XVII

une amitié


Sur la route, il aperçut une tache allongée. C’était son ombre qu’il remarquait pour la première fois. Il s’avança, l’ombre le précéda. Il s’agenouilla, l’ombre se ramassa sur elle-même. Il frôla la terre d’un geste rapide, mais il dut retirer sa main vivement : un bras au-dessous du sien s’était étendu sur le sol. Goha terrifié ne perdit pas contenance. Il réfléchit à ce qu’il devait faire, car dès la première minute il avait compris que cette forme était celle d’un génie familier de la cheika qu’elle avait jeté à sa poursuite.

— Retourne, balbutia-t-il, retourne chez elle.

Contrefaisant ses gestes, l’ombre s’agita en des pantomimes hideuses. « Elle refuse, pensa Goha. La cheika veut se venger parce que je l’ai frappée ! ». Il entreprit de convaincre le génie et poliment lui parla :

— Écoute, Ô Toi dont je ne connais pas le nom, tu encombres ma marche. Nous sommes loin de la maison. Tu auras encore à revenir sur tes pas… Ce double trajet te fatiguera beaucoup…

Il s’arrêta, songeant : « il passera devant ». Il fit mine de s’asseoir mais ce n’était que malice. Soudain, il s’élança comme un possédé. Tant qu’il eut un souffle, il alla de l’avant. Épuisé, il s’arrêta, et près de lui, informe, tumultueux, implacable, se tenait le génie. Goha, secoué d’un frisson, se prosterna, les mains jointes :

— Ô Toi dont je ne connais pas le nom, sois gentil… Retourne chez la cheika et dis-lui que j’irai la voir… J’apporterai de l’eau et des fruits.

Ayant franchi le seuil de la maison, il referma prestement la porte. À la vue des divans, de la natte et de la gargoulette égueulée posée sur le rebord de la fenêtre, il reprit confiance. Il pouvait lever la main, frapper à volonté tous ces objets familiers, les briser. Il se croyait en sûreté parmi ces choses amies, parce que, soumises entièrement à son caprice, elles lui donnaient l’illusion que sa force était sans limites.

Le soir venu, Hawa entra dans la salle avec une lumière. Le génie monstrueux s’allongea sur le mur, et Goha bredouilla machinalement une prière.

— Que dis-tu, Sidi, entre les dents ?

— Hawa, les djinns !… Les djinns !…

À l’heure du coucher, l’ombre suivit Goha dans sa chambre. Il s’étendit sur son matelas, elle rampa le long de la cloison, au-dessus de lui. Quand la négresse vint prendre la lampe, l’ombre évolua, envahit le plafond, descendit sur le parquet et s’accrocha à la robe de Hawa… Goha voulut crier, prévenir la fidèle servante, mais la joie égoïste d’être débarrassé du génie réprima cet élan généreux.

Le lendemain, une pastèque sous le bras et une cruche à la main, il se rendit à Ghézireh. Ayant déposé ses offrandes, il caressa Isis.

— Puisque nous sommes devenus de bons amis, dit-il, tu devrais rappeler le génie.

Lorsqu’il se retira, l’ombre le suivait encore. Il comprit que la cheika lui gardait rancune et se proposa de l’attendrir. Durant plusieurs jours, il lui fit sa cour. Abd-el-Akbar l’interrogeait, mais Goha ne lui confia pas son secret. Parfois, à midi, l’ombre disparaissait et Goha s’en croyait libéré. Peu à peu, d’ailleurs, son inquiétude déclina.

Un matin, en traversant le bazar des armuriers, il s’aperçut avec stupeur que tous les hommes avaient une tache sombre sous les pieds.

— Des génies !… Ils ont tous des génies !… s’était-il écrié.

Il porta quelque temps avec anxiété le poids de sa découverte. Les hommes qui marchaient avec aisance, ceux qui, accroupis, astiquaient un cimeterre ou un mousqueton, paraissaient ignorer le voisinage des esprits informes qu’ils piétinaient et bousculaient. Goha songeait aux vengeances terribles que les génies devaient tirer de ces outrages, et il s’exerçait à sauter par-dessus le sien.

Dans la suite, il s’enorgueillit d’être seul à connaître une vérité aux conséquences incalculables. Son esprit surplomba des abîmes. Il pressentit le travail invisible et sûr de milliers de Cheikas mécontentes et aussi la détresse des hommes traqués sans le savoir. « C’est le destin », se disait-il et il poursuivait : « Chacun sa destinée. » Il combinait des notions écourtées, des phrases cueillies au hasard et des remarques personnelles, se rapprochant en cela du commun des êtres. Son domaine moral se modifiait comme se serait modifié celui d’un savant uléma inventeur d’un système théologique. Son intelligence n’était pas moindre, comparée à celle des vivants, elle était simplement différente. Il plaçait l’inconnu là où d’autres voyaient la lumière, il ne se souciait pas de certains phénomènes que d’autres trouvaient mystérieux et il riait en des circonstances où d’autres s’apitoyaient. Ce que les hommes appelaient sa sottise n’était qu’une manière d’être différente de la leur. Il acceptait sans révolte leur jugement parce qu’il était modeste et simple et ne perdait son humeur sereine que lorsque le mépris des hommes s’accompagnait de violences.


Lentement, parmi des erreurs familières, s’écoulait son existence. Il avait pris en amitié la statue d’Isis et lui rendait souvent visite. Il s’asseyait sur une motte de terre, en face d’elle, se composait une attitude pareille à la sienne et demeurait immobile. Fatigué, il se levait, lui tapotait les jambes et demandait avec admiration :

— Comment fais-tu pour rester assise si longtemps ?

Un matin, il ne trouva plus la cheika. Saisi, déconcerté, il considéra le socle nu et une grande tristesse s’empara de lui.

— Où est la cheika, dit-il à Abd-el-Akbar quand il eut rejoint ce dernier dans la barque ?

— Ils l’ont prise, s’écria le pêcheur, avant-hier, le lendemain du Ramadan. Que le diable l’emporte… Je crois qu’elle a empoisonné le Nil pour dix ans… Que Dieu nous protège de son œil !…

Goha ne répondit pas. Il avait envie de pleurer. Où se promènerait-il désormais ? Il lui semblait avoir toujours vécu avec la cheika. Elle disparue, il se sentait dépourvu de toute raison d’être.

Cependant, il songea qu’il pourrait encore la retrouver. Il consacra les jours suivants à d’infructueuses recherches, visita les mosquées, les cimetières, pénétra dans les cours des maisons privées, fureta du regard par toutes les portes entr’ouvertes qu’il rencontra sur sa route. Il fouilla la ville dans tous ses recoins, entra dans les tabagies, s’attarda de longues heures dans le quartier des filles.

Sorti pour la chercher encore, le cinquième jour, il passa devant un bazar. Il acheta des oranges et alla s’endormir sur un haut promontoire du désert. Le lendemain, il fit de même. C’est ainsi qu’ayant donné un but différent à son activité, il retrouva son insouciance heureuse dans l’oubli.