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Le Langage et les nationalités
Revue des Deux Mondes3e période, tome 108 (p. 615-639).


Sommaire


Nos philosophes français du XVIIIe siècle voyaient dans le langage une invention de l’intelligence humaine, destinée d’abord aux besoins les plus simples de la vie, et peu à peu employée à des usages plus relevés : ils auraient été bien étonnés s’ils avaient pu pressentir les systèmes que le siècle suivant verrait éclore. Qu’eût pensé, par exemple, Voltaire, en entendant assurer que le langage est un organisme vivant, indépendant de la volonté de l’homme ? Eux qui croyaient que leur devoir était de polir, de perfectionner la langue française, de lui donner de nouvelles qualités de clarté, de logique et de précision, qu’auraient-ils dit si on leur avait appris que la littérature et les gens de lettres étaient un obstacle, une gêne et un trouble ? On parlait alors des caprices de l’usage, caprices qu’il fallait respecter, lors même qu’on ne parvenait pas à les comprendre : quelle eût été la surprise de ces écrivains en entendant affirmer que le langage obéit à des lois fatales et nécessaires ?

Ce n’est pas tout. En présence de la variété des idiomes parlés en Europe et hors d’Europe, nos aïeux songeaient surtout à la difficulté de faire pénétrer au loin les lumières de la raison : ils se seraient volontiers écriés, comme le faisait plus tard l’indianiste anglais Hodgson, en énumérant les mille ou douze cents dialectes parlés sur la surface du globe : What a wonderful superfluity of speech ! On était loin d’admirer dans cette diversité quelque dessein providentiel, ni d’en tirer des conséquences pour séparer à jamais les nations. Quand Rivarol, en 1783, adressait à l’académie de Berlin son discours sur l’universalité de la langue française nul ne prévoyait, ni à Berlin, ni à Paris, l’importance politique qui serait un jour attribuée à la différence des idiomes. « La philosophie, disait l’écrivain français avec sa tranquille confiance dans l’avenir, la philosophie, lasse de voir les hommes toujours divisés par les intérêts divers de la politique, se réjouit maintenant de les voir, d’un bout de la terre à l’autre, se former en république sous la domination d’une même langue. »

Tel est le changement survenu dans les esprits : il en est peu de plus considérables, car il suppose toute une autre façon d’envisager l’homme et l’univers. Nous voulons essayer de voir ce qu’il peut y avoir de vrai et ce qu’il y a d’exagéré dans cette manière de présenter les choses. Il ne saurait être question, bien entendu, de contester la portée d’un mouvement d’études qui forme l’un des titres d’honneur de ce siècle. Peut-être était-il nécessaire de concevoir la science de cette façon pour donner aux recherches le sérieux et la rigueur qu’elles doivent avoir. L’âge précédent avait eu le tort de trop simplifier les problèmes et de généraliser trop vite des observations superficielles. Mais aujourd’hui que les conquêtes de la linguistique sont assurées, il est permis de se demander si des axiomes énoncés et acceptés trop aisément n’ont pas faussé l’idée qu’on doit se faire de la nature du langage, ainsi que du rôle qu’il est appelé à jouer dans les affaires de ce monde.


IModifier

Quoi qu’en aient dit d’illustres savants, on peut douter que la linguistique doive être comptée parmi les sciences naturelles. Il lui manque pour cela une condition capitale : c’est que l’objet dont elle traite n’existe pas dans la nature. Le langage est un acte de l’homme : il n’a pas de réalité en dehors de l’intelligence humaine. Je peux, par un ensemble de signes vocaux, diriger la pensée d’autrui sur les mêmes objets où s’est arrêtée la mienne ; je peux, grâce à l’écriture, donner à ces signes une forme durable. Mais il n’y a pas là autre chose qu’une opération de l’esprit provoquée par des moyens extérieurs ; les moyens que j’emploie n’ont de valeur que par l’idée que nous sommes convenus d’y attacher. Tout, dans le langage, vient de l’homme et s’adresse à l’homme. Si nous enveloppons l’homme dans la nature, la science du langage fera partie des sciences naturelles, au même titre que la science des religions, la science du droit, l’histoire de l’art. Mais si, prenant les termes dans leur sens ordinaire, nous opposons, comme on a l’habitude de le faire, aux sciences naturelles les sciences historiques, c’est-à-dire celles qui nous instruisent des actes et des œuvres de l’homme, il n’est pas douteux qu’il faille mettre la science du langage parmi les sciences historiques.

La chose a pourtant été niée. « Les langues, dit Schleicher, sont des organismes naturels qui, en dehors de la volonté humaine et suivant des lois déterminées, naissent, croissent, se développent, vieillissent et meurent ; elles manifestent donc, elles aussi, cette série de phénomènes qu’on comprend habituellement sous le nom de vie. La glottique, ou science du langage, est par suite une science naturelle. » On sait que la même thèse a été plaidée avec éclat par M. Max Müller dans les premières de ses Lectures. Les mêmes idées ont été aussi exprimées en France. « Pour moi, dit un savant français dans un ouvrage spécialement consacré à la question, le langage est un organisme qui, comme tel, a avant tout son principe de développement en lui-même ». M. Arsène Darmesteter avait déjà dit de son côté, mais avec une restriction qu’il faut remarquer : « S’il est une vérité banale aujourd’hui, c’est que les langues sont des organismes vivants dont la vie, pour être d’ordre purement intellectuel, n’en est pas moins réelle et peut se comparer à celle des organismes du règne végétal ou du règne animal. »

Le caractère commun de ces différentes définitions, c’est d’attribuer au langage une existence propre, indépendante de la volonté humaine. On en fait comme une sorte de quatrième règne. La plupart des linguistes se placent aujourd’hui à ce point de vue, les uns par conviction philosophique, les autres simplement, je suppose, pour la commodité de l’exposition. Ce qui explique jusqu’à un certain degré une telle manière de voir, c’est d’abord la durée des langues, qui se mesure par siècles, et qui dépasse d’une façon si manifeste la misérable durée de la vie humaine. Le latin, qui avait commencé avant Rome, a continué d’exister longtemps après la chute de l’empire romain, et l’on peut dire en un sens qu’il existe encore aujourd’hui, grâce aux langues romanes qui en sont la transformation. Mais la difficulté même où l’on est de marquer le commencement et la fin des langues aurait déjà dû montrer combien toute comparaison tirée d’un être vivant est trompeuse. D’un autre côté, la régularité avec laquelle se modifient les langues a dû contribuer à les faire comparer aux produits de la nature. On a remarqué que les langues ne procèdent point par sauts, mais qu’elles observent des gradations insensibles, qu’une marche uniforme préside aux métamorphoses des divers idiomes d’une même famille, lesquels ont l’air de se mouvoir sous l’influence d’un seul et même principe. Mais ce ne sont pas là, on le conçoit aisément, des lois inhérentes au langage : ce sont les lois de notre esprit, qui se manifestent dans les transformations de la parole, comme on les observe également dans la lente évolution du droit, des usages, des croyances. On est presque confus d’avoir à énoncer des vérités si évidentes. Tout ce qui s’est dit sur le langage pourrait aussi bien être répété pour les autres inventions humaines, pour l’écriture, par exemple, laquelle a suivi de même une marche insensible, puisque nos caractères cursifs d’aujourd’hui sont sortis, par une longue série de déformations, des lettres capitales romaines, lesquelles remontent, par l’intermédiaire de l’alphabet grec, aux caractères phéniciens, issus eux-mêmes des hiéroglyphes de l’Égypte : personne ne s’est trouvé cependant pour affirmer que l’écriture a une existence qui lui soit propre et personnelle.

On ne s’expliquerait pas ces excès de l’abstraction, et on ne comprendrait pas l’adhésion que des vues si extraordinaires ont rencontrée, si l’on ne se rappelait que les esprits y étaient préparés d’avance par un autre ensemble de vues, par une autre philosophie du langage, venant du côté opposé de l’horizon scientifique, mais aboutissant à des conclusions analogues. Une école toute différente présentait dans le même temps la parole comme une manière de révélation : jamais, si l’on en croit les chefs de cette école, l’homme n’aurait été capable d’inventer le langage ; c’est un dépôt qui lui a été confié, une inspiration qui lui est venue d’en haut. Nous connaissons ce système pour l’avoir vu exposer en France, mais il a tout particulièrement trouvé des partisans en Allemagne, où il a recruté de nombreux disciples parmi les représentans de l’école historique. Le dictionnaire de la langue allemande des frères Grimm porte à la première page pour épigraphe : « Au commencement était le verbe. » Il ne faut pas demander aux sectateurs de cette doctrine beaucoup de clarté ni de suite dans les déductions. Quelques-uns supposaient une langue unique enseignée par la Divinité elle-même, et dont tous les idiomes d’aujourd’hui sont les descendants dégénérés ; d’autres assuraient qu’une intuition spéciale avait été attribuée à certains peuples privilégiés, comme les Hébreux, les Grecs, les Hindous : ainsi s’expliquait la mystérieuse beauté de leur langage. On aimait en toute chose à reporter la perfection à l’époque des origines ; on imaginait un passé lointain qu’on décorait de toutes sortes de qualités dont les temps nouveaux étaient devenus incapables ; on créait, pour y rapporter tout ce qu’il y avait de plus élevé et de meilleur, la catégorie de l’instinctif et du spontané. Savigny développait dans l’histoire du droit, Creuzer dans l’histoire des religions, Stahl dans le droit politique, les mêmes vues que Grimm et Humboldt se complaisaient à exposer dans l’histoire du langage. Ce qui se trouvait au fond de toutes ces spéculations, c’était le dédain et le mépris de la raison. Un certain orgueil de caste s’y mêlait aussi : l’idée de races privilégiées, parmi lesquelles on n’oubliait pas de se placer, ne pouvait déplaire. Ce côté personnel se montre dans l’expression indo-germanique, créée pour désigner l’une des grandes familles d’idiomes.

La théorie mystique et la théorie naturaliste (il y a de ces confluents dans l’histoire des idées) se sont peu à peu amalgamées. Il en est résulté la manière de voir dont on a vu plus haut quelques spécimens. La linguistique actuelle est encore toute pleine de ces conceptions. Certaines préoccupations persistantes ne peuvent s’expliquer que par là. D’où viendrait autrement le besoin de reconstruire des idiomes primitifs, auxquels on attribue tantôt une pureté de son, tantôt une transparence étymologique, tantôt une régularité grammaticale qu’on ne rencontre dans aucun idiome directement observable ? Les linguistes qui nous décrivent avec tant de soin l’urindogermanisch n’obéissent pas seulement au désir de mettre dans leurs recherches de l’unité et de la cohésion : ils ont encore devant les yeux l’idée d’une langue parfaite, d’un archétype venu on ne sait d’où, dont nous possédons seulement des exemplaires altérés. Il est difficile de comprendre pourquoi cette langue mère surpasserait en perfection ses filles, car elle-même, composée des débris d’idiomes antérieurs, participe aux conditions ordinaires, et ne saurait présenter ni la correction, ni la symétrie d’une œuvre exécutée d’un seul jet. Ainsi le vague de la conception première s’est fait sentir jusque dans le détail de la science.

Il serait temps de renoncer à des idées qui ne résistent pas à un examen sérieux. Le langage a sa résidence et son siège dans notre intelligence ; l’on ne saurait le concevoir ailleurs. S’il nous a précédés, s’il nous survit, c’est qu’il existe dans l’intelligence de nos concitoyens comme dans la nôtre, c’est qu’il a existé avant nous chez nos parents, et à notre tour nous le transmettons à nos enfants. Il est fait du consentement de beaucoup d’intelligences, de l’accord de beaucoup de volontés, les unes présentes et agissantes, les autres depuis longtemps évanouies et disparues. Ce n’est pas diminuer l’importance du langage que de lui reconnaître seulement cette existence idéale : c’est, au contraire, le mettre au nombre des choses qui occupent le premier rang et exercent le plus d’influence dans le monde, car ces existences idéales, — religions, lois, traditions, mœurs, — sont ce qui donne une forme à la vie humaine. Nous en subissons ordinairement l’action, quoique nous ayons toujours au fond de nous mêmes le pouvoir de nous en affranchir. Elles appartiennent au monde de la pensée et de la volonté.

On peut, à ce propos, remarquer que la métaphore a joué un grand rôle dans nos études. Jacob Grimm n’était pas éloigné de prendre pour un signe de vie le changement de voyelle qu’on observe dans les verbes allemands comme : ich singe, ich sang, gesungen. Il les appelait les verbes forts et il les opposait avec une sorte de pitié aux verbes faibles, lesquels forment leur passé au moyen d’un auxiliaire annexe, comme ich liebe, ich liebte. Quelques linguistes ont considéré les désinences comme une floraison de la racine. Toutes ces expressions sont excellentes à condition d’être prises pour ce qu’elles sont, c’est-à-dire des images. Il est permis en ce sens de dire que le langage est un organisme. Mais on ne devrait pas avoir besoin de dire que c’est là une manière de parler figurée, et il semble que des hommes habitués par métier aux métonymies et aux tropes auraient du être les derniers à s’y laisser prendre.


IIModifier

Est-il vrai, comme cela est dit et répété, que le langage soit régi par des lois nécessaires et aveugles ?

Comme il est aisé de le deviner, pour soutenir une affirmation de cette sorte, on ne se réfère pas à la partie la plus intellectuelle du langage, telle que le choix des mots ou la construction de la phrase : la contre-vérité apparaîtrait trop clairement. Aucune nécessité n’exigeait, par exemple, que le mot jacobin vînt à marquer une nuance d’opinion politique, ou que le mot bureau, qui désignait d’abord une sorte de bure ou étoile de laine, signifiât successivement le tapis qui couvre une table à écrire, puis la table elle-même, puis la pièce où cette table est placée, et finalement les personnes qui se tiennent dans cette pièce ou à cette table [1]. Si chacun de ces changements a sa raison d’être, aucun certes n’était obligé.

On ne pouvait pas non plus placer la nécessité dans le mécanisme grammatical : la réputation de la grammaire, en matière d’exceptions, est trop bien établie. La syntaxe s’y prêtait encore moins : si la prose française, pendant deux siècles, n’a cessé de gagner en vigueur et en souplesse, nous savons trop bien grâce au génie de quels hommes ce progrès a été obtenu. La partie du langage sur laquelle on se fonde, c’est la phonétique, ou, en d’autres termes, la prononciation. Les changemens survenus dans le corps des mots, — suppression de lettres et de syllabes, transformation des voyelles, affaiblissement ou assimilation des consonnes, addition de lettres euphoniques, — sont à la fois si étranges et si réguliers que la volonté humaine paraît n’y être pour rien. D’où vient que dans le même temps les mêmes modifications se produisent chez toute une population ? Comment se fait-il, par exemple, que le latin ait, grâce à une série de phénomènes distincts, simultanément donné naissance à l’italien, à l’espagnol, au français, au roumain ? Comment se fait-il encore qu’en parcourant la France, du sud au nord, on rencontre une juxtaposition de dialectes qui, du provençal au wallon, vont en s’éloignant de plus en plus du type primitif ? N’y a-t-il pas là une classe de phénomènes où il n’est pas permis de parler de conscience ni de liberté ?

C’est par l’influence de la nature extérieure sur nos organes qu’on explique les changements de la phonétique : en quoi il y a certainement une part de vérité. La nature extérieure fait sentir son action sur la parole, comme elle la fait sentir sur toute notre personne. Le président De Brosses remarquait déjà « que chaque peuple a son alphabet qui n’est pas celui d’un autre, et dans lequel plusieurs lettres sont impossibles à prononcer pour tout autre ; que le climat, l’air, les lieux, les eaux, le genre de vie et de nourriture sont la cause de cette variété. » Mais il s’agit là d’influences lointaines qui peuvent bien rendre compte de l’aspect général, mais qui ne suffisent pas à expliquer les faits de détail. La phonétique se compose d’une quantité de petits phénomènes pour l’explication desquels il serait aussi peu admissible de recourir à une cause unique et éloignée, qu’il serait déraisonnable d’expliquer par le climat chaque détail de l’ajustement de nos paysans. « De toutes les façons vulgaires de se dispenser de l’étude des influences sociales et morales sur l’âme humaine, dit quelque part Stuart Mill, la plus vulgaire est d’attribuer les différences de caractère et de conduite à des différences naturelles indestructibles. »

Nous ne voudrions pas qu’on pût se méprendre sur notre pensée. Les règles de la phonétique ne sauraient être entourées de trop de respect. Elles sont la garantie de tout progrès, la seule défense contre le caprice et la fantaisie, qui ont autrefois tant nui à nos études : nous devons tous travailler à les rendre de jour en jour plus détaillées et plus certaines. Mais c’est sur la nature de ces lois que nous avons à faire des réserves. On a cru bien faire, pour en grandir l’autorité, d’en transporter le siège dans nos organes, et à chaque fait de phonétique d’assigner pour cause un fait physiologique. C’est prendre, selon nous, dans la plupart des cas, l’effet pour la cause. Il se peut que des différences de structure aient amené des modifications linguistiques : cela arrive surtout quand une population adopte l’idiome d’un autre peuple. Tout le monde sait ce que les sons du français deviennent à l’ordinaire dans la bouche d’un Allemand ou d’un Anglais. Quelques savants ont cru pouvoir expliquer par l’influence persistante du gaulois certaines particularités de la prononciation française. Cette célèbre loi de substitution des consonnes qui donne une physionomie spéciale à la famille germanique pourrait bien avoir son origine dans un idiome plus ancien, dont les articulations cadraient mal avec celles des langues aryennes. Mais en dehors de ces faits exceptionnels, les organes de la voix sont les serviteurs et non les maîtres du langage. Il faut chercher les causes des changemens de phonétique dans cette région encore si peu explorée de la conscience où s’élaborent les actes de la vie journalière. Pour rendre compte de la régularité de ces faits, il n’est pas besoin d’invoquer une nécessité physiologique : l’habitude, — la seconde nature, — y suffit.

Il est utile de donner ces explications, car nous touchons ici (pour parler avec Bacon) à une des « idoles » de la linguistique moderne. Encore le caractère fatal des lois physiologiques ne suffit-il pas à quelques intransigeants : c’est la nécessité absolue des sciences mathématiques, c’est la certitude de l’astronomie qu’ils revendiquent. Il faut approuver l’intention, tout en ramenant à de justes limites un tel excès de zèle. Un ou deux exemples, dont le lecteur voudra bien pardonner la minutie, achèveront de faire comprendre notre pensée.

S’il est une loi de prononciation bien établie pour le français, c’est celle que nous constatons dans les mots comme nuire, sauter, paume, sauf, chaud, autel, qui viennent du latin alter, saliare, palma, salvus, caldus, altare : al suivi d’une consonne devient au. Est-ce à dire qu’il y eût là, pour les organes français, une nécessité inéluctable ? Non, car à aucune époque le français ne s’est abstenu d’accepter des formations comme calcaire, palme, malfaiteur, altérer, malvoisie, Albigeois, Valteline. Que faut-il donc voir dans ce changement d’al en an ? Non une nécessité physique, mais l’effet d’un certain laisser-aller dont on peut se faire une idée en écoutant les Anglais prononcer des mots comme calm, salt, ou en comparant l’allemand halten (tenir) au flamand houden. Ce laisser-aller se comprend dans des mots cent fois prononcés et familiers à toutes les oreilles. Quand on dit que le mot finit par s’user, on emploie une image d’une parfaite justesse à condition de la bien entendre : ce n’est pas le mot qui s’est usé, mais nos organes s’y sont tellement habitués qu’ils n’y font plus aucun effort. Cela ne nous empêche pas d’avoir à notre disposition, le cas échéant, la pleine possession de nos forces.

On a observé que les locutions d’une teneur invariable : formules de politesse, commandements militaires, bénédictions, jurons, aboutissent à des vocables qui défient toute règle de phonétique. C’est ainsi que l’usted des Espagnols représente vuestra merced, qu’en provençal domne Bertram a fait n Bertram, et que « oui, madame » se dit en anglais yes ’m. Les mots les plus fréquemment employés sont ordinairement les plus altérés. C’est la cause des métamorphoses du verbe aller, lequel fait le tourment des étymologistes avec ses variantes comme andar, annar. C’est la raison pour laquelle la diphtongue oi, qui se prononçait au XVIIe siècle, est venue aboutir au son è dans les mots comme Français, Anglais, qui étaient les plus usités, tandis qu’elle a donné oi dans les noms prononcés plus rarement, comme Danois, Suédois. Je me souviens qu’au temps où M. Ferdinand de Lesseps faisait la propagande pour sa dernière grande entreprise, les mots de canal interocéanique de Panama, pourtant assez volumineux, ne se laissaient pas plus distinguer dans la bouche du célèbre conférencier qu’un train lancé à toute vitesse. Au contraire, certains termes entourés de respect, consacrés par la religion, traversent les siècles en se défendant contre les altérations : tels sont les noms de Jésus en français, de Heiland en allemand. Où y a-t-il, dans ces faits, trace d’une loi fatale ? Je ne vois que des faits d’accoutumance. Sans doute il faut que nos organes y interviennent, puisque nous ne pouvons produire aucun acte sans leur secours ; mais les organes sont au service de notre pensée et ne font que traduire ce qui s’y passe.

La phonétique, par la nature de ses recherches, est obligée de réduire les mots à leurs derniers éléments : elle fait donc l’histoire de chaque lettre en particulier. Il peut arriver que, grâce à une série de changemens insensibles, une lettre vienne à se modifier complètement. S’il en est ainsi pour plusieurs lettres (et presque toujours ces sortes de changemens sont connexes), le langage commence à devenir méconnaissable. Les organes prennent de nouvelles habitudes et finissent par être incapables de reproduire les anciens sons de la langue. Mais ce qui prouve bien que l’idée de nécessité doit être écartée, c’est que certaines modifications de phonétique, après avoir été acceptées pendant un temps, sont ensuite rejetées, la prononciation ancienne reprenant le dessus sur la prononciation nouvelle. L’histoire de notre langue en présente un exemple typique : il s’agit du fait que les phonéticiens ont appelé la maladie de l’s.

Sous le règne de François Ier, les Parisiens, au lieu de dire un oiseau, se mirent à prononcer un oireau, et au lieu de Je suis bien aise, ils firent entendre Je suis bien aire. Par un changement inverse, les r furent transformées en s ou en z. Paris, mari, se prononcèrent Pazis, mazi. La maladie venait de loin : elle avait commencé deux siècles auparavant dans le Roussillon, elle monta lentement du sud au nord par le Languedoc, la Basse-Auvergne l’Orléanais, gagna l’Île-de-France et finit par s’étendre jusqu’aux îles normandes. Le poète Clément Marot, ou quelque écrivain du même temps, en tira la matière d’une satire qui nous a été conservée. C’est l’Épistre du biau fys de Pazy :

 
Madame, je vous raime tant !
Mais ne le dites pas pourtant,
Les musailles ont des rozeilles.
...............................
Je chante comme un pazoquet.
...............................
Ha ! cœur plus dur qu’un potizon !


Il ne faut pas croire que ce fut là une pure affectation. Notre langue a conservé de cette contagion quelques traces durables. Si les cartes de France inscrivent aujourd’hui des endroits appelés Baroche (anciennement Basoche, Basilica) ; si, d’autre part, il y a une île de Guernesey (au XIIe siècle Guernerey) [2], si nous disons une chaise au lieu d’une chaire (du latin cathedra), des bésicles et non des béricles (de la pierre précieuse nommée beryllus par les Romains), ce sont les restes et comme les marques de la maladie. Elle n’a pas duré pourtant : c’est ce que les mêmes phonéticiens expriment en disant que l’s a été guérie. Mais la guérison même prouve que les lois dont il s’agit n’ont rien d’immuable. Les mouvements de la mode, les fluctuations du goût fourniraient une idée plus exacte de ces revirements de la phonétique.

Ce n’est pas ici le lieu de traiter une question fort controversée entre linguistes, si, oui ou non, les lois de la phonétique sont susceptibles d’exceptions. À vrai dire, nous ne voyons pas très bien où peut conduire ce débat, puisque les exceptions sont reconnues des deux parts : seulement les uns leur font une place, et les autres s’en débarrassent en les récusant sous un prétexte ou sous un autre. Ce sont des mots qui ne doivent pas compter parce qu’ils sont d’origine demi-savante, ou parce qu’ils viennent de quelque dialecte voisin, ou parce qu’une raison encore inconnue contrarie la loi générale. Avec de telles ressources, le principe reste toujours sauf. Excellent dans l’enseignement, où il maintient une stricte discipline ; utile pour la recherche scientifique, puisqu’il pousse à la découverte des causes de dérogation, nous l’admettons volontiers sous le bénéfice des explications et des tempéraments qu’on vient de voir. Les lois de la phonétique participent à ce caractère de généralité et de constance qu’on observe dans les phénomènes où la vie des masses est intéressée.


IIIModifier

Si la langue se modifie simultanément dans la bouche de tout un groupe d’hommes, cela ne tient pas à ce que les organes de la parole subissent au même moment, dans toute la population, un changement identique. Il y a à cette marche simultanée une raison plus humble et plus commune, qui est, d’une part, l’instinct de l’imitation, et, d’autre part, le besoin de comprendre et d’être compris. La parole est avant tout un moyen de communication : elle manquerait à la plus essentielle de ses fonctions en cessant de servir à l’échange des idées. Force est donc bien qu’un changement, s’il est de nature à obscurcir la clarté du langage, soit, ou bien étouffé, ou bien adopté par tous les hommes destinés à vivre de la même vie. Pour ce motif, les langues appartenant à de grandes populations se modifient moins vite que les dialectes et les patois : il est dans la nature de ces derniers de se subdiviser de plus en plus, parce que la proportion de la force de l’individu, comparée à la force de l’ensemble, est plus grande. Les pays de montagnes peuvent, à cet égard, servir d’exemple : dans le seul canton de Berne, où les rapports de village à village ont été longtemps difficiles et rares, on a distingué jusqu’à treize patois différents. Le dialecte celtique parlé dans notre province de Bretagne se divise en quatre sous-dialectes assez éloignés l’un de l’autre pour que les habitants aient peine à s’entendre. Au temps où les Arènes de Nîmes, encore remplies d’habitations, servaient de refuge à une population quelque peu brouillée avec la police, on reconnaissait à sa prononciation l’habitant du quartier des Arènes. Plus on étudie nos divers patois, plus on y découvre de variétés : déjà, dans l’état actuel de nos études, l’unité linguistique n’est plus la province, ni le canton, mais le village. Un philologue d’un grand talent d’observation, M. J. Gilliéron, a écrit un volume intéressant sur le patois d’une commune du Bas-Valais qui ne compte pas plus de soixante habitans. Chez les indigènes de l’Amérique et de l’Australie, la langue change à peu près de tribu à tribu, et elle se modifie d’une génération à l’autre.

On a prétendu, non sans vraisemblance, que les enfants sont les premiers auteurs des changements de phonétique, car il s’établit, à titre de compromis, dans chaque maison, entre grands et petits une sorte de sabir. Ces embryons de langues n’ont chez nous aucune chance de durée, parce que l’action individuelle est annulée par le grand nombre, comprimée par l’école, neutralisée par la vie publique. Mais dans les petites agglomérations, ces variations, favorisées par les circonstances, peuvent donner naissance à des dialectes. De là vient sans doute la prédilection du linguiste pour les patois. On y voit ce qui a été improprement appelé la vie du langage comme en raccourci et à découvert. Les faits se succèdent d’une allure autrement libre et rapide que dans les langues littéraires. Par celles-ci, nous entrons en communication, non seulement avec nos contemporains, mais avec nos ancêtres : le maintien de la prononciation, la correction grammaticale, la propriété des termes font partie du respect que nous devons à nos aïeux et de la dette que nous contractons envers nos enfants. Celui qui, sans motif, valable, sans évidente amélioration, trouble cette continuité de la langue, porte la main sur une tradition, et aliène, pour autant qu’il dépend de lui, une parcelle du patrimoine national. Au contraire, les dialectes sont le vrai laboratoire du linguiste : il s’y meut à l’aise, il s’y instruit à chaque pas ; il peut remonter à la source des locutions, il trace la carte de chaque accident de prononciation. C’est ainsi que les petites républiques de la Grèce présentaient au philosophe un spectacle plus intéressant, plus instructif, plus varié, que la vue des grands empires.

Est-ce pour cette raison que certains linguistes ont dénié aux langues littéraires des vertus et des qualités qu’ils accordent aux langues sans culture ? En premier lieu, la pureté. Une langue littéraire, le fait est incontestable, s’enrichit d’emprunts. Ce n’est pas une supériorité intrinsèque qui l’élève au-dessus de ses pairs, ce sont les circonstances politiques. Elle a commencé par être un dialecte comme les autres : mais aussitôt qu’elle a la puissance matérielle, les chroniqueurs, les savants, les poètes lui arrivent ; on lui applique des principes grammaticaux fournis par l’observation, ou empruntés à d’autres langues ; on lui constitue une orthographe ; le vocabulaire, d’abord très pauvre, s’enrichit jusqu’à ce qu’il suffise aux besoins nouveaux. Peu à peu le dialecte, ainsi augmenté et régularisé, se répand parmi les régions voisines. C’est ainsi que le haut-allemand, pour avoir été employé par la chancellerie impériale, se fait de proche en proche adopter, à partir de la seconde moitié du XVe siècle, par les différentes cours allemandes, en attendant que, grâce à la Bible de Luther, il pénètre dans le peuple. Chacun de ces faits appartient à l’histoire et pourrait être accompagné de sa date. Mais il n’en est pas autrement, au fond, pour les patois. La prétendue pureté des patois est une illusion qui tient à notre ignorance et qui s’évanouit devant un examen un peu attentif : comment, sauf le cas d’un isolement difficile à imaginer, se déroberaient-ils à l’influence des dialectes voisins, à l’infiltration de la langue officielle, qui les pénètre par tant de canaux ? Chaque dialecte va demander au dehors ce qui lui manque, comme chaque homme modifie sa phonétique, complète son vocabulaire et redresse sa syntaxe au fur et à mesure des mille contacts de la vie. Le plus humble patois est soumis, toutes proportions gardées, aux mêmes lois intellectuelles que le français de Pascal et de Descartes.

Faut-il croire, comme le disait certaine définition citée plus haut, que le langage ait son principe de développement en lui-même ? La formule, il faut en convenir, n’est pas très claire : nous allons donc nous y arrêter un moment.

Il est dans l’essence des œuvres collectives d’exiger une marche graduelle et une certaine unité de plan. Le travail de la veille sert de base et de point de départ au travail du lendemain. La création ex nihilo, en supposant qu’elle soit possible pour les individus, n’existe pas pour les masses. Il n’est donc pas étonnant que le langage présente le spectacle d’un développement continu selon un plan fidèlement suivi en son ensemble. Nos langues indo-européennes, avant une fois commencé à marquer les modifications de l’idée au moyen de syllabes ajoutées à la fin des mots, se sont toujours conformées à cette habitude, qui est devenue pour elles une loi constante. Des mots pays, règle, on a fait paysage, régler, qui ont donné ensuite paysagiste, règlement. Les novateurs les plus hardis en fait de langage n’ont pas eu l’idée de recourir à des infixes comme dans les langues américaines, ni de mettre les désinences grammaticales au commencement des mots. Ils se conforment, sans y penser, au procédé en usage dans notre famille de langues depuis quatre mille ans. Voilà sans doute à quoi font allusion ceux qui disent que le langage a son principe de développement en lui-même. La vérité est qu’il a son principe de développement dans des esprits depuis longtemps dressés et habitués en un certain sens.

Dans nos intelligences réside aussi cette analogie dont il est tant parlé aujourd’hui, sans qu’on en ait toujours nettement indiqué le caractère. Il faut entendre par là cette loi du langage qui fait que les formes déjà créées servent de modèle à des formes nouvelles : ainsi septentrional, qui vient de septentrion, a servi de modèle à méridional, lequel n’a pas de primitif dont il ait pu être immédiatement dérivé. De l’analogie également on a dit qu’elle agissait d’une façon aveugle, et on l’a décrite comme si nous en subissions la contrainte. Il serait plus juste de dire que nous sommes tous, et à tous les moments du jour, les auteurs du langage. C’est beaucoup trop limiter la part que chacun de nous prend à la production de la parole, que de la borner aux expressions nouvelles qu’il peut nous arriver de créer, de même que ce serait trop limiter le rôle de l’analogie que d’en reconnaître seulement l’action là où elle forme quelque chose d’insolite et d’irrégulier. L’analogie est perpétuellement à l’œuvre, ou pour mieux dire nous sommes perpétuellement actifs dans la production de la parole. Comme il nous est impossible d’apprendre une à une toutes les formes de la langue, c’est nous qui les créons d’après les modèles qu’elle nous a tournis. L’enfant de huit ans qui conjugue un verbe collabore a la reproduction de la langue française : l’homme illettré qui n’a jamais conjugué un verbe, et qui ne sait pas ce qu’on entend par verbe, n’en a pas moins un modèle de verbe dans la tête, sur lequel il calque des formes semblables. Quand Martine dit :

Qui parle d’offenser grand’mère ni grand-père ?

elle forme une phrase mettant en mouvement les rouages grammaticaux les plus délicats. Nous ne nous apercevons du procédé intellectuel que quand, par accident, il nous trompe, la plupart des fautes de langage ayant pour cause une fausse application de l’analogie. L’enfant qui tire du verbe prendre un participe prendu avait déjà formé plusieurs autres participes où son instinct lui avait fait trouver juste. La facilité avec laquelle nous limitons et suspendons à volonté l’action de l’analogie montre bien qu’ici encore tout soupçon de contrainte serait chimérique.

La continuité du langage à travers la série des générations en fait l’éducateur de l’humanité. Ce n’est pas assez dire que d’affirmer que nous jetons nos idées, aussitôt que nous les concevons, dans le moule fourni par la parole. Bien avant l’âge où il nous sera possible d’analyser nos pensées, nous recevons les mots et les tours qui en représentent les éléments. Un enfant a entendu et répété les mots : Veux-tu jouer ? — Je veux jouer, longtemps avant de pouvoir démêler aucune des notions complexes que renferme cette phrase. Son intelligence est en retard sur les formules dont il se sert.

De cette façon le langage commence à nous apparaître sous son vrai jour. Ce n’est point — il s’en faut — un miroir où se reflète la réalité : c’est une transposition de la réalité au moyen de signes particuliers dont la plupart ne correspondent à rien de réel. Nous sommes tellement faits à cette transposition que les idées et les sentiments qui traversent la conscience empruntent aussitôt cette forme. Qu’on examine un à un les éléments de la phrase la plus simple, non pas d’un livre de métaphysique ou de droit, mais d’une conversation familière, on sera surpris de voir que presque tout appartient à cette algèbre particulière qui nous sert à communiquer nos pensées. Je ne parle pas ici seulement de ces mots destinés à maintenir la contexture de la phrase, tels qu’articles ou conjonctions, mais des verbes et des substantifs, dont la plupart, — on pourrait dire tous, sauf les noms propres, — représentent un long travail de généralisation. Si nous croyons, en écoutant, apercevoir les choses elles-mêmes, c’est que notre tête a été familiarisée depuis l’enfance avec les mêmes signes, nous constatons ici deux faits qui échappent d’ordinaire à notre attention : d’une part, la grandeur du capital intellectuel amassé par l’humanité ; d’autre part, la puissance de l’éducation.

Il n’y a rien ici qui puisse être assimilé aux caractères physiques par lesquels se reconnaît une race. Ces derniers caractères restent indéfiniment les mêmes, au lieu que le trésor de la parole s’accroît et se perfectionne d’âge en âge. Les caractères physiques suivent l’homme par tous pays, au lieu que nous apprenons sans peine, et nous parlons couramment le langage de la contrée ou se passe notre jeunesse. S’il est vrai qu’il existe une faculté générale du langage, l’hérédité de tel ou tel idiome en particulier est une fiction. Il ne se peut rien de plus français que la prose d’Hamilton. Térence, ce modèle de diction latine, était un enfant berbère que des pirates avait amené à Rome.

On peut se demander s’il existe des différences de degré dans la puissance éducative des langues répandues sur la surface du globe. Il en existe sans doute ; s’approprier une langue formée à l’abstraction depuis des siècles, apprendre à manier avec sûreté une riche et délicate synonymie, s’accoutumer à enchaîner et à subordonner ses pensées selon les règles d’une syntaxe rigoureuse : cela est d’un autre effet sur l’esprit que d’aligner les mots vagues et mal définis d’un idiome resté à l’état d’enfance. L’Européen, par cela seul qu’il est mis en possession d’une langue cultivée de temps immémorial, a une énorme avance sur le Pahouin. Mais si, au lieu d’opposer les extrêmes, nous voulions établir des différences entre les langues de l’Europe, nous arriverions à des comparaisons où les qualités et les défauts se compensent, et où le sentiment individuel a seul prononcé jusqu’à présent : ce genre de critique littéraire reste à créer. Il se peut que la langue française, par l’exacte valeur des termes, ajoute à la précision de l’esprit ; que l’allemand par l’agencement savant de ses constructions, habitue l’intelligence à garder simultanément présentes un plus grand nombre de notions ; que l’anglais, grâce à la souplesse de son vocabulaire mette plus promptement l’idée et la chose sous les yeux : mais ce sont là de légères nuances qui peuvent difficilement être notées et appréciées. Il y a d’ailleurs, entre les langues de l’Europe, grâce à notre civilisation, un si continuel échange, même alors qu’il ne se traduit pas par des emprunts visibles, que le progrès obtenu sur un point devient presque aussitôt un bien commun à tous. Ceci nous conduit à parler du langage dans ses rapports avec la vie des nations.


IVModifier

Par une conséquence logique des idées qui précèdent, la langue en est venue à être présentée comme une sorte de marque de fabrique imposée par la nature aux différens groupes ethniques. Cette manière de voir a, comme on sait, trouvé accueil dans la politique, où, en s’aidant plus ou moins du secours de l’ethnographie et de l’histoire, elle a servi de fondement à la théorie des nationalités.

Nous rencontrons ici ce principe des nationalités dont il a été tant parlé et qui, en dépit de tout ce qui a été dit, reste si obscur. Nous n’avons pas l’intention de traiter dans son ensemble un sujet qui a occupé tant d’éminents esprits. Ce que nous voulons envisager ici, c’est le rôle inattendu et nouveau dont la linguistique s’est trouvée investie sans l’avoir ambitionné : rôle assurément flatteur, mais dangereux, et dont elle fera sagement de surveiller les pièges. Est-il vrai que la langue doive avoir cette importance prépondérante ? A-t-elle la même autorité en toute circonstance ? A-t-elle une égale valeur à être invoquée pour ou contre les populations ? En écrivant ces lignes, je me propose de rester dans la région des idées et de laisser de côté les espèces diverses sous lesquelles se pose aujourd’hui le problème. Il faudrait être bien confiant en soi-même pour espérer voir clair dans cette mêlée, ou plutôt dans cette multiplicité de duels, où les conditions varient à l’infini et où tant d’intérêts, tant de passions sont en présence. Qui voudrait s’ériger en arbitre entre les Tchèques et les Slovaques, entre les Magyars et les Croates ? La question ne se pose pas de la même manière en Belgique et en Italie, en Russie et en Allemagne. Tous les conflits, depuis vingt ou trente ans, ont pris plus ou moins l’aspect d’une querelle de nationalité, de même qu’à certaines époques toutes les maladies se compliquent de la forme de l’épidémie régnante. Le mal s’est étendu jusqu’à l’Asie, où l’on a vu naître une question arménienne.

L’idée de la nationalité est une idée moderne. Après quelques tentatives obscures, elle fait son entrée dans le monde en 1848. On ne peut douter qu’elle ne soit en un rapport étroit avec l’avènement de la démocratie. L’Église, qui cependant, à l’occasion, sait se servir des langues vulgaires, ne pouvait favoriser un tel principe : déjà le nom de la religion catholique le contredit et l’exclut. Quand on vit pour la première fois ces idées se manifester dans la capitale de l’Autriche, une lettre pastorale du synode de Vienne du 17 juin 1849 les dénonça comme un reste de paganisme, et expliqua la différence des langues comme une conséquence du péché. D’autre part, dans l’ancienne société, on appartenait à sa caste autant qu’à son pays. Souvent les classes supérieures parlaient une autre langue que le peuple : princes, courtisans, officiers, savants, changeaient de pays sans avoir besoin pour cela de changer de langue. Le peuple, pendant ce temps, gardait les vieilles traditions sans beaucoup s’inquiéter de ce qui se passait à côté ou au-dessus de lui. Les choses ont changé aujourd’hui. Avec la presse, avec les parlements, avec la conscience plus complète de l’unité politique, l’idée d’un idiome national ne pouvait manquer de se produire. L’idée une fois adoptée pour soi-même, il n’y avait pas loin à vouloir en faire l’application aux autres. On voit donc qu’il y a un lien incontestable entre le « principe de nationalité » et le mouvement démocratique des sociétés modernes. Mais ce n’est pas une raison pour que le principe soit accepté sans discussion et pour qu’on en approuve également toutes les conséquences.

Il y a des peuples qui, durant une longue sujétion, n’ont sauvé de leur personnalité que leur seul idiome, lequel est devenu pour eux un symbole du passé, un gage d’espérance pour l’avenir : en ce cas, la langue représente un trésor sacré. Mais ailleurs des revendications en apparence semblables peuvent n’être qu’un moyen au service d’arrière-pensées personnelles. Le seul intérêt que je veuille défendre ici est un intérêt abstrait, celui de la science, qui ne devrait pas être compromise dans ces querelles. Après que l’ethnographie a été employée au service de causes que l’humanité désavoue, la linguistique s’est vue, à son tour, amenée en ligne. Il semble que cette dernière application de la science soit encore plus abusive et plus déplaisante, parce qu’il s’agit cette fois non de la couleur de la peau ou de la nature des cheveux, mais d’une production de l’esprit. Il s’est trouvé cependant des savants pour remplir un office analogue à celui dont les hommes de loi s’acquittaient jadis auprès des souverains désireux de s’agrandir. Il y a toujours, en cherchant bien, quelque parenté à signaler : à défaut de la langue parlée aujourd’hui, l’on va chercher celle des siècles passés ; on analyse les noms propres, on déterre les anciens noms de lieux. Intervention fâcheuse qui ne change rien aux événements, — lesquels ne se règlent pas sur ces fragiles constructions, — mais qui diminue le savant et jette un reflet équivoque sur ses recherches.

Il faut cependant voir les choses de plus près et examiner la valeur des raisons qui sont données.

Une première raison est tirée de l’influence que le langage exerce sur l’esprit : « Les hommes, dit Fichte, sont beaucoup plus formés par la langue que la langue n’est formée par les hommes. » — « Entre l’âme d’un peuple et sa langue, dit a son tour Guillaume de Humboldt, il y a identité complète ; on ne saurait imaginer l’une sans l’autre. » — Réduite à ces limites et comprise en quelque sorte dans le sens défensif, cette manière de voir ne manque pas de justesse. Nous reconnaissons dans les paroles de Humboldt et de Fichte l’impression encore fraîche d’hommes au cœur fier, qui venaient d’être témoins de l’humiliation de leur patrie et qui avaient pu croire un moment la tradition nationale menacée. Les représentations dramatiques d’Erfurt les avaient peut-être blessés autant que les bulletins de victoire et les contributions de guerre. Que des hommes ayant le même passé, les mêmes coutumes, les mêmes aspirations, prennent l’identité de la langue à témoin de leur identité morale et, au nom de cette communauté s’étendant à tous les moments de leur vie, réclament le droit d’être réunis sous les mêmes lois : en cela, ils ne détournent pas le langage de son vrai rôle, puisqu’il ne figure point pour son propre compte, mais comme preuve à l’appui d’un ensemble de faits, comme expression visible de l’unité des sentiments et des volontés. Quand, il y a soixante-dix ans, le petit peuple des Grecs dit à ses oppresseurs : il n’y a rien de commun entre nous et vous, ce n’est pas seulement au nom de la langue qu’il se souleva, mais au nom de principes et d’idées qui touchaient aux racines mêmes de l’existence.

Mais on devine déjà qu’il en serait autrement si la langue, indépendamment de toute autre considération, était tenue pour le signe nécessaire et suffisant des nationalités. Une telle manière de voir, qui, en apparence, rehausserait l’importance du langage, aurait au contraire pour effet d’en amoindrir la dignité. Comme on l’a dit, ce serait l’introduction dans la politique des procédés de la zoologie [3]. Ce qui constitue les nations, c’est quelque chose de plus profond et de plus intime que la ressemblance du vocabulaire. Il importe peu que la langue soit la même si l’esprit est différent : la facilité de communication ne fait alors que mieux accuser la divergence des cœurs.

Tout Français qui plaide cette cause étant suspect, j’aime mieux laisser parler ici un témoin du dehors : « Le fait a prouvé, disait récemment un ancien ministre du royaume d’Italie, qu’il ne faut pas chercher dans l’histoire ou la langue d’un peuple à quelle nationalité il appartient ; c’est à sa conscience qu’il faut le demander. C’est la conscience seule qui dit de quelle nation il est. » La mutuelle sympathie, qui souvent se nourrit des différences autant que des ressemblances, le commun souvenir des bons et des mauvais jours, la ferme et persévérante résolution de vivre ensemble et de partager, quoi qu’il coûte, le même sort, — on ne doit pas chercher ailleurs ce qui constitue l’âme d’une nation [4].

L’abus est si près de l’usage qu’un signe qui tirait toute sa valeur du consentement de la partie intéressée a été tourné en arme contre elle. Il est devenu dangereux pour une population de parler la langue de quelque puissant voisin, ou de parler seulement une langue qui ait avec celle du voisin une lointaine affinité. On ne saurait dire qu’il y ait là un progrès, s’il est vrai que le progrès consiste à affranchir peu à peu les hommes des servitudes que résument en eux les mots de race et de naissance. Décider, contre leur gré, du sort des générations nouvelles d’après un critérium de cette espèce, c’est subordonner leur destinée à la destinée d’ancêtres depuis longtemps disparus et diminuer la somme de liberté et de raison qui commence à exister dans le monde.

Nous voyons ici la conséquence de la théorie naturaliste du langage : non-seulement le développement de la parole est soumis à des lois fatales, mais l’homme est fatalement rivé à la place que lui assigne son langage. Il semble qu’une tendance de notre époque soit de s’arrêter de préférence aux côtés par où l’homme ne s’appartient pas : on dirait qu’il s’agit de le faire rentrer dans le sein de ce grand univers dont il a eu tant de peine à se distinguer. Sans vouloir discuter le problème de la liberté humaine, nous pensons qu’il ne faut pas restreindre, comme si elle était trop grande la part d’initiative que l’homme civilisé a la conscience d’avoir conquise.

Il est heureux que la réalité donne quelques éclatants démentis à la théorie : les faiseurs de systèmes sont avertis de cette manière que leur loi est tenue en échec par quelque autre loi supérieure. Jersey et Guernesey, quoique parlant normand, le pays de Galles, quoique parlant celte, ne demandent pas à se séparer de la Grande-Bretagne. L’Alsace, qui avait conservé son ancien parler germanique, était la plus fidèle et la plus patriote de nos provinces françaises. Il faut observer à ce propos que les patois se maintiennent surtout là où ils sont enveloppés et comme baignés dans une langue étrangère. Quand les Allemands entrèrent en Alsace, ils furent frappés de l’archaïsme du dialecte alsacien, et ils affectèrent d’y voir un signe d’attachement à la patrie allemande. Le fait tenait simplement à ce que l’administration et l’école étaient françaises. Aujourd’hui que les environs de Metz sont soumis à l’Allemagne, le vieux patois lorrain a repris dans les villages avec une nouvelle recrudescence.

Sur les frontières des différentes nations de l’Europe, il a toujours existé des régions mixtes où les mœurs, les habitudes, le langage tenaient à la fois de deux pays. Il y avait là comme des lieux d’élection pour la fusion des races et l’échange des idées. Les populations qui bénéficiaient de cette position intermédiaire comptaient parmi les plus intelligentes et les plus éclairées. À ce système, il semble qu’on veuille substituer celui des séparations tranchées. En passant d’un pays à l’autre, on changera subitement de méridien au moral comme au physique. L’école, au lieu de rester un moyen de rapprochement, est devenue un instrument de combat : la pédagogie moderne a découvert qu’il était impossible, — quelques-uns ont ajouté qu’il était immoral, — d’apprendre deux langues à un enfant. Encore si l’enseignement donné des deux parts était la science inoffensive de l’école d’autrefois ! mais les moyens raffinés d’aiguiser le patriotisme dont notre siècle s’est avisé sont pratiqués des deux parts. Les inconvéniens de toute école close, les dangers de l’école confessionnelle d’autrefois se retrouvent ici avec cette circonstance aggravante que les deux parties se privent par avance des moyens de dissiper leurs préventions et que des deux côtés il se forme, pour nourrir le différend, une littérature de journaux et de livres inintelligibles et inconnus au voisin.

Mais le XIXe siècle ne devait pas seulement voir déclarer cette guerre des langues sur les frontières : elle a éclaté au sein même de certaines nations dont elle complique l’existence et compromet l’unité. Par une ironie du sort, c’est surtout là où régnait la langue allemande que ces difficultés se sont présentées. Peut-être est-ce l’importance qu’elle avait coutume de s’attribuer qui lui a suscité des rivales. Peut-être le plus sûr moyen d’éviter ces conflits est-il de faire allusion le moins possible à un sujet qui ne devrait pas sortir des salles d’étude des universités. Il en est du langage comme de certains organes de notre corps : y trop penser, c’est déjà un signe de malaise.

On peut remarquer que la guerre des langues naît et se développe : surtout dans les pays où a régné longtemps une certaine apathie politique : rien n’est plus favorable à ces sortes de compétitions que la somnolence de la vie intellectuelle. Le meilleur préservatif est le mouvement des opinions et l’activité des idées. La révolution française a eu chez nous pour effet d’enlever d’avance toute portée politique à des questions de cet ordre : nous sommes divisés sur des sujets trop sérieux, trop profonds, pour nous grouper selon les données d’une carte linguistique. Il en est de même pour l’Angleterre : ce n’est pas au nom de leur idiome que les Irlandais réclament leur indépendance ; ils renoncent au contraire à leur vieille langue celtique et apprennent l’anglais pour mieux discuter avec leurs adversaires une thèse moderne de droit et de liberté. En Suisse, la différence des langues, loin d’être un dissolvant, est devenue une cause d’émulation et de progrès.

Aussi ne saurait-on assez blâmer les hommes qui, de gaîté de cœur, essaient d’implanter des divisions de cette espèce chez des peuples jusque-là occupés de plus utiles objets. Quoique voulant éviter les exemples particuliers, je ne peux me dispenser d’en citer un qui fera toucher du doigt ce qu’il y a parfois d’artificiel dans ces débats. Je me souviens d’avoir lu, il y a déjà des années, dans une revue allemande, un article intitulé : « La guerre des langues et des races en Belgique, » où l’auteur, devenu depuis député à Berlin, expose comment il s’y est pris pour recruter en Belgique un parti flamand. Jusque-là les rares partisans de la langue flamande se contentaient de réclamer une place au soleil, place que personne ne songeait à leur disputer. Mais cela ne faisait pas le compte du journaliste. Il conseilla l’organisation en parti, la lutte électorale avec la langue pour devise, une guerre en règle jusqu’au triomphe ou jusqu’à l’extinction. Les choses, continua-t-il, n’allèrent pas très bien d’abord, car on se heurtait a un obstacle imprévu. Les Belges se divisaient jusque-là en libéraux et cléricaux ; et, voyez la mauvaise chance ! les libéraux étaient généralement ceux qui parlaient français, ceux qui parlaient flamand étaient en plus grand nombre les cléricaux. Il fallut quelque temps pour substituer à l’ancien classement un classement conforme au nouveau programme.

Une fois un débat de ce genre introduit dans un pays, il passe à l’état d’idée fixe. Non seulement l’école, mais les tribunaux, les lois, la chambre, les actes de l’état civil, l’administration, l’armée en deviennent le théâtre : on demande la séparation jusque dans les monnaies, les timbres-poste, les billets de banque. Il est dans la nature d’une guerre de ce genre de ne pouvoir s’arrêter. Par une justification imprévue de l’apologue d’Ésope, la langue, chose sociable par excellence, se change en une cause permanente de discorde. On a vu, en Belgique, des avocats prononcer, par simple dilettantisme flamingant, leur plaidoirie en flamand, puis redresser en excellent français les erreurs de l’interprète qui traduisait leur harangue aux juges.

La centralisation, vers laquelle tous les états sont plus ou moins entraînés, est en opposition directe avec ce principe, puisqu’elle met tous les membres de la nation en un contact de tous les moments. Quand la conquête enlevait une province à l’empire de Darius, c’est à peine si les autres parties du royaume s’en apercevaient ; aujourd’hui, les citoyens d’un État sont reliés entre eux par tant de nerfs et de fibres que l’introduction du principe ethnique porte le trouble dans tous les actes de la vie. Il a le tort de mettre la forme au-dessus du fond, les mots au-dessus de la pensée, et l’enveloppe à la place du contenu. Appliqué à une nation libre, il fait l’impression d’un anachronisme. C’est de la même fabrique d’idées qu’est sorti le mouvement antisémite. Un éminent philologue anglais, M. Sayce, a dit justement : The cry of nationalities was really a backward step.

Il semble que, sur ce chapitre, notre époque ait quelque chose à apprendre du temps passé. Les Romains, qui se connaissaient en matière de conquête et de domination, n’ont jamais imposé leur langue. Mais le Gaulois, en apprenant à manier le latin, avait la conscience de monter en dignité. Le sénat romain accordait aux cités de l’Italie le droit de rédiger leurs actes en latin comme un honneur et comme une récompense. Cet ascendant s’est imposé partout, en Italie, en Gaule, en Espagne, en Dacie, excepté quand les légions romaines se sont trouvées en présence du monde grec : tant il est vrai que la langue emprunte sa force et son prix à l’idée qu’on s’en fait et à la culture qu’elle représente.


VModifier

Encore nouveau, puisqu’il n’a pas cent ans, le principe des nationalités a déjà produit beaucoup de bien et beaucoup de mal ; à la pensée de ce qu’il réserve au monde, on éprouve quelque chose de l’inquiétude que la révolution française, à mesure qu’elle développait ses conséquences, répandait autour d’elle. Par ses attaches naturalistes, le nouveau principe devait attirer les hommes de science. Il satisfait, d’un autre côté, les instincts des masses, en rompant avec les formes traditionnelles et en accordant le dernier mot au nombre. Il présente cet avantage de favoriser le contact entre les différentes classes d’une même population. Il est en outre un stimulant pour les jeunes nationalités, qu’il pousse à étendre et à montrer en pleine lumière leurs aptitudes. Enfin, il peut servir à réparer les injustices de l’histoire, à effacer les anciens abus de la force.

Mais voici maintenant le revers de la médaille : par certains côtés, le principe des nationalités est en opposition avec les idées de liberté proclamées par la révolution française, laquelle ne connaissait que l’homme abstrait, et avait lait profession d’en finir avec les divisions superficielles. Il se produit en un temps où les découvertes de la science, les entreprises de l’industrie appelleraient plutôt le groupement des peuples que leur séparation ; en un temps où les aspirations des classes laborieuses, non moins que raffinement de la conscience publique, font paraître les luttes de peuple à peuple chose arriérée et barbare. Tout pays présente une minorité plus ou moins nombreuse qui tient à honneur de surmonter les préjugés imposés par le temps et le lieu : l’accord de ces minorités a constitué jusqu’à présent l’opinion publique en Europe et a été le principal véhicule du progrès. Ces minorités, la théorie des nationalités a pour résultat de les annuler. Est-il nécessaire enfin d’ajouter que ce serait une singulière illusion de voir dans l’identité du langage une promesse d’union et de paix ? Il faudrait avoir oublié que les guerres fratricides sont les plus acharnées et les plus cruelles. Ce n’est pas la différence d’idiome qui a détaché les États-Unis de l’Angleterre, ni qui a failli couper en deux la grande république américaine. L’amitié ou l’antagonisme des peuples a des causes plus effectives et plus profondes.

Telles sont les contradictions que le principe nouveau a jetées dans le monde. Peut-être, après tout, est-ce moins un principe qu’un mot d’ordre, un cri de ralliement, que les déshérités répètent avec joie, que les habiles exploitent, et que les puissants font tourner au profit de leurs desseins. Ce qui pourrait le faire croire c’est que pour les victorieux rien n’est aujourd’hui changé à l’ancien état de choses : l’Allemagne unifiée ne renonce pas à ses conquêtes d’autrefois ; elle a même profité de l’occasion pour augmenter le nombre de ses sujets dont l’allemand n’est pas la langue maternelle. Imprudente comme elle est, la France s’est jetée avec empressement dans cet ordre d’idées, sans se rappeler qu’elle a pendant vingt ans versé son sang pour la thèse contraire, et sans prévoir que la première application en serait faite sur elle-même.

Il est difficile de dire quel sera le sort de la théorie des nationalités dans l’avenir. Peut-être tombera-t-elle sous les conséquences paradoxales auxquelles elle conduit. En effet, quand une fois l’attention est tournée de ce côté, de nouveaux dialectes se découvrent l’un après l’autre et réclament leur droit à l’existence. Vainement les auteurs du mouvement essaient-ils de protester, disant que tous n’ont pas la même valeur, que quelques particularités de prononciation, quelques développemens de la déclinaison ou de la conjugaison ne constituent pas une langue ; qu’il y faut des traditions, une littérature, des penseurs ; que parmi les espèces d’arbres fruitiers celles-là seules méritent d’être cultivées, dont les fruits nous fournissent un aliment nourrissant et agréable. On a bientôt fait de répondre à l’objection des traductions, des chants populaires, originaux ou imités, des journaux, ne tardent pas à former un commencement de littérature. Le dialecte promu au rang de langue officielle est alors obligé à son tour de déclarer que la condition ordinaire des dialectes c’est d’être absorbés ; qu’une certaine variété d’origine ajoute à la force et à la beauté d’un idiome ; que pour toute œuvre nationale il faut de l’union et de l’abnégation…


On ne doit pas regretter que le rêve d’une langue universelle, comme nos pères l’avaient conçu, ne se soit pas réalisé : la pluralité des langues littéraires, c’est la tâche de la civilisation répartie à différents ouvriers. Qui se figurerait Shakspeare autrement qu’en anglais ? Qui voudrait que Goethe eût suivi le conseil qui lui fut donné à vingt ans d’aller s’établir à Paris ? Les moyens d’expression trouvés par un idiome, si ce ne sont point de purs jeux, ne tardent pas à devenir la propriété de tous. Quand plusieurs littératures se développent l’une en face de l’autre, les partis-pris exclusifs se corrigent plus facilement. Mais s’il est souhaitable qu’il y ait variété et émulation, on ne doit pas désirer que le moyen soit pris pour le but et que les idiomes deviennent leur propre fin à eux-mêmes. Pour qu’une littérature nouvelle se produise, il faut un certain ensemble de circonstances qui ne se laisse pas créer à volonté. Il est juste d’honorer en tout lieu l’attachement aux ancêtres : mais une langue sans œuvres originales est comme un pays dépourvu de beautés naturelles et privé de souvenirs historiques ; à moins de nécessité, nul n’en recherche le voyage. Une trop grande division amènerait l’émiettement. Pour nous rendre compte avec impartialité des conséquences du principe, transportons-le dans le passé. Virgile, étant de Mantoue, aurait dû écrire son Énéide en ombrien. Horace, né à Venouse, devait composer ses odes en osque. Assurément, s’ils l’avaient fait, nous serions encore heureux de posséder leurs œuvres : ni l’un ni l’autre dialecte ne manquait d’une certaine culture. Mais peut-on leur en vouloir d’avoir préféré une langue depuis longtemps répandue sur un grand État, déjà maniée par des esprits supérieurs, et de s’être ménagé à eux-mêmes cet accroissement de force que donnent la présence de rivaux et le voisinage de juges compétents ?

Nous citerons pour finir les paroles d’un esprit vraiment moderne, d’un homme qui, vivant au centre d’un pays agité par la guerre des langues, est bien placé pour observer ce que cette lutte a tantôt de juste et tantôt de factice [5] : « Aucune originalité nationale, dit M. Hugo Schuchardt, ne survit, au sens où elle le voudrait ; mais aucune ne périt tout à fait, si elle a servi aux fins suprêmes de l’humanité. » Elle entre, en effet, dans ce mélange qui s’appelle la civilisation, et si elle est de haute qualité, elle prend le dessus. Souvent, dans cette lutte, le vainqueur doit se laisser absorber complètement pour assurer sa victoire.


MICHEL BRÉAL.


  1. N’étant vêtu que de simple bureau (Boileau : Satires, 1). — Nous empruntons cet exemple au Dictionnaire général de la langue française de MM. Hatzfeld, A. Darmesteter et Ant. Thomas, dont les premières livraisons ont commencé de paraître (Delagrave). Ce grand travail qui, par plusieurs côtés, marque un progrès sur Littré, se fait remarquer entre autres choses par le soin particulier apporté à la distinction et au classement des sens.
  2. Cette r voisine de z existe encore aujourd’hui dans le patois normand de la Hague. Voir l’étude de M. Jean Fleury, la Presqu’île de la Manche et l’archipel anglo-normand, p. 25.
  3. Voyez la conférence de M. Renan, Qu’est-ce qu’une nation ? La même pensée a été exprimée par le poète autrichien Grillparzer :

     
    Der Weg der neuen Bildung geht
    Von Humanität
    Durch Nationalität
    Zur Bestialität.

  4. C’est la conclusion à laquelle arrive aussi J. Novicow, dans son livre la Politique internationale, p. 68 et suiv. (Alcan, 1886).
  5. M. Schuchardt est professeur à l’université de Graz, en Autriche.