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Poèmes barbaresLibrairie Alphonse LemerreŒuvres de Leconte de Lisle (p. 190-192).





Sous un nuage frais de claire mousseline,
  Tous les dimanches au matin,
Tu venais à la ville en manchy de rotin,
            Par les rampes de la colline.

La cloche de l’église alertement tintait
            Le vent de mer berçait les cannes ;
Comme une grêle d’or, aux pointes des savanes,
            Le feu du soleil crépitait.

Le bracelet aux poings, l’anneau sur la cheville,
            Et le mouchoir jaune aux chignons,
Deux Telingas portaient, assidus compagnons,
            Ton lit aux nattes de Manille.


Ployant leur jarret maigre et nerveux, et chantant,
            Souples dans leurs tuniques blanches,
Le bambou sur l’épaule et les mains sur les hanches,
            Ils allaient le long de l’Étang.

Le long de la chaussée et des varangues basses
            Où les vieux créoles fumaient,
Par les groupes joyeux des Noirs, ils s’animaient
            Au bruit des bobres Madécasses.

Dans l’air léger flottait l’odeur des tamarins ;
            Sur les houles illuminées,
Au large, les oiseaux, en d’immenses traînées,
            Plongeaient dans les brouillards marins

Et tandis que ton pied, sorti de la babouche,
            Pendait, rose, au bord du manchy,
À l’ombre des Bois-Noirs touffus et du Letchi
            Aux fruits moins pourprés que ta bouche ;

Tandis qu’un papillon, les deux ailes en fleur,
            Teinté d’azur et d’écarlate,
Se posait par instants sur ta peau délicate
            En y laissant de sa couleur ;

On voyait, au travers du rideau de batiste,
            Tes boucles dorer l’oreiller,
Et, sous leurs cils mi-clos, feignant de sommeiller,
            Tes beaux yeux de sombre améthyste.


Tu t’en venais ainsi, par ces matins si doux,
            De la montagne à la grand’messe,
Dans ta grâce naïve et ta rose jeunesse,
            Au pas rythmé de tes Hindous.

Maintenant, dans le sable aride de nos grèves,
            Sous les chiendents, au bruit des mers,
Tu reposes parmi les morts qui me sont chers,
            Ô charme de mes premiers rêves !