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XXVIII.

LA FÊTE.

Le meunier était retourné à la danse, espérant y retrouver Rose débarrassée de ce qu’il appelait dédaigneusement sa cousinaille. Mais Rose boudait contre ses parents, contre la danse et un peu aussi contre elle-même. Elle avait des remords de ne pas se sentir le courage d’affronter les brocards de sa famille.

Son père l’avait prise à l’écart le matin.

— Rose, lui avait-il dit, ta mère t’a défendu de danser avec le Grand-Louis d’Angibault, moi je te défends de lui faire cet affront. C’est un honnête homme, incapable de te compromettre ; et d’ailleurs, qui pourrait s’aviser de faire un rapprochement entre toi et lui ? Ce serait trop inconvenable, et au jour d’aujourd’hui, on ne peut pas supposer qu’un paysan oserait en conter à une fille de ton rang. Danse donc avec lui ; il ne faut pas humilier ses inférieurs ; on a toujours besoin d’eux un jour ou l’autre, et on doit se les attacher quand ça ne coûte rien.

— Mais si maman me gronde ? avait dit Rose, à la fois heureuse de cette autorisation, et blessée du motif qui la dictait.

— Ta mère ne dira rien. Je lui ai fait la morale, avait répondu M. Bricolin ; et en effet, madame Bricolin n’avait rien dit. Elle n’eût osé désobéir à son seigneur et maître, qui lui permettait d’être méchante avec les autres, à la seule condition qu’elle fléchirait devant lui. Mais comme il n’avait pas jugé à propos de l’instruire de ses vues, comme elle ignorait l’importance qu’il attachait à se conserver l’alliance du meunier dans l’affaire diplomatique de l’acquisition du domaine de Blanchemont, elle avait su éluder ses ordres, et sa condescendance ironique était plus fâcheuse pour le Grand-Louis qu’une guerre ouverte.

Ennuyé de ne pas voir Rose, et comptant sur la protection de son père, qu’il avait vu rentrer à la ferme, Grand-Louis s’y rendit, cherchant quelque prétexte pour causer avec lui et apercevoir l’objet de ses pensées. Mais il fut assez surpris de trouver dans la cour M. Bricolin en grande conférence avec le meunier de Blanchemont, celui dont le moulin était situé au bas du terrier, juste en face de la maison de la Piaulette. Or, M. Bricolin était, peu de jours auparavant, irrévocablement brouillé avec ce meunier, qui avait eu quelque temps sa pratique, et qui, selon lui, l’avait abominablement volé sur son grain. Ledit meunier, innocent ou coupable, regrettant fort la pratique de la ferme, avait juré haine et vengeance à Grand-Louis. Il ne cherchait qu’une occasion de lui nuire, et il venait de la trouver. Le propriétaire de son moulin était précisément M. Ravalard, à qui le meunier d’Angibault avait vendu la calèche de Marcelle. Heureux et fier d’essayer et de montrer son carrosse à ses vassaux, M. Ravalard, tout en venant donner le coup d’œil du maître aux propriétés qu’il avait à Blanchemont, mais n’ayant pas de domestique qui sût conduire deux chevaux à la fois, avait requis les talents du patachon roux qui faisait le métier de conducteur du louage, et qui se vantait de connaître parfaitement les chemins de la Vallée Noire. M. Ravalard était arrivé, non sans peine, mais du moins sans accident, le matin de ce jour de fête. Il avait mis ses chevaux à son moulin et n’avait pas fait remiser sa carrosse, afin que, du haut du terrier, tout le monde pût la contempler et savoir à qui elle appartenait.

La vue de cette brillante calèche avait déjà fort indisposé M. Bricolin, qui détestait M. Ravalard, son rival en richesse territoriale dans la commune. Il était descendu au chemin qui longe la Vauvre pour l’examiner et la critiquer. Le meunier Grauchon, rival de Grand-Louis, était venu lier conversation avec M. Bricolin, sans avoir l’air de se rappeler leur inimitié, et il n’avait pas manqué de le narguer adroitement en lui faisant comprendre que son maître était mieux en position que lui de rouler carrosse. Là-dessus, M. Bricolin de dénigrer le carrosse, de dire que c’était une vieille voiture du préfet mise à la réforme, une brouette sans solidité, et qui ne sortirait peut-être pas de la Vallée Noire aussi pimpante qu’elle y était entrée. Grauchon de défendre le discernement de son bourgeois et la qualité de la marchandise ; puis de dire que cela sortait de chez madame de Blanchemont et que le Grand-Louis avait été le commissionnaire de cette acquisition. M. Bricolin, surpris et choqué, écouta les détails de l’affaire, et sut que le meunier d’Angibault avait décidé M. Ravalard à s’emparer de cet objet de luxe en lui disant que cela ferait enrager M. Bricolin. Le fait n’était malheureusement que trop vrai. M. Ravalard avait fait conversation tout le long de son chemin avec le patachon. Celui-ci, habile à se ménager un bon pourboire, et voyant le bourgeois enivré de sa nouvelle voiture, ne lui avait pas parlé d’autre chose. Il n’y avait rien de plus beau, de plus léger, de plus aimable à conduire que cette voiture-là. Ça devait avoir coûté au moins quatre mille francs, et ça en valait le double dans le pays. M. Ravalard, doucement flatté de cette naïve admiration, avait confié à son guide tous les détails de l’affaire, et ce dernier, en déjeunant au moulin de Blanchemont, en avait bavardé avec le meunier Grauchon. Voyant là que Grand-Louis excitait la haine et l’envie, il avait envenimé les choses autant pour le plaisir de jaser et de se faire écouter, que par suite de la rancune qu’il gardait au Grand-Louis pour l’avoir raillé cruellement le jour de l’aventure du bourbier.

Peu d’instants après que M. Bricolin eut quitté Grauchon, le front plissé et l’air rogue, ledit Grauchon vit entrer Grand-Louis et Marcelle chez la Piaulette. Ce rendez-vous, qui sentait le mystère, le frappa, et il se creusa la cervelle pour trouver là une nouvelle occasion de nuire à son ennemi. Il mit le patachon en embuscade, et, au bout d’une heure, il sut que le Grand-Louis, un inconnu qui avait l’air d’être un nouveau garçon de moulin engagé à son service, la jeune dame de Blanchemont et M. Tailland, le notaire, avaient été enfermés en grande conférence chez la Piaulette ; qu’ils en étaient tous sortis séparément et en prenant d’inutiles précautions pour n’être pas remarqués ; enfin, qu’il se tramait là quelque complot, une affaire d’argent, à coup sûr, puisque le notaire s’en était mêlé. Grauchon n’ignorait pas que cet honnête notaire était la bête noire et la terreur de Bricolin. Devinant à moitié la vérité, il se hâta d’aller informer complaisamment Bricolin de tous ces détails, et de lui faire compliment de la manière dont son favori le meunier d’Angibault servait ses intérêts. C’est cette délation que Grand-Louis surprit en entrant dans la cour de la ferme.

En toute autre circonstance, notre honnête meunier eût été droit à son accusateur et l’eût forcé à s’expliquer devant lui. Mais voyant Bricolin lui tourner le dos brusquement, et Grauchon le regarder en dessous d’un air sournois et railleur, il se demanda avec inquiétude quelle grave question pouvait s’agiter ainsi entre deux hommes qui, la veille, ne se seraient pas donné un coup de bonnet derrière l’église, c’est-à-dire qui ne se seraient pas salués en se rencontrant nez à nez dans le chemin le plus étroit du bourg. Grand-Louis ne savait pas de quoi il s’agissait, ni même s’il était l’objet de cet a parte affecté ; mais sa conscience lui reprochait quelque chose. Il avait voulu jouer au plus fin avec M. Bricolin. Au lieu de le repousser avec mépris lorsque celui-ci lui avait offert de l’argent pour servir ses intérêts au détriment de ceux de Marcelle, il avait feint de transiger avec lui pour une ou deux bourrées avec Rose ; il lui avait laissé l’espérance, et, pour se venger de l’outrage de ses offres, il l’avait trompé.

« Je mériterais bien, pensa-t-il, que ma belle mine fût éventée. Voilà ce que c’est que de finasser ! Ma mère m’a toujours dit que c’était une habitude du pays qui portait malheur, et moi, je n’ai pas su m’en préserver. Si je m’étais montré honnête homme à ce maudit fermier, comme je le suis au fond du cœur, il m’aurait haï, mais respecté et peut-être craint davantage qu’il ne va le faire à présent, s’il découvre que je lui ai dit des paroles de Marchois ! Grand-Louis, mon ami, tu as fait une sottise. Toutes les mauvaises actions sont bêtes ; puisses-tu ne pas boire la tienne ! »

Tourmenté, intimidé et mécontent de lui-même, il alla rejoindre sa mère sur le terrier pour lui proposer de la reconduire à Angibault. Les vêpres étaient finies, et la meunière était déjà partie avec quelques voisines, recommandant à Jeannie de dire à son maître de s’amuser encore un peu, mais de ne pas rentrer trop tard.

Grand-Louis ne sut pas profiter de la permission. Livré à mille anxiétés, il erra jusqu’au coucher du soleil sans prendre goût à rien, attendant ou que Rose reparût, ou que son père vînt lui faire connaître ses intentions.

C’est à l’entrée de la nuit que les habitants du hameau s’amusent le mieux un jour de fête. Les gendarmes, fatigués de n’avoir rien à faire, commencent à reprendre leurs chevaux ; les gens de la ville et des environs grimpent dans leurs carrioles de toute espèce, et s’en vont, pour éviter les mauvais chemins, de nuit. Les petits marchands plient bagage, et le curé va souper gaiement avec quelque confrère venu pour regarder danser, tout en soupirant peut-être de ne pouvoir prendre part à ce coupable plaisir. Les indigènes restent donc seuls en possession du terrain avec celui des ménétriers qui n’a pas fait une bonne journée, et qui s’en dédommage en la prolongeant. Là, tous se connaissent, et, une fois en train, se dédommagent d’avoir été dispersés, observés et peut-être raillés par les étrangers ; car on appelle étrangers, dans la Vallée-Noire, tout ce qui sort du rayon d’une lieue. Alors, toute la petite population de la localité se met en danse, même les vieilles parentes et amies qu’on n’eût pas osé produire au grand jour, même la grosse servante du cabaret, qui s’est évertuée depuis le matin à servir ses pratiques, et qui retrousse son tablier enfumé pour se trémousser avec des grâces surannées ; même le petit tailleur bossu, qui eût fait rougir les jeunes filles en les embrassant à la belle heure, et qui dit, en fendant sa bouche jusqu’aux oreilles, qu’à la nuit tous les chats sont gris.

Rose, ennuyée de bouder, retrouva l’envie de se divertir lorsque tous ses parents furent partis. Avant de retourner à la fête, elle voulut voir la folle, qui avait dormi tout le jour sous la garde de la grosse Chounette. Elle entra doucement dans sa chambre, et la trouva éveillée, assise sur son lit, l’air pensif et presque calme. Pour la première fois, depuis bien longtemps, Rose osa lui toucher la main et lui demander de ses nouvelles, et, pour la première fois depuis douze ans, la folle ne retira pas sa main et ne se retourna pas du côté de la ruelle avec humeur.

— Ma chère sœur, ma bonne Bricoline, répéta Rose enhardie et joyeuse, te sens-tu mieux ?

— Je me sens bien, répondit la folle d’une voix brève. J’ai trouvé en m’éveillant ce que je cherchais depuis cinquante-quatre ans.

— Et que cherchais-tu, ma chérie ?

Je cherchais la tendresse ! répondit la Bricoline d’un ton étrange et en posant un doigt sur ses lèvres d’un air mystérieux. Je l’ai cherchée partout : dans le vieux château, dans le jardin, au bord du la source, dans le chemin creux, dans la garenne surtout ! Mais elle n’est pas là, Rose, et tu la cherches en vain, toi-même. Ils l’ont cachée dans un grand souterrain qui est sous cette maison, et c’est sous des ruines qu’on pourra la trouver. Cela m’est venu en dormant, car en dormant je pense et je cherche toujours. Sois tranquille, Rose, et laisse-moi seule ! Cette nuit, pas plus tard que cette nuit, je trouverai la tendresse et je t’en ferai part. C’est alors que nous serons riches ! Au jour d’aujourd’hui, comme dit ce gendarme qu’on a mis ici pour nous garder, nous sommes si pauvres que personne ne veut de nous. Mais demain, Rose, pas plus tard que demain, nous serons mariées toutes les deux, moi avec Paul, qui est devenu roi d’Alger ; et toi avec cet homme qui porte des sacs de blé et qui te regarde toujours. J’en ferai mon premier ministre, et son emploi sera de faire brûler à petit feu ce gendarme qui dit toujours la même chose et qui nous a fait tant souffrir. Mais tais-toi, ne parle de cela à personne. C’est un grand secret, et le sort de la guerre d’Afrique en dépend.

Ce discours bizarre effraya beaucoup Rose, et elle n’osa parler davantage à sa sœur, dans la crainte de l’exalter de plus en plus. Elle ne voulut pas la quitter que le médecin, qu’on attendait à cette heure-là, ne fut venu, et même elle oublia son envie de danser et resta pensive auprès du lit de la folle, la tête penchée, les deux mains croisées sur son genou et le cœur rempli d’une tristesse profonde. C’était un contraste frappant que ces deux sœurs, l’une si horriblement dévastée par la souffrance, si repoussante dans son abandon d’elle-même, l’autre si bien parée, brillante de fraîcheur et de beauté ; et cependant, il y avait de la ressemblance dans leurs traits ; toutes deux aussi couvaient, à des degrés différents, dans leur sein, une amour contrariée, comme on dit dans le pays ; toutes deux étaient tristes et graves. La moins abattue des deux était la folle, qui roulait dans son esprit égaré des espérances et des projets fantastiques.

Le médecin arriva très-exactement. Il examina la folle avec l’espèce d’apathie d’un homme qui n’a rien à espérer, rien à tenter dans un cas depuis longtemps désespéré.

— Le pouls est le même, dit-il. Il n’y a pas de changement.

— Pardonnez-moi, docteur, lui dit Rose en l’attirant à part. Il y a du changement depuis hier soir. Elle crie, elle dort, elle parle autrement que de coutume. Je vous assure qu’il se fait en elle une révolution. Ce soir, elle cherche à rassembler ses idées et à les exprimer, quoique ce soient les idées du délire ; est-ce, pire, est-ce mieux que son abattement ordinaire ? Qu’en pensez-vous ?

— Je ne pense rien, répondit le médecin. On peut s’attendre à tout dans ces sortes de maladies, et on ne peut rien prévoir. Votre famille a eu tort de ne pas faire les sacrifices nécessaires pour l’envoyer dans un de ces établissements où des gens de l’art s’occupent spécialement des cas exceptionnels. Moi, je ne me suis jamais vanté de la guérir, et je pense que, même les plus habiles, ne pourraient en répondre aujourd’hui. Il est trop tard. Tout ce que je désire, c’est que sa manie de silence et de solitude ne dégénère pas en fureur. Évitez de la contrarier et ne la faites pas parler, afin que sa pensée ne se fixe pas sur un même objet.

— Hélas ! dit Rose, je n’ose vous contredire, et pourtant c’est si affreux de vivre toujours seule, en horreur à tout le monde ! Lorsqu’elle semble enfin chercher quelque sympathie, quelque pitié, faudra-t-il opposer à ce besoin d’affection un silence glacé ? Savez-vous ce qu’elle me disait tout à l’heure ? Elle disait que depuis qu’elle est folle (elle prétend qu’il y a cinquante-quatre ans), elle était occupée à chercher la tendresse. Pauvre fille, il est certain qu’elle ne l’a guère trouvée !

— Et disait-elle cela en termes raisonnables ?

— Hélas, non ! elle y mêlait des idées effrayantes et des menaces épouvantables.

— Vous voyez bien que ces épanchements du délire sont plus dangereux que salutaires. Laissez-la seule, croyez-moi, et, si elle veut sortir, empêchez qu’on ne gêne en rien ses habitudes. C’est la seule manière d’éviter que la crise d’hier soir ne revienne.

Rose obéit à regret ; mais Marcelle, qui désirait se retirer dans sa chambre pour écrire et qui voyait sa compagne triste et préoccupée, la conjura d’aller se distraire, et lui promit qu’au premier cri, au premier symptôme d’agitation de sa sœur, elle l’enverrait avertir par la petite Fanchon. D’ailleurs, madame Bricolin était occupée aussi à la maison, et la grand’mère pressait Rose de venir encore danser une bourrée sous ses yeux avant la clôture de l’assemblée.

— Songe, lui dit-elle, que je compte maintenant les jours de fête, en me disant chaque année que je ne verrai peut-être pas la suivante. Il faut que je te voie encore danser et t’amuser aujourd’hui, autrement il m’en resterait une idée triste, et je me figurerais que ça doit me porter malheur.

Rose ne fit point trois pas sur le terrier sans voir Grand-Louis à ses côtés.

— Mademoiselle Rose, lui dit-il, votre papa ne vous a-t-il rien dit contre moi ?

— Non. Il m’a, au contraire, presque commandé ce matin de danser avec toi.

— Mais… depuis ce matin ?

— Je l’ai à peine vu ; il ne m’a pas parlé. Il paraît très-occupé de ses affaires.

— Allons, Louis, dit la grand’mère, tu ne fais donc pas danser Rose ? tu ne vois donc pas qu’elle en a envie ?

— Est-ce vrai, mam’selle Rose ? dit le meunier en prenant la main de la jeune fille ; auriez-vous fantaisie de danser encore ce soir avec moi ?

— Je veux bien danser, répondit-elle avec une nonchalance assez piquante.

— Si c’est avec quelque autre que moi, dit Grand-Louis en pressant le bras de Rose sur son cœur agité, dites, j’irai le chercher !

— Cela veut peut-être dire que vous souhaiteriez que ce ne fût pas vous ? répondit la malicieuse fille en s’arrêtant.

— Vous pensez ça ? s’écria le meunier transporté d’amour. Eh bien, vous allez voir si j’ai les jambes engourdies !

Et il l’entraîna, il l’emporta presque au milieu de la danse, où, au bout d’un instant, oublieux l’un et l’autre de leurs inquiétudes et de leurs chagrins, ils rasèrent légèrement le gazon, en se tenant la main un peu plus serrée que la bourrée ne l’exigeait absolument.

Mais cette enivrante bourrée n’était pas finie, que M. Bricolin, qui avait attendu ce moment pour rendre l’affront plus sanglant à la face de tout le village, s’élança au beau milieu des danseurs, et, d’un geste interrompant la cornemuse, qui eût couvert sa voix :

— Ma fille ! s’écria-t-il en prenant le bras de Rose, vous êtes une honnête et respectable fille ; ne dansez donc plus jamais avec des gens que vous ne connaissez pas !

— Mademoiselle Rose danse avec moi, monsieur Bricolin ! répondit Grand-Louis fort animé.

— C’est à cause de ça que je le lui défends, comme je vous défends, à vous, de vous permettre de l’inviter, ni de lui adresser la parole, ni de jamais passer ma porte, ni…

La voix tonnante du fermier fut étouffée par cet excès d’éloquence, et, la colère le faisant bégayer, Grand-Louis l’arrêta.

— Monsieur Bricolin, lui dit-il, vous êtes le maître de commander en père à votre fille, vous êtes le maître de me défendre votre maison, mais vous n’êtes pas le maître de m’offenser en public avant de m’avoir donné une explication en particulier.

— Je suis le maître de faire tout ce que je veux, reprit Bricolin exaspéré, et de dire à un mauvais sujet tout ce que je pense de lui !

— À qui dites-vous ça, monsieur Bricolin ? demanda Grand-Louis, dont les yeux se remplirent d’éclairs ; car bien qu’il se fût dit, dès le début de cette scène : « Nous y voilà ! j’ai ce que je mérite jusqu’à un certain point, » il lui était impossible de supporter patiemment un outrage.

— Je dis cela à qui bon me semble ! répondit Bricolin d’un air majestueux, mais, au fond, intimidé subitement.

— Si vous parlez à votre bonnet, peu m’importe ! reprit Grand-Louis, essayant de se modérer.

— Voyez un peu cet enragé ! répliqua M. Bricolin en se renfonçant dans le groupe de curieux qui se pressait autour de lui ; ne dirait-on pas qu’il veut m’insulter parce que je lui défends de parler à ma fille ? N’en ai-je pas le droit ?

— Oui, oui ! vous en avez parfaitement le droit, reprit le meunier en s’efforçant de s’éloigner ; mais non pas sans m’en dire la raison, et j’irai vous la demander quand vous serez de sang-froid et moi aussi.

— Tu me fais des menaces, malheureux ? s’écria Bricolin alarmé ; et, prenant l’assemblée à témoin : « Il me fait des menaces ! » ajouta-t-il d’un ton emphatique, et comme pour invoquer l’assistance de ses clients et de ses serviteurs contre un homme dangereux.

— Dieu m’en garde ! monsieur Bricolin, dit Grand-Louis en haussant les épaules ; vous ne m’entendez pas…

— Et je ne veux pas t’entendre. Je n’ai rien à écouter d’un ingrat et d’un faux ami. Oui, ajouta-t-il, voyant que ce reproche causait plus de chagrin que de colère au meunier, je te dis que tu es un faux ami, un Judas !

— Un Judas ? non, car je ne suis pas un juif, monsieur Bricolin.

— Je n’en sais rien ! reprit le fermier, qui s’enhardissait lorsque son adversaire semblait faiblir.

— Ah ! doucement, s’il vous plaît, répliqua Grand-Louis d’un ton qui lui ferma la bouche. Pas de gros mots ; je respecte votre âge, je respecte votre mère, et votre fille aussi, plus que vous-même peut-être ; mais je ne réponds pas de moi si vous vous emportez trop en paroles. Je pourrais répondre et faire voir que si j’ai un petit tort, vous en avez un grand. Taisons-nous, croyez-moi, monsieur Bricolin, ça pourrait nous mener plus loin que nous ne voulons. J’irai vous parler, et vous m’entendrez.

— Tu n’y viendras pas ! Si tu y viens, je te mettrai dehors honteusement, s’écria M. Bricolin lorsqu’il vit le meunier, qui s’éloignait à grands pas, hors de portée de l’entendre. Tu n’es qu’un malheureux, un trompeur, un intrigant !

Rose qui, pâle et glacée de terreur, était restée jusque-là immobile au bras de son père, fut prise d’un mouvement d’énergie dont elle-même ne se serait pas crue capable un instant auparavant.

— Mon papa, dit-elle en le tirant avec force de la foule, vous êtes en colère, et vous dites ce que vous ne pensez pas. C’est en famille qu’il faut s’expliquer, et non pas devant tout le monde. Ce que vous faites là est très-désobligeant pour moi, et vous n’êtes guère soigneux de me faire respecter.

— Toi, toi ? dit le fermier étonné et comme vaincu par le courage de sa fille. Il n’y a rien contre toi dans tout cela, rien qui doive faire parler sur ton compte. Je t’avais permis de danser avec ce malheureux, je trouvais cela honnête et naturel, comme tout le monde doit le trouver. Je ne savais pas que cet homme-là était un scélérat, un traître, un…

— Tout ce que vous voudrez, mon père, mais en voilà bien assez, dit Rose en lui secouant le bras avec la force d’un enfant mutiné. Et elle réussit à l’entraîner vers la ferme.