Le Livre de ma vie/02

Comtesse de Noailles ()
Hachette (p. 29-48).


CHAPITRE II


Nuit d’angine. — M. et Mme Philibert. — Le 14 Juillet. — La Marseillaise. — La reine Victoria sur la Corniche. — Un fidèle du comte de Chambord. — Le lac de Genève. — L’exilé de Prangins. — Bonaparte, j’aime en vous… — Napoléon bâtisseur et devin. — L’astre du héros. — Le séducteur illimité.



Jamais l’idée ne me vint que mes parents fussent des étrangers. Sur quoi établissais-je ce sentiment d’unité entre eux et le pays qui m’avait vue naître ? Les parents, en ce temps-là, ne parlaient pas beaucoup à leurs petits enfants ; ils étaient fiers de leurs dons, de leur aspect, mais s’en remettaient de tous les soins et de tous les éclaircissements aux bonnes et aux gouvernantes. Très malade d’une angine supportée avec le rude et nécessaire courage de la petitesse, je vis tout un soir des serviteurs m’entourer tendrement, et c’est vers minuit seulement qu’apparut, au pied de mon lit, ma mère, ravissante, coiffée d’un feutre de couleur crème que voilait un tulle pâle où se cachait une rose thé. Les médecins, amoureux d’elle, lui avaient intimé l’ordre de se distraire, d’aller au théâtre, de ne pas veiller sa petite fille. À partir de ce jour-là, j’ai porté tout mon amour, toute ma pitié sur les malades eux-mêmes et non sur la famille des malades, à qui s’adressent généralement la sympathie, la compassion et les condoléances.

J’ai raconté ce petit incident d’une nuit d’angine pour établir la distance qui existait alors entre les enfants et les parents les meilleurs. Nous n’interrogions pas les nôtres ; aussi, n’est-ce pas par eux que j’avais établi ma certitude de notre nationalité. Il y avait, dès le portail de l’avenue Hoche franchi, une vaste pièce transparente qu’occupaient deux personnages importants, M. et Mme Philibert, les concierges. M. Philibert était un vieil homme tout en relief, et sa femme présentait, sous des bandeaux de cheveux gris, un charmant visage aplani de vieille mousmé normande. M. et Mme Philibert, installés et comme plantés à l’entrée même de l’hôtel, bénéficiaient justement d’une réputation sans égale. Leur honnêteté, leur bonhomie, la rudesse pittoresque du mâle, son franc-parler respectueux, l’obligeance et l’empressement soumis de la femme, plus courtoise et qui gourmandait son mari pour la familière verdeur de ses propos, dictaient une loi à notre maison.

Que mes parents, que mon frère, que ma sœur et moi puissions être d’une autre nation que M. et Mme Philibert, ne pas fêter comme ils le faisaient le 14 Juillet, ne pas arborer, ce jour-là, le drapeau tricolore à nos fenêtres, comme ils le faisaient à la leur ; enfin, que nous puissions ne pas vivre et mourir pour ce qui leur était cher et sacré m’eût semblé impossible autant que comique.

Le 14 Juillet était pour nous un jour remarquable dont nous ne démêlions pas bien le sens ; quelques personnes de notre parenté (deux sœurs de mon père étaient devenues Françaises par leur mariage) quittaient Paris dès la veille, comme si elles abandonnaient la ville à une réjouissance immodeste et indigne de leur estime. Par contre, plusieurs de nos amis, nous le savions, se levaient de fort bonne heure et se dirigeaient vers les plaines de Longchamp avec une éclatante et sensible satisfaction. Le personnel de notre maison lâchait soudain tous les ustensiles du ménage et se précipitait aux fenêtres quand résonnait, dans le lointain, La Marseillaise, alors que les troupes, après la revue militaire passée à Longchamp, regagnaient les casernes de la capitale. La Marseillaise m’enivra la première fois que je l’entendis, et pour toujours. Ce que ce chant du courage contient d’appels vers le plus loin et le plus haut que soi, l’arrachement qu’il opère sur la paresse et la prudence, ces cris d’amour, de révolte, de délivrance que les nations lui empruntent pour affirmer leur indépendance, La Marseillaise, enfin, se dresse dans ma pensée telle qu’on la voit, taillée dans la pierre, par Rude, sur l’Arc de Triomphe, entraînant des adolescents qui se livrent entièrement à elle.


Mon père, dont les ancêtres et le père avaient régné sur la Valachie, qui était par tradition le filleul de l’empereur d’Autriche et tenait à grand honneur qu’un de ses ascendants eût entretenu une correspondance avec Louis XIV, loin de proférer des paroles d’inimitié contre la République, en parlait avec respect et optait pour elle.

La situation de mon père ne me semblait pas définissable. « Où est la couronne ? » demandais-je souvent à mes bonnes, et j’ajoutais : « Est-ce qu’une petite fille a le droit aussi de mettre un cercle d’or sur sa tête ? » Devant le mutisme ou les réponses indifférentes des bonnes sur ce sujet, je cessai de croire à son importance et de m’intéresser à des règnes sans parure.

Ma mère, émue d’avoir été élevée sur les genoux de Victoria, reine d’Angleterre, lui portait un respect si grand qu’elle ne permettait pas qu’on dît devant elle que la reine avait le goût des apéritifs et qu’elle accordait une familière bienveillance au superbe et modeste Écossais en costume national que l’on remarquait toujours à ses côtés.

L’année de mon mariage, je vis à Nice, dans un landau découvert, sur le chemin or et bleu de la Corniche, et puis portée à bras par des Orientaux étincelants comme en représentèrent plus tard les ballets russes, une très grosse et très courte petite dame en noir au visage de hibou fatigué, au chapeau burlesque, orné d’une de ces voilettes de gaze, d’un bleu de bleuet qui, jadis, évoquait des amazones cavalcadant sous le feuillage ou des voyageuses intrépides. Je contemplais en cette forme lourde et basse, qu’enveloppaient mystiquement les lauriers et la vénération d’un peuple immense, la reine Victoria, idole de ma mère. Mais ma mère, quelque amour qu’elle eût voué à la vieille souveraine qui avait distingué et honoré particulièrement son père, parlait avec déférence de la République française.

Mes parents, dont je connaissais et méditais les origines, mais que je considérais toujours comme les compatriotes actuels de M. et de Mme Philibert et de moi-même, née à Paris, étaient des hôtes courtois. Ils ne se permettaient sur aucun sujet de politique française des observations désobligeantes.

« C’est un légitimiste », les entendis-je prononcer un jour à voix secrète, au cours d’une de nos réceptions, et leurs regards s’attardaient sur un aimable vieux monsieur, d’aspect frivole et parfaitement gai. Le ton que mes parents avaient pris pour désigner le visiteur qui leur était amené par un groupe d’amis était, je dois l’avouer, un ton chagrin, comme celui que suscite une obstination vaine, un enfantillage. Aussi mon attention s’éveilla-t-elle. Lorsque s’acheva la réunion, mes parents s’entretinrent longuement du sincère courtisan qu’une noble fermeté attachait au destin du comte de Chambord et au culte du drapeau blanc. L’aventure historique et infortunée du drapeau blanc me stupéfia ; mon esprit ne pouvait concevoir l’inopportunité ; je la blâmais, je l’opposais au jovial « Paris vaut bien une messe », de l’agissant Henri IV. Un attrait puissant, invincible pour ce qui réussit, n’est pas stérile, porte des fruits, me souleva contre une préférence que la chance devait léser. Et puis, le drapeau tricolore m’avait parlé son langage violent et résolu ; je le voyais aussi flotter familièrement au haut des mâts qui ornaient le petit port de notre jardin d’Amphion. Comment n’eussé-je pas pris en pitié le vieil homme respectable qui voulait lui substituer un linceul ?


Sans fanatisme, ― en cela je devais, un jour, différer d’eux, ― mon père et ma mère aimaient, l’un comme l’autre, rendre hommage aux personnalités considérables, quelle que fût la situation sociale qu’elles occupassent. Par eux, j’ai connu, ressenti et conservé cette passion de l’unique, qu’un philosophe a résumée en cette phrase inattaquable : « L’humanité vit en peu d’êtres. » Le sentiment de respect qui nous attache à la supériorité et nous élève au niveau de l’exceptionnel, passe au-dessus du médiocre, vient rejoindre la foule, s’y mêler, combattre avec elle pour ses justes besoins, pour sa sagesse que le nombre même fonde. Son idéal, recueilli par la raison des meilleurs, ordonné par les précautions d’un génie collectif, est future vérité.

Le lac de Genève rapprochait et favorisait toutes les convictions ; il semble que l’Histoire se soit reposée, comme le voyageur aux cheveux épars, au col de chemise entr’ouvert des gravures romantiques, sur ces coteaux vallonnés, traversés de sources chantantes, à l’ombre des châtaigniers dont les branches robustes, penchées sur l’espace, paraissent soulever et retenir parmi leurs feuillages des portions d’onde azurée.

« Nous allons à Prangins, chez le prince Napoléon », dit un jour mon père, en donnant des ordres pour que nous fussions vêtues élégamment, pour que nos costumes marins et le béret dont je tirai un parti favorable à la coquetterie, grâce à une chevelure volante bien disposée sur les épaules, fussent ceux du dimanche. Nous allions donc voir le prince Jérôme Napoléon, Napoléon tout court, devrais-je dire, car c’est le prénom aux échos sublimes, c’est cette apothéose colorant l’étendue, ce fracas de gloire qui changea les lois, les contrées, le cœur des hommes, bossela l’univers et vint se heurter aux parois de l’espace, qui me faisait chanceler de plaisir, et de plaisir effrayé, à la pensée du voyage de Prangins.

Le nom de Napoléon m’émerveillait, me satisfaisait comme il satisfaisait Napoléon lui-même. Celui qui constatait en toute chose le réel a su dire de soi, dans ses entretiens si humains, si directs de Sainte-Hélène, que la nature lui avait dispensé, sans aucun manque, ce qui devait séduire et enivrer les peuples, et, ajoutait-il, jusqu’à mon nom, avec ce qu’il a de poétique et de redondant

Un jour d’été, ayant navigué pendant deux heures environ, nous arrivâmes, un peu avant le coucher du soleil, à cet endroit resserré du lac que la rade de Genève limite, ayant à son côté les verdures de Prangins. Nous vîmes de loin venir par une allée sableuse, et s’arrêter pour nous recevoir sur le débarcadère, un homme vigoureux, aux épaules larges et hautes, dont le visage puissant, d’une teinte jaunâtre, ressemblait, affirmait-on, à celui de l’empereur. Je voyais un homme qui ressemblait à Napoléon ier ! L’équipage villageois et champêtre de notre bateau, nos bonnes anglaises et allemandes, avaient été autorisés à monter sur le pont, à regarder secrètement, furtivement, l’exilé qui ressemblait à l’empereur.


— Napoléon Bonaparte, jeune homme maigre et emporté des livres d’étrennes de mon enfance, vous dont le pur profil au menton volontaire, la bouche parfaite, convoitée par les Renommées sillonnant les nuées, l’œil d’aigle, clair à l’ombre d’une chevelure lisse et longue, m’enseignaient l’audace, l’opiniâtreté, le sommet des destinées, que j’ai aimé votre triomphal mystère !

Je vous voyais dans le sévère costume de Robespierre, mais étreint à la taille par une ceinture largement déployée qui marquait votre suprématie, et toujours dans le danger, dans un danger qui semblait n’affronter que vous seul, en avant de tous les autres ; vous si beau sur le pont d’Arcole, si hardi et compatissant parmi les pestiférés de Jaffa, si docte aussi au milieu des savants ! Jamais je ne mêlai votre image au fléau de la guerre, à l’atrocité des combats, des incendies, des mutilations. Pendant des années et des années, une clameur d’amour était montée vers vous, lancée par des millions d’hommes affamés de vous apercevoir, de vous toucher, d’obtenir l’assurance que, de loin même et au moment de périr, ils seraient placés dans la direction de votre regard.

Quand, sur la demande de vos régiments, après les batailles, vous passiez dans l’or invisible des victoires devant le carnage humain, comme un jeune Booz consciencieux parmi ses récoltes, étaient-ce des mourants au souffle épuisé, étaient-ce des demi-morts sanglants qui vous acclamaient encore, qui n’étaient pas rassasiés de votre personne ? Il est impossible d’en douter. Longtemps après que vous eûtes rendu le dernier soupir, de vieux invalides, oublieux de leur chair offensée, suivaient votre image dans la nue et vous confondaient avec le fils de Dieu. Nul ne saura quel baume émanait de vous, anesthésiant les blessures, excitant l’esprit, jetant sur le trépas un nuage apaisant.

Votre nom mince, aigu et allongé de Bonaparte traversait comme un stylet votre gloire impériale, apportait un correctif à l’énorme éblouissement de votre dictature souveraine, maintenait en vous, comme était établi en vous votre délicat squelette, le sous-lieutenant de Brienne, le jeune général de Toulon, le pauvre soldat de la Révolution aux mains noircies de fumée, que jamais vous n’avez renié, que vous évoquiez même brutalement, sous la dure épithète de jacobin, parmi vos maréchaux, ducs et princes portant des noms de cités et de fleuves, — et qui mourut sur le plus étroit et le plus misérable lit du monde ! J’ai aimé, j’aime et j’adore en vous, héros sans égal, que Gœthe, dans sa lucide passion, appelait abrégé de l’univers, ce mythe du soleil se levant à l’orient, se couchant à l’occident, qui vous situa dans la légende et l’invraisemblable, de votre vivant même. En vous, j’aime la seule poésie désirée, la poésie vivante, qui inspirait vos actes et votre langage naturel. J’aime ce soir de mélancolie, de maladie, dans l’île d’Elbe, où, sous un ciel d’émail torride, vous souvenant du jour brumeux d’une de vos insignes victoires, vous avez soupiré : Je guérirais bien si je revoyais ce nuage ! Je contemple en vous le veilleur visionnaire qui, sous la tente de toile, le compas et le crayon à la main, mesurait avec un sens infaillible les détails de la carte du monde, tandis qu’étendues dans la campagne nocturne sommeillaient à l’infini vos armées amoureuses. Seul avec l’espace, vous lui dérobiez ses secrets, ses effluves, ses ondes, et, mystique résolu, vous avez prononcé cette phrase éblouissante : La nuit, je fais mes plans de bataille avec l’esprit de mes soldats endormis

J’aime en vous le moraliste précis et serein, qui confie à ses compagnons de désastre son émouvante erreur, lorsque, prenant connaissance de toutes les trahisons, de toutes les lâchetés, vous dites : Je n’ai pas cru à la vertu des hommes, mais j’avais cru à leur honneur !

J’aime en vous, passionnément, le dieu solitaire qui, par-dessus la frénésie des hommages ou l’accablante adversité, heurte son front à l’espace sans issue, mais ne cesse jamais d’agir, d’aimer, et qui, lorsque les après-dîners de Longwood se font trop pesants, s’efforce de ranimer tous les courages par la lecture d’une page de Racine. Car c’est vous qui, le premier, avez puisé dans votre rêve et murmuré ces mots, plus tard célèbres sous le nom de Baudelaire :

Andromaque, je pense à vous !

J’aime en votre personne celui qui, sachant que sa divine figure ne lui appartient pas, surmonte son dégoût et sa lassitude de vivre, et, comprenant qu’il n’a pas droit à toutes les morts, n’hésite pas, en traversant la fiévreuse Provence où le menacent l’injure et la pendaison, à se déguiser, à paraître s’avilir, en dépit du cœur le plus altier qui jamais fut, parce qu’en votre chair était inscrit ce précepte sacré : « Je suis un homme que l’on tue, mais que l’on n’outrage pas. » Je révère en vous ce stoïque détachement des pires peines personnelles, qui vous faisait répéter, dans la misère pitoyable de Sainte-Hélène : « Mes malheurs ne sont point ici ! » En vous, je recueille indéfiniment le puissant soupir qui s’exhale de l’enfance démunie autant que du héros, et qui relie entre eux le faible, l’infirme, l’omnipotent. « Ah ! — confessiez-vous à Las-Cases, en méditant sur la fragile dignité de l’homme, — qu’importent la constance et la vigueur de la pensée ? Certes, rien ne l’enchaîne, elle nous rend libres, et, ici même, sur ce roc de feu, épié en tous mes mouvements, prisonnier que l’on tente d’humilier, j’échappe à mes persécuteurs, je ne leur appartiens pas, je m’évade par l’esprit, je suis où je veux ; mais voyez Novarraz, notre fidèle Espagnol Novarraz, avec ses fortes épaules, ses bras d’athlète, que ne pourrait-il, par sa seule structure, contre une créature moins vigoureuse que lui ? » Et vous concluiez par ces paroles d’un accent sublime : « La nature, qui fait tout pour l’âme, ne fait rien pour le corps ! »

Enfin, j’aime en vous, avec une délectation qui permet de dédaigner toutes les amours, l’homme pareil à tous les hommes que vous fûtes aussi, dans l’appétit et la rage voluptueuse. Un homme pareil à tous les hommes, avec les supplications, les transes, la pâleur, l’indicible évasion frémissante, et dont une de vos maîtresses a pu dire, évoquant votre délire et vos pâmoisons confondus : « Il a bu mes larmes ! »

Ce qui est à l’origine de Bonaparte, c’est la réussite unique et consciente, c’est l’ambition à travers les siècles, non vaniteuse, non paresseuse, non dédaigneuse, mais attachée à un épuisant labeur, dirigée vers la connaissance de toutes choses, accordée avec cette phrase pathétique qui ennoblit par la témérité le sort misérable de l’individu sous un ciel sans Providence : « César pleura lorsqu’il vit la statue d’Alexandre… » La créature qui s’est donné pour tâche de tout modifier et reconstruire a d’abord remis au destin, comme suprême enjeu, un don sans réserve, le seul qui constitue l’homme : sa vie. Bonaparte, dès qu’il fut, ne cessa pas de consentir à mourir. Alors que le miracle humain est si rare, honorons le dieu solide et calme qui repose sous le dôme des Invalides dont il ordonna lui-même la rêveuse dorure, par fidélité à tout ce qui fut sa jeunesse, parce qu’il aimait à évoquer les minarets poétiques du Caire avec la même sensibilité qu’il mit à glorifier indéfiniment le soldat Muiron, tué pour lui dans la journée d’Arcole, le couvrant de son corps. « Je prendrai le nom de Muiron », disait-il souvent, lorsqu’il jugeait son rôle immense terminé et sa présence en France nuisible à la patrie. « Sous le nom de Muiron, répétait-il, je recommencerai une nouvelle vie… »

Ce sont là des anecdotes du cœur, les plus émouvantes, il est vrai, si l’on songe que sans cesse le héros fut en droit d’exprimer ce qu’il ne voulut consigner qu’une fois : « J’ai porté le monde sur mes épaules, cela ne va pas sans quelque fatigue… »

Citons, à présent, ce que furent les projets du bâtisseur, les prophéties du puissant devin. Qui n’a pas reproché à Napoléon l’hallucinante et désastreuse campagne de Russie ? On attribua ce terrible élancement vers le Nord à l’ennui, à la fatigue d’un esprit que le repos et les sages pensées ne pouvaient satisfaire, enfin à quelque irritante maladie de l’épiderme qui jette l’individu hors de soi. Pourtant, Napoléon, harcelé par les exigences de ses frères devenus rois et qui renouvelaient sans cesse leur souhait de goûter un divertissant repos dans les jardins de l’Île-de-France, tout en conservant leur faste autoritaire, répondait avec reproche : « Moi seul d’entre nous tous je peux vivre dans la simplicité familiale ; j’aime à causer avec ma femme ; je sais parler aux enfants ; j’interroge les savants ; je fais volontiers la lecture, le soir, à mon entourage… »

Certes, la tragique défaite de sang et de neige en Russie — comme auparavant les combats désordonnés et confus d’Espagne — reste une des plaies obsédantes de l’Histoire ; mais, dès que l’homme responsable lui-même s’explique, quelle persuasive et raisonnable beauté ! « La paix dans Moscou, disait-il à Sainte-Hélène, accomplissait et terminait mes expéditions de guerre ; c’était la fin des hasards et le commencement de la sécurité. La cause du siècle était gagnée ; la révolution accomplie, il ne s’agissait plus que de la raccommoder avec ce qu’elle n’avait pas détruit ; cet ouvrage m’appartenait, je l’eusse fait triompher aux dépens de ma popularité même. Ma gloire eût été dans mon équité. »

Paroles où apparaît, chez ce pétrisseur du globe, l’inclination qu’il eut toujours pour la pureté, la conciliation, la magnanimité. Jamais on ne put l’obliger à la rancune, lasser sa volontaire indulgence, son plaisir du pardon. La vue du sang, ce sang qui avait déjà tant coulé pendant la Révolution et dont souffrirent aussi Danton et Robespierre, lui était en horreur ; il resta toujours hanté de la neige maculée d’Eylau. Le dominateur surnaturel qui, avec le consentement inconcevable des hommes, obtint que fussent franchies les bornes de l’exigible, douta souvent de sa mission ; devant le tombeau de Rousseau, qu’il avait tant aimé, il sentit faiblir son cœur et murmura : « Peut-être eût-il mieux valu pour l’humanité que ni lui ni moi ne fussions nés. » Mais ses doutes, ses hésitations redescendaient de lui rapidement, comme l’aube humide et grise d’été se dissipe pour laisser resplendir le net éclat du jour.

Considérant et développant ce qu’il eût proposé pour la prospérité, les intérêts, la jouissance et le bien-être de l’association européenne, il terminait par ces mots, qui, aujourd’hui, sans que jamais son nom y puisse être mêlé, s’élèvent du sein de tous les groupes humains comme la voix des Suppliantes : « L’Europe n’eût bientôt fait véritablement qu’un même peuple et chacun en voyageant partout se fût trouvé toujours dans la patrie commune ; les grandes armées permanentes eussent été réduites désormais à la seule garde de la paix des nations… »


Ainsi eût vécu, toujours actif, mais administrateur paisible et désintéressé du monde, celui qui, au fond de l’âme, ne voulut jamais rien pour soi. Un matin, à la Malmaison, il fit retirer de sa chambre un tableau fascinant que Joséphine y avait suspendu en secret dans la nuit. « Je ne puis le voir, disait-il, il me gêne, me trouble, me donne la sensation insupportable que je vole mes musées. » Napoléon reconnut souvent qu’il n’avait eu en propre que son nom. Conviction et humilité des plus grands en face des buts indiscernables de l’univers ! Ce nom lui fut refusé sur le cercueil de Sainte-Hélène, où l’Angleterre ne consentit pas à le voir inscrit.

Grandeur, gloire, ô néant ! calme de la nature !

La rencontre à Prangins d’une enfant attentive avec le prince exilé qui portait en lui, mêlée au sang de Catherine de Wurtemberg, une part de la substance de Napoléon n’avait apporté que déceptions. Je sentais que l’ineffable génie de l’homme qui stupéfie l’Histoire s’était arrêté avec lui, le 5 mai 1821, à l’heure du crépuscule marquée sur le cadran du monde, où le canon anglais salua, dans un ébranlement recueilli par les rochers, le ciel, les eaux, et transmit aux siècles futurs la descente du soleil dans la mer et la libération d’un souffle fabuleux.

Mais la maussade et vigoureuse figure de Jérôme Napoléon, prétendant calculateur et morose, qui ne pouvait rappeler ni l’homme du tonnerre ni le captif flamboyant et débonnaire de Portoferrajo qui causait dans l’île avec les pêcheurs de thons et partageait avec eux leur repas du soir, me servit de guide pour remonter vers celui que je ne me lasserai pas de considérer comme le joyau exaltant de l’Histoire. Quand la nature réussit-elle une créature qui, en toutes ses apparences, en toutes ses fonctions, l’emplit et la dépasse ? Quand nous convie-t-elle à contempler, de la naissance d’un homme à sa mort, le prodige permanent et qui défie la prévision, tant par la somptuosité sans seconde que par la mesure et la sobriété ? Sur qui accumule-t-elle le positif et le mystérieux de façon si étrange que l’imagination erre, ébahie, de l’astre du héros, vu en un songe divinatoire par Frédéric le Grand, en 1769, à cette minuscule étoile, astérisque tracé par Bonaparte à dix-huit ans, au bas de son dernier cahier d’étude ? Impénétrable secret de l’avenir, ce studieux forcené, achevant de noter et de commenter la somme de ses immenses lectures, écrivit, une nuit, sur l’espace restreint de la feuille terminale : Sainte-Hélène, petite île de l’océan Atlantique. (Possession anglaise.)


Jusqu’au physique qui, chez lui, conquérait et puis comblait de ravissement sa proie.

Dans les heures révolutionnaires de Toulon, sans gloire encore pour lui, une femme élégante de l’ancienne cour fuyait, éperdue, guidée par ses sauveteurs à travers les rues où volait la mitraille ; elle aperçut soudain, donnant des ordres à un groupe d’adolescents guerriers, le jeune Bonaparte. Elle se retourna, s’arrêta, oubliant toute terreur. Immobile, elle posa la main sur son cœur, ayant vu, disait-elle, dans le bref espace d’un éclair, les dents les plus éblouissantes du monde. Denture parfaite, dont Napoléon se montrait fier, qui le trahissait aussi et l’obligeait, au cours des fêtes déguisées dont il avait le goût, à voiler le bas de son visage, dans la crainte que ne fût reconnue aussitôt la lueur de nacre et d’ivoire. Regard indéfinissable de Napoléon, jamais décrit, et mains si belles que ses ennemis eux-mêmes les dépeignaient avec complaisance et les considéraient comme magnétiques. À l’agonie, sur le lit de fer de Sainte-Hélène, Napoléon exprima le désir qu’après sa mort ses mains fussent laissées libres, étendues naturellement de chaque côté de son corps et non pas croisées sur sa poitrine. Il ne pouvait concevoir, — ce fils de l’Hellade, né en Corse, où souvent la pureté des traits attiques, comme l’idiome, est conservée intacte, et puis si puissamment et uniquement français que l’on retrouve dans son génie Montaigne, La Rochefoucauld, les philosophes de L’Encyclopédie, — il ne pouvait admettre cette attitude contrite du cadavre dont les doigts sont joints en signe d’humilité et de vaine imploration.

Bien qu’en lui l’organisateur infini, le poète incommensurable et, sans doute, l’enfant respectueux de Lætitia Bonaparte soutint les rites de la religion catholique et les exigeât autour de sa mort, combien de fois n’a-t-il pas évoqué l’accident énigmatique de la création et le néant de l’individu ? Comment n’être pas ému par la pensive tristesse qui le saisissait à l’issue des chasses à courre, lorsque, dans la forêt en fête, on lui présentait le corps entr’ouvert et sanglant du chevreuil ! « Ah ! demandait-il avec mélancolie à ceux qui l’entouraient, quelle différence vous est-il possible de distinguer entre l’animal sans souffle et les humains que la vie a quittés ? » Et il affirmait : « De la plante à l’homme, il y a une chaîne ininterrompue. »

Parmi les réflexions que nous inspire ce dieu mortel, si comblé de gloire que, lassé parfois, il put dire : « Je m’en suis gorgé, j’en ai fait litière », comme il disait aussi de la France, cet époux obstiné : « J’ai couché avec elle, » n’omettons pas la juste et l’humble riposte d’une femme orgueilleuse qu’on plaignait plaisamment de n’avoir pas vécu au temps du séducteur illimité, alors qu’elle eût pu tenter de subjuguer celui qui subjuguait l’univers. « Non, affirmait-elle avec feu et gravité, repoussant de toutes les forces de son imagination la vague vision de la sublime idylle, non je n’eusse pas voulu être une de ses amantes, mais un de ses grognards ; ceux-là, du moins, mouraient pour lui… »