu’est-ce qu’il y a, Madame ? répondit le fermier d’un ton peu gracieux, mais sans énergie. Il en voulait beaucoup à Marcelle, mais il était trop appesanti pour le lui témoigner.

— Il y a, monsieur Bricolin, reprit-elle, que vous avez chassé de votre maison le meunier d’Angibault, et que je désirerais savoir la cause de votre mécontentement contre lui.

Bricolin fut étourdi de cette franche manière d’aborder la question. Il y avait dans l’extérieur de Marcelle une sincérité hardie qui le gênait toujours, et surtout dans un moment où il n’avait pas le libre exercice de ses facultés. Dominé comme par une volonté supérieure à la sienne, il fit le contraire de ce qu’il eût fait à jeun, il dit la vérité.

— Vous la savez, Madame, répondit-il, la cause de mon mécontentement ! je n’ai pas besoin de vous la dire.

— C’est donc moi ? dit madame de Blanchemont.

— Vous ? non. Je ne vous accuse pas. Vous songez à vos propres intérêts, c’est tout simple, comme je songe aux miens… mais je trouve que c’est le fait d’une canaille de faire semblant d’être mon ami, et d’aller, pendant ce temps-là, vous donner des conseils contre moi. Écoutez-les, profitez-en, payez-les bien, vous n’en manquerez pas. Mais moi, je mets à la porte l’ennemi qui me nuit auprès de vous. Voilà !… Tant pis pour ceux qui le trouvent mauvais… Je suis le maître chez moi ; car enfin, voyez-vous, madame de Blanchemont, je vous le dis, chacun pour soi !… Vos intérêts sont vos intérêts à vous, mes intérêts sont mes intérêts à moi. La canaille est de la canaille… Au jour d’aujourd’hui, chacun songe à soi. Je suis le maître dans ma maison et dans ma famille, vous avez vos intérêts comme j’ai les miens ; pour des conseils contre moi, vous n’en manquerez guère, je vous le dis…

Et M. Bricolin continua ainsi pendant dix minutes à se répéter fastidieusement sans s’en apercevoir, perdant à chaque parole le souvenir d’avoir dit déjà cent fois la même chose.

Marcelle, qui avait vu rarement de près des gens ivres, et qui n’avait jamais causé avec aucun, l’écoutait avec étonnement, se demandant s’il était devenu tout à coup idiot, et songeant avec effroi que le sort de Rose et de son amant dépendait d’un homme dur et opiniâtre à jeun, stupide et sourd quand le vin avait apaisé sa rudesse. Elle le laissa ressasser pendant quelque temps les mêmes lieux communs ignobles, puis, voyant que cela pouvait durer jusqu’à ce que le sommeil le prît sur sa chaise, elle essaya de le dégriser en touchant brusquement la corde la plus sensible.

— Voyons, monsieur Bricolin, dit-elle en l’interrompant, vous voulez absolument acheter Blanchemont ? Et si j’acceptais le prix que vous m’en offrez, seriez-vous encore fâché ?

Bricolin fit un effort pour relever ses paupières dilatées, et pour regarder fixement Marcelle qui, de son côté, le regardait avec attention et assurance. Peu à peu l’œil du fermier s’éclaircit, sa face lourde et gonflée parut se raffermir, et on eût dit qu’un voile tombait de dessus ses traits. Il se leva et fit deux ou trois tours dans la chambre, comme pour essayer ses jambes et rassembler ses idées. Il craignait de rêver. Quand il revint s’asseoir vis-à-vis de Marcelle, son attitude était solide et son teint presque pâle.

— Pardon, madame la baronne, lui dit-il, qu’est-ce que vous m’avez fait l’honneur de me dire ?

— Je dis, reprit Marcelle, que je suis capable de vous laisser ma terre pour deux cent cinquante mille francs, si…

— Si quoi ? demanda Bricolin d’un ton bref et avec un regard de lynx.

— Si vous voulez me promettre de ne pas faire le malheur de votre fille.

— Ma fille ! Qu’est-ce que ma fille a à faire dans tout cela ?

— Votre fille aime le meunier d’Angibault ; elle est fort malade, elle peut en perdre la raison comme sa sœur. Entendez-vous, comprenez-vous, monsieur Bricolin ?

— J’entends, et ne comprends guère. Je vois bien que ma fille a une espèce d’amourette dans la tête. Ça peut passer d’un jour à l’autre, comme ça est venu. Mais quel si grand intérêt portez-vous à ma fille ?

— Que vous importe ? Puisque vous ne comprenez pas qu’on puisse avoir de l’amitié et de la compassion pour une fille charmante qui souffre, vous comprenez du moins l’avantage d’être propriétaire de Blanchemont ?

— C’est un jeu, madame la baronne. Vous vous moquez de moi. Vous avez parlé aujourd’hui à mon plus grand ennemi, à Tailland le notaire, qui vous aura certainement conseillé de me tenir la dragée haute !

— Sans aucune animosité contre vous, il m’a donné les renseignements nécessaires sur ma position. Or, je sais que je pourrais trouver un acquéreur très-prochainement, et vous tenir, comme vous dites, la dragée très-haute.

— Et c’est le meunier d’Angibault qui vous a procuré ce bon conseiller-là en cachette de moi ?

— Qu’en savez-vous ? Vous pourriez vous tromper. D’ailleurs, toute explication à ce sujet est inutile ; si je me contente de vos offres, que vous importe le reste ?

— Mais le reste… le reste, c’est qu’il faut que ma fille épouse un meunier !

— Votre père l’était avant d’entrer comme fermier chez mes parents.

— Mais il a ramassé du bien, et, au jour d’aujourd’hui, je suis en position d’avoir un gendre qui m’aidera à acheter votre terre.

— À l’acheter trois cent mille francs, et peut-être plus ?

— C’est donc une condition sinet quoi nomme ? Vous voulez que ce meunier épouse ma fille ? Quel intérêt avez-vous à cela ?

— Je vous l’ai dit, l’amitié, le plaisir de faire des heureux, toutes choses qui vous paraissent bizarres ; mais chacun son caractère.

— Je sais bien que défunt M. le baron votre mari aurait donné dix mille francs d’un mauvais cheval, quarante mille francs d’une mauvaise fille, quand ça lui passait par la tête. Ce sont des fantaisies de noble ; mais enfin ça se conçoit, c’était pour lui, ça lui procurait de l’agrément : au lieu que faire un sacrifice purement pour le plaisir des autres, à des gens qui ne vous tiennent en rien, que vous connaissez à peine…

— Vous me conseillez donc de ne pas le faire ?

— Je vous conseille, dit vivement Bricolin effrayé de sa maladresse, de faire ce qui vous plaît ! On ne dispute pas des goûts et des idées ; mais enfin !…

— Mais enfin, vous vous méfiez de moi, cela est clair. Vous ne me croyez pas sincère dans mes propositions ?

— Dame, Madame ! quelle garantie en aurais-je ? C’est une fantaisie de reine qui peut vous passer d’un moment à l’autre.

— C’est pourquoi vous devriez vous hâter de me prendre au mot.

« Elle a pardieu raison, se dit M. Bricolin ; dans sa folie, elle a plus de sang-froid que moi. »

— Voyons, madame la baronne, dit-il, quelle garantie me donneriez-vous ?

— Un engagement écrit.

— Signé ?

— À coup sûr.

— Et moi, je vous promettrais de donner ma fille en mariage à votre protégé ?

— Vous m’en donneriez d’abord votre parole d’honneur.

— D’honneur ? et puis après ?

— Et puis tout de suite vous iriez, en présence de votre mère, de votre femme et de moi, la donner à Rose.

— Ma parole d’honneur ? Rose est donc bien amourachée ?

— Enfin, consentez-vous ?

— S’il ne faut que cela pour lui faire plaisir, à cette petite !…

— Il faut plus encore…

— Quoi donc ?

— Il faut tenir votre parole.

La figure du fermier s’altéra.

— Tenir ma parole… tenir ma parole ! dit-il ; vous en doutez donc ?

— Pas plus que vous ne doutez de la mienne ; mais, comme vous me demandez un écrit, je vous en demanderais un aussi.

— Un écrit comme quoi tourné ?

— Une promesse de mariage que je rédigerais moi-même, que Rose signerait ; et que vous signeriez aussi.

— Et si Rose allait me demander une dot après tout cela ?

— Elle y renoncerait par écrit.

« Ce serait une fameuse économie, pensa le fermier. Cette diable de dot qu’il aurait fallu fournir d’un jour à l’autre m’aurait empêché peut-être d’acheter Blanchemont. Ne pas doter et avoir Blanchemont pour deux cent cinquante mille francs, c’est cent mille francs de profit. Allons, il n’y a pas à barguigner. Avec ça que si Rose devenait folle, il faudrait bien renoncer à trouver un gendre… et puis payer un médecin à l’année… Et puis enfin, c’est trop triste ; ça me ferait trop de peine de la voir devenir laide et malpropre comme sa sœur. Ça serait une honte pour nous d’avoir deux filles folles. Celle-là sera drôlement établie, mais la seigneurie de Blanchemont peut replâtrer bien des choses. On critiquera d’un côté, on nous jalousera de l’autre. Allons, soyons bon père. L’affaire n’est pas mauvaise. »

— Madame la baronne, dit-il, si nous essayions de voir comment on pourrait tourner cet écrit-là ? C’est un drôle de marché tout de même, et je n’en ai jamais vu de modèle.

— Ni moi non plus, répondit madame de Blanchemont, et je ne sais s’il en existe dans la législation moderne. Mais, qu’importe ? avec du bon sens et de la loyauté, vous savez qu’on peut rédiger un acte plus solide que tous ceux des gens du métier.

— Ça se voit tous les jours. Un testament, par exemple ! le papier timbré même n’y fait rien. Mais j’en ai ici. J’en ai toujours. On doit toujours avoir de ça sous la main.

— Laissez-moi faire un brouillon sur papier libre, monsieur Bricolin, et faites-en un de votre côté : nous comparerons, nous discuterons s’il y a lieu, et nous transcrirons sur papier marqué.

— Faites, faites, Madame, répondit Bricolin, qui savait à peine écrire. Vous avez plus d’esprit que moi, vous tournerez ça mieux que moi, et puis nous verrons.

Pendant que Marcelle écrivait, M. Bricolin chercha dans un coin une cruche d’eau, et, sans être aperçu, il la posa sur une encoignure, s’inclina et en avala une certaine quantité. « Il s’agit d’avoir sa tête, pensait-il ; il me semble bien que c’est revenu ; mais de l’eau froide dans le sang, c’est très-bon en affaires, ça rend prudent et méfiant. »

Marcelle, inspirée par son cœur, et douée d’ailleurs d’une grande lucidité d’intelligence dans ses généreuses résolutions, rédigea un écrit qu’un légiste eût pu regarder comme un chef-d’œuvre de clarté, quoiqu’il fût écrit en bon français, qu’il n’y eût pas un mot de l’argot consacré, et qu’il fût empreint de la plus admirable bonne foi. Quand Bricolin en eut écouté la lecture, il fut frappé de la précision de cet acte, qu’il n’eût pas dicté, mais dont il comprenait fort bien la valeur et les conséquences.

« Le diable soit des femmes ! pensa-t-il. On a bien raison de dire que, quand par hasard elles s’entendent aux affaires, elles en remontreraient au plus malin d’entre nous. Je sais bien que, quand je consulte la mienne, elle s’aperçoit toujours de ce qui peut laisser une porte ouverte en ma faveur ou à mon détriment. Je voudrais qu’elle fût là ! Mais elle nous retarderait par ses objections. Nous verrons bien quand il sera question de signer. Qu’est-ce qui croirait pourtant que cette jeune dame-là, qui est une liseuse de romans, une républicaine et un cerveau brûlé, est capable de faire si sagement une folie ? J’en perdrai la tête d’étonnement. Buvons encore un verre d’eau. Pouah ! que c’est mauvais ! que de bon vin il me faudra boire après le marché pour me refaire l’estomac ! »