Paul Lacomblez, éditeur (5p. 25-65).


II


Donc, par ce dimanche de printemps, Pierre Dujardin s’en allait à travers la vieille ville, muni de son appareil photographique.

C’était le premier beau jour de l’année ; les rues regorgeaient de citadins et de provinciaux, monde alerte et bruyant le matin, mais qui modérera tantôt sa fringance et renfrognera sa figure, pour se traîner mornement avec ses marmots dans le calme après-midi d’une ville sans autres distractions que les terrasses de ses cafés.

Le jeune homme marchait allégrement, tout surpris de s’entendre siffloter de petites chansons de moineau d’avril.

L’air avait quelque chose d’embaumé, de voluptueux qu’il respirait avec enivrement. Jamais il ne s’était senti plus léger ; son sang, si placide d’ordinaire, s’agitait aujourd’hui dans ses veines comme du vif argent.

Il se découvrait subitement une extrême curiosité à l’endroit des femmes ; c’était la première fois qu’elles le captivaient de la sorte. Il les regardait avec une inconsciente surprise, les yeux agrandis et rêveurs comme ceux des enfants ; il lui arrivait même, ce qui n’était pas dans les habitudes de sa politesse ou dans celles de son indifférence, de se retourner sur une fille du peuple qui allait pavoisée de rubans multicolores, la figure hardiment sensuelle sous un casque ou une tiare de lourds cheveux gras.

Il s’émerveillait du vernis de leurs joues, de leurs prunelles effrontées, du provoquant sourire de leurs lèvres entr’ouvertes.

Sa virilité, tardive comme celle des Germains de Tacite, commençait à éclore ; et voilà que de toutes les choses comme de tous les êtres émanaient, pour son âme et ses yeux ravis, des séductions insoupçonnées, délicieusement nouvelles.

Lui, qui n’avait jamais osé photographier que des groupes, des monuments ou des rues, il ne put résister à l’envie de braquer son appareil sur quelques-unes de ces enfants populaires, muchachas descendues de la rue Haute, dont le grand peintre de Séville eût peut-être fixé les traits et les atours avec bien plus d’entrain qu’il ne peignit ses admirables guenons madrilènes…

Encore tout rougissant de ses audaces, Pierre refermait son kodak en songeant au plaisir de développer ces plaques vivantes, lorsqu’il vit sortir de la rue de la Violette une jeune fille dont le frais visage remplit soudainement son cœur d’un émoi singulier.

Elle menait un enfant par la main et marchait auprès de deux messieurs qui causaient avec animation.

Pierre s’était arrêté sur le trottoir de l’Amigo, ajustant déjà son neuf-douze pour capturer l’image de cette charmante créature ; mais en ce moment, l’un des jeunes hommes qui accompagnaient la demoiselle, fit un haut-le-corps de surprise à la vue de notre photographe, et se détachant du groupe, courut à lui, la main tendue :

— Dujardin !

— Mosselman !

— Parbleu, il y a un siècle !…

Ils s’étaient connus au ministère à l’époque où le cordier, premier commis aux finances, travaillait sous la direction de M. Verbist.

Bien que Dujardin ne fût alors qu’un modeste surnuméraire, Ferdinand, son supérieur en âge et en grade, l’avait toujours traité en camarade. Ils s’estimaient beaucoup et se retrouvaient avec plaisir. Au surplus, feu Mme De Dobbeleer, la grand’maman de Mosselman, était « une connaissance » de Vermeulen, circonstance qui les avait assez souvent rapprochés du vivant de la vieille dame. Mais le mariage de Mosselman et son départ du ministère avaient séparé nos anciens collègues qui ne se voyaient plus que de loin en loin, au hasard des rencontres.

Dujardin s’informa avec empressement de Mme Mosselman qu’il n’avait pas l’honneur de connaître encore :

— Et les enfants, dit-il, ça pousse toujours comme tu veux ? Tu en as une couple, si je ne me trompe ?

— Trois, mon gaillard ! protesta gaîment le jeune père ; hein, je ne marche pas trop mal. Il est vrai que les deux premiers ont débarqué le même jour, une bénédiction du Ciel ! Et toi, mon brave, à quand le mariage ?

— Oh moi ! fit le jeune homme d’un air de profonde insouciance…

— Sacrebleu, ce ne sont pourtant pas les belles demoiselles qui doivent manquer dans ton Quartier-Léopold ! Et puis que diable, tu es un bon parti !… Tu as du foin dans tes bottes, comme dirait mon beau-père. Voyons, il faut te marier ; tel que je te connais, tu feras le meilleur, le plus heureux mari du monde…

— La prédiction est aimable, mais je ne suis nullement pressé…

Et les yeux du jeune homme se reportaient involontairement sur la jeune fille qui attendait de l’autre côté de la rue.

— Vois-tu, continua-t-il en riant, je n’ai rien de ce qu’il faut pour plaire aux demoiselles du monde ; elles ne me trouvent pas assez « smart », assez sportif, sans compter qu’elles méprisent fortement le bureaucrate que je suis ; mais voilà qui m’est parfaitement égal, puisque je ne les aime pas… Ah oui, si l’on avait la chance de rencontrer comme toi…

Mais il changea brusquement de sujet :

— Au fait, dit-il, et la Lyre du Brabant ?

— Elle se porte à merveille, s’écria Mosselman ; nos répétitions pour le festival de Paris ont justement commencé la semaine dernière. Une rude partie, mon cher. Mais ça marche.

Et heureux qu’on l’interrogeât, il devint prolixe, nomma les grosses sociétés qui entreraient probablement en ligne, donna force détails :

— Le concours devait avoir lieu au mois d’août dernier, mais on l’a ajourné d’un an pour le faire coïncider avec une inauguration de je ne sais quoi…

Il s’interrompit tout à coup :

— Hé, j’y pense, je suis précisément avec Joseph Kaekebroeck, notre premier président. Je lui ai si souvent parlé de toi ! Viens, il faut que je te présente…

Mais le jeune homme, saisi d’une bizarre angoisse, résista vivement :

— Non, non, vous êtes en société…

— La belle affaire ! repartit Ferdinand.

Et il s’emparait résolument du bras de notre timide jeune homme, quand ce dernier lui fit observer que ses amis venaient de rencontrer une dame avec laquelle ils paraissaient engagés dans une grande conversation.

— Allons bon, lança Mosselman avec une contrariété comique, c’est encore cette vieille scie de Mme Timmermans ! Parions qu’elle les rase avec son cher défunt ! Ma foi, ils en ont au moins pour une heure si je ne les délivre !

Cependant Dujardin se sentait un vif désir de renouer des relations suivies avec son ancien supérieur :

— Si tu veux, dit-il après quelque hésitation, un de ces soirs je viendrai photographier la Lyre du Brabant au magnésium… Votre local de la Pomme d’Or se trouve presqu’en face de la maison de grand’mère.

— Excellente idée ! applaudit Mosselman. Mais auparavant, promets donc de venir me voir ; je veux te faire les honneurs de ma nouvelle corderie…

— Oh, je la connais bien, déclara le jeune homme ; je passe si souvent rue de Flandre ! Veux-tu croire que je me plais dans ton quartier beaucoup plus que dans le mien ? Oui, tu as joliment restauré la façade du père Verhoegen, à part tes devantures paling style qui me chiffonnent un peu. Cette petite caravelle en or que tu as placée au-dessus de la porte est bien amusante… Va, j’ai déjà gâché bien des plaques à prendre ta maison sous diverses lumières, toujours de biais malheureusement, car la rue est trop étroite, tu comprends, pour la « tirer » de face. N’importe j’ai deux ou trois clichés dont je ne suis pas trop mécontent… Je t’en enverrai quelques épreuves.

— Fais mieux, repartit Ferdinand ; viens un soir dîner familièrement à la maison et apporte tes chefs-d’œuvre. J’inviterai Kaekebroeck…

— Oh, je ne voudrais pas abuser ! se défendit le jeune homme tout confus mais enchanté de la proposition et de l’entrain cordial avec lequel elle était faite.

— Allons, pas de manières ! Je t’écrirai et tu viendras. Je te présenterai à ma femme, et puis, tu feras la connaissance de mon beau-père, un bon type ! Hein, c’est dit. À bientôt mon brave !

Et il retourna à ses amis. Pierre le vit s’incliner cérémonieusement devant l’excellente Mme Timmermans qui minaudait, faisant la coquette ; puis, il comprit que Ferdinand le nommait à ses compagnons, car ceux-ci tournèrent les yeux de son côté avec un air de curiosité sympathique.

Le jeune homme rougit, esquissa un salut timide et s’engagea d’un pas accéléré dans la rue de l’Étuve. Mais dès qu’il se crut hors de vue, il reprit sa tranquille allure de limaçon pour réfléchir à la bonne rencontre qu’il venait de faire.

Ah ce Ferdinand Mosselman, quel heureux caractère ! Comme le mariage lui avait réussi ! Dieu sait pourtant si personne eût jamais soupçonné chez ce flirteur enragé un tempérament de père de famille et des vertus domestiques, quand il s’amusait jadis à mystifier ses collègues du Ministère et passait le meilleur de son temps à lancer par la fenêtre de son bureau des œillades assassines aux jolies gouvernantes qui se promenaient dans le Parc !

Et Pierre souriait au souvenir de toutes les farces de ce sémillant garçon, de ses intarissables quolibets sur M. Verbist et sa grosse dondon de fille, Mlle Irma, qui avait entrepris de le séduire en lui faisant accompagner de stupides romances !

Mais quelle pouvait bien être cette « jeune personne » qu’il avait aperçue tout d’abord avec son ami et M. Joseph Kaekebroeck ? Elle restait devant son regard, il y repensait sans cesse avec une secrète douceur. Quel dépit il éprouvait de n’avoir pas été plus preste en manipulant son kodak ! Il avait laissé échapper l’occasion de saisir la ravissante image de cette tête adorable. Quel dommage et comme il s’en voulait à présent de sa maladresse !

Il ne s’apaisa qu’en se rappelant l’invitation du cordier. Quand viendrait-elle ? Il se surprenait maintenant à désirer qu’elle ne se fît pas trop attendre.

— Certainement que j’irai ! se dit-il. Voilà qui me changera des ennuyeux dîners et des froides réceptions auxquels me condamne ma famille. Je saurai bien interroger Mosselman sur cette belle enfant. Qui sait, elle sera peut-être invitée en même temps que moi dans cette jolie maison de la rue de Flandre !

Cette vague espérance suffit à le remplir d’un contentement intime qui rejaillit sur sa figure, colora son teint et fit briller ses yeux d’un éclat inaccoutumé. En ce moment, il se retrouva au bas de la rue de la Violette, à la place même où stationnaient tout à l’heure Joseph Kaekebroeck et la jeune fille pendant qu’il causait avec son ami.

Il avait en effet rebroussé chemin sans y prendre garde, invinciblement attiré vers l’endroit où il avait été frappé d’un charme subit à l’aspect d’un pur visage.

Il s’arrêta un moment sur ce trottoir et sourit de la puérilité de ses sentiments ; ce qui ne l’empêcha pas, un instant après, de se reculer pour photographier cette place mémorable que rien de particulièrement pittoresque ne signalait pourtant à l’attention de personne.

Soudain, dans l’air joyeux, une impérieuse double cloche fit retentir par trois fois ses notes claires et vibrantes : c’étaient dix heures trois quarts qui sonnait au beffroi de l’Hôtel de Ville.

Pierre consentit alors à s’arracher aux délices de sa rêverie et, poursuivant son chemin, il s’enfonça dans l’épaisse foule qui bourdonnait entre les pignons d’or de la Grand’Place.

Il avait traversé cette mer vivante et s’engageait dans la rue au Beurre, quand il aperçut Joseph Kaekebroeck et la demoiselle qui sortaient de la Ruche d’Or où ils avaient acheté un spéculoos pour la fillette.

Sans délibérer une seconde, Pierre se promit, cette fois, de ne pas perdre la trace des amis de Mosselman. Il les suivit donc à quelque distance et contourna la Bourse avec eux.

D’ordinaire, le jeune homme ne manquait pas de décocher un regard à la fois désolé et méprisant sur ce temple de la finance, car il ne comprenait pas comment il s’était trouvé des hommes assez dépourvus de goût pour adopter les plans de ce Parthénon de pâtissiers, et cela lorsque juste à deux pas se dressaient un monument et des maisons magnifiques, archétypes à jamais glorieux des palais brabançons.

Mais il ne soupçonna pas même l’existence de la Bourse aujourd’hui, tant il dardait ses yeux sur la jeune fille, enchantement de cette radieuse matinée. Il se dit qu’elle avait tout au plus dix-huit ans ; sans doute, elle venait à peine de quitter ses robes courtes : une tresse châtain retombait encore sur son dos et formait un délicieux contraste avec sa longue jupe.

Grande et svelte, la taille bien prise, elle marchait avec une souplesse ondoyante et légère. Quelle sollicitude elle témoignait à la fillette suspendue à sa main ! Quels gestes de gentille protection ! Comme elle se courbait avec grâce pour sourire à la petite et l’encourager à la marche ! Comme elle la mouchait avec délicatesse !

Elle voulut à un certain moment l’enlever dans ses bras car la gamine pleurnichait. Mais Joseph Kaekebroeck s’y opposa sans doute ; elle reprit aussitôt l’enfant par la menotte, courut quelques pas avec elle, voulant ainsi la distraire de son menu chagrin.

Ils traversèrent le boulevard et entrèrent dans la rue Orts, pour s’arrêter soudain devant la grande porte du Café Moderne.

Aussitôt la jeune fille baisa la gamine sur les deux joues et, prenant congé de Joseph Kaekebroeck, s’élança dans le vestibule de la maison.

Le président des Cadets venait de tourner le coin de la rue, lorsque Dujardin fit halte à son tour devant l’entrée particulière du Café Moderne, où une pancarte jaune lui apprit tout de suite qu’un « cours de danse par inscriptions » avait lieu tous les dimanches, de onze heures à midi, dans les vastes salons du premier étage, sous la direction de M. et Mme Van Crombrugghe-Paneels ; le prix des leçons s’élevait à la somme de vingt francs pour la saison commençant le premier dimanche de novembre et finissant le dernier dimanche d’avril.

Sur le champ, Pierre songea à se faire inscrire au nombre des élèves de M. et Mme Van Crombrugghe-Paneels. N’était-ce pas le plus sûr moyen de la voir, de lui parler peut-être ?

Mais, sa timidité reprenant le dessus, il réfléchit qu’il avait passé l’âge où l’on apprend à danser. On se moquerait de lui. Toutefois, il devenait ingénieux à trouver des raisons de s’introduire quand même dans la salle. Voyons, qu’est-ce qui l’empêchait de monter, simplement pour s’informer ? On ne l’expulserait pas, que diable ! Au besoin, il interrogerait les professeurs sur le programme, sur les heures de leçons particulières à donner à de vagues neveux ou nièces.

N’importe, il demeurait indécis et perplexe, lorsqu’il fut obligé de s’écarter pour livrer passage à un imposant cortège de dames mûres suivies d’une ribambelle de jeunes gens des deux sexes. Cette bande, très animée, emplit tout le corridor et escalada l’escalier en jacassant.

C’étaient les habitués du cours de danse. À l’endimanchement cossu des envahisseurs, comme à leurs allures et à leur langage sans affectation, Dujardin comprit qu’ils appartenaient à la bonne bourgeoisie du quartier. Il les regarda monter avec sympathie ; puis, subitement enhardi, il cessa de délibérer avec lui-même et s’élança derrière eux.

À l’irruption de ce contingent de retardataires dans la vaste salle du premier étage, un petit homme pansu qui sautillait, scandant une valse pour quelques couples de danseurs arrivés à l’heure juste, frappa le bois de sa pochette afin d’avertir le piano qu’il eût à exécuter la coda sans reprise. Puis, empressé et gracieux, il s’avança au-devant des matrones qui le saluaient avec familiarité, tandis que sa longue femme, accourant à son tour, se confondait en belles révérences.

Déjà la pétulante jeunesse s’arrachait paletots et chapeaux pour les semer en désordre sur les banquettes.

— Hein ça, quel beau temps, s’écriait Mme Van Crombrugghe, il fait presque si chaud qu’en été !

— Oui, mais ça n’est pas bon que ça vient si vite, repartit une grosse mère qui transpirait sous un opulent manteau bordé de fourrures. Aujourd’hui on étouffe et demain on va grelotter… Avec ça on ne sait plus ce qu’on doit mettre sur son dos !

Toutes ces dames reconnurent que « c’était positif ». Le temps n’était pas de saison et par conséquent malsain. Mais il fallait prendre garde de se découvrir trop tôt. Toutefois, elles n’hésitèrent pas à se débarrasser de leurs pelleteries tant il faisait « gras ».

Soudain, l’une d’elles poussa un cri de désolation devant le spectacle des paletots et des pèlerines jetés pêle-mêle sur les bancs de velours :

— Allo, voyez un peu maintenant comme ils arrangent leurs effets ! Il n’y a qu’à même rien à leur dire, et c’est tous les dimanches la même histoire. Ils jettent seulement ça comme un paquet de sottises !

Et pleine de tristesse, branlant la tête, elle s’efforça avec ses compagnes de réparer la déroute de ce jeune vestiaire.

Cependant M. Van Crombrugghe disposait les couples en leur adressant des recommandations qu’il illustrait de gestes légers et de ronds de jambes. Après quoi, il pria sa femme de retourner au piano et s’établit au milieu de la salle. Alors, saisissant sa pochette de dessous son bras gauche, il joua une brève ritournelle de polka, et les couples se mirent en branle aux flonflons d’un vieux piano discord, que renforçait le glapissement aigre du crincrin.

Ce M. Van Crombrugghe était un petit homme imberbe et rougeaud qui portait une épaisse toison grisonnante, frisée au petit fer. Bien qu’il eût depuis longtemps doublé le cap de la soixantaine, il jouissait encore d’une extrême agilité et ne ménageait pas ses jambes.

Ancien chorégraphe du Théâtre de la Monnaie, il y avait brillé d’un éclat modeste pendant plus de vingt-cinq ans. Puis, arrivé à l’âge où les fards et tous les artifices de la cosmétique moderne ne parviennent plus à rajeunir un visage, il avait quitté le théâtre pour enseigner la danse dans les divers établissements de bal du centre de la ville.

C’était un bonhomme plein de patience, une sorte de Sancho Pança agile, dont sa longue femme pouvait passer pour le Don Quichotte en jupons.

Mme Van Crombrugghe, qui n’était guère moins âgée que son époux, avait également débuté comme ballerine à notre Opéra, où la distinction de son visage et l’élégance de ses formes héronnières avaient trouvé jadis quelques attentifs parmi les télescopes de l’orchestre. Mais l’amour du coryphée Van Crombrugghe l’avait sortie des liaisons galantes, si bien qu’elle était devenue une épouse parfaite.

Elle enseignait également, de préférence, les tout petits, les bébés, qu’elle aimait beaucoup, comme une femme désespérée d’être demeurée stérile malgré des efforts méritoires ; mais elle se cantonnait d’habitude dans la fonction modeste de pianiste à danser, suppléant ainsi au mince violon de son mari.

M. et Mme Van Crombrugghe étaient un couple original et populaire. On s’en moquait bien un peu, principalement à cause de la disparate de leur physique, mais ils donnaient d’excellentes leçons et possédaient la sympathie de tous leurs élèves.

Cependant la polka allait son train et les mères attendries contemplaient les danseurs en souriant. Ceux-ci, au nombre d’une trentaine environ, semblaient déjà assez exercés ; ils avaient de la cadence et, sur le parquet ciré de la vaste salle, leurs pieds retentissaient en glissements rythmiques.

— Allons, ça va, ça va ! s’écriait à tout moment le petit maître qui courait de l’un à l’autre couple, dansant, stoppant une seconde auprès de chacun d’eux, en même temps qu’il grattait de sa pochette. — À la bonne heure ! Ça va très bien, mes enfants !

C’était aussi l’avis de Dujardin. Personne ne l’avait aperçu ; dissimulé derrière une fausse colonne, il ne pouvait détacher ses yeux de la jeune fille qui dansait avec un tout jeune garçon.

Débarrassée de sa toque, elle lui apparaissait bien plus charmante encore ; ses bandeaux sombres, où frissonnait la lumière, faisaient admirablement ressortir la fraîcheur de son teint. Toute la figure respirait la candeur souriante, un entrain joyeux qui ravissait le jeune homme et le plongeait dans une véritable extase.

Certes, il y avait là d’autres demoiselles fort séduisantes ; mais il ne les regardait qu’à la dérobée et seulement pour en faire des objets de comparaison à l’avantage de celle qu’il avait distinguée entre toutes.

Comme elle lui semblait plus gracieuse, plus fine et plus vive que toutes ses compagnes !

Il remarqua bientôt qu’en passant et repassant devant le groupe des mamans, la jeune fille et son cavalier adressaient des sourires à l’une de ces dames qui leur répondait en se trémoussant avec exubérance. C’était une personne assez forte, très mûre, dont le visage haut en couleur exprimait une profonde bonté.

Qui donc était cette excellente femme ?

Mais la polka venait de finir. Aussitôt, la demoiselle et son cavalier, se détachant de la file, coururent à la bonne dame qui refit le nœud de cravate du jeune garçon, tapota sa figure cramoisie avec son mouchoir et finalement l’embrassa avec tendresse.

Pierre crut alors découvrir des traits de ressemblance entre ces trois personnages : c’étaient apparemment la mère avec son fils et sa fille. Mais quel était le nom de cette jeune amie de Mosselman ? Il brûlait maintenant de le connaître ; sa curiosité devenait si impérieuse qu’elle lui causait presque du malaise.

De nouveau, le petit maître de danse avait rassemblé ses élèves :

— Mes amis, leur dit-il, on va une fois essayer maintenant la valse en trois temps. Prenez bien attention aux mouvements que je vais décomposer comme l’autre fois…

Il marqua les temps en tournant sur place, d’abord avec lenteur comme un ours forain, et puis plus vite jusqu’à ce qu’il eût atteint l’allure normale.

— Attendez, vous allez encore mieux comprendre…

Et il appela la docile Mme Van Crombrugghe avec laquelle il se mit à pirouetter tout en continuant ses explications.

Il y avait surtout cet arc de cercle sur la pointe du pied, auquel il désirait que l’on prît bien garde. Aussi l’exagérait-il beaucoup, et Mme Van Crombrugghe faisait de même.

Rien n’était plus comique que ces vieux époux, de type et de taille si opposés, dansant sur place avec une raideur d’automates de muséum boulonnés sur un socle mécanique.

Enfin, ils s’arrêtèrent. Mme Van Crombrugghe retourna flegmatiquement au piano tandis que son époux, vu les difficultés de cette danse et l’inexpérience de la plupart de ses élèves, triait ces derniers avec l’intention d’apparier des valseurs et des valseuses de force inégale.

Soudain, Pierre le vit s’approcher de celle dont il suivait tous les mouvements avec un intérêt de plus en plus excité.

— Vous, Mademoiselle, dit le professeur, vous savez déjà très bien danser. Alors je vais vous mettre avec M. Leemans, pour lui apprendre…

Il alla quérir un grand jeune homme et le « mit » avec la jeune fille, qui accepta ce cavalier de bonne grâce. C’était d’ailleurs un assez joli garçon, bien découplé et déjà pourvu d’une fine moustache blonde. Il paraissait avoir une vingtaine d’années tout au plus. Très dégagé, il sourit à sa danseuse et lui passa hardiment le bras autour de la taille.

À cette vue, Pierre Dujardin ressentit comme un frisson ; d’abord il ne se rendit pas bien compte de ce qu’il éprouvait, puis il comprit qu’une grosse jalousie lui étreignait le cœur.

Tout à coup, abandonnant son poste d’observation, le jeune homme s’avança dans la salle sans se douter de son audace et comme mû par une force irrésistible.

Au milieu du subit silence, ses bottines criaient sur le parquet ciré ; toute la classe le considérait avec surprise, tandis que les dames se coudoyaient en chuchotant :

— Tiens, d’où est-ce qu’il sort celui-là !

Or, M. Van Crombrugghe brandissait déjà son archet, lorsqu’il vit cet étrange individu qui venait droit sur lui, les yeux fixes, comme un somnambule. Vivement étonné, il différa le signal de la danse et roula au devant de l’intrus :

— Monsieur, dit-il d’un air assez contrarié, à qui ai-je l’honneur ?…

Pierre s’arrêta brusquement, stupéfait de se trouver au milieu de la salle et d’être le point de mire de tant de regards. Mais son ahurissement ne dura guère. Il se ressaisit et se courbant très bas :

— Maître, dit-il avec une extrême politesse, excusez la liberté que je prends de venir ainsi troubler vos précieuses leçons. Je suis Pierre Dujardin, premier commis au Ministère : je me présente sous les auspices de mon ancien collègue Mosselman et de son ami M. Joseph Kaekebroeck. Bien que j’habite un quartier éloigné du centre, la réputation de votre cours de danse est venue jusqu’à moi ; aussi ai-je le plus vif désir de m’enrôler parmi vos élèves…

— Mais, objecta le petit professeur dont la mine commençait à se rasséréner, il est peut-être un peu tard…

— Oh, repartit le jeune homme, je sais ce que vous allez me répondre : la saison est fort avancée et le cours ne comporte plus guère que deux ou trois séances. Qu’à cela ne tienne ! Je n’ai besoin que de quelques leçons de perfectionnement pour lesquelles, du reste, j’entends payer la cotisation entière…

— Monsieur, fit le bonhomme avec un sourire aimable, si vous désirez…

— Tenez, interrompit de nouveau Dujardin, c’est précisément la valse allemande que vous venez d’expliquer avec tant de méthode qui est mon point faible. Je ne suis pas fichu — oh pardon — je ne suis pas capable d’attraper le « glissé ». C’est prodigieusement difficile…

— Mais non, mais non, répondit M. Van Crombrugghe, ça n’est qu’une affaire d’habitude. Le tout est d’être bien appris dès la première fois. Voyez, c’est bien simple…

Il allait se livrer à de nouveaux exercices de démonstration quand il se retourna pour crier à ses élèves :

— Mes enfants, une petite minute si vous plaît !

Et revenant à Dujardin :

— J’ai une idée. Est-ce que vous ne voulez pas danser une fois avec ma femme ? Ça serait encore mieux…

Mais le plaisir de tournoyer avec la vieille ballerine parut médiocre au jeune homme.

— Oh, je vous en prie, protesta-t-il vivement, ne dérangez pas Mme Van Crombrugghe pour si peu. Je suis indigne de danser avec elle. Et puis le piano est tout à fait nécessaire dans cette valse en trois temps ; votre pochette ne marquerait pas suffisamment le rythme…

— Ça est encore vrai, reconnut le bonhomme ; mais ça n’est rien. Je vais une fois demander à une de ces demoiselles si elle ne veut pas danser avec.

Et Pierre Dujardin, qui n’en pouvait croire ses yeux, le vit s’approcher de la jeune vierge en bandeaux, qu’il détacha de son cavalier et ramena avec lui :

— Tenez, dit-il, Mademoiselle va danser avec vous ; c’est ma meilleure élève ! Allons placez vous seulement, on va commencer !

Mme Van Crombrugghe plaqua quelques accords en guise de prélude et attaqua une valse de Suppé qui fit bondir tous les couples.

Pierre avait délicatement enlacé le buste de la jeune fille et dansait avec une facilité qui prouva tout de suite combien il avait injustement ravalé ses mérites de valseur. Il tournait sans dire un mot, sans même oser regarder sa danseuse, tant il était ému, oppressé de joie.

Elle, dansait à ravir, souple comme une couleuvre, légère comme une sylphe. Elle ne semblait pas le moins du monde intimidée, et c’est elle qui parla la première très franchement :

— Mais vous dansez à la perfection, Monsieur Dujardin !

À cette exclamation, les joues du jeune homme s’empourprèrent et son cœur palpita fortement :

— Comment, vous savez mon nom, Mademoiselle ?

— Mais oui ! Vous ne vous rappelez donc pas ? Nous vous avons rencontré ce matin au bas de la rue de la Violette… J’étais avec mon beau-frère et votre ami Ferdinand.

— C’est vrai ! répliqua Dujardin qui rougit encore davantage de feindre l’étonnement ; oui, je me rappelle, vous vous promeniez avec une petite fille, n’est-ce pas ?

— Précisément ; c’était ma petite nièce, Hélène Kaekebroeck.

— Une bien jolie gamine !

Elle eut une explosion de tendresse :

— N’est-ce pas ? Oh, elle est si mignonne ! C’est tout le portrait de ma sœur Pauline quand elle avait cinq ans !

— C’est juste, fit alors le jeune homme, et je comprends maintenant : M. Mosselman vous a dit mon nom… Hein, vous avez dû nous maudire de vous faire attendre ainsi en pleine rue !

— Mais non, la petite était justement un peu fatiguée… Et puis, nous avons rencontré une dame de nos amies.

Elle avoua que c’était effectivement M. Mosselman qui leur avait dit son nom :

— Et je me suis bien rappelé votre figure : M. Ferdinand nous a si souvent parlé de son camarade Pierre Dujardin !

— Oh, mais que vous êtes savante ! s’écria-t-il avec bonne humeur ; voilà que vous savez même mon prénom !

Elle le regarda, souriante :

— Mais oui, dit-elle, c’est vrai que M. Ferdinand vous aime beaucoup…

Tout en devisant, ils continuaient à tourner, à glisser avec une aisance qui les préservait de l’essoufflement, au rebours des autres couples qui se trémoussaient avec une lourdeur, des à coups, des « floches » qui provoquaient chez eux une abondante transpiration.

M. Van Crombrugghe se multipliait, harcelait les danseurs, gourmandant les uns, encourageant les autres. Mais il n’avait pas assez de « très bien », ni de « à la bonne heure » pour son nouvel élève et sa jolie partenaire, ce qui amusait beaucoup nos jeunes gens.

— Je vous jure, Mademoiselle, hasarda timidement Dujardin que je danse très mal la valse. Mais aujourd’hui, je ne me reconnais plus ; ça va très bien ! Au fait, c’est tout simple, puisque j’ai une très bonne danseuse…

— Prenez garde, dit-elle en riant, ou je vais croire que vous êtes un moqueur comme M. Ferdinand.

— Mais je vous assure…

Il était charmé de la trouver si aimable, si naturelle et déjà si enjouée malgré sa grande jeunesse. Aucune minauderie chez elle, aucune affectation. Son regard avait quelque chose de direct, de transparent qui réfléchissait son cœur ingénu. Un tendre sourire flottait sur sa bouche. Il n’y avait pas jusqu’au timbre de sa voix, frais et sonore, qui ne l’émût profondément. Au surplus, il s’étonnait de l’entendre parler avec un accent clair et une correction relative, chose vraiment surprenante chez une demoiselle de la ville basse.

— Mais, dit-il tout à coup, vous savez mes nom et prénom… Et moi, figurez-vous que je ne connais pas les vôtres… Ce n’est pas juste !

Il s’enhardissait et la regardait avec une expression de tristesse comique, nuancée de dépit.

— Oui, continua-t-il sur un geste de surprise de la jeune fille, Ferdinand m’a bien nommé son ami Kaekebroeck, mais il n’a pas jugé à propos de m’apprendre qui vous étiez…

Il baissa les yeux et ajouta gravement :

— Et c’était pourtant ce qui m’intéressait le plus dans notre rencontre…

Elle leva sur lui un beau regard plein d’innocence et sans démêler le sens qui se cachait sous les paroles de son cavalier :

— Oh, fit-elle, il ne faut pas en vouloir à M. Mosselman. Il me connaît depuis si longtemps qu’il me croit toujours petite fille. Si vous saviez comme il me taquine à cause de mes robes longues !

Mais ils furent interrompus en ce moment par la voix glapissante de M. Van Crombrugghe qui commandait la dernière reprise. Et la valse stoppa au désespoir de Pierre, mais à la vive satisfaction des autres couples qui n’en pouvaient plus et transpiraient copieusement.

Seuls, parmi tous, Dujardin et sa danseuse montraient un visage un peu plus rose qu’au naturel, mais que n’altérait pas la moindre contraction de lassitude. Ils furent vivement félicités par le savant professeur :

— On vous a admirés, savez-vous ! dit le bonhomme en montrant le public féminin qui s’agitait sur les banquettes. Ma foi, on ne sait plus rien vous apprendre à vous deux !

Dujardin avait offert son bras, mais la jeune fille s’excusa :

— Je dois rejoindre Maman, dit-elle. Tenez, vous voyez là-bas cette dame qui essuie le front d’un petit jeune homme ? C’est ma mère avec mon frère Hippolyte…

Il songea à se faire présenter, mais il remit cette formalité à plus tard dans la crainte de paraître s’imposer.

— Eh bien, interrogea-t-il d’un air timide et nargueur, j’ai eu l’honneur de danser avec Mademoiselle… avec Mademoiselle qui ? Au fait, c’est peut-être un secret et vous désirez attendre jusque dimanche prochain pour me le dire…

Elle éclata d’un rire perlé :

— Mais il n’y a pas le moindre secret !

Et, faisant une belle révérence de cour, elle s’esquiva en disant :

— Au revoir, Monsieur Dujardin, je m’appelle Hermance Platbrood !