Le Livre des snobs/Entrée en matière

Traduction par Georges Guiffrey.
Lahure (p. 3-7).
LE


LIVRE DES SNOBS.


ENTRÉE EN MATIÈRE.


Nécessité d’un ouvrage sur les Snobs, tirée de l’histoire et prouvée par d’illustres exemples. — Comme quoi mon étoile me prédestinait à écrire cet ouvrage. — Je fais l’annonce de ma vocation à grand renfort d’éloquence. — Je prouve que le monde s’est préparé graduellement pour l’œuvre et pour l’ouvrier. — Les Snobs méritent d’être étudiés comme tout autre sujet d’histoire naturelle ; ils ont leur part dans le Beau (avec majuscule), ils se sont infiltrés dans toutes les classes de la société, — Exemple frappant du colonel Snobley.


Nous avons rencontré quelque part cette proposition… Qu’on me permette toutefois de douter de la manière la plus complète de son exactitude : sur quelles bases, en effet, repose-t-elle ? Nous avons tous, plus ou moins, je le répète, été à même de recueillir cette phrase qui court les livres, que si par suite des événements et des nécessités sociales le besoin d’un homme se fait sentir, on voit surgir cet homme à point nommé. Ainsi, à la révolution française, que le lecteur sera sans doute charmé de voir figurer à la première page de ce livre, dès qu’il devint nécessaire d’administrer à la nation une médecine capable de faire revenir un mort, elle trouva Robespierre, médecine, il est vrai, bien noire et bien rebutante, mais qui, avalée avec courage par la malade, opéra en définitive pour son plus grand bien. De même, lorsque le moment fut arrivé pour l’Amérique de détacher à John Bull le coup de pied qui l’en délogea, Washington se présenta et s’acquitta de cette besogne à ravir ; et encore, lorsque le comte d’Alborough fut atteint de la maladie que vous savez, le professeur Holloway se présenta avec ses pilules, et il sauva les jours de Sa Seigneurie : voyez les annonces ! Ils sont à l’infini, les exemples à l’aide desquels on prouverait qu’une nation ne ressent pas un important besoin, qu’elle ne trouve aussitôt sous sa main tout juste de quoi le satisfaire ; c’est comme dans cette miniature de la vie humaine que l’on appelle comédie : l’acteur a-t-il besoin de quelque chose, comme d’une bassinoire, d’un manche à balai, d’une oie de carton ou d’une écharpe ? aussitôt un garçon de théâtre s’avance de. la coulisse et, d’un air majestueux, lui apporte l’objet en question.

Voyez encore tous ceux qui commencent n’importe quoi ; il ne leur en coûtera pas pour vous prouver que leur entreprise répond à d’impérieuses nécessités et que l’univers entier en appelle à grands cris l’exécution. S’il s’agit, par exemple, d’un chemin de fer, les directeurs vont vous démontrer tout d’abord, avec des arguments irrésistibles, que des communications plus étroites entre Bathershins et Derrynane Beg sont indispensables au bonheur de l’humanité et aux progrès de la civilisation : c’est le vœu, disent-ils, de toutes les populations de l’Irlande. Ou bien encore, est-ce un journal qui se fonde, le prospectus débute ainsi :

« À une époque où l’Église est entourée de dangers, menacée au dehors par le fanatisme sauvage d’une incrédulité sacrilège, minée au dedans par les sourdes menées du jésuitisme et les divisions intestines du schisme, un cri unanime s’est élevé, cri d’un peuple souffrant qui cherchait autour de lui un gardien et un défenseur pour les droits de l’Église outragée. En conséquence, une réunion de prélats et de laïques a cru devoir s’organiser pour la résistance à l’heure suprême du danger, et elle a pris la résolution de publier le journal le Bedeau. On s’abonne, etc., etc. » Quoi qu’il en soit, il n’en faut pas moins admettre comme incontestable l’une des deux propositions suivantes : ou le besoin d’une chose se fait sentir pour le public, et aussitôt il la trouve ; ou le public trouve cette chose par la raison qu’il en avait besoin.

Il y a longtemps que je nourris au fond de mon âme la conviction que j’ai une œuvre à accomplir, une œuvre, avec majuscules s’il vous plaît, une mission à remplir, un gouffre où, nouveau Curtius, je dois me précipiter et m’engloutir, homme et bête ; une grande plaie sociale à mettre à nu et à panser. Cette préoccupation m’assiège depuis longues années. Je l’entends qui s’acharne à mes trousses, au milieu du tumulte des rues ; elle se dresse devant moi dans la solitude du cabinet ; elle m’a arrêté bien souvent le bras quand je soulevais la coupe du festin ; je l’ai sentie à mes côtés dans mes excursions vagabondes à Rotten-Row ; elle m’a suivi jusqu’aux rives les plus lointaines ; sur le galet de Brighton, comme sur le sable de Margate, cette voix mystérieuse couvrait le mugissement des flots de son refrain monotone. Elle ne respecte pas même mon bonnet de nuit, et de là, en tapinois, murmure à mon oreille : Debout, dormeur, debout ! car ton œuvre n’est pas accomplie. L’an passé, par un beau clair de lune, au milieu des ruines du Colisée, cette voix secrète et vigilante s’éleva jusqu’à moi, et me dit : « Smith ou Jones (l’auteur désirant garder l’anonyme, aucun de ces noms n’est le sien), Smith ou Jones, mon brave garçon, tout cela est bel et bien, mais vous devriez être à votre table, à écrire votre grand ouvrage des Snobs. »

Quand un homme se sent ainsi appelé à une sorte de mission, c’est folie à lui de chercher à s’y soustraire. Il faut qu’il catéchise les peuples de la terre, qu’il se déboutonne, comme dirait notre ami Jeames Crow, ou qu’il étouffe jusqu’à ce que mort s’ensuive. « Veuillez, je vous prie, considérer, me suis-je souvent écrié mentalement en m’adressant à votre humble serviteur, la route préparatoire que vous avez successivement parcourue, et qui vous a conduit comme par une pente irrésistible à aborder ce grand travail. Au commencement, Dieu fit le monde, et avec lui les Snobs ; ils sont de toute éternité, sans être plus connus que l’Amérique avant sa découverte. Aujourd’hui seulement, postquam ingens patuit Tellus, la foule a fini par avoir un vague sentiment de l’existence de cette race ; mais il y a vingt-cinq ans à peine qu’un nom, monosyllabe bien expressif, fut mis en circulation pour la désigner ; ce nom parcourut ensuite l’Angleterre dans tous les sens, comme firent après les voies ferrées : les Snobs sont désormais connus et reconnus dans toutes les parties d’un empire où je me suis laissé dire que le soleil ne se couchait jamais. À l’heure marquée, le Punch a paru pour enregistrer leur histoire, et voici l’homme prédestiné à écrire cette histoire dans le Punch [1]. »

J’ai du coup d’œil en fait de Snobs, et c’est là une qualité dont je me félicite et dont je me sais le gré le plus profond et le plus sincère. Si le vrai est le beau, il est donc beau d’étudier le Snobisme comme le reste, de deviner le Snob jusque sous le manteau dont l’abrite l’histoire, à l’instar de ces petits chiens du Hampshire dressés à éventer les truffes ; de jeter la sonde dans la société et de découvrir les riches filons de la mine snobienne. Le Snobisme, comme la mort, dont parle Horace (et j’aime à croire que cette citation frappe votre oreille pour la première fois ), « heurte d’un pied égal et la chaumière du pauvre et le palais des grands. » Il s’exposerait à de singulières méprises, celui qui irait juger les Snobs à la légère et penserait qu’ils n’existent que dans les couches inférieures de la société. On serait effrayé de ce qui se rencontre de Snobs sur cent individus pris au hasard dans toutes les conditions de l’humaine nature. N’allez point vous faire sur les Snobs une opinion hâtive, ainsi que le premier venu ; agir ainsi serait vous exposer vous-même à passer pour un Snob. Moi qui vous parle, on m’a bien pris pour un des leurs.

C’était aux eaux de Bagnigge-Wells, à l’hôtel Impérial ; je me trouvai avoir pour vis-à-vis, à déjeuner, un Snob d’une espèce si insupportable, que je sentis tout de suite que je n’aurais aucun bon effet à attendre des eaux aussi long-temps, qu’il prolongerait son séjour dans cet endroit. Il s’appelait Snobley, lieutenant-colonel de je ne sais quel régiment de dragons. Il portait des bottes et des moustaches où l’on aurait pu se mirer, mangeait ses mots, traînait ses phrases, et laissait au commun des martyrs le soin de prononcer les r ; il ne se lassait point de faire la roue, et, lustrant ses moustaches au moyen d’un énorme bâton de cosmétique, il répandait dans la chambre une odeur de musc tellement suffocante, que je pris la résolution d’en venir aux dernières extrémités avec ce Snob, afin que l’un de nous deux fût forcé de quitter l’hôtel. Je débutai d’abord par des sujets insignifiants ; ce qui le dérouta complètement, ne sachant s’il devait rire ou se fâcher de cette attaque imprévue ; en effet, il ne lui était pas venu à l’esprit qu’un simple mortel pût se mettre à son aise avec lui au point d’oser lui adresser le premier la parole. Ensuite je lui passai familièrement le journal ; puis, comme il persistait à ne tenir aucun compte de mes avances, je me pris à le regarder en face, tout en faisant usage de ma fourchette, savez-vous comment ?… en guise de cure-dent. Je répétai ce manège deux jours de suite ; le colonel ne put y tenir plus longtemps : le troisième jour, il était parti avec armes et bagages.

Si ces lignes viennent à tomber sous les yeux du colonel, daignera-t-il se rappeler le gentleman qui se permettait de le questionner sur ses opinions littéraires, et qui le força de battre en retraite devant une fourchette à quatre dents ?



  1. L’Histoire des Snobs, parut pour la première fois dans le Punch. (Note du traducteur.)