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VIII.

LE PAYSAN PARVENU.

M. Bricolin était un homme de cinquante ans, robuste et d’une figure régulière. Mais l’embonpoint avait envahi ses membres ramassés, ainsi qu’il arrive à tous les campagnards à leur aise, qui, passant leurs journées au grand air, à cheval la plupart du temps, et menant une vie active mais non pénible, ont juste assez de fatigue pour entretenir l’exubérance de leur santé et la complaisance de leur appétit. Grâce à ce stimulant d’un air vif et d’un exercice continuel, ces hommes supportent quelque temps sans malaise des excès de table journaliers, et, quoique dans leurs occupations champêtres ils soient vêtus d’une manière peu différente des paysans, il est impossible de les confondre avec eux, même au premier coup d’œil. Tandis que le paysan est toujours maigre, bien proportionné et d’un teint basané qui a sa beauté, le bourgeois de campagne est toujours, dès l’âge de quarante ans, affligé d’un gros ventre, d’une démarche pesante et d’un coloris vineux qui vulgarisent et enlaidissent les plus belles organisations.

Parmi ceux qui ont fait leur fortune eux-mêmes et qui ont commencé leur vie par la sobriété forcée du paysan, on ne trouverait guère d’exception à cet épaississement de la forme et à cette altération de la peau. Car c’est une observation proverbiale que lorsque le paysan commence à se nourrir de viande et à boire du vin à discrétion, il devient incapable de travailler, et que le retour à ses premières habitudes lui serait infailliblement et promptement mortel. On peut donc dire que l’argent passe dans leur sang, qu’ils s’y attachent de corps et d’âme, et que la vie ou la raison doit fatalement succomber chez eux à la perte de leur fortune. Toute idée de dévouement à l’humanité, toute notion religieuse, sont presque incompatibles avec cette transformation que le bien-être opère dans leur être physique et moral. Il serait fort inutile de s’indigner contre eux. Ils ne peuvent pas être autrement. Ils s’engraissent pour arriver à l’apoplexie ou à l’imbécillité. Leurs facultés pour l’acquisition et la conservation de la richesse, très-développées d’abord, s’éteignent vers le milieu de leur carrière, et, après avoir fait fortune avec une rapidité et une habileté remarquables, ils tombent de bonne heure dans l’apathie, le désordre et l’incapacité. Aucune idée sociale, aucun sentiment de progrès ne les soutient. La digestion devient l’affaire de leur vie, et leur richesse si vigoureusement acquise est, avant qu’ils l’aient consolidée, engagée dans mille embarras et compromise par mille maladresses… sans parler de la vanité qui les précipite dans des spéculations au-dessus de leur crédit ; si bien que tous ces riches sont presque toujours ruinés au moment où ils font le plus d’envieux.

M. Bricolin n’en était pas encore là. Il était à cet âge où l’activité et la volonté dans toute leur force, peuvent encore lutter contre la double ivresse de l’orgueil et de l’intempérance. Mais il suffisait de voir ses yeux un peu bridés, son vaste abdomen, son nez luisant, et le tremblement nerveux que l’habitude du coup du matin (c’est-à-dire les deux bouteilles de vin blanc à jeun en guise de café), donnait à sa main robuste, pour présager l’époque prochaine où cet homme si dispos, si matinal, si prévoyant et si impitoyable en affaires, perdrait la santé, la mémoire, le jugement et jusqu’à la dureté de son âme, pour devenir un ivrogne épuisé, un bavard très-lourd, et un maître facile à tromper.

Sa figure avait été belle, quoique dépourvue absolument de distinction. Ses traits courts et fortement accentués annonçaient une énergie et une âpreté peu communes. Il avait l’œil vif, noir et dur, la bouche sensuelle, le front étroit et bas, les cheveux crépus, la parole brève et rapide. Il n’y avait point de fausseté dans son regard, ni d’hypocrisie dans ses manières. Ce n’était point un homme fourbe, et le grand respect qu’il avait pour le tien et le mien, aux termes de la société actuelle, le rendait incapable de friponnerie. D’ailleurs, le cynisme de sa cupidité l’empêchait de farder ses intentions, et quand il avait dit à son semblable : « Mon intérêt est contraire au tien, » il pensait lui avoir démontré qu’il agissait en vertu du droit le plus sacré, et qu’il avait fait acte de haute loyauté en le lui annonçant.

Demi-bourgeois, demi-manant, il portait le dimanche un costume mixte entre le paysan et le monsieur. Son chapeau avait la forme plus basse que celui des uns, et les bords moins larges que celui des autres. Il avait une blouse grise à ceinture et à plis fixés sur sa taille courte, qui lui donnait l’aspect d’une barrique cerclée. Ses guêtres exhalaient une odeur d’étable indélébile, et sa cravate de soie noire était d’un luisant graisseux. Ce personnage, court et brusque, fit une impression désagréable sur Marcelle, et sa conversation prolixe, roulant toujours sur l’argent, lui fut encore moins sympathique que les prévenances désobligeantes de sa moitié.

Voici quel fut à peu près le résumé du bavardage de deux heures qu’elle eut à subir de la part de maître Bricolin. La propriété de Blanchemont était chargée d’hypothèques pour un grand tiers de sa valeur. Feu M. le baron avait en outre demandé des avances considérables sur les fermages, et avec des intérêts énormes que M. Bricolin avait été forcé d’exiger, vu la difficulté de se procurer de l’argent et le taux usuraire établi dans le pays. Madame de Blanchemont devait se soumettre à des conditions encore plus dures, si elle voulait continuer le système auquel son mari avait été autorisé par elle ; ou bien, avant de demander les revenus, elle devait payer l’arriéré, capital et intérêts, et intérêt des intérêts, somme qui s’élevait à plus de cent mille francs. Quant aux autres créanciers, ils voulaient rentrer dans leurs fonds entièrement, ou garder leur créance entière à titre de placement. Il fallait donc vendre la terre ou trouver promptement des capitaux ; en un mot, la terre valait huit cent mille francs, elle était grevée de quatre cent mille francs de dettes, sans compter celle envers M. Bricolin. Il restait trois cent mille francs, unique fortune désormais de madame de Blanchemont, indépendante de celle que son mari avait ou n’avait pas laissée à son fils et dont elle ne connaissait pas encore la situation.

Marcelle était loin de s’attendre à de si grands désastres, elle n’en avait pas prévu la moitié. Les créanciers n’avaient pas encore réclamé, et, bien nantis de leurs titres, ils attendaient, M. Bricolin tout le premier, que la veuve s’informât de sa position pour lui demander le paiement intégral ou la continuation du revenu que l’emprunt leur assurait. Lorsqu’elle demanda à Bricolin pourquoi, depuis un mois qu’elle était veuve, il ne lui avait pas fait connaître l’état de ses affaires, il lui répondit avec une brutale franchise qu’il n’avait pas de raison pour se presser, que sa créance était bonne, et que chaque jour d’indifférence de la part du propriétaire était un jour de profit pour le fermier, pendant lequel il cumulait les intérêts de son argent sans rien aventurer. Ce raisonnement péremptoire éclaira promptement Marcelle sur le genre de moralité de M. Bricolin.

— C’est juste, lui répondit-elle en souriant avec une ironie que le fermier ne daigna pas comprendre. Je vois que c’est ma faute si chaque jour que je laisse écouler dévore plus que le revenu auquel je croyais pouvoir prétendre. Mais, dans l’intérêt de mon fils, je dois mettre un terme à cette espèce de débâcle, et j’attends de vous, monsieur Bricolin, un bon conseil à cet égard.

M. Bricolin, très surpris du calme avec lequel la dame de Blanchemont venait d’apprendre qu’elle était à peu près ruinée, et encore plus de la confiance avec laquelle elle le consultait, la regarda entre les deux yeux. Il vit dans sa physionomie une sorte de défi malicieux porté par la plus parfaite candeur à sa cupidité.

— Je vois bien, dit-il, que vous voulez me tenter, mais je ne veux pas m’exposer à des reproches de la part de votre famille. Cela fait tort à un homme d’être accusé de complaisance intéressée à des prêts usuraires. Il faut, madame de Blanchemont, que je vous parle sérieusement ; mais ici les murs sont trop minces, et ce que j’ai à vous dire n’a pas besoin d’être ébruité. Si vous voulez faire semblant de venir avec moi examiner le vieux château, je vous dirai, 1o ce que je vous conseillerais de faire si j’étais votre parent ; 2o ce que, étant votre créancier, je désire que vous fassiez ; vous verrez s’il y a un troisième avis à examiner. Je ne le pense pas.

Si le vieux château n’eût pas été entouré d’orties, de mares stagnantes et fétides, et de mille décombres mutilés qui n’avaient plus aucune autre physionomie que celle d’un désordre barbare, c’eût été un débris du passé assez pittoresque. Il y avait un reste de fossé avec de grands roseaux, de superbes lierres sur toute une face du bâtiment, et un éboulement où des cerisiers sauvages avaient acquis un développement magnifique. Ce côté ne manquait pas de poésie. M. Bricolin montra à Marcelle la chambre que son mari avait coutume d’habiter en passant. Il y avait un reste d’ameublement du temps de Louis xvi, très-malpropre et très-fané. Cependant cette pièce était habitable, et madame de Blanchemont résolut d’y passer la nuit.

— Cela contrariera un peu ma femme, qui tenait à honneur de vous recevoir dans ses meubles, dit M. Bricolin ; mais je ne connais rien de plus mal à propos que de tourmenter les personnes. Si le vieux château vous plaît, il ne faut pas disputer des goûts, comme on dit, et j’y ferai transporter vos effets. On mettra un lit de sangle dans ce cabinet pour votre fille de chambre. En attendant, je vais vous parler sérieusement de vos affaires, madame de Blanchemont : c’est le plus pressé.

Et, tirant un fauteuil, Bricolin s’y installa et commença ainsi :

— D’abord, permettez-moi de vous demander si vous avez par devers vous une autre fortune que la terre de Blanchemont ? je ne crois pas, si je suis bien informé.

— Je n’ai à moi rien autre chose, répondit Marcelle avec tranquillité.

— Et pensez-vous que votre fils ait à hériter d’une grosse fortune du chef de son père ?

— Je n’en sais rien. Si les propriétés de M. de Blanchemont sont aussi grevées que la mienne…

— Ah ! vous n’en savez rien ? Vous ne vous occupez donc pas de vos affaires ? c’est drôle ! Mais tous les nobles sont comme cela. Moi, je suis obligé de connaître votre position. C’est mon métier et mon intérêt. Or donc, voyant que feu M. le baron allait grand train, et ne prévoyant pas qu’il mourrait si jeune, j’ai dû m’assurer des brèches qu’il pouvait avoir faites à sa fortune, afin d’être en garde contre des emprunts qui auraient pu excéder un jour la valeur des terres d’ici, et me laisser sans garantie. J’ai donc fait courir et fureter les gens du métier, et je sais, à un sou près, ce qui reste, au jour d’aujourd’hui, à votre petit bonhomme.

— Faites-moi donc le plaisir de me l’apprendre, monsieur Bricolin.

— C’est facile, et vous pourrez le vérifier. Si je me trompe de dix mille francs, c’est tout le bout du monde. Votre mari avait environ un million de fortune, il reste cela au soleil, sauf qu’il y a neuf cent quatre-vingt ou quatre-vingt-dix mille francs de dettes à payer.

— Ainsi, mon fils n’a plus rien ? dit Marcelle troublée de cette révélation nouvelle.

— Comme vous dites. Avec ce que vous avez il aura encore trois cent mille francs un jour. C’est encore joli si vous voulez rassembler et liquider cela. En terres, ça représente six ou sept mille livres de rente. Si vous voulez le manger, c’est encore plus joli.

— Je n’ai pas l’intention de détruire l’unique avenir de mon fils. Mon devoir est de me dégager autant que possible des embarras où je me trouve.

— En ce cas, écoutez : Vos terres et les siennes rapportent deux pour cent. Vous payez les intérêts de vos dettes quinze et vingt pour cent ; avec les intérêts cumulés, vous arriverez promptement à augmenter sans fin le capital de la dette. Comment allez-vous faire ?

— Il faut vendre, n’est-ce pas ?

— Comme vous voudrez. Je crois que c’est dans votre intérêt bien entendu, à moins que, pourtant, comme vous avez pour longtemps la jouissance du bien de votre fils, vous ne préfériez profiter du désordre, et faire votre part.

— Non, monsieur Bricolin, telle n’est pas mon intention.

— Mais vous pourriez encore tirer de l’argent de cette fortune-là, et comme le petit a encore des grands parents dont il héritera, il pourrait n’être pas banqueroutier à l’époque de sa majorité.

— C’est très-bien raisonné, dit froidement Marcelle ; mais je veux agir tout autrement. Je veux tout vendre afin que les dettes de la succession n’excèdent pas le capital ; et quant à ma fortune, je veux la liquider, afin d’avoir le moyen d’élever convenablement mon fils.

— En ce cas, vous voulez vendre Blanchemont ?

— Oui, monsieur Bricolin, tout de suite.

— Tout de suite ? Oh ! je le crois bien ; quand on est dans votre position, et qu’on veut en sortir franchement, il n’y a pas un jour à perdre, puisque chaque jour fait un trou à la bourse. Mais croyez-vous que ce soit bien facile de vendre une terre de cette importance tout de suite, soit en bloc, soit en détail ? Autant vaudrait dire que du jour au lendemain on va vous bâtir un château comme celui-ci, assez solide pour durer cinq ou six cents ans. Sachez donc qu’au jour d’aujourd’hui on ne remue de fonds que dans l’industrie, les chemins de fer et autres grosses affaires où il y a cent pour cent à perdre ou à gagner. Quant aux propriétés territoriales, c’est le diable à déloger. Dans notre pays, tout le monde voudrait vendre, et personne ne veut acheter, tant on est las d’enterrer dans les sillons de gros capitaux pour un mince revenu. La terre est bonne pour quiconque y réside, en vit et y fait des économies ; c’est la vie des campagnards comme moi. Mais pour vous autres gens des villes, c’est un revenu misérable. Ainsi donc, un bien de cinquante, cent mille francs au plus, trouvera parmi mes pareils des acquéreurs empressés. Un bien de huit cent mille francs dépasse généralement nos moyens, et il vous faudra chercher, dans l’étude de votre notaire à Paris un capitaliste qui ne sache que faire de ses fonds. Pensez-vous qu’il y en ait beaucoup au jour d’aujourd’hui ? Quand on peut jouer à la bourse, à la roulette, aux z’houlières, aux chemins de fer, aux places et à mille autres gros jeux ? Il vous faudra donc rencontrer quelque vieux noble peureux qui aime mieux placer son argent à deux pour cent, dans la crainte d’une révolution, que de se lancer dans les belles spéculations qui tentent tout le monde au jour d’aujourd’hui. Encore faudrait-il qu’il y eût une belle maison d’habitation où un vieux rentier pût venir finir ses jours. Mais vous voyez votre château ? je n’en voudrais pas pour les matériaux. La peine de le jeter par terre ne vaudrait pas ce qu’on en retirerait de charpente pourrie et de moellons fendus. Ainsi donc, vous pouvez bien, en faisant afficher votre terre, la vendre en bloc un de ces matins ; mais vous pouvez bien aussi attendre dix ans ; car votre notaire aura beau dire et imprimer sur ses pancartes, comme c’est l’usage, qu’elle rapporte trois et trois et demi ; on verra mon bail, et on saura que, les impôts défalqués, elle n’en rapporte pas deux.

— Votre bail a peut-être été conclu en raison des avances que vous aviez faites à M. de Blanchemont ? dit Marcelle en souriant.

— Comme de juste ! répondit Bricolin avec aplomb, et mon bail est de vingt ans ; il y en a un d’écoulé, reste dix-neuf. Vous le savez bien, vous l’avez signé. Après cela, vous ne l’avez peut-être pas lu… Dame ! c’est votre faute.

— Aussi, je ne m’en prends à personne. Donc, je ne puis pas vendre en bloc, mais en détail ?

— En détail, vous vendrez bien, vous vendrez cher, mais on ne vous paiera pas.

— Pourquoi cela ?

— Parce que vous serez forcée de vendre à beaucoup de gens dont la plupart ne seront pas solvables, à des paysans qui, les meilleurs, s’acquitteront sou par sou à la longue, et, les plus gueux, qui se laisseront tenter par l’amour de posséder un peu de terre, comme ils font tous au jour d’aujourd’hui, et qu’il vous faudra exproprier au bout de dix ans, sans avoir touché de revenu. Cela vous ennuiera de les tourmenter ?

— Et je ne m’y résoudrai jamais. Ainsi, monsieur Bricolin, selon vous, je ne puis ni vendre ni conserver ?

— Si vous voulez être raisonnable, ne pas vendre cher et palper du comptant, vous pouvez vendre à quelqu’un que je connais.

— À qui donc ?

— À moi.

— À vous, monsieur Bricolin ?

— À moi, Nicolas-Étienne Bricolin.

— En effet, dit Marcelle, qui se rappela en cet instant quelques paroles échappées au meunier d’Angibault ; j’ai entendu parler de cela. Et quelles sont vos propositions ?

— Je m’arrange avec vos créanciers hypothécaires, je démembre la terre, je vends à ceux-ci, j’achète à ceux-là, je garde ce qui est à ma convenance et je vous paie le reste.

— Et les créanciers, vous les payez comptant aussi ? Vous êtes énormément riche, monsieur Bricolin ?

— Non, je les fais attendre, et, d’une manière ou de l’autre, je vous en débarrasse.

— Je croyais qu’ils voulaient tous être remboursés immédiatement ; vous me l’aviez dit ?

— Ils seraient exigeants avec vous ; ils me feront crédit, à moi.

— C’est juste. Je passe pour insolvable peut-être ?

— Possible ! au jour d’aujourd’hui, on est très-méfiant. Voyons, madame de Blanchemont ! vous me devez cent mille francs, je vous en donne deux cent cinquante mille, et nous sommes quittes.

— C’est-à-dire que vous voulez payer deux cent cinquante mille francs ce qui en vaut trois cent mille ?

— C’est un petit boni qu’il est juste que vous m’accordiez ; je paie comptant. Vous direz que c’est mon avantage de ne pas servir d’intérêts ayant l’argent. C’est votre avantage aussi de palper votre fortune, dont vous n’aurez plus ni sou ni maille si vous tardez.

— Ainsi, vous voulez profiter des embarras de ma position pour réduire d’un sixième le peu qui me reste ?

— C’est mon droit, et tout autre que moi exigerait davantage. Soyez sûre que je prends vos intérêts autant que possible. Allons, mon premier mot sera le dernier. Vous y penserez.

— Oui, monsieur Bricolin, il me semble qu’il faut y penser.

— Diable ! je le crois bien ! Il faut d’abord vous assurer que je ne vous trompe pas, et que je ne me trompe pas moi-même sur votre situation et sur la valeur de vos biens. Vous voilà ici ; vous vous renseignerez, vous verrez tout par vous-même, vous pourrez même aller visiter les terres de votre mari du côté du Blanc, et quand vous serez au courant, dans un mois environ, vous me direz votre réponse. Seulement, vous pouvez bien résumer mes offres en établissant ainsi votre calcul sur une base dont je ne crains pas la vérification : vous pouvez, 1o vendre ce qui vous reste de net le double de ce que je vous en offre, mais vous n’en toucherez pas la moitié, ou bien vous attendrez dix ans, durant lesquels vous aurez à servir tant d’intérêts qu’il ne vous restera rien ; 2o vous pouvez me vendre à un sixième de perte et toucher, d’ici à trois mois, deux cent cinquante mille francs en bon or ou en bon argent, ou en jolis billets de banque, à votre choix. Allons, j’ai dit ! maintenant revenez à la maison dans une petite heure, vous dînerez avec nous. Il faudra faire chez nous comme chez vous, entendez-vous, madame la baronne ? Nous sommes en affaires, et si vous ne me demandez pas d’autre pot de vin, ce ne sera pas grand’chose.

La position où Marcelle se trouvait désormais vis-à-vis des Bricolin lui ôtait tout scrupule, et nécessitait d’ailleurs l’acceptation de cette offre. Elle promit donc d’en profiter ; mais elle demanda, en attendant l’heure du repas, à rester au vieux château pour écrire une lettre, et M. Bricolin la quitta pour lui envoyer ses domestiques et ses paquets.