Anonyme ()
Le Livre d’un inconnuAlphonse Lemerre (p. 58-61).


XXIX

NOCTURNE


De mon lit (car bien près du ciel je suis logé)
J’aperçois tout un coin de lointaines banlieues,
Et souvent, à travers les nuits pâles et bleues,
Mon regard dans ces lieux déserts a voyagé.
Grave et sombre tableau ! Quelque lampe s’attarde
Clignotante au carreau d’une haute mansarde.

— Plus près, sur les clartés vagues des horizons,
Je distingue de noirs fantômes de maisons ;
Un boulevard très long et très droit se devine
Au rougeâtre sillon dont le ciel s’illumine,
Et là-bas, du côté de Vanve et de Clamart,
Un bec de gaz perdu brille sur le rempart.
Je connais cet endroit : souvent, passant nocturne,
J’ai promené par là ma douleur taciturne,
Et déjà je me vois refaisant pas à pas
Le long chemin qu’il faut suivre jusque là-bas ;
J’en sais chaque pavé, j’en connais chaque ornière :
D’abord l’ancien faubourg où, l’automne dernière,
Le cœur tremblant d’émoi, j’attendis si souvent ;
La façade muette et morte d’un couvent,
Et, le long des jardins qu’un haut mur emprisonne,
Le trottoir où mon pas sur la dalle résonne.
J’arrive à la barrière et tout pour un instant
S’anime — à l’angle un bal, et son gaz éclatant,
Dont la blanche lueur largement se projette
Jusque sur les bosquets jaunis d’une guinguette.
Au coin d’un carrefour j’entrevois en passant
Un louche cabaret, teint de lie et de sang,
Dont le quinquet rougeoie et dont la vitre sue ;
Puis encore une longue, interminable rue,

Puis un étroit sentier, fondrière en hiver,
Dont le bourbeux sillon longe un chemin de fer.
Là c’est la nuit, la nuit farouche qui commence :
Entre des murs très bas, dans l’ombre et le silence
Je m’enfonce, je vais, mais d’un pas incertain,
Trébuchant et cherchant ma route, quand soudain
M’apparaît, déchirant l’obscurité profonde,
Le cordon lumineux de la route de ronde.
C’est le rempart, c’est là que la ville finit ;
Et voici justement l’endroit que de mon lit
J’aperçois : ô pouvoir singulier, ô mirage
De mon rêve évoquant cette lointaine image !
Suis-je ici, suis-je là ? je crois voir et toucher
Les objets : je me sens respirer et marcher ;
L’air vif et pur vient battre mon front ; je discerne
Dans l’ombre le talus ondoyant de luzerne ;
Un banc est là devant ce sentier d’où je viens ;
Le vent gémit et dans les fils aériens
J’entends confusément chanter des voix de harpe :
Lieu sinistre où la nuit rôde le pâle escarpe,
Sortant d’un mauvais lieu, prêt pour un mauvais coup.
Ah ! je sens que mon sang se glace tout à coup,
Je songe — car l’horreur de ce lieu me pénètre —
Que là-bas sous mes yeux, dans cet instant peut-être,

Un passant assailli crie, appelle au secours
En vain, grand Dieu ! j’entends la lutte et ses bruits sourds,
Puis un silence affreux entrecoupé d’un râle
Dans un fossé, tandis que la lanterne pâle,
Tressaillant par moments aux doux frissons de l’air,
Dans l’horreur de la nuit darde son regard clair.