Le Mandarin/08

Michel Lévy frères, libraires éditeurs (p. 67-77).


VIII

DIDIER


— Avant de vous conduire vers l’auteur de l’Amour, répondit Durand, je veux vous faire faire la connaissance d’un de nos savants les plus distingués ; je lui ai parlé de nos relations et il m’a paru très-désireux de s’entretenir avec vous. S’il était moins excentrique, il serait le modèle des hommes supérieurs.

— En quoi consiste son excentricité ? demanda Pé-Kang.

— Il professe des opinions tout à fait contraires à celles qu’on se plaît généralement à discuter ; mais sa science est telle qu’il exerce sur la jeunesse de nos écoles un ascendant irrésistible, et que ses affirmations deviennent des articles de foi. Il a des disciples fanatiques et provoque d’ardentes contradictions. Hors cela, le respect qu’on a pour son talent, pour son caractère, pour sa personne, est universel.

— Quel jour irons-nous voir ce philosophe extraordinaire ?

— Aujourd’hui même et à l’instant si vous le désirez. Didier, en sa qualité de matérialiste, est l’homme du monde le plus constamment visible. Je l’ai d’ailleurs fait prévenir de notre prochaine visite.

— Partons ! dit le mandarin.

Les deux amis sortirent de l’hôtel et se dirigèrent vers l’habitation de Didier. Quelques minutes plus tard, ils pénétraient dans un petit salon encombré de richesses minéralogiques, de livres et d’objets d’art de toutes sortes.

Lorsqu’ils entrèrent, un homme se leva et vint à leur rencontre ; son extérieur doux et simple plut dès l’abord à Pé-Kang.

Victor Durand commença la présentation.

— Salut au petit-fils de Confucius ! dit-il moitié sérieux.

Puis il ajouta en se tournant vers Didier :

— Le matérialiste promis.

On prit place autour d’une table de travail, et l’on se regarda sans prononcer une parole.

— Oserai-je, monsieur, demanda tout à coup Didier en s’adressant au jeune Chinois, débuter par une question indiscrète ? Durand m’a appris que des préceptes inédits de Koung-Tseu, légués par lui a sa famille, se trouvaient en votre possession. Contiendraient-ils les éléments d’une doctrine secrète ?

— Koung-Tseu, répondit Pé-Kang, n’avait point de doctrine secrète ; il a voulu seulement réunir les éléments épars de ses enseignements, et faciliter aux siens l’étude des grandes vérités morales, en les dégageant de tout symbole. Mais les principes des vingt et un préceptes de la feuille de bambou sont contenus dans le Lûn-Yu et dans le Ta-Hio.

— Ma curiosité serait impardonnable, reprit Didier, si elle n’était dictée par un sentiment religieux ; je pratique la morale de Confucius, morale humaine s’il en fut, et qui m’apparaît lumineuse à travers les faits historiques.

Après quelques silencieuses réflexions, le philosophe ajouta, en s’adressant au mandarin :

— Puisque Koung-Tseu n’avait point de doctrine secrète, il est le père du matérialisme.

— Qu’est-ce qu’un matérialiste ? demanda Pé-Kang.

Didier croisa ses mains et ses genoux ; puis, se penchant vers son interlocuteur, il dit lentement :

— Un matérialiste, monsieur, c’est celui qui nie l’existence d’un être conscient et régulateur du mouvement de l’Univers ; qui ne peut admettre une création nouvelle dont les éléments ne seraient pas donnés ; qui croit à l’éternité de la matière, au développement continu des moyens d’action ; qui cherche enfin les causes dans les affirmations des sciences mathématiques, et non dans la parole de quelques hommes plus ou moins bien inspirés.

— D’après ce système, demanda le jeune Chinois, qui nous gouverne, qui nous détruit ?

— La loi.

— Qu’entendez-vous par ce mot ?

Le matérialiste répondit :

— Les causes de l’activité universelle ne se peuvent saisir que partiellement, chacune des puissances mises en jeu ayant pour mission de provoquer le jeu d’autres puissances, lesquelles tendent vers une action toujours fuyante. La matière est éternelle, c’est-à-dire qu’une force ne peut être engendrée que par l’évolution d’une force préexistante. Le progrès est indéfini, c’est à-dire qu’un phénomène amène fatalement une série de phénomènes nouveaux, supérieurs en raison de leurs complications et de leurs engendrements. Or, chaque jour, le champ de l’observation se trouve envahi, et il faut a l’esprit humain des points de repère. Notre faible entendement a besoin, pour s’assimiler des études et profiter de ses découvertes, d’une foule de précautions. Exemple ! Lorsque nous percevons un phénomène, notre premier soin est de chercher à quelle série d’autres phénomènes il se rapporte ; après l’avoir constaté nous le classons ; or, ce cadre mort qui contient les manifestations de la vie, c’est la loi !

— La loi immuable et parfaite ! Koung-Tseu nous l’apprend, dit le mandarin. Ceci est bien pour les corps ; mais comment classez-vous les manifestations si diverses de l’intelligence ?

— Il n’y a pas d’intelligence pure, répondit le matérialiste, toutes les sciences nous ordonnent la négation de la dualité. Les phénomènes de l’esprit, émanant des corps, sont soumis aux lois fatales qui régissent la matière. Il n’y a pas de propriété sans force, pas de corps lumineux sans lumière, pas de vie sans organisme, pas d’esprit sans matière !

— C’est le Tao-Li ! s’écria Pé-Kang avec émotion, le principe universel des choses, à la fois esprit et matière.

— Alors, demanda Durand, nous sommes soumis aux brutalités du destin ?

— La loi fatale a des brutalités peut-être dans ses manifestations partielles, mais son action générale, basée sur des conditions invariables de proportionnalité, nous inspire l’idée absolue de justice.

— Si je ne suis qu’un grain de poussière que le vent balaie, une lumière qui brille et s’éteint, dit Victor Durand, pourquoi lutter, pourquoi souffrir, pourquoi vivre enfin ?

— Parce que la loi force l’homme à l’action, dit le matérialiste, et que nul n’a la puissance ni la volonté de résister à la loi.

— Quand je croirai a la foi fatale, mon ami, repartit Durand, le désir de résister à une force aveugle me mordra au cœur. L’homme est puissant ! j’agirai dans le sens contraire a la loi.

— L’instinct de conservation, répliqua le philosophe en s’adressant à son ami, est le plus ingénieux, le plus étendu de tous les instincts. Tés facultés, les besoins de ta nature, les désirs de ton âme, si tu le veux, te forcent de choisir parmi les croyances de ton époque, et tu choisis fatalement celle qui t’encourage au bien et te pousse au développement de tes instincts, c’est-t-a-dire à l’action. Mais pourquoi discuter ? Les natures sont absolues, et les idées que je te soumets, Victor, n’entreront dans ton cœur que le jour où notre terre prendra le soleil d’assaut.

— Est-ce le seul instinct de conservation qui vous empêche, vous, matérialiste, de vous suicider au moindre ennui ? demanda Pé-Kang.

Didier reprit :

— Confucius disait : « Se tuer, c’est outrager l’élément de vie que l’on possède ; » l’ignorez-vous ?

— Non, j’accepte votre réponse.

— La vie, dit à son tour Durand, n’est qu’une manifestation de second ordre.

— C’est la seule ! répondit le philosophe. Ce qui a vécu vivra. Nulle puissance ne peut détruire une molécule, et nulle force ne peut faire abstraction d’un courant. L’égalité intelligente, c’est-à-dire l’équivalence, se retrouve dans toutes les transformations de la matière, dans toutes les manifestations de la vie.

— L’attristante négation ! s’écria Durand. Ah ! mon cher Didier, Dieu me garde d’être matérialiste et de croire à l’éternité de la décomposition. Toutes ces affirmations me de plaisent. Que je comprends mieux ce que je ne m’explique point !

— Il y a d’autres yeux que ceux de la raison, dit le matérialiste avec ironie, les yeux de l’âme. Bienheureux le corps qui renferme cette substance indéfinie dont la mission est de dévoiler au cœur de l’homme un être indéfinissable !

— Je me réchauffe aux rayons du soleil et je ne le regarde pas ; cependant je le connais et je le sens, reprit le spiritualiste ; si je le regardais, je ne le connaîtrais pas davantage, et je me brûlerais les yeux. Ainsi du Créateur !

— Permets-moi d’ajouter une moralité à ta parabole, dit le matérialiste.

— Laquelle ?

— Il faut mettre des lunettes.

— Pour découvrir qu’il n’y a rien, merci ! Je crois les sentiments supérieurs aux bésicles.

Pé-Kang se leva, et prenant la main de Didier :

— Monsieur, dit-il, je crois que nous nous entendrons sur plusieurs points. Notre ami plaisante volontiers des choses sérieuses ; je ne lui ressemble en aucune façon. Vous cherchez la vérité, et moi aussi ; faites que nous puissions nous revoir. Si les préceptes de Confucius vous intéressent, venez chez moi, je vous les traduirai.

— Permettez que j’aille au plus tôt vous demander cette faveur, dit le philosophe.

— Sitôt que vous voudrez, répondit le jeune Chinois.

— J’espérais, dit Victor Durand, montrer deux curiosités à deux amis : un Chinois à un matérialiste et un matérialiste à un Chinois. Voyez l’ennui ! Mon matérialiste est Chinois de cœur, et mon Chinois pourrait bien devenir matérialiste. Il n’y a rien de neuf sous le soleil !

Pé-Kang et Didier se prirent de nouveau la main au moment de la séparation.

— Embrassez-vous, frères, dit Victor Durand.

— À demain, dit Pé-Kang ; n’oubliez pas la feuille de bambou.

— Votre souvenir me la rappellera, répondit le philosophe.