Le Livre de ma vie/Introduction

Comtesse de Noailles ()
Hachette (p. 5-11).

LE LIVRE DE MA VIE


INTRODUCTION



Jamais la vérité ne m’a coûté à dire ; le sentiment de l’évident, du raisonnable, de l’équilibre communique à qui le possède une fierté qui ne comporte ni hésitation ni regret.

C’est un pacte conclu dès l’éveil de l’esprit avec soi-même, avec ce qu’on devine être la force, l’honneur, la mystérieuse durée. Car l’homme se sent éternel et vit selon cette fiction, bien que plus tard, assailli par la lassitude, oppressé par la clairvoyance, il ne se sente plus éternel, éternellement…


Aujourd’hui, au moment de raconter les souvenirs si précis de mon existence, la robuste et pure vérité m’apparaît délicate et redoutable. Elle a des exigences et peut nous obliger à nous célébrer comme à nous nuire.

Pour ne pas manquer à la sincérité, il me faudra parfois ne pas être modeste, dépeindre ce qu’est, chez une enfant, la vocation, la prédestination, et dévoiler ainsi l’alliance de l’humilité candide et grave avec un puissant orgueil. « Nous n’égalons pas nos pensées », écrivait Bossuet. Cette affirmation qui, tout d’abord, séduit, — car l’être actif se sent le serviteur malaisé de sa vigueur spirituelle, — n’est plus exacte dès qu’on la médite. La passion, l’instinct, le subconscient impérieux et secourable transportent les esprits doués de toutes les amours au-dessus de leur raison même. Par une aptitude que j’ai été obligée de constater dès mon enfance, j’ai égalé, j’ai dépassé mes pensées, j’ai volé au-dessus d’elles. Si attachée que je fusse à l’intelligence, et jusqu’à me sentir comme en prison, et volontairement, entre les chaînes mobiles, mais inexorables de la logique, j’ai connu un au-delà du possible. Une sorte d’ivresse plénière m’installait souvent avec aisance dans un domaine que le cœur déborde, où la créature, n’ayant plus aucune sensation d’entrave, dispose d’un univers sans lois et, pareille aux dieux, exerce toutes les vertus prodigues.

Je ne songeais pas à combattre la témérité qui naissait de moi-même, de l’ardente liqueur incluse dans mes veines. La plus énergique sécurité me prêtait un appui total. Du haut d’une zone sans voussure, je descendais vers les choses, je fraternisais avec les éléments. Que j’eusse tous les pouvoirs, l’excès de mon désir, l’absence de contradiction intérieure me l’affirmaient. J’avais la certitude d’être capable de marcher sur les flots. Parfois, au bord du lac Léman, quand la nappe tiède d’une eau bleue bordée d’écume m’invitait à la parcourir, j’ai vu se réduire si étroitement le lien tyrannique qui nous retient à l’existence, que je me suis sentie chanceler avec une préférence égale entre la vie et la mort. Comme on l’imagine bien, l’invincible commandement de la vie l’emportait, mais j’étais en dehors de cette décision ; je demeurais donc sans culpabilité, sans faiblesse, sans défaut envers l’extravagance.

La lumière me fit trébucher d’émerveillement des mes premières années. J’ai élevé vers le soleil, dans le mutisme de l’impuissance enfantine, des prières bourdonnantes d’amour qui empruntaient leur encens à la sauge duvetée, aux plantureuses rhubarbes, aux acanthes pourprées des massifs du jardin paternel. Non seulement l’éclat du jour me tenait comme inclinée sous son irrésistible joug, mais, effrayée par la funèbre figure des nuits aux constellations insistantes, par cette tribu bohémienne des astres égarés et comme sans abri, je bénissais le feu captif des demeures, celui des lampes, celui de l’âtre. Au cours de mon adolescence, j’ai souvent épouvanté mes amis par le tranquille élan avec lequel je bousculais dans la cheminée, du bout d’une mince bottine ou d’un soulier doré le bois incandescent. Je m’avançais dans le foyer avec une absurde alacrité prononçant ces mots présomptueux, toujours sincères : « Le feu et moi, nous nous connaissons ! » Par ces imprudences spontanées furent roussis et consumés les précieux pinceaux d’une fourrure de zibeline, pesant au bas d’un manteau, et, un soir, des volants de dentelles s’éteignirent en rougeoyant entre les mains empressées de spectateurs moins fâchés contre moi qu’ils n’étaient émus.

Il est vrai que mon intrépidité n’ignorait pas ce que l’audace et le péril ajoutent de séduction à la faiblesse féminine. La pusillanimité réelle ou feinte, les défaillances, les cris ont le même prestige : je ne m’en privais pas non plus. N’étant encore que toute petite fille, je souhaitais attirer la tendresse des hommes, les inquiéter, être sauvée par eux, mourir entre tous les bras…

Je ne me dissimule pas la difficulté que j’aurai à raconter mes souvenirs. Plus la mémoire est vivace, colorée, rigoureusement fidèle, plus il serait opportun de lui imposer une démarche bien réglée. Elle veut bondir, tout offrir, s’élancer, retourner en arrière ? Soyons indulgents envers sa tâche, accordons-lui la liberté. De préférence à un récit ordonné, présentons les sinuosités de la pensée, qui se divise en même temps qu’elle se développe ; reproduisons la palpitation de l’instant même où nous combattîmes contre les circonstances ou fîmes alliance avec elles. Combien de fois ai-je soupiré, du fond de ce lit où, des mon adolescence, j’ai supporté de cruels languissements : « Ah ! si je pouvais envoyer ma tête chez l’imprimeur ! » Oui, si les images pouvaient passer directement de la substance qui les engendre à la page typographique, si les arabesques de l’esprit s’inscrivaient sur un feuillet comme la fougère aux variétés infinies se dessine dans l’herbier du savant, nous aurions peut-être l’empreinte de la vérité. Et, pourtant, ce livre-là lui-même ne serait pas exact. Il ne révélerait pas suffisamment la délicate ou violente acrobatie de l’idée, la méditation, la témérité, cet état d’univers, dirai-je, qui, hors du sommeil, ne m’a jamais abandonnée.

Je me résous à écrire des Mémoires plus que je ne le souhaite. Un poète sur qui tout le bonheur et le malheur du monde se sont abattus, qui, pour être plus vrai, s’est exprimé avec une sorte d’humble impertinence envers les lexiques et les grammaires, assemblant les vocables comme on hèle le passant, l’inconnu, dont on attend un prompt secours, croit s’être livré entièrement dans ce qu’il a d’individuel et dans ce que la poésie contient d’universel. En écrivant mes poèmes, dans l’excès du plaisir ou de la souffrance, il me semblait que je dépeignais pour autrui non seulement l’attitude et l’abîme où la vie me situait mais encore que je leur désignais les lacets du chemin et les raisons qui me conduisaient. Une âme transparente, pensais-je, en qui s’affirme si fortement la vie, qui aime si puissamment ce qu’elle aime, et aime encore ce qui pourrait lui déplaire, est persuasive, convaincante, contagieuse. Je me trompais. Peu d’êtres nous connaissent. On peut influencer autrui, l’imprégner, l’envahir même, on ne le transperce pas, on n’interrompt pas en lui sa solitaire et dure continuité par laquelle il nous est contradictoire ; la passion seule, sa férocité, son acquiescement habile et tendre à tous les sacrifices, parvient à mêler les êtres. De là, sans doute, cette tentation perpétuelle de l’amour et ce besoin d’une tyrannie et d’une servitude alternées qui permettent le brisement et l’absorption de ce que l’on convoite. L’étonnement que m’ont si souvent procuré les interprétations les plus déformantes, cette absence de nous qui se trouve dans la plupart de nos biographies, m’ont, enfin, décidée à me prononcer moi-même.

Le bienfait de l’écriture personnelle est donc probablement qu’on y entend le son de la voix, l’émotion charnelle, les vibrations physiques, la respiration. Écoutons ce cri défensif d’un philosophe irrité : « Le style est inviolable ! » En effet, autant cette appréciation est juste, autant il est juste de constater l’unicité de tout individu. Qui solliciterions-nous d’être nous, de nous représenter, de nous révéler dans les mouvements de notre intelligence et de nos passions ? Nos défaillances mêmes, nous les voulons voir marquées de nos tremblements et de nos sueurs, chargées de ces sursauts d’énergie, de ces puissantes résurrections que nous sommes seuls à connaître et à pouvoir fournir.

« Qui téléphonera quand je serai morte ? » me suis-je écriée souvent quand j’entendais à mes côtés une voix me rendre le service de me suppléer. Ces molles ou timides paroles, ces irrésolutions, cette ligne onduleuse de la volonté, ce duel sans vigueur avec un silence adverse, non, ce n’était pas moi. Si ces mêmes voix avaient eu à s’interpréter elles-mêmes, sans doute eussent-elles répondu avec perfection au vœu de l’interlocuteur. Mais celui qui nous attend, qui ne veut que nous, qui a pour espoir de se nourrir de nous et de s’en abreuver, qu’a-t-il à faire de tels travestissements ? Et moi-même, sévère à moi-même, j’ai pu dire souvent, dans mes instants de grande fatigue, d’inertie sans recours, de désabusement et de juste épouvante devant le néant de l’infime comme de l’infini : « Je me sens inutile, mais irremplaçable… »