XXXIV


Ô mes vers, confidents aimés de ma pensée,
Vous en qui la moitié de moi-même est passée,
Seul et sentant le froid cruel qui m’envahit
Quand l’amitié m’oublie ou l’amour me trahit,
Je vous relis, feuillets dispersés que rassemble
Comme un triste lien ma jeunesse ; il me semble
Que vos strophes alors ont d’étranges douceurs
Et parlent à mon âme avec des voix de sœurs.
Vous me montrez dans leur demi-teinte pâlie,
Avec leur charme vague et leur mélancolie,
Les bonheurs entrevus, les avenirs rêvés,
Romans que j’ébauchais et que vous achevez.
Je revois, conservant sa première auréole,
Celle de qui mon cœur avait fait son idole,

Et j’oublie un moment mon pauvre amour déçu,
Et je sens vaguement et comme à mon insu,
Tandis que le présent de mon âme s’efface,
Le passé consolant y revivre à sa place.

Tel le fils orphelin, un jour triste et lassé,
Vers le toit paternel autrefois délaissé
Revient par un instinct secret, involontaire.
Hélas ! dans la maison muette et solitaire
Il ne retrouve plus tous ceux qui l’ont aimé ;
Pourtant dans ce milieu, longtemps accoutumé,
Quelque chose d’aimant semble rester encore :
Le vieux salon fané, le panneau que décore
Un grand portrait d’aïeul qu’enfant il contemplait
Tandis qu’auprès du feu sa mère l’habillait ;
Et la salle à manger, sa table familière,
Et le seuil dont ses pas ont presque usé la pierre,
Et le perron qu’encombre un épais chèvrefeuil,
À l’enfant retrouvé tout semble faire accueil.
L’humble parterre est plein d’odeurs de violettes,
Les lis ont revêtu leurs plus blanches toilettes,
Les lilas qui sentaient si bon, en mai, le soir,
Ont retardé leurs fleurs pour le mieux recevoir,
Et les roses cachant leurs épines rebelles

Semblent lui dire : Vois, n’étions-nous assez belles
Pour te plaire ? — et les nids perdus dans les buissons :
N’avions-nous pas pour toi nos plus douces chansons ?
— Et lui, les yeux remplis de larmes attendries,
S’imaginant déjà ses blessures guéries,
Sent renaître un moment dans son cœur consolé
L’image d’un bonheur à jamais envolé.