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Le Mahâbhârata (traduction Ballin)/Volume 2/2-LLDF-Ch25

Traduction par Ballin, L..
Paris E. Leroux (2p. 203-208).



CHAPITRE XXV


MALÉDICTION PRONONCÉE PAR GÂNDHÂRÎ


Argument : Mention est faite du Kambojien du roi de Kalinga, de Vrihadbala, des fils de Dhrishtadyoumna, des cinq frères Kekayens, de Droupada, de Dhrishtaketou et de son fils, de Vinda et d’Anouvinda. Gândhârî décrit en même temps la douleur des femmes de ces héros ; puis elle s’évanouit de douleur. Ayant repris connaissance, elle maudit Krishna pour n’avoir pas empêché la guerre et lui prédit que les Yadouides se détruiront les uns les autres. Réponse de Krishna.


706. Gândhârî dit : Vois le roi du Kamboja, habitué aux couches de son pays, le Skanda des taureaux des hommes ! Vois-le tué, gisant dans la poussière, ô Madhavide !

707. Vois comment, en apercevant ses deux bras (jadis) parés de santal, (maintenant) couverts de sang, (ses) épouses très affligées se lamentent tristement !

708. Vois ces deux bras, pareils à des barres de fer, (terminés par des mains) dont la paume et les doigts sont charmants. « Quand je me réfugiais entre ses deux (bras), les plaisirs ne m’abandonnaient (jamais), » (dit chacune d’elles) !

709. Tremblante, sans protecteur, une femme à la voix douce, dont le mari est tué, (dit) : « Privée de toi, où irai-je, ô maître des hommes ? »

710. Malgré la fatigue (que leur cause leur chagrin), la beauté n’abandonne pas le corps de (ces) femmes, comme (cela a lieu) pour les guirlandes de fleurs qui se flétrissent sous l’ardeur du soleil.

711. Vois, ô meurtrier de Madhou, couché près (d’ici), le héros de Kalinga, aux grands bras entourés d’une paire de bracelets brillants,

712. Vois, ô Janârdana, les belles Magadhiennes, qui entourent, en pleurant, Jayatsena, roi du peuple de Magadha !

713. Ô Janârdana, les cris de ces femmes aux grands yeux et à la voix douce me font en quelque sorte perdre l’esprit !

714. Pleurant, ayant éparpillé sur le sol toutes leurs parures, tourmentées par la douleur, les Magadhiennes gisent à terre, où elles ont trouvé un lit tout préparé.

715. Ces (autres) femmes pleurent séparément leurs époux qu’elles entourent, le râjapoutra (fils de roi) Vrihadbala, roi de Koçala.

716. Dévorées par le chagrin (qui les fait) à chaque instant s’évanouir, elles arrachent les flèches que la force des bras du fils de Krishna (Abhimanyou, fils de Krishna Arjouna), lui a enfoncées dans le corps.

717. Ô Madhavide, les visages de ces femmes, qui, toutes sont irréprochables, paraissent, par suite de la fatigue, pareils à des fleurs de lotus ternies par le soleil.

718. Parés de bracelets brillants et de couronnes d’or, tous les héros fils de Dhrishtadyoumna, (encore) enfants, reposent, tués par Drona,

719. Consumés comme des papillons de nuit, en s’approchant de Drona, (qui était) un feu dont le char était le foyer, l’arc les flammes, les pluies de flèche et les massues le combustible.

720. De même, les cinq frères Kekayens, héros porteurs de bracelets brillants, reposent la face tournée vers Drona qui les a tués.

721. Couverts de cuirasses d’or fondu, avec leurs cimbales, leurs étendards, leurs chars et leurs guirlandes, pareils à des feux enflammés, ils font resplendir la terre par leur éclat.

722. Ô Madhavide, vois, abattu par Drona dans la bataille, Droupada, pareil à un grand éléphant tué dans la forêt par un puissant lion !

723. Ô Poundarikâksha, le parasol jaune pâle et sans tache du roi des Pâñcâlas brille comme l’astre des nuits en automne !

724. Ses brus et ses épouses, très affligées, après avoir brûlé le (corps du) vieux Droupada, roi des Pâñcâlas, font de gauche à droite le tour de son bûcher pour lui faire honneur.

725. (Ses) femmes, qui ont perdu l’esprit (de douleur), emportent le grand archer Dhrishtaketou, le taureau des Cedins, le héros tué par Drona.

726. Ô meurtrier de Madhou, Drona, l’ayant frappé dans le combat, ce grand archer, tué, gît comme un arbre déraciné par une rivière.

727. Après avoir tué des milliers d’ennemis, le roi des Cedins, le héros Dhrishtaketou, ce grand guerrier, a succombé dans la bataille et repose (à terre).

728. Ô Hrishikeça, ses épouses se tiennent près du roi des Cedins qui, (malgré) ses beaux vêtements et ses magnifiques bagues, est en train d’être dévoré par les oiseaux (de proie).

729. Ces belles femmes pleurent, après avoir soulevé sur leur sein le héros à l’héroïsme vrai gisant à terre, le roi des Cedins né d’un descendant de Daçârha.

730. Ô Hrishikeça, vois son fils aux beaux cheveux et porteur d’anneaux charmants, déchiqueté et (réduit) en morceaux dans le combat, par les flèches de Drona.

731. Ô meurtrier de Madhou, il n’abandonne pas plus maintenant (qu’il ne l’abandonnait) jadis, son héroïque père luttant contre les ennemis dans la bataille.

732. C’est ainsi, ô guerrier aux grands bras, que le destructeur des héros ennemis, Lakshmana, fils de mon fils, accompagnait son père Douryodhana !

733. Vois, ô Keçava, pareils à deux çâlas ( vâtica robusta) fleuris, abattus par le vent pendant la saison froide, les deux Avantiens Vinda et Anouvinda, tombés (à terre),

734. Et gisants, eux qui avaient des yeux semblables à ceux des taureaux et qui portaient au combat des cuirasses d’or, des glaives, des arcs et des couronnes sans tache.

735. Ô Krishna, toi et les fils de Pândou, vous êtes invulnérables, vous qui avez échappé à Drona, à Bhîshma, au Vikartanien Karna, à Kripa,

736. À Douryodhana, au fils de Drona, au grand guerrier roi du Sindhou, à Somadatta, à Vikarna, et au héros Kritavarman !

737. Les taureaux des hommes, qui auraient pu tuer, même les dieux, par la force de leurs armes, ont eux-mêmes tous subi la mort. Vois les changements apportés par le temps !

738. Assurément, ô Madhavide, rien n’est difficile pour le destin, puisque ces héros, ces kshatriyas, ces taureaux des kshatriyas, ont été tués.

739. Dès que, ô Krishna, tu t’en retournas à Oupaplavya sans avoir mené à bien ton désir (de pacification), dès lors, à mes yeux, mes vaillants fils étaient tués.

740. Le sage fils de Çântanou et Vidoura me dirent alors : « Ne concentre pas ton affection sur tes fils. »

741. Ô mon ami, la prévision de ces deux hommes ne pouvait pas être fausse ! Bientôt, ô Janârdana, mes fils ont été réduits en cendres.

742. Vaiçampâyana dit : Après avoir ainsi parlé, Gândhârî s’affaissa à terre, évanouie par l'effet du chagrin, la douleur lui ayant enlevé la connaissance et la fermeté l’ayant abandonnée, ô Bharatide.

743. Puis, saisie de colère, plongée dans le chagrin (que lui causait la mort) de ses fils, les sens (encore) troublés, Gândhârî accusa le Çaurien (Krishna descendant de Çauri), des malheurs qui lui étaient arrivés.

744. Gândhârî dit : « Ô Krishna, les Pândouides et les Dhritarâshtrides se sont détruits les uns les autres. Pourquoi es-tu resté (simple) spectateur, pendant qu’ils périssaient, ô Janârdana ?

745. Tu es puissant, tu as de nombreux serviteurs, une grande armée, tu étais capable (d’agir). Tes paroles étaient écoutées par les deux (partis).

746. Ô meurtrier de Madhou, puisque, (impassible), tu as regardé la destruction des Kourouides, désirée par toi, reçois-en la récompense ; ô guerrier aux grands bras,

747. Si, en obéissant à mon mari, j’ai acquis quelque (mérite) par un ascétisme diffîcile à pratiquer, (j’en profiterai pour) te maudire, ô porteur du disque et de la massue.

748. Govinda, puisque tu as été le spectateur (impassible) du massacre violent de tes parents, les Kourouides et les Pândouides, tu tueras toi-même tes parents (les Yadouides).

749. Dans la trente-sixième à venir, toi aussi, ô meurtrier de Madhou, après avoir tué tes parents, après avoir tué tes ministres, après avoir tué tes fils, errant dans les bois (en ascète),

750, 751. Tu subiras à ton tour la mort, dans des conditions indignes. Tes femmes, dont les fils, les parents et les amis seront tués, seront, à leur tour, affligées, comme le sont (maintenant) les femmes des Bharatides. »

752. Vaiçampâyana dit : Après avoir entendu ces paroles, le très sage Vasoudevide, avec un léger sourire, répondit à la reine Gândhârî :

753. « Nul autre que moi, ici-bas, ne (saurait) détruire la puissance des Vrishniens. Je sais que cela (doit) être. De cette façon, ô femme de kshatriya, tu m’affermis (dans ma croyance).

754. Incapables d’être tués par d’autres hommes, ni même par les dieux et les dânavas, les Yadouides doivent se détruire les uns les autres. »

755. Quand le Dâçârhien eut ainsi parlé, les fils de Pândou eurent l’esprit terrifié. Extrêmement troublés, ils désespérèrent de la vie.