Le Mariage de l’adolescent/16

Bernard Grasset (p. 200-203).



XVI


Un jeune homme ne peut observer une fidélité effective envers sa fiancée quand les fiançailles sont appelées à se prolonger un laps de temps indéterminé ; s’il la trompe involontairement, sait-on jamais où l’entraînera la défaillance de sa chair, au cas où son caprice passager tourne à l’aventure répétée ?

Lorsque sa fiancée porte en elle le gage de leur union, n’est-il pas anormal de séparer ces époux naturels ?

Qu’on éloigne l’un et l’autre deux amoureux qui n’ont jamais failli : voilà le geste de la raison. Mais éviter tout rapprochement entre deux amants juvéniles qui n’ont connu réciproquement qu’une unique et même étreinte, c’est créer autour d’eux l’atmosphère pernicieuse du divorce. En persistant à les disjoindre au nom du respect humain, on les livre — chacun de son côté — aux tentations insidieuses de la solitude.

Au contraire, si l’on purifie leur amour en forgeant chaque jour un anneau de plus à la chaîne qui les attache, on les aide à racheter leur faute par le devoir, qu’elle impose ; et l’homme qui assiste sa compagne dans toutes les étapes qui la conduisent à la douleur de l’enfantement, apprend, comme elle, à se laver du péché dans la pénitence.

De quel côté se trouve le vice ? De quel côté est la vertu ? Au carrefour où s’embusquent les deux déesses, nombre de sots ont pris Tryphè pour Arêtu ; — car le vice est hypocrite, et la vertu a des nudités qui effarent les âmes mesquines.

Dans tout problème qui dépasse le niveau des intelligences moyennes, la vérité échappe au lieu commun et se révèle par le paradoxe.

Telles sont les réflexions de Mme Renaud, lorsqu’elle médite sur sa situation exceptionnelle. Devait-elle vouer sa fille à l’abandon, ou me retenir par le lien le plus solide ?

Son cas n’est pas du ressort de la morale courante. Nul exemple antérieur ne peut l’éclairer. Et le monde la condamne.

Alors, elle se rejette vers la nature ; et la nature lui répond par le symbole de son œuvre : n’a-t-elle pas fait du couple un arbre aux fruits sacrés ?

La société accuserait cette mère de commettre un crime si elle arrachait mon amour des entrailles de sa fille… Et ce ne serait pas le même crime, de l’arracher de son cœur ?…