Ouvrir le menu principal

Le Mahdi : depuis les origines de l'Islam jusqu'à nos jours
Ernest Leroux (Bibliothèque orientale élzévirienne, XLIIIp. 95-102).

X


CONCLUSION


Comment tout cela finira-t-il ? Le sujet invite tout naturellement aux prophéties. Vous me permettrez cependant de ne point trancher du Mahdi ou du moins de ne faire de prédictions qu’à longue échéance, ainsi que le conseille la prudence humaine. Le Mahdi lui-même, si l’on en croit Mahomet, a encore trois ou quatre ans à durer ; car le Prophète a annoncé que la mission terrestre du Mahdi doit durer sept ans (70). Il se pourrait bien que trois ans, en effet, suffisent à l’user : un Mahdi ne peut se soutenir qu’à force de victoires et de marches en avant : qu’il recule ou s’arrête, et le Soudan dira : « Ce n’était pas le vrai Mahdi ; c’est un des faux Mahdis qui doivent annoncer le vrai : attendons. » En attendant, une chose que vous pouvez, je crois, affirmer en toute sécurité, c’est que, quel que soit le résultat de l’expédition anglaise, une nation européenne, quelle qu’elle soit, sera toujours impuissante à établir dans le Soudan un ordre durable : cela, par fatalité naturelle, par ordre d’en haut : le soleil sur leur tête, le sable du désert sous leurs pieds opposent un double véto, qu’aucun ordre du jour de Parlement ne peut lever (71).

Depuis les commencements de l’histoire, il n’y a eu dans ces régions quelque chose comme un ordre régulier qu’à deux reprises : il y a trois mille ans, sous les Pharaons de la XVIIIe dynastie, et, de nos jours, sous les Khédives. L’ordre entendu à la façon des Khédives, a amené ce que vous savez. L’Angleterre ne pourrait le rétablir qu’avec les forces de l’Égypte ; mais, en réduisant l’Égypte en vasselage, en faisant du Khédive un fantôme, en s’attirant par une série de mesures inutiles et gratuites l’hostilité invincible de tout ce qui compte en Égypte, elle a brisé elle-même dans ses mains le seul instrument qu’elle pût employer là-bas. Et, songeons-y bien, dans ces fautes et ces malheurs de l’Angleterre il y a pour nous, les maîtres de l’Algérie, qui rêvons de frayer la voie d’Alger à Tombouctou, il y a un avertissement redoutable et qu’il faut méditer. Ne l’oublions pas dans nos rapports avec les Arabes d’Algérie, avec les Touaregs du désert, car ce sont ceux-là qui nous ouvriront le Soudan algérien. Que nos colons, parfois si durs et si méprisants pour l’indigène, le comprennent enfin, s’il veulent que leurs enfants fassent une réalité de cet empire français d’Afrique que rêve la fin de notre siècle. L’Angleterre a dit : l’Afrique aux Africains ! C’était un leurre dont elle est la première victime. Le seul programme pratique, le seul loyal, le seul utile à la civilisation, c’est celui qui associera l’indigène à notre œuvre et prendra pour mot d’ordre : l’Afrique par les Africains ! L’Angleterre ne l’a pas compris et elle expie. Aussi son admirable petite armée pourra bien, à force de sacrifices et de sang, refaire flotter pendant un jour sur les murs de Khartoum le drapeau de l’Europe et remporter dans le désert quelque victoire à la française, brillante et stérile : ces improvisations de la victoire seront balayées en une nuit par le sable du désert.

De là les sympathies réelles, plus nombreuses qu’on n’imagine et que les journaux ne l’avouent, que le Mahdi inspire en Angleterre, même après la mort de Gordon, surtout depuis la mort de Gordon. L’Angleterre a en politique une grande vertu, la plus grande peut-être des vertus politiques : le respect de la force — je le dis presque sans épigramme — sous quelque forme qu’elle se manifeste, si elle se manifeste clairement. Si par hasard Mohammed Ahmed était un politique, s’il y avait en lui l’étoffe d’un Fatimide ou d’un Almohade, s’il consentait à rester sur terre, et terre à terre, s’il se résignait à fonder quelque immense empire du Soudan, oh ! en ce cas-là, un beau jour l’Europe pourrait bien apprendre à son réveil que l’Angleterre vient d’envoyer un résident à la cour de Khartoum ou d’El-Obeid, avec traité de commerce en règle. Par malheur, il semble bien que le Mahdi n’est pas un politique au sens européen du mot ; c’est quelque chose de plus ou de moins ; c’est un fanatique honnête ; le royaume du monde n’est pour lui qu’un marche-pied pour le royaume du ciel, et, voyez-vous, dans le royaume du ciel tel que le conçoit un Arabe, il n’y a pas de place pour un résident anglais, fût-il missionnaire ou méthodiste.

Il faut pourtant que le Soudan reste ouvert. S’il se referme, ce sera devant l’histoire la honte de notre temps. Il est impossible que l’Europe perde le fruit de l’héroïsme et du génie d’une incomparable armée de voyageurs, anglais, français, italiens, allemands. Ce serait en un jour un recul d’un demi-siècle. Eh bien ! si la civilisation européenne ne peut plus remonter le cours du Nil, elle n’a qu’à s’installer aux sources mêmes et à le descendre ; elle le peut. En effet, aux portes mêmes du Soudan sommeille depuis des siècles une puissance à demi européenne, qui n’est encore entrée en scène que par instants et pour infliger aux convoitises égyptiennes quelques courtes et sanglantes leçons et qui sera un jour le Deus ex machina : c’est l’Abyssinie. Aux sources du Nil Bleu, retranchée dans un chaos de montagnes inexpugnables, s’agite une nation ardente, très ancienne et très jeune, qui a derrière elle de lointains souvenirs de puissance et de gloire et qui commence à rêver un avenir qui soit à la hauteur de son passé, imaginaire ou réel. Ce peuple est chrétien ; il se croit descendu du roi Salomon et de la reine de Saba ; il a reçu, il y a plus de treize siècles, de la main des Grecs le christianisme et les germes d’une civilisation semblable à la nôtre, qui ne demande qu’à se développer, si l’Europe et en particulier si la France l’y aide. Un de nos plus brillants publicistes, M. Gabriel Charmes, signalait naguère l’intérêt capital qu’il y aurait pour nous à mériter l’amitié de ce peuple qui nous recherche, sentinelle perdue de l’Occident que l’Europe a depuis des siècles oublié de relever. Un jour, si nous le voulons, si nous aidons ce peuple enfant à grandir, le massif abyssinien sera la forteresse d’où la civilisation européenne dominera le Soudan. Il ne s’agit point là d’aventures ni d’annexion ; il ne s’agit point de conduire du jour au lendemain une armée abyssinienne à la conquête de Khartoum : il s’agit d’une action lente à exercer, d’une action désintéressée et qui ne peut éveiller aucune jalousie car tous les peuples de l’Europe peuvent y concourir en proportion de la confiance que chacun saura inspirer. La nation européenne qui fera le plus pour l’éducation de ce peuple, qui saura respecter sa faiblesse et ne point l’exploiter, développer sa force et ne point s’en faire un instrument d’ambition trop personnelle, fera de ces arriérés du progrès son avant-garde contre la barbarie. Notre civilisation, ainsi installée aux sources du Nil Bleu, descendra lentement la vallée, et qui sait ? dans ces mains jeunes et vaillantes elle trouvera peut-être, quand il le faudra, une ressource suprême contre les périls et les retours de barbarie auxquels l’exposent les querelles séniles de l’Europe retombée en enfance.



(70). Ou neuf ans : Mahomet aurait dit :

« Le Mahdi sera de mon peuple ; s’il doit faire un court séjour (parmi eux), il restera sept (ans) ; sinon (il en restera) neuf. Mon peuple jouira pendant ce temps d’un bien-être tel qu’on n’en a jamais entendu de pareil ; la terre produira toute chose bonne à manger, et ne leur refusera rien ; l’argent sera comme ce qu’on foule aux pieds, et un homme se lèvera et dira : Ô Mahdi, donne-moi ! et le Mahdi répondra : Prends ! » (Prolégomènes, II, 171.)

(71). Dans l’Inde aussi il y a place pour un Mahdi, puisqu’il y a une population musulmane. Un Mahdi musulman trouverait aisément un écho dans la population brahmanique, car le Brahmanisme moderne a son Mahdi : c’est Vichnou dans son dernier avatar, non encore manifesté, l’avatar de Kalki. À la fin des temps, Vichnou doit naître d’une famille de prêtres et sous le nom de Kalki, et viendra, sur un cheval blanc, l’épée flamboyante à la main, exterminer les barbares. Cette conception, qui ne paraît qu’à partir du bas moyen âge indien, semble s’être formée sous l’influence du messianisme persan-musulman, apporté par la conquête musulmane.

En 1810 parut un Mahdi dans la petite ville de Bodhan, à 15 milles de Surate. Il envoya au gouverneur, M. Crow, une sommation de se convertir ainsi conçue :

« À tous les conseillers et au gouverneur de Surate : Qu’il soit connu que l’Imanmul Deen de la fin du monde ou Emaum Mehdee[1] vient de se manifester, et que le nom de ce derviche est Ahmud, en hindoui on l’appelle Raja Nukluk. Sachez encore que si vous acceptez l’Islam, tant mieux ; si non, videz la ville ou préparez-vous à la bataille. Ce fakir vient de descendre du quatrième ciel avec quatre corps, combinant Adam (sur qui soit la paix !), Essah le fils de Marium (?), Jésus, le fils de Marie et Ahmed (sur qui soit la paix !) et ils sont venus tous les quatre dans une même place ; ils n’ont point de fusils ni de mousquets avec eux, mais j’ai un bâton et un mouchoir avec moi[2] ; préparez-vous. — Daté le 11 Zil-hij, correspondant au 17 janvier 1810. »

L’auteur de cette épître étrange, attaqué dans Bodhan par deux escadrons, se fit tuer avec quelques centaines d’hommes. (Dosabhai Framji, History of the Parsis, II, 24 ; d’après Briggs, Cities of Gujarashtra.)


  1. L’imâm eddin, le chef de la religion, ou Imâm Mehdi.
  2. Pour les battre ou les étrangler (?)