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Le Mahâbhârata (traduction Ballin)/Volume 2/1-LDEAPLS-Ch10

Traduction par Ballin, L..
Paris E. Leroux (2p. 67-71).

MAHÂBHÂRATA


SECTION II, (ASTRAS PRODUITS) AVEC DES ROSEAUX




CHAPITRE X


VISITE DE YOUDHISHTHIRA À SON CAMP


Argument : Le cocher de Dhrishtadyoumna vient raconter à Youdhishthira les événements qui ont eu lieu. Désespoir et plaintes de Youdhishthira. Il compatit aux peines de Krishna, qu’il envoie chercher par Nakoula. Il va au camp. Il manifeste de nouveau son désespoir à la vue du massacre dont son camp a été le théâtre.


543. Vaiçampâyana dit : Quand cette nuit fut passée, le cocher de Dhrishtadyoumna alla raconter à Dharmarâja le massacre qui avait eu lieu, pendant que (le camp) était endormi.

544. Le cocher dit : « Ô roi, les fils de Draupadî et ceux de Droupada, qui n’avaient pas pris leurs précautions et qui dormaient sans méfiance, ont été tués dans le camp, pendant la nuit.

545. Votre camp a été détruit pendant la nuit, par l'impitoyable Kritavarman, par le Gotamide Kripa et par le méchant Açvatthâman.

546. Ton armée a été terrassée, et des milliers d’hommes, d’éléphants et de chevaux ont été taillés en pièces par eux, au moyen de javelots, de lances et de haches.

547. Ô Bharatide, on entendit dans ton armée un grand bruit, pareil à celui d’une vaste forêt que l’on abat avec des haches.

548. Ô homme aux grandes pensées, je suis le seul (survivant) de cette armée. Je me suis échappé à grand peine, pendant que Kritavarman était occupé (ailleurs). »

549. Après avoir entendu ces funestes paroles, le fils de Kountî, Youdhishthira, difficile à affronter (pour ses ennemis), rempli de douleur (en apprenant la mort) de ses fils, tomba à terre (évanoui).

550. Le Satyakide s’étant approché avec Bhîmasena, Arjouna et les deux Pândouides fils de Mâdrî, l’entoura (de ses bras) au moment où il tombait.

551. Ayant repris connaissance, le fils de Kountî se lamenta douloureusement (en prononçant ces) paroles, que le chagrin (rendait) indistinctes : « Après avoir vaincu les ennemis, je suis vaincu à mon tour.

552. La suite des entreprises est difficile à prévoir, même (pour ceux) dont la vue est douée d’une puissance divine. Nos ennemis, vaincus (d’abord), nous vainquent (à leur tour), et nous qui étions vainqueurs, nous voilà vaincus !

553. Après avoir tué les frères, les amis, les pères, les petits-fils et les troupes des rois alliés, après avoir vaincu les parents, les petits-fils, et leurs ministres, nous subissons la défaite (à notre tour).

554. Le dommage (d’aujourd’hui) est semblable au profit (d’autrefois), et ce qui avait l’apparence du profit finit en un dommage. Notre victoire ressemble à la victoire d’Yama, et, (avec le temps), devient la victoire de nos ennemis.

555. S’il doit être plus tard tourmenté et malheureux, comment un insensé songerait-il à (remporter) la victoire, si, après (l’avoir obtenue), il doit être plus (gravement) défait par ses ennemis (qu’ils ne l’avaient été par lui) ?

556. Ceux qui étaient fiers d’une victoire qu’ils avaient remportée, en commettant le péché de tuer leurs amis, sont vaincus (à leur tour) par ceux qu’ils avaient défaits, et qui étaient pleins de soin.

557, 558. Ceux qui avaient échappé à ce furieux lion des hommes, Karna, qui, dans le combat, avait, en guise de dents, des flèches nâlikas à oreilles, une épée en guise de langue, que son arc, qui figurait sa bouche baillante, rendait formidable, dont le rugissement était le bruit de la corde de son arc contre son gant protecteur, qui ne tournait jamais le dos dans les combats, ont été tués par suite de leur négligence !

559, 560. Ces fils de rois ont péri victimes de leur négligence, eux qui avaient traversé, grâce à leurs différentes armes en guise de navires, l’Océan de Drona, dont le char (jouait le rôle d’un) étang. Couvert de joyaux, cet (Océan) avait des pluies de flèches pour vagues, et, pour navires les chevaux (du héros) ; pour poissons, il avait des lances et des épées, pour crocodiles et pour serpents l’étendard (de Drona), son arc pour tourbillons, et ses grandes flèches pour écume. Le combat, (semblable) à un lever de lune, donnait l’élan aux marées de cet (Océan), dont le bruit (dés flots était figuré par celui) des roues (du char, et par celui) de la paume de la main contre la corde de l’arc de ce (guerrier).

561. Ici bas, dans le monde des vivants, il n’y a pas, pour les hommes, de meurtrier plus redoutable que la négligence. L’homme négligent perd ses avantages, et les malheurs le visitent de toutes parts.

562, 563. Ces fils de rois ont été tués par suite de leur négligence. Eux qui avaient supporté, dans la grande bataille, la brûlure du feu de (l’ardent) Bhîshma, (feu) décelé par une fumée qui s’élevait (dans les airs, figurée) par la pointe de son grand étendard, et dont des flèches étaient les flammes, (feu) excité par le grand vent de sa colère, dont le crépitement était (le bruit) de la paume de la main contre la corde du grand arc (du héros), et (celui) des roues de son char ; (sur lequel on déposait en guise de combustible) des cuirasses et des armes diverses, et allumé pour consumer, comme des broussailles, de grandes armées !

564. Il est impossible qu’un homme négligent (obtienne) la science, l’ascétisme ou une grande gloire. Vois, le grand Indra n’a atteint le bonheur qu’après s’être appliqué avec grand soin à anéantir tous ses ennemis !

565. Vois ces fils et ces petits-fils de rois semblables à Indra ! Ils, ont succombé par suite de leur négligence, pareils à des marchands enrichis qui, après avoir traversé l’Océan, font naufrage en naviguant sans précaution sur un cours d’eau insignifiant.

566. Ceux qui gisent, tués (par leurs ennemis) irrités, sont sans doute allés au Tridiva (triple ciel). (Il n’en est pas moins vrai) qu’à la vue de ses frères et de ses fils, immolés ainsi que son vieux père, le roi des Pâñcâlas,

567. Cette malheureuse Krishnâ, dont le corps est émacié par le chagrin, va tomber à terre inconsciente, et se dessécher ; habituée aux plaisirs, incapable de supporter la souffrance que lui occasionne le chagrin, que va-t-elle devenir ?

568. Écrasée par (la douleur que vont lui causer) la destruction de ses fils et le meurtre de ses frères, elle sera pareille à une (plante) consumée par le feu. » C’est ainsi que gémissait ce roi des Kourouides. Il dit ensuite à Nakoula :

569. « Va. Amène ici cette malheureuse fille de roi, avec sa mère et ses amis. » Le fils de Mâdrî, après avoir reçu l’ordre que, comme il le devait, (lui donnait) le roi aussi (vertueux que son père) Dharma (le devoir),

570. Se rendit sur son char à la demeure de la reine, là où se trouvaient les épouses du roi des Pâñcâlas. Après avoir chargé de ce soin le fils de Mâdrî, l’Ajamîdhien (Youdhishthira), dévoré de chagrin, accompagné de ses amis,

571. Se dirigea, en poussant de grands cris, vers le champ de bataille où ses fils (avaient péri), (et) qui était rempli d’une multitude d’êtres (divers et effrayants). Étant arrivé dans ce (lieu) funeste et terrible, il vit ses amis et ses alliés

572-573. Gisants à terre, les membres humides de sang, les corps brisés, les tètes coupées. En apercevant cet horrible spectacle, Youdhishthira, le chef des Kourouides, le plus excellent des hommes affligés, poussa des cris de douleur et tomba à terre, privé de sentiment.