Le Livre posthume (Verlaine)

Œuvres posthumesMesseinPremier volume (p. 145-147).

LE LIVRE POSTHUME


Le poète a fini sa tâche,
L’homme, non.
L’un se repait du bruit fait autour de son nom,
Il compte ses succès sincères ou factice,
Depuis l’humble début et les chastes prémices
Jusqu’à ses derniers vers, qu’il sent bien fatigués !
Le temps n’est plus des madrigaux jolis et gais,
De l’élégie au tour voluptueux et tendre,
De l’ode au vol vainqueur, du sonnet qu’à l’entendre
(Le poète) on eût cru du Pétrarque, mais mieux.
Il voudrait, et de bonne foi, se faisant vieux,
Que tout fût dit pour lui sans plus pousser sa gloire,
S’en fiant là-dessus à l’humaine Mémoire.
C’est un cœur, un esprit, une âme retraités,
Soignant à loisir ses deux immortalités,
Peu soucieux pourtant, quelque ardeur qui l’allume
Quant à son âme encor, de celle de sa plume.
Pour l’homme, — le poète à part et lyre et luth
Bien écartés, — mal occupé de son « salut »
Peut-être autant que ce poète l'est lui-même,
Son rôle n’est joué qu’à demi, le problème

De sa vie, il ne l’a résolu que si peu
Qu’il n’est pas sûr de quoi que ce soit devant Dieu.
Sa mémoire ne lui dit rien qui le console
Ou le désole, ou quoi que ce soit. Sa parole
Hésite, et l’action semble ôtée à son bras.
Pourtant la volonté, parmi tous embarras,
Ennui, remords peut-être, à coup sûr vœux en quête
Ou las, persiste et bande et tend toute sa tête.
Il vit et prétend vivre, et cela très longtemps,
Et non pas être heureux de par ses vœux contents.
Au feu ses passions, en tant pourtant que feues,
Satisfaites, non, il aspire à mieux qu’aux queues
Des comètes, et c’est le soleil qu’il lui faut,
Le bonheur !…
___________Et voici qu’à cette heure prévaut,
Dans l’existence de cet homme tout tendresse,
L’amour, et qu’il a bien la meilleure maîtresse,
Gaîté, bonté, raison, et qu’il aime à mourir
De son absence, si ce risque allait courir.
(Mais elle ne s’en ira pas, dis, ma chérie ?)
Or, depuis qu’elle est là, l’humble et droite Égérie,
Le charme et le conseil, c’est curieux ce qu’il
Gagne en cordial de ce qu’il perd en subtil.
Il s’intéresse à toute chose — à tort ? peut-être ? —
Autant et mieux qu’à l’art qui fut l’unique maître
De ce cerveau despotiquement fier jadis,
Et maintenant doux, tolérant, un paradis,
Une chambre commode, et bien chaude, et bien fraîche,
Fraîche comme un bosquet, chaude comme une crèche
Pour toute simple idée et tout raisonnement
Clair, et pour toute gentillesse, bonnement.

Sous cette muse, aimable et fine inspiratrice,
En même temps qu'infiniment dominatrice
Dans le sens le meilleur et le plus haut du mot,
L'homme reste poète au sens calme qu'il faut,
Et le livre qui va venir après tant d'autres,
Où, Vertu, vous planez, où, Vice, tu te vautres,
S'en va paisiblement, honnête, sous ta loi,
Femme en qui le poète et l'homme ont mis leur foi.