Le Jubilé de Shakspeare en 1864, souvenirs de Stratford-sur Avon

Le Jubilé de Shakspeare en 1864, souvenirs de Stratford-sur Avon
Revue des Deux Mondestome 51 (p. 713-736).
LE
JUBILE DE SHAKSPEARE
SOUVENIRS DE STRATFORD-SUR-AVON.

Il y a quelques années, l’Allemagne célébrait l’anniversaire de la naissance de Schiller avec un enthousiasme unanime. Il y a un mois, l’Angleterre voulait, elle aussi, célébrer l’anniversaire de la naissance de Shakspeare; mais les adversaires ne manquaient pas à ce projet. — A quoi bon, disaient les uns, choisir un jour particulier pour honorer la mémoire d’un écrivain que nous honorons tous les jours par la lecture de ses œuvres, dont nous avons tous retenu les plus beaux vers, et qui, avec la Bible, est pour chacun de nous le plus fidèle compagnon du foyer domestique? La renommée de Shakspeare a-t-elle besoin d’être renouvelée et rajeunie? Les fêtes que vous célébrerez en son honneur ajouteront-elles quelque chose à l’admiration universelle qu’il nous inspire? Nous feront-elles plus estimer ou mieux comprendre ses drames? N’est-il pas aussi lu, aussi admiré, aussi vivant qu’il l’a jamais été dans notre pays? Vos phrases, vos banquets, vos processions publiques, votre mise en scène, vaudront-ils jamais, pour la gloire du poète, l’enthousiasme sincère qu’éprouvent, en le lisant ou en assistant à la représentation de ses pièces, les hommes de tous les âges et de toutes les conditions, depuis l’étudiant d’Oxford qui se reconnaît dans Roméo ou dans Hamlet jusqu’à l’homme d’état qui retrouve ses désirs, son ambition, ses passions élargies et poétisées dans les rôles de Buckingham et de Wolsey, depuis la jeune fille qui croit savoir aimer comme Rosalinde, ou se dévouer comme Cordélie, jusqu’à la femme mariée qui se sent capable du courage de Catherine d’Aragon, de la patience d’Imogène ou des remords de Gertrude, depuis le soldat qui rêve batailles comme Hotspur jusqu’à l’épicurien qui dépense ses jours à la taverne avec le prince Henri et Falstaff, depuis le maître jusqu’au valet, depuis le nabab qui revient de l’Inde chargé de richesses, comme Prospero le voyageur et le magicien, jusqu’aux ouvriers de Londres, pour lesquels a été écrit le Songe d’une nuit d’été, depuis le grand seigneur qui conserve encore dans ses terres la fierté et l’opulence d’un Warwick ou d’un Thomas Mowbray jusqu’au paysan qui entend parler sa langue dans Comme il vous plaira et dans le Conte d’hiver?

N’avez-vous pas honte, disaient les autres, — les descendans de ces puritains qui ont fait autrefois une si rude guerre au théâtre, que Ben Jonson a livrés au ridicule et au mépris sous les noms de Busy et de Tribulation et qui s’en sont vengés en interdisant sur toute la surface de l’Angleterre les représentations dramatiques pendant de longues années d’austérité et de deuil, — n’avez-vous pas honte d’accorder tant d’honneurs à un comédien, à un homme qui a spéculé sur la curiosité malsaine de ses contemporains et qui a peut-être détourné bien des âmes de la voie du salut en leur offrant dans ses œuvres l’image ornée et attrayante des vanités mondaines? — Les ministres rigides, les vieilles filles intolérantes, poussaient des cris d’indignation à la seule pensée du scandale qu’allait causer dans la communauté chrétienne la glorification d’un acteur et d’un dramaturge. J’ai entendu les membres d’une famille presbytérienne protester l’un après l’autre contre l’iniquité du siècle qui permettait de telles profanations, et, quand je leur demandais s’ils avaient lu ce Shakspeare qu’ils accusaient d’être un des corrupteurs de la morale publique, ils me répondaient qu’ils n’avaient jamais ouvert une seule de ses pièces et qu’ils se garderaient bien de les lire jamais, pour ne pas souiller leurs yeux et leurs oreilles dans un impur commerce avec un esprit de ténèbres. D’autres plus modérés, mais non moins préoccupés de la question religieuse, se demandaient ce que le jubilé de Shakspeare rapporterait à la religion, et, sans accuser le poète, tout en témoignant même pour lui une sincère admiration, ils ne voulaient pas tremper dans une œuvre qui ne devait pas tourner à la plus grande gloire de Dieu.

Malgré ces objections, hardiment et énergiquement formulées avec la liberté anglaise, l’idée de fêter l’anniversaire de la naissance de Shakspeare a prévalu dans la grande masse du public, et de tous côtés, à Londres, à Liverpool, à Manchester, à Birmingham, à Glasgow, des comités se sont organisés pour célébrer dignement la date du 23 avril. On a voté des fonds pour élever des statues à « l’aimable Will, » et en attendant on a préparé des banquets et des discours en son honneur. En même temps, — et c’était là une des meilleures manières d’honorer sa mémoire, — dans les principaux théâtres de Londres, on mettait à l’étude quelques-unes de ses pièces, qui depuis trop longtemps ont disparu de la scène. A Drury Lane, le meilleur acteur de l’Angleterre et l’homme qui a le plus fait pour populariser le vieux drame anglais, M. Phelps, se chargeait, dans la première partie de Henri IV, si rarement jouée, du rôle de Falstaff; à Surrey, M. Anderson, un habile et heureux interprète de Shakspeare, ressuscitait un de ses drames les plus délaissés par les acteurs, la seconde partie de Henri VI. Au Théâtre-Olympique, la Méchante domptée, au Théâtre de la Princesse, la Comédie des Méprises, — cette dernière surtout, grâce à la ressemblance étonnante des deux frères Webb, — reparaissaient avec succès, ce qui n’empêchait pas des troupes connues et aimées d’offrir chaque jour au public le Marchand de Venise, la Douzième Nuit, le Songe d’une nuit d’été et Comme il vous plaira.

A voir parfois l’attitude des spectateurs dans ces différens théâtres, le peu d’empressement que mettait la société élégante à y paraître, et en certains cas l’absence de démonstrations extérieures de la part des assistans, on aurait pu croire que la fête en elle-même n’inspirait aux habitans de Londres qu’un médiocre enthousiasme; mais on se serait trompé en attachant trop d’importance à ces indices superficiels. La curiosité était générale, profonde, le sentiment de l’admiration très sincère et très vif. L’Angleterre a été réellement remuée tout entière par la pensée de rendre hommage à sa plus grande gloire littéraire ; elle s’est associée avec un admirable élan aux fêtes et aux souscriptions que lui demandait le comité national. Seulement à Londres on était fatigué d’enthousiasme; on venait d’en faire une telle dépense pour recevoir Garibaldi, qu’il en restait moins pour accueillir Shakspeare, et que d’ailleurs, aux yeux de ceux qui avaient vu les ovations du général, toute manifestation, quelque sympathique qu’elle fût, devait paraître froide. Un seul jour, le 23 avril, le sentiment public a éclaté brusquement, et ce n’est ni aux riches ni aux lettrés, c’est au peuple, c’est aux ouvriers de Londres que revient l’honneur d’avoir fait la plus imposante manifestation qui ait salué, en Angleterre, le jubilé shakspearien. De tous les points de la capitale, les workmen s’étaient donné rendez-vous à Primerose Hill, à l’extrémité et au-dessus de Regent’s Park, sur les pentes vertes qui s’étendent entre le parc et le sommet de la colline : vaste terrain où peuvent se rassembler des milliers de personnes. Le programme de la fête n’a pas été rigoureusement suivi; la procession annoncée dans certaines rues de Londres ne se composait que d’une poignée d’hommes; beaucoup d’ouvriers, retenus sans doute par leurs travaux ou par la distance, sont arrivés plus tard qu’ils ne l’avaient promis au lieu désigné. Comme du reste rien ne se fait officiellement en Angleterre, comme tout part de l’initiative individuelle, il ne faut pas s’étonner de quelques retards ou de quelques violations de programmes qui choqueraient nos habitudes régulières. On aurait eu tort d’en conclure que l’unité de sentiment manquait à la fête et qu’une partie de ceux qui en devaient être les acteurs arrivaient au rendez-vous avec une sorte d’indifférence.

On a bien vu quelle était la force de l’opinion, quel sentiment faisait vibrer tous ces cœurs et quelle pensée commune les dominait, quand a commencé la cérémonie. Il s’agissait de planter, en l’honneur de Shakspeare, un chêne tiré de la forêt de Windsor et donné par la reine aux ouvriers. Lorsque les bannières des corporations sur lesquelles se lisaient en gros caractères les titres de la plupart des pièces de Shakspeare, lorsque l’étendard vert des forestiers, porté et suivi par des hommes revêtus du costume classique du moyen âge, eurent fait le tour de l’enceinte réservée aux délégués des ouvriers, l’un de ceux-ci se leva et pria publiquement M. Phelps de présider à la plantation de l’arbre. Ce jour-là, le peuple de Londres, avec un rare esprit de justice, payait sa dette de reconnaissance à l’excellent acteur qui a dirigé pendant plusieurs années, dans un quartier populaire, le théâtre Sadler’s Wells, et qui s’est imposé le devoir de n’y faire représenter que les drames de Shakspeare et de ses contemporains, afin de les mettre à la portée des classes les plus pauvres. M. Phelps, très ému, quoique habitué depuis longtemps aux applaudissemens et aux ovations, répondit qu’il remerciait les ouvriers de lui avoir permis de contempler un des plus beaux spectacles du monde, et il termina sa courte harangue en souhaitant à l’arbre populaire la destinée de l’un de ces chênes dont parle Shakspeare, qui étendent vers le ciel leurs branches couvertes de mousse. A ce moment, le spectacle de la foule présentait un grand et imposant caractère. Un soleil aussi brillant qu’il peut l’être à Londres éclairait la scène. Aussi loin que la vue s’étendait, entre l’extrémité de Regent’s Park et le sommet de la colline, on n’apercevait que des têtes humaines remuées par ces oscillations involontaires qui agitent toutes les foules. Il y avait là bien peu de gentlemen. C’étaient des prolétaires, des artisans qui venaient sacrifier une de leurs journées, peut-être même le pain d’un jour, à une sorte de devoir national, rendre hommage à la puissance du génie littéraire, à la suprématie de l’intelligence; c’étaient les serviteurs de la matière qui venaient saluer le culte pur de l’esprit; c’étaient les hommes enchaînés par leur profession aux labeurs les plus prosaïques qui venaient reconnaître et acclamer la poésie. Quel enseignement moral, et en même temps quelle révélation de l’influence qu’exerce sur la race anglo-saxonne la royauté poétique ! Tous ces ouvriers courbés sous le poids du labeur quotidien, obligés de gagner péniblement leur vie, ces manœuvres aux mains noires, au teint hâlé, aux habits déguenillés, avaient-ils lu, connaissaient-ils aussi bien que les lettrés les œuvres de Shakspeare? Non sans doute, mais il n’en était peut-être pas un seul parmi eux qui n’eût vu jouer quelqu’une de ses pièces dans un théâtre populaire, à Surrey, à Sadler’s Wells, au National Standard, et qui n’en eût instinctivement compris la beauté et la grandeur, il n’en était peut-être pas un seul qui n’entendît encore résonner à son oreille les vers qui l’avaient charmé, ou les plaisanteries qui l’avaient distrait de ses soucis et payé de ses fatigues. Pour aucun d’eux, Shakspeare n’était un inconnu, tant il y a d’affinités entre lui et le peuple, tant ses œuvres sont essentiellement nationales, tant elles plongent leurs racines au plus profond des couches populaires. En voyant cette assemblée presque tout entière ignorante et illettrée, mais enthousiaste, on sentait le lien qui existe entre Shakspeare et le plus ignorant de ses compatriotes. Après les savans, qui ont tant commenté ses œuvres, le peuple en donnait à son tour un commentaire imprévu et grandiose. Appelé par le choix bienveillant des Anglais à faire partie du comité national pour le jubilé de Shakspeare, j’ai vu bien des manifestations en l’honneur du poète. On ne lui a rendu nulle part d’hommages plus complets, plus sincères, ni plus émouvans que ceux que lui ont rendus les ouvriers de Londres, le 23 avril, à Primerose Hill.

Cette manifestation terminée, je n’avais plus de motifs de rester à Londres. Je désirais aller à Stratford, où je savais qu’on préparait aussi d’autres fêtes, et où m’attendaient des souvenirs plus précieux que toutes les fêtes. Un homme qui a dévoué sa vie à l’étude de Shakspeare, et qui, avec une rare persévérance, est parvenu à indiquer, à force de recherches et de découvertes, les lignes générales d’une biographie dont il retrouvera certainement un jour de nouveaux traits, M. Halliwell, avait bien voulu m’accompagner. Je ne pouvais souhaiter un meilleur guide. M. Halliwell connaît Stratford comme le prisonnier connaît sa cellule ou comme le pilote connaît la côte le long de laquelle il dirige les navires. Il n’y a pas une brique de la ville dont il ne sache la place et l’histoire. Nous partîmes ensemble de Londres par une belle matinée d’avril, nous passâmes devant la ville savante d’Oxford, dont les collèges gothiques laissent voir quelques créneaux, quelques fenêtres ogivales et voilées de lierre, quelques clochers hardis à travers les grands arbres des parcs qui les entourent, et le chemin de fer du Great-Western nous déposa, en quatre heures, à l’entrée de Stratford, à peu de distance de la maison où Shakspeare est né.

A mesure que nous approchions de Stratford, le pays, jusque-là un peu plat et un peu monotone, prenait plus de caractère, les mouvemens de terrain se multipliaient, les arbres se disposaient en groupes plus pittoresques. La verdure, cette verdure anglaise si douce à l’œil, augmentait de fraîcheur et de charme. Était-ce une illusion? il me semblait que l’atmosphère s’imprégnait de poésie. Ces prairies tranquilles, ces beaux chênes, ces ondulations harmonieuses du sol, sur lesquels les regards de Shakspeare avaient dû souvent s’arrêter, attiraient mes yeux par une irrésistible séduction, et j’essayais d’en graver l’image dans ma mémoire. Ce qui frappe à première vue dans ce paysage rustique, c’est le calme. On en jouit sans effort et sans fatigue. Les lignes n’ont rien de cette netteté impérieuse qui caractérise les paysages du midi et qui commande l’admiration. Ici au contraire les formes lointaines restent vagues et indécises, un voile de vapeurs rétrécit l’horizon et en épaissit les contours; mais les premiers plans caressent la vue par la beauté des détails et par l’agréable distribution des teintes les mieux fondues.

La petite ville de Stratford, vieille cité saxonne de sept mille habitans, touche à la campagne par ses rues principales, qui viennent mourir au milieu des prés et des vergers. Les maisons qui les terminent ont l’air de sortir de la verdure. Celle où est né Shakspeare, dans Henley-street, près d’une des extrémités de la ville, devait avoir vue autrefois sur les champs. C’est là que son père, John Shakspeare, est venu s’établir en 1551 avec sa mère, la belle Mary Arden, descendante d’une famille très ancienne et très respectée, qui lui avait apporté en dot, outre le domaine d’Asbies, une maison de maître, deux maisons de tenancier et des jardins. C’est là qu’il a connu la bonne et la mauvaise fortune, qu’après avoir exercé la profession de gantier, il y a renoncé pour cultiver ses terres, pour élever des bestiaux, pour en carder la laine, et peut-être même pour les tuer, car la tradition le représente tantôt comme un cardeur de laine, tantôt comme un boucher. C’est là qu’il est devenu alderman, quoiqu’il ne sût pas signer son nom, et qu’il a même été nommé haut-bailli, c’est-à-dire principal magistrat de Stratford. C’est là aussi qu’un peu plus tard, à cause de l’état embarrassé de ses affaires, il a été exempté de la taxe hebdomadaire que tous les bourgeois de la ville payaient pour les pauvres, qu’il a été poursuivi pour dettes et mis en prison par ses créanciers.

Quelques poutres grossières et apparentes, formant des rectangles irréguliers, réunies entre elles par de la boue et du plâtre qui tiennent lieu de murailles, un toit long avec des ouvertures mansardées, de petites fenêtres treillissées comme celles d’un chalet, un ensemble rustique, mais non dépourvu d’élégance naturelle, voilà l’aspect extérieur de la maison où est né le plus grand poète des temps modernes. On y entre par une salle basse à large cheminée, probablement l’ancienne cuisine, longtemps occupée depuis par un étal de boucher. A droite s’ouvre une pièce plus vaste, l’ancien parloir, qu’on a converti en musée et où l’on réunit toutes les reliques de Shakspeare, son cachet retrouvé dans un champ par un paysan au commencement de ce siècle, la seule lettre, non de lui, — malheureusement on n’en possède pas une seule, — mais adressée à lui, qui nous soit parvenue, d’autres objets encore, généralement authentiques, qui excitent au plus haut degré la curiosité un peu matérielle des Anglais. Je suis sûr que beaucoup d’entre eux aimeraient mieux posséder la plus petite bagatelle qui lui eût appartenu que la plus belle édition de ses œuvres. Du parloir on monte, par un étroit escalier, à la chambre située au-dessus de la cuisine et où la tradition fait naître le poète. Rien de plus simple ni de plus modeste : un plafond bas, une fenêtre étroite, des murs qui seraient nus, si les visiteurs n’y avaient inscrit leurs noms. Tout cela paraîtrait misérable, si l’imagination ne repeuplait cette masure en y replaçant le glorieux enfant qui y ouvrait les yeux il y a trois siècles. Un poète du reste a pu naître là : ses regards se sont reposés sur des formes et sur des couleurs simples, mais non vulgaires, et dont certains aspects gardent encore une secrète poésie.

Transmise par Shakspeare à sa fille Susanna, par celle-ci à lady Barnard, la descendante directe du poète, puis ayant fait retour jusqu’en 1806 aux descendans de la sœur de Shakspeare, la maison d’Henley-street, acquise par souscription, est devenue maintenant une propriété nationale sur laquelle les autorités de Stratford veillent avec un soin jaloux. On pousse les précautions jusqu’à n’y admettre ni l’usage du feu ni celui d’aucune lumière. La chaleur nécessaire à l’entretien des murs n’y arrive que par des bouches qui partent d’une habitation voisine.

Dans une autre rue se voient, précieusement conservées, les fondations de la maison considérable que le poète avait achetée en 1597, maison bien connue sous le nom de New Place, où Shakspeare est mort, où sa fille et sa petite-fille ont vécu, où, pendant les guerres civiles, en 1643, la reine Henriette, la femme de Charles Ier, cette Henriette de France dont Bossuet a fait l’oraison funèbre, sans soupçonner peut-être le nom de Shakspeare, a passé tout un été, et reçu sa cour au milieu des meubles qui, vingt-sept ans auparavant, servaient encore à l’auteur d’Othello. Derrière New Place s’étend un vaste jardin au centre duquel s’élevait le fameux mûrier qu’on disait planté de la main de Shakspeare. Les habitans de Stratford n’ont pas assez de malédictions pour un nommé Gastrell, qui, ayant acheté la propriété, a fait abattre l’arbre en 1758, afin d’échapper aux obsessions incessantes de ceux qui voulaient le voir, et l’a vendu sous forme de coupes, de tabatières, de serre-papiers, et d’autres menus objets pour lesquels s’est renouvelé le miracle de la multiplication des pains, et que les fanatiques se disputent encore à prix d’or. Le mûrier actuel, — car il y a toujours un mûrier, — est, dit-on, un rejeton de l’ancien, que Garrick a planté au jubilé de 1769. Le peu qui reste de la vieille maison atteste encore le vandalisme du même Gastrell, qui l’a fait complètement raser, après qu’elle avait déjà été démolie par un premier vandale, sir John Clopton.

En face de New Place, au coin de Chapel Lane, attenant à une vieille et curieuse chapelle, subsiste encore le bâtiment long et bas qui contenait la maison d’école du temps de Shakspeare, où le poète a fait ses études tant que son père a eu assez d’argent pour l’y maintenir, et n’a pas été obligé de l’associer à son commerce. Shakspeare, qui, à coup sûr, ne fut jamais un savant, mais qui n’était pas non plus si ignorant que le croyaient les critiques du dernier siècle, a pu y recevoir une éducation sérieuse, et y apprendre, sinon le grec, que Ben Jonson lui reprochait de ne pas savoir, du moins le latin, qui y était certainement enseigné, comme dans toutes les écoles libres de l’Angleterre. Le premier étage du bâtiment, parfaitement conservé, où l’on voit encore de vieilles poutres du XVIe siècle, appartenait aux écoliers, et n’a pas subi beaucoup de changemens. Les antiquaires prétendent même, mais sans aucune vraisemblance, y avoir retrouvé le pupitre de Shakspeare, qu’ils ont déposé dans la maison d’Henley-street, où ce vieux morceau de bois, qui n’a peut-être jamais reçu d’autres confidences que celles des fautes d’orthographe ou des solécismes de quelque obscur bourgeois de Stratford, fait l’admiration des badauds. Une autre relique, précieusement gardée au rez-de-chaussée de l’édifice, dans une salle qui sert maintenant d’arsenal aux nouveaux volontaires de l’Angleterre, au milieu des fusils et des baïonnettes rangés le long des murs, c’est une vaste table dont une planche vient, dit-on, de la taverne du Faucon, située dans le voisinage, et faisait partie d’un jeu de galet qui était le divertissement favori du poète et de ses camarades. Sous l’école, en avant de l’arsenal actuel, s’étendait le Guildhall, la salle où se réunissait le conseil de la commune, la plus grande de toute la ville, salle curieuse à plus d’un titre, car, au XVIe siècle, elle recevait fréquemment des troupes d’acteurs qui y donnaient des représentations, et c’est là sans doute que Shakspeare a eu le premier pressentiment de sa vocation dramatique en voyant jouer quelques mystères, quelques pièces de Sackville, de Richard Edwards ou de Greene, ses prédécesseurs, par les comédiens des comtes de Warwick, de Worcester et de Leicester, qui pendant sa jeunesse, et particulièrement pendant que son père était haut-bailli, ne passaient pas une année sans visiter Stratford. N’est-ce point là qu’au sortir d’une représentation, sentant déjà son génie, voyant son père emprisonné pour dettes, sa femme et ses enfans dans la gêne, lui-même hors d’état de trouver dans sa ville natale un travail lucratif, il a dii prier ses compatriotes Burbadge et Heminge de l’emmener avec eux à Londres et de lui procurer une place dans leur théâtre ?

Plus loin, à l’extrémité de la ville, sur les bords de l’Avon, on rencontre la pittoresque église dans laquelle repose le corps de Shakspeare : église gothique de la fin du XIVe ou du commencement du XVe siècle, avec une tour normande plus ancienne. Une avenue de beaux tilleuls y conduit ; elle est entourée d’ormes gigantesques, et quand on la regarde à distance, on n’aperçoit à travers le feuillage que les fenêtres en ogive et la flèche élancée de la tour. De près on remarque la finesse et l’élégance de l’architecture. Le style gothique, qui en général ne convient qu’aux grands édifices, a été ici ramené avec beaucoup d’art à des proportions modestes, sans perdre son véritable caractère. On ne trouverait guère qu’en Normandie des églises de cette dimension qui offrent un ensemble aussi complet et dont les détails soient aussi achevés. Dans le pavé du chœur, près de la grille intérieure, une simple pierre indique la place où Shakspeare est enseveli par l’inscription suivante : « Bon ami, pour l’amour de Jésus, garde-toi de fouiller la poussière ici enfermée. Béni soit l’homme qui respecte ces pierres, et maudit soit celui qui dérange mes os ! » Cette défense, exprimée en vers trop plats peut-être pour qu’on y reconnaisse la main du poète, mais qui à coup sûr répondaient à ses véritables sentimens, à son attachement pour Stratford et à son désir de ne pas quitter le sol natal, a eu jusqu’ici la vertu d’empêcher toute profanation, Ni sa femme ni sa fille aînée, malgré leur regret d’être séparées de lui après la mort, n’ont osé demander qu’on violât sa sépulture. L’une a été placée à sa droite, avec une inscription latine, l’autre à sa gauche, avec une inscription anglaise, et les pierres voisines ont été réservées au reste de la famille. Plus d’une fois des curieux insatiables, comme il y en a tant en Angleterre, auxquels il ne suffit pas de voir la dernière demeure de Shakspeare, mais qui voudraient, pour se satisfaire complètement, contempler ses restes, toucher du doigt ses os et mesurer les dimensions de son crâne, se sont rassemblés pour pénétrer la nuit dans l’église de Stratford, avec l’intention arrêtée de soulever la pierre funéraire et de découvrir ce qu’elle recouvre. Toujours ils ont été retenus au dernier moment par une sorte de terreur superstitieuse, plutôt peut-être encore par la crainte de désobéir à la volonté formelle de leur poète favori que par celle de violer une tombe.

Au-dessus de la sépulture de Shakspeare, une sorte de niche engagée dans le mur du chœur supporte un buste authentique du poète fait par un artiste hollandais, Gérard Johnson, très peu de temps après sa mort, probablement d’après un moule en plâtre pris sur son visage. Ce buste n’a d’autre mérite que d’être supposé ressemblant; il paraîtrait même un peu barbare, avec les couleurs diverses dont il est bariolé, si l’on ne croyait y retrouver les traits de l’original. En le comparant aux trois portraits les plus célèbres de Shakspeare, à la gravure qui sert de frontispice à la première édition de ses œuvres, publiée en 1623 par ses amis Heminge et Condell, au portrait qui porte le nom du duc de Chandos, qui a appartenu à lord Ellesmere, et qui maintenant figure dans la Galerie Nationale de Londres, enfin à une peinture très curieuse conservée à Stratford, depuis plus d’un siècle, dans la famille de M. Hunt, et donnée par lui au musée shakspearien, on retrouve, avec des différences de détail, une physionomie pleine, calme, noble et ouverte, qui répond à l’opinion que les contemporains du poète nous ont laissée de son caractère, en l’appelant presque tous « l’aimable Will. »

Le comité de Stratford a créé, à l’occasion du jubilé, une galerie de peinture où l’on voit d’autres portraits de Shakspeare moins connus, où l’on n’a admis que des tableaux inspirés par ses œuvres ou relatifs à sa vie, et où il est surtout curieux d’observer tout ce que son théâtre a fourni de sujets aux peintres anglais. On a aussi construit pour la circonstance une vaste salle de spectacle pouvant contenir trois mille spectateurs, où j’ai vu jouer, devant un public très nombreux et très enthousiaste, la Douzième Nuit, la Comédie des Méprises, Roméo et Juliette, avec le dénoûment de Garrick, hélas! au grand mécontentement de tous mes voisins, et enfin Comme il vous plaira, cette charmante pastorale qu’encadre si naturellement le paysage de Stratford.

C’était là tout ce que le comité local pouvait faire pour honorer la mémoire du cygne de l’Avon. Je ne parle pas des banquets, qui sont toujours, sinon le plus stérile, du moins le plus passager des hommages. Réunir des peintures nées de l’œuvre de Shakspeare et faire jouer ses pièces, on ne pouvait offrir aux visiteurs qu’attirait la fête aucun plaisir qui fût plus conforme à la pensée qui les amenait, plus digne du grand souvenir dont ils étaient pleins. Pour le reste, on leur disait : Voyez. Nous n’avons pas besoin de fournir des élémens à votre curiosité; ils s’offrent à vous d’eux-mêmes. De quelque côté que vous vous promeniez dans la ville, vous trouverez une trace de l’existence du poète : ici la maison où il est né, là celle où il a vécu et où il est mort, ailleurs l’école où il a été élevé, l’auberge où il a joué avec ses camarades, l’église où il repose. Sortez-vous de Stratford et parcourez-vous la campagne environnante, vous y rencontrerez d’autres souvenirs. Ce chemin étroit qui serpente à travers les herbages, qui vous forcera à passer souvent par-dessus les échaliers, comme on dit en Normandie, au milieu des grands bœufs paisibles assis à l’ombre ou paissant au soleil, qui vous fera découvrir à chaque instant des maisons ou des fermes cachées dans un pli de terrain et noyées dans la verdure, va vous conduire au cottage où demeurait la femme de Shakspeare ; cet autre, plus régulier, vous mène, entre des haies épaisses que dépasse la tête des ormes, au parc de Charlecote, qui rappelle la plus célèbre aventure de sa jeunesse.

Anne Hathaway, fille d’un cultivateur, habitait, au petit village de Shottery, à un mille de Stratford, un cottage aujourd’hui d’apparence plus que modeste, autrefois moins misérable et surtout plus étendu, quand le jeune William, qui n’avait pas encore dix-huit ans, la connut et l’aima, quoiqu’elle fût de huit ans plus âgée que lui. Sur le chemin du hameau, au hameau même, tout parle de Shakspeare. Voilà le sentier qu’il suivait, lorsque, le cœur plein d’amour, plus amoureux peut-être que prudent, il allait voir à la dérobée celle qui devait être sa femme. Voilà le banc maintenant vermoulu où il s’asseyait près d’elle. Voilà le puits d’où elle tirait de l’eau pour le désaltérer. Dans l’intérieur de la maison, voilà le vaste manteau de la cheminée, sous laquelle les deux amans venaient s’entretenir à voix basse pendant qu’Anne préparait le repas de la famille. Voilà le lit monumental, fit en bois sculpté et à colonnes, qui s’est transmis de génération en génération, où est née la mère des enfans de Shakspeare. Cette femme qui vous parle et qui, en costume de paysanne, vous fait les honneurs de la maison, descend en droite ligne de la famille Hathaway. Sa bisaïeule portait encore un nom désormais inséparable du grand nom du poète.

Le parc de Charlecote ne réveille pas d’aussi poétiques souvenirs. Il rappelle seulement une escapade qui a peut-être influé plus que toute autre chose sur la vie de Shakspeare, puisqu’elle l’a sans doute décidé à quitter Stratford pour Londres. Une ancienne tradition lui fait jouer le rôle de braconnier dans ce vieux domaine des Lucy, qui leur appartenait, dit-on, avant la conquête et qui leur appartient encore aujourd’hui. On raconte qu’il y a tué un daim en contrebande, qu’il a été surpris par les gardes forestiers de sir Thomas Lucy, que, pour se venger du traitement sévère qu’il aurait subi en cette occasion, il a écrit contre ce seigneur une ballade qu’il est allé afficher lui-même à la porte du manoir, et que, craignant d’être poursuivi et d’avoir à rendre compte de la violence de ses vers, il s’est réfugié dans la capitale. Cette légende, très répandue et très bien conservée par les habitans de Stratford, embarrasse singulièrement certains admirateurs de Shakspeare qui veulent absolument retrouver en lui le modèle de toutes les vertus et comme un type de pureté morale. La plupart tournent la difficulté en prétendant que le braconnage était fort à la mode en Angleterre à la fin du XVIe siècle, et que de très honnêtes gens se permettaient de tuer des daims dans les parcs des grands seigneurs anglais; mais un d’entre eux, dans un écrit assurément plus sérieux que ne le comportait le sujet, vient de prendre le contre-pied de la justification habituelle, d’affirmer qu’il n’y avait pas de délit plus grave que de tuer un daim, et d’établir par une argumentation en règle que Shakspeare ne l’a pas commis [1]! Suivant ce nouveau défenseur de l’innocence du poète, la scène se serait passée, non à Charlecote, mais dans un parc plus rapproché de Stratford, à Fulcote, qui n’appartenait point encore aux Lucy, dont le propriétaire était exilé comme traître, et où, d’après l’usage du temps, tout le monde avait le droit de chasser. Shakspeare avec ses chiens, en compagnie de quelques camarades, y aurait poursuivi, sans se cacher, et y aurait tué un daim, comme cela était permis à tout habitant du pays. Seulement un conflit se serait élevé entre lui et les gardes forestiers de sir Thomas Lucy, qui auraient prétendu, ou que l’animal s’était échappé de Charlecote, ou que leur maître, nommé par la reine administrateur du domaine en l’absence du propriétaire, ne permettait pas qu’on y chassât sans son autorisation. Shakspeare aurait maintenu son droit et aurait si fort irrité sir Thomas Lucy, qui était très redoutable en sa qualité de chevalier et de juge de paix, qu’afin d’épargner à son père et à ses compatriotes quelques désagrémens, il aurait quitté Stratford.

Quoi qu’il en soit, que Shakspeare ait ou non braconné, qu’il ait fait en tuant un daim une chose permise ou une chose défendue, il a eu certainement à se plaindre de la famille Lucy, et il a gardé contre elle un ressentiment d’autant plus singulier qu’il avait l’humeur du monde la plus accommodante suivant tous les témoignages contemporains, et qu’il n’a pas perdu un instant de vue l’idée de s’établir définitivement à Stratford, où il devait se trouver en relations nécessaires avec les possesseurs du château de Charlecote. Malgré le besoin qu’il pouvait avoir de leur appui ou tout au moins de leur neutralité pour conquérir la grande situation à laquelle il aspirait dans son pays, il ne les a pas ménagés. Il les a fait passer à la postérité, mais uniquement pour leur infliger un ridicule immortel. En me promenant dans leur splendide résidence, dans ce château que sir Thomas Lucy a fait bâtir en 1558, et qui subsiste encore aujourd’hui presque sans changemens, en voyant son dernier descendant se dérober à la curiosité publique, comme s’il redoutait les souvenirs attachés à son nom, je ne pouvais m’empêcher de me rappeler les vieux vers de la ballade qui ne sont peut-être pas de Shakspeare, mais qui perpétuent la mémoire du ressentiment que lui attribue la tradition : « Un membre du parlement, un juge de paix, chez lui un pauvre épouvantail, à Londres un âne... Il se croit lui-même grand, mais c’est un âne dans son domaine. A voir ses oreilles, on ne peut l’appareiller qu’avec des ânes. » Et cette autre chanson, plus grossière et plus insultante encore : « Sir Thomas était bien avide de vouloir tant de daims, lorsque les cornes sur sa tête apparaissent si visiblement! Lors même qu’il ne serait pas resté un daim à sa seigneurie, eh bien! n’a-t-elle pas une femme qui prend assez de peine pour lui trouver des cornes qui dureront autant que sa vie? »

Ce qui est bien de Shakspeare et ce qui atteste d’une manière certaine son intention de ridiculiser sir Thomas Lucy, ce sont les scènes des Joyeuses Femmes de Windsor, où il le fait figurer sous le sobriquet de Shallow (esprit borné). Pour qu’on ne s’y trompe pas, il donne à Shallow les armes des Lucy, des brochets blancs (luces), et il établit entre lui et sir John Falstaff le dialogue suivant, où il fait évidemment allusion à quelque démêlé de sa jeunesse avec le juge de paix de Stratford à propos d’une question de chasse :


«SIR JOHN FALSTAFF. — Eh bien! monsieur Shallow, vous voulez vous plaindre de moi au roi?

« SHALLOW. — Chevalier, vous avez battu mes gens, tué mes daims, enfoncé la loge de mon garde...

« SIR JOHN FALSTAFF. — Mais non embrassé sa fille.

« SHALLOW. — Fi! un rien, n’est-ce pas? Vous en répondrez.

« SIR JOHN FALSTAFF. — Je vais répondre sur-le-champ. J’ai fait tout cela voilà ma réponse.

« SHALLOW. — Le conseil en connaîtra.

«SIR JOHN FALSTAFF. — Tant mieux! Si le conseil en connaît, on se moquera de vous. »


Cette légende, un peu embarrassante pour les optimistes de parti pris qui ne veulent pas trouver l’ombre d’une tache dans la vie de Shakspeare, n’est pas du reste la seule qui fasse douter de cette vertu infaillible qu’on lui attribue si bénévolement. On raconte encore à Stratford que, dans un bourg voisin, il y avait d’intrépides buveurs qui défiaient tout le monde d’égaler leurs prouesses, que les jeunes gens de Stratford, Shakspeare en tête, avaient accepté leur défi, mais qu’au bout de peu de temps, mis hors de combat par leurs adversaires, ils revinrent chez eux non sans peine, et que le poète, appesanti par les fumées du vin, incapable de continuer sa route, se coucha sous un pommier sauvage, qui lui servit d’abri pendant toute la nuit. L’arbre, précieusement conservé, se voyait encore en 1824. On en trouverait non-seulement les restes, mais plus de vingt fois l’équivalent dans un nombre infini de tabatières et de boîtes qui circulent en Angleterre sous le titre de reliques de Shakspeare. Suivant une autre tradition fort ancienne, mais toujours compromettante pour la mémoire du poète, dans ses fréquens voyages entre Stratford et Londres, il aurait eu l’habitude de s’arrêter à Oxford dans une auberge tenue par un certain Davenant; il aurait trouvé là une hôtesse jolie et aimable, il se serait fait aimer d’elle et il aurait eu d’elle un fils, sir William Davenant, le dramaturge de la restauration, qui aurait accrédité le bruit public en ne se défendant pas de cette origine et en témoignant quelque vanité de passer pour le fils d’un si grand homme.

Il y a une remarque curieuse à faire à ce propos. Certaines traditions locales, qui se rapportent presque toutes à la jeunesse de Shakspeare, le représentent comme un jeune homme violent, peu maître de lui, dominé par ses passions. Les documens positifs au contraire, documens nombreux maintenant et qui le deviennent chaque jour davantage, grâce à la patience et à l’industrie de ses biographes, font de lui, pendant son âge mûr il est vrai, durant la seconde période de sa vie, le plus raisonnable et le plus avisé des hommes. Les légendes lui prêtent quelques extravagances, tandis que les archives de Stratford ne lui attribuent que des actes de sagesse. Si on en croit les unes, il a trop aimé le plaisir; d’après les autres, c’est un père de famille prévoyant et habile qui, avec une prudente économie, transforme les bénéfices que lui rapporte le théâtre en propriétés solides, en biens au soleil, et qui veut conquérir, pour lui et pour les siens, la considération qu’obtient toujours en Angleterre la richesse territoriale.

Tout cela n’est contradictoire qu’en apparence. Le même homme peut avoir une jeunesse orageuse et une maturité pleine de raison. Une nature puissante peut concilier des passions vives avec un grand fonds de bon sens et de sagesse pratique. Sans même distinguer deux périodes dans la vie de Shakspeare, rien ne nous empêche de croire qu’il a été à la fois ardent et sage. Ce double aspect de son caractère répond d’ailleurs exactement au double jugement que nous devons porter de son génie. On ne le comprend qu’à la condition de reconnaître la force de sa raison au moment même où l’on est le plus frappé de l’abondance de son imagination. Si celle-ci se déploie librement et avec une merveilleuse souplesse, elle n’en est pas moins tenue en équilibre par la faculté contraire, qui, du milieu de son essor le plus hardi, la ramène impérieusement vers la région plus humble de l’ordre et de la mesure. Quand le poète décrit l’amour aveugle de Roméo et de Juliette, lorsqu’il trouve pour le peindre ce qu’il y a de plus brûlant dans la passion et de plus lyrique dans l’imagination, se laisse-t-il absorber par la peinture d’un sentiment si violent? N’y a-t-il pas une partie de lui-même qui se tient en quelque sorte en dehors de ces mouvemens passionnés? A côté du poète et de l’enthousiaste qui s’identifie avec les deux amans, ne reste-t-il pas en lui l’homme d’esprit qui se moque de leurs folies par la bouche de Mercutio et le sage qui les juge par la bouche de frère Laurent? Ce qui se passe ici se passe dans tous ses drames. La raison y surveille et y contient toujours l’imagination. Les esprits systématiques qui ne veulent voir dans Shakspeare qu’une faculté maîtresse ne voient qu’une face de son génie. Pour le connaître tout entier, il faut aussi découvrir en lui le sage, le philosophe, l’homme pratique. C’est cette seconde face de son génie que mettent en lumière ses nouveaux biographes en confirmant par des faits authentiques, par l’histoire précise et détaillée de sa vie, une opinion que la seule lecture de ses œuvres avait déjà inspirée aux critiques sérieux.

Les travaux récens dont la vie de Shakspeare a été et sera longtemps encore l’objet nous apprennent beaucoup de choses importantes. Peuvent-ils cependant nous apprendre tout ce qu’il nous est possible de savoir? Les lieux eux-mêmes, les lieux où a vécu le poète n’ont-ils pas à nous dire quelque chose de plus que les livres? J’avoue que c’est là la première question que je me suis posée en arrivant à Stratford. Si chaque année des milliers de curieux vont visiter la patrie de Shakspeare, si des Américains du nord et du sud, beaucoup d’Allemands, trop peu de Français, des Italiens, de Grecs, des Turcs même, ont été attirés en 1864 par le jubilé, entreprend-on un tel voyage uniquement pour le plaisir un peu stérile de voir la maison où Shakspeare est né et les fondations de celle où il est mort? Les plus intelligens d’entre eux ne se proposent-ils pas un but plus élevé? n’arrivent-ils pas avec l’espérance d’apprendre sur place à mieux connaître et à mieux comprendre leur écrivain favori? Les gens sérieux ne font guère de pèlerinage au lieu de naissance d’un grand homme sans ce désir secret qu’ils ne parviennent pas toujours à satisfaire. Ici leur espoir se réalise-t-il ? quittent-ils Stratford avec quelques lumières qu’ils n’avaient pas en y arrivant?

J’avoue que je suis tenté de répondre affirmativement, à la condition qu’on n’exagère pas ma pensée et qu’on la laisse dans la mesure où je vais essayer de l’exprimer. Rien ne me paraît plus dangereux que les conjectures littéraires affirmées comme des vérités. Quand je vois des critiques absolus déclarer qu’ils retrouvent les traits du caractère de Shakspeare ou les souvenirs de sa vie dans quelques-unes de ses pièces, quand je les entends soutenir qu’il s’est peint lui-même dans Hamlet ou dans le prince Henri, ou qu’il a fait allusion dans ses Méprises à ses démêlés avec sa femme, je ne puis pas m’empêcher de protester contre leur prétention en leur rappelant que l’art du poète dramatique est de s’identifier avec les personnages les plus divers, de s’oublier lui-même pour épouser les passions et les sentimens les plus opposés aux siens, que personne n’a jamais possédé ce don mieux que Shakspeare, et que, si l’on voulait conclure de la vérité de ses portraits que ces portraits lui ressemblent, il faudrait lui prêter la physionomie d’Iago, d’Edmond de Gloster, de Richard III, aussi bien que des traits plus nobles, puisque assurément il n’a pas exprimé la méchanceté avec moins de vraisemblance que la mélancolie ou la modération,. Et cependant, si, au lieu d’affirmer catégoriquement, on se borne à avancer, sous la forme d’un doute, comme une simple hypothèse et non comme une certitude ce qui paraît probable, n’est-il pas permis de supposer que le poète a mis dans Hamlet, qu’il a retravaillé trois fois, quelques-unes des pensées qui formaient sa nourriture habituelle et comme le fond de son âme? Ne peut-on pas soupçonner aussi qu’écrivant la Comédie des Méprises peu de temps après son arrivée à Londres, à une époque où il connaissait à peine le monde, laissant derrière lui, à Stratford, une femme plus âgée que lui de huit ans et peut-être inquiète des tentations auxquelles sa jeunesse, sa bonne mine et sa profession de comédien allaient l’exposer, il a voulu répondre à quelques scènes de jalousie domestique ou à quelques reproches immérités par les leçons que donne Lucienne à sa sœur Adrienne? Enfin tout est-il arbitraire et de pure fantaisie dans les rapports qu’on découvre à première vue entre le caractère du prince Henri et ce que nous savons de celui de Shakspeare ? Est-ce sans fondemens que l’égalité d’humeur du prince, sa facilité à jouer tous les personnages, son goût pour la plaisanterie et ses instincts sérieux, la bonne grâce avec laquelle il accepte les compagnies les plus diverses, depuis celle des habitués de la caverne d’East-cheap jusqu’à celle des plus graves conseillers du roi son père, font penser à la sérénité ordinaire du poète et à cette merveilleuse souplesse de son esprit qui le met à la fois de niveau avec les plus grands seigneurs de l’Angleterre, — un Essex ou un Southampton, — et avec les plus petits bourgeois de Stratford? La vie du prince, coupée en deux, livrée d’abord aux plaisirs, puis aux affaires, ne rappelle-t-elle pas aussi l’idée différente que les traditions d’une part, les documens officiels de l’autre, nous donnent de la jeunesse et de la maturité de Shakspeare?

Les conjectures, qui sont irritantes quand elles s’imposent, parce qu’on en sent tout de suite les côtés faibles, offrent donc quelque intérêt et même une sorte d’attrait, pourvu qu’on n’en dissimule pas l’insuffisance sous des formes dogmatiques et qu’on les propose comme de simples probabilités, sans les affirmer comme des vérités démontrées. Dans cette mesure discrète, on peut dire que les œuvres de Shakspeare nous font entrevoir quelque chose de ses sentimens et de sa vie. Aller au-delà, ce serait trop oser; rester en-deçà, ce serait nous interdire bien sévèrement toute curiosité et tout essai de sagacité littéraire. En prenant les mêmes précautions, en se gardant de l’exagération et du dogmatisme, ne peut-on pas, par un procédé analogue, saisir quelques rapports entre les œuvres du poète et le lieu où il est né? Si Shakspeare a mis dans son théâtre un reflet de sa vie, n’y a-t-il j)as mis aussi un reflet de son pays natal? C’est là le problème que j’ai cherché à résoudre, pendant tout mon séjour à Stratford, sans me dissimuler l’extrême délicatesse du sujet et sans prétendre hasarder autre chose qu’une opinion probable.

Il y a d’abord dans cette question un premier point très curieux et très important à établir : c’est le profond attachement de Shakspeare pour le coin de terre où il est né. Il se distingue de tous les grands poètes anglais par son humeur sédentaire. Chaucer voyage, Spenser voyage; Milton visite la France, l’Italie, et passerait même en Grèce, si le bruit de la révolution ne le rappelait à Londres; Byron promène son scepticisme et son orgueil à travers l’Orient. Shakspeare seul n’éprouve aucun désir de quitter le sol natal. Quelques critiques ont prétendu qu’il avait vu l’Italie, parce qu’on rencontre dans ses pièces, avec beaucoup de mots italiens, des scènes d’une couleur italienne, comme s’il n’avait pu apprendre les mots dans la société élégante et instruite au milieu de laquelle il vivait, et comme si sa puissante imagination, aidée de quelques livres et de quelques récits de voyageurs, n’avait pu se représenter fidèlement le ciel de la péninsule. On a dit aussi, mais sans l’ombre d’une preuve, que peu de temps avant la mort d’Elisabeth il faisait partie d’une troupe de comédiens que Jacques Ier avait invitée à donner des représentations à Edimbourg. Ce qu’il y a de plus probable, c’est qu’excepté les bords de la mer aux environs de Londres, et notamment la fameuse falaise de Douvres, si bien décrite dans le Roi Lear, il ne connaissait d’autre pays que la route de Stratford à Londres et les environs de Stratford. Sa ville natale a été le centre de sa vie, le point vers lequel convergeaient toutes ses pensées d’établissement et d’avenir, comme le prouve tout ce qu’on sait de sa biographie. Il en est sorti le plus tard possible, il y est revenu chaque fois qu’il l’a pu, et il s’y est fixé, pour n’en plus sortir, le jour où il s’est trouvé assez riche pour se passer du théâtre.

Si l’alderman John Shakspeare n’avait mal administré sa fortune, s’d n’avait été dépouillé de ses fonctions municipales et poursuivi par ses créanciers, si le propriétaire de Charlecote, sir Thomas Lucy, n’avait été jaloux de sa chasse, peut-être le jeune William n’aurait-il jamais quitté Stratford ni écrit ses pièces : du moins sa conduite le fait-elle supposer. Lorsqu’en 1578 son père, jusque-là dans l’aisance, engage pour 40 livres le domaine d’Asbies, lorsque la même année il reconnaît devoir à un boulanger 5 livres qu’il ne peut pas payer, le futur dramaturge, alors à l’école, probablement obligé d’interrompre ses études, ne songe pas à aller chercher fortune ailleurs, comme le faisaient un si grand nombre de ses jeunes compatriotes : il ne pense au contraire qu’à venir en aide à sa famille, sans se séparer d’elle; il s’associe au commerce paternel, il carde la laine des bestiaux, il en tue même peut-être, comme le rapporte une vieille tradition; puis il essaie divers métiers, il entre dans l’étude d’un attorney, il demande la place de sous-maître à l’école de grammaire, et il songe si peu à s’éloigner malgré la détresse des siens, il paraît si décidé à ne pas s’expatrier, qu’il resserre ses liens avec son pays natal en épousant la fille d’un cultivateur dont toute la fortune tient au sol et ne peut se transporter.

Plus tard, il est vrai, il part pour Londres, mais ce n’est qu’après avoir cherché inutilement tous les moyens de vivre à Stratford, après avoir vu sa famille humiliée, son père exclu de la compagnie des aldermen et emprisonné pour dettes, après s’être fait un ennemi mortel du juge de paix, et avoir compris l’impossibilité absolue de lutter contre tant d’obstacles. Il part du reste avec l’idée d’un prochain retour; il entend ne s’éloigner que pour peu de temps, il laisse à Stratford sa femme et ses trois enfans, comme pour y conserver un établissement permanent; il y retourne chaque année, et, quand ses profits d’auteur et d’acteur l’ont enrichi, le premier usage qu’il fait de sa fortune, c’est de payer les dettes de son père et de lui constituer une propriété de 500 livres; le second, c’est d’acheter pour 60 livres New Place, la plus belle maison de sa ville natale (1597). A partir de ce moment-là, il réside encore à Londres par nécessité; mais sa véritable installation, la résidence de son choix, est à Stratford. Dans tous les actes qui le concernent, on le désigne sous le nom de William Shakspeare, gentleman, de Stratford, et ces actes se multiplient, comme pour attester qu’il y demeure. En 1598, sa famille est indiquée, dans une liste générale des habitans, comme une de celles qui consomment le plus de blé. La même année, il vend à la municipalité une charge de pierres tirée de ses jardins. De plus, on le .voit travailler avec persévérance à agrandir sa fortune territoriale et saisir toutes les occasions d’acheter les propriétés disponibles. En mai 1602, il ajoute à New Place 107 acres de terre, une maison, des jardins et des vergers. En 1605, il fait des acquisitions plus importantes encore. En même temps il place de l’argent chez ses compatriotes, et quand ceux qui lui en doivent ne le paient point, ainsi que cela arrive en 1604 et en 1609, il les poursuit rigoureusement. En 1607, il marie sa fille aînée, l’enfant de son amour, cette Susanna, qui lui ressemblait tant, dont la naissance était peut-être une faute, et il lui fait épouser non un habitant de Londres, mais un des hommes pour lesquels il a dû avoir le plus d’estime et d’amitié, le docteur Hall, le plus habile médecin de Stratford. Que de liens le rattachent alors à sa ville natale, et comme il a tout préparé pour son retour définitif! Aussi en 1600 s’établit-il complètement à Stratford, où il marie également sa seconde fille Judith, et où il pouvait espérer encore de longues années de repos, si une fièvre pernicieuse ne l’avait emporté prématurément, à l’âge de cinquante-deux ans.

Toute cette conduite atteste de la part de Shakspeare un profond attachement pour la petite ville où il est né. On voit en outre, par ses nombreuses acquisitions et par les termes de son testament, combien il est préoccupé de se créer un domaine, de l’arrondir, de le transmettre intact à ses descendans, et de faire souche de propriétaires fonciers. Ce grand esprit, qui ne prend aucune précaution pour assurer la publication de ses œuvres, qui meurt sans s’être même donné la peine de les réunir, règle avec un soin minutieux la distribution de sa fortune. A sa plus jeune fille Judith, moins bien mariée que l’aînée, — elle avait épousé un cabaretier, — il ne laisse guère que de l’argent. A Susanna au contraire il laisse toutes ses propriétés, en ordonnant qu’après sa mort elles ne soient point divisées, mais qu’elles appartiennent toutes à celui de ses fils qui aura une postérité, et qu’elles passent ainsi de mâle en mâle dans la ligne directe, sans jamais se partager. Recommandations inutiles! l’espoir du poète ne se réalisa point. Susanna n’eut qu’une fille, lady Barnard, qui mourut sans enfans. Judith eut trois fils; mais comme tous trois moururent également sans enfans, au bout de quarante-quatre ans il ne restait plus un seul descendant direct de Shakspeare. Les seules personnes qui aient aujourd’hui la prétention d’appartenir à sa famille descendent de sa sœur, Mme Hart. Pourtant, si son dernier vœu n’a pas été exaucé, du moins ce vœu fournit-il un argument de plus en faveur de son attachement au sol natal. Non-seulement il quitte Stratford malgré lui, à son corps défendant, non-seulement il y revient aussi souvent qu’il le peut, sans jamais consentir à faire d’autres voyages que ceux qui l’y ramènent, non-seulement il s’y retire définitivement, à l’âge de quarante-quatre ans, en pleine gloire, avec l’espérance d’y vivre de longues années, et sans regretter ni ses plaisirs, ni ses relations intellectuelles, ni ses triomphes de Londres: mais il veut que ses enfans y demeurent, y perpétuent sa famille, et pour ne pas leur laisser de doute sur ses intentions, il les y attache à tout jamais par le lien de la propriété.

Quel pouvait donc être le charme d’une petite ville du comté de Warwick pour le grand écrivain qui avait vécu au milieu de la société la plus brillante de Londres, auquel une reine et un roi avaient donné des marques d’amitié, qui était lié avec lord Southampton, avec Fletcher, avec Ben Jonson, et dont chaque soir le public de la capitale applaudissait les œuvres? D’abord Stratford était son pays natal. A la rigueur, cette raison seule suffirait, d’autant plus qu’elle ne se discute pas; elle se sent. Ce n’est pas une question de raisonnement, c’est une question de sentiment, par conséquent ce qu’il y a au monde de plus individuel. Et puis ce petit coin du monde où est né Shakspeare a sa beauté particulière. On devine, en s’y arrêtant, tout ce que devait y aspirer de poésie une imagination fraîche et riante. Aucun paysage ne répondait mieux peut-être à la disposition habituelle de l’esprit de Shakspeare, à cette sérénité et à cette égalité d’humeur que ses contemporains lui attribuent. Tout y est calme et doux. Ni hautes montagnes, ni rochers à l’horizon ; aucun mouvement de terrain qui, par des lignes brusques ou heurtées, dérange le plaisir tranquille de la contemplation : rien d’extraordinaire ni de grandiose; mais, de quelque côté que se tournent les regards, une harmonieuse combinaison de prairies vertes, d’arbres heureusement groupés et d’eaux courantes, des teintes simples et bien fondues, tout ce qui caresse l’œil et tout ce qui repose l’esprit. Quand on se promène sur les bords de l’Avon, en face de l’église gothique ombragée d’ormes, quand on suit le fil de l’eau et que, du cours paisible de la rivière, on relève les yeux sur les prairies humides, sur les haies qui les séparent et sur les bouquets de chênes qui s’y détachent, on se sent peu à peu comme imprégné de ce qu’il y a de poétique dans cette nature verdoyante et comme enveloppé d’une atmosphère de paix et de volupté tranquille. Il y a des plaisirs plus vifs; il n’y en a pas qui s’insinuent plus doucement dans l’âme et qui paraissent plus durables. J’aimais surtout, pendant mon séjour à Stratford, à m’arrêter à l’extrémité de la ville, près d’un moulin, sur un petit pont de pierre qui existait déjà du temps de Shakspeare, et d’où l’on voit la ville entière baignée dans la verdure, noyée au milieu des prés et des vergers en fleur. C’est de là que le poète a dû souvent la contempler, à travers les premières brumes du matin ou le soir, à l’heure où la rosée qui monte étend son voile d’argent sur les prairies.

Ces beautés sont des beautés familières et simples. On en trouverait d’autres, d’un ordre plus élevé, dans les environs immédiats de Stratford. Le parc de Charlecote, avec ses vieilles constructions du XVIe siècle, avec ses longues pelouses et ses arbres séculaires, a un caractère imposant de majesté et de grandeur. Nulle part, je le crois, on ne voit de plus beaux chênes, même dans le reste de l’Angleterre, la patrie des chênes. Ceux du Bas-Bréau, les plus beaux de la forêt de Fontainebleau, presque tous élancés et hardis, forment un effet d’ensemble admirable : ce sont des arceaux, des colonnades, des portiques sur lesquels courent du lierre et des plantes grimpantes. Ici au contraire, au lieu de se présenter par masses, ils ne se présentent qu’isolément ou par petits groupes. Ils n’atteignent pas non plus une grande hauteur; au lieu de se dresser en colonnes, avec des tiges droites et nues, ils se développent en largeur dans le vaste espace qu’on laisse libre autour d’eux. A peu de distance de terre, leurs troncs trapus et vigoureux projettent d’énormes branches qui s’entrelacent généralement en corbeille touffue et qui se disposent avec une sévère harmonie. C’est l’image de la force ramassée et disciplinée, quelque chose qui fait penser à la sève contenue du caractère anglais. Si, après avoir visité Charlecote, on veut voir un spectacle plus frappant encore, il faut gagner la ville de Warwick, à six milles de Stratford. Là reste debout, tout entier, dans sa magnificence féodale, le vieux château de ces comtes de Warwick qui ont fait des rois et dont Shakspeare a tracé un portrait si fier : un pont-levis, des tours reliées entre elles par des murailles crénelées, des mâchicoulis, des bastions, tout l’appareil des fortifications du moyen âge, des murs tapissés de lierre ou à demi cachés par des massifs d’arbres qui poussent leurs racines dans les fossés, la grandeur d’une ruine et avec cela le mérite d’une parfaite conservation. Quand on regarde cet ensemble, on se croit ramené de quelques siècles en arrière, au temps où des chevaliers bardés de fer faisaient piaffer leurs chevaux dans la cour seigneuriale; on s’attend à voir des sentinelles se promener la lance à la main sur les remparts et des arbalétriers préparer leurs armes au fond des meurtrières. Au-dessous du castel, un parc descend en pente rapide et se perd à l’horizon à travers des massifs de chênes, de sycomores et de cèdres. Sous les fenêtres, dont les balcons sculptés dominent l’abîme, coule l’Avon, qui tombe avec fracas du haut d’un rocher. Le grand caractère du paysage ajoute à l’effet de l’édifice, et fait paraître plus majestueuses encore les lignes hardies de l’architecture gothique. C’est un coin du moyen âge conservé, comme les cours des collèges d’Oxford, pour le plaisir des yeux.

Tous ces beaux sites, Shakspeare les a admirés depuis son enfance. Aux plus imposans, il a fait des visites poétiques : au milieu des plus simples, il a laissé couler doucement sa vie; de tous, il a senti le charme pénétrant. Dans ces vastes prairies, il s’est enivré, au printemps, de l’odeur des foins fraîchement coupés; pendant les chaudes journées d’été, il s’est assis, à l’ombre des ormes, sur les rives fleuries de l’Avon; à l’automne, il a vu tomber avec mélancolie les feuilles séchées des grands arbres. Si tout cela vivait dans son souvenir, n’en a-t-il pas fait passer quelque chose dans ses vers? Bien des traits de couleur locale ont dû se glisser d’eux-mêmes sous sa plume, comme des réminiscences involontaires d’impressions anciennes et souvent renouvelées. Que de fois, par exemple, il a parlé des chênes, toujours avec admiration, souvent même avec émotion, comme si les chênes répondaient dans sa pensée à quelque souvenir où sa sensibilité fût intéressée! Les fleurs ordinaires des prés de Stratford, celles qu’on y cueille tous les jours, « les pâquerettes bigarrées et les violettes bleues, et. les cardamines toutes blanches d’argent, et les renoncules aux teintes jaunes qui peignent les prairies d’une couleur délicieuse » reparaissent dans ses peintures champêtres. C’est lui qui, sous le nom de Puck, cherche les primevères dans la campagne, lorsqu’il fait dire au génie favori d’Oberon : « Par-dessus la montagne, par-dessus la vallée, à travers les buissons, à travers les ronces, par-dessus les parcs, par-dessus les palissades, à travers l’eau, à travers le feu, j’erre partout plus rapide que l’orbe de la lune, et je sers la reine des fées, j’arrose les cercles qu’elle trace sur le gazon. Les primevères élancées sont ses pensionnaires ; dans leurs robes d’or, vous voyez des taches, ce sont des rubis, les couleurs des fées ; dans ces mouchetures, leur parfum vit encore; je dois chercher ici quelques gouttes de rosée et suspendre une perle à l’oreille de chaque primevère. » Voici maintenant les oiseaux que le poète a mille fois entendus et qui peuplent encore les vergers de sa ville natale : «le merle au plumage si noir avec son bec d’un jaune d’orange, la grive avec sa note si fidèle, le troglodyte avec sa petite huppe, le pinson, le moineau et l’alouette, le coucou gris au chant simple. » Voici un coin de paysage qu’on croit apercevoir, quand du milieu du petit pont, au-delà de l’église, on regarde le plus prochain tournant de l’Avon, C’est bien toujours a le bord où fleurit le thym sauvage, où la primevère et la violette inclinée poussent, le bord que recouvrent presque entièrement de leur dais le délicieux chèvrefeuille, la douce rose de Damas et l’églantier. »

Mais ce qui a surtout passé des impressions de Shakspeare dans ses vers, c’est le sentiment du bien-être que donne la campagne, c’est la joie d’y vivre, joie qu’il a poétiquement et fortement exprimée. Au fond de toutes ses pastorales, au fond de Comme il vous plaira, cette idylle de la forêt des Ardennes ou plutôt de la forêt d’Arden, voisine de Stratford, au fond du Songe d’une nuit d’été, au fond de l’épisode de Guiderius et d’Arviragus dans Cymbeline, on voit poindre les émotions d’une âme éprise de la nature, heureuse d’épancher ce qu’elle ressent en face des scènes rustiques, à laquelle la vie champêtre apporte le repos et le calme où elle aspire. Que dit le duc, dans Comme il vous plaira, à ceux qui l’ont suivi au milieu des bois? « Maintenant, mes compagnons et mes frères en exil, la vieille habitude n’a-t-elle pas fait cette vie plus douce pour nous qu’une vie peinte et pompeuse? Ces bois ne sont-ils pas plus exempts de péril que la cour envieuse? Ici nous ne sentons pas la peine d’Adam. Nous ne sentons que la différence des saisons. Quand la griffe glaciale, quand la voix grondeuse du vent d’hiver m’égratignent et soufflent sur mon corps, même lorsque je grelotte de froid, je souris et je dis : Ici il n’y a pas de flatteries. Voilà des conseillers qui me font sentir ce que je suis. Ainsi notre vie affranchie de la poursuite du public trouve une voix dans les arbres, des livres dans les ruisseaux qui courent et du bien partout. » Que chante Amiens? « Sous l’arbre vert, que celui qui aime à s’étendre avec moi et à accorder ses chants avec la douce voix des oiseaux, que celui-là vienne, qu’il vienne, qu’il vienne! Ici il ne verra d’autre ennemi que l’hiver et la tempête... Celui qui fuit l’ambition, qui aime à vivre au soleil, cherchant la nourriture qu’il mange et content de ce qu’il trouve, que celui-là vienne, qu’il vienne! Ici il ne verra d’autre ennemi que l’hiver et la tempête. » Paroles et chanson, qu’est-ce autre chose que l’éloge de la vie champêtre fait par un homme qui en sait le prix, qui l’a menée dans sa jeunesse, qui l’a déjà reprise ou qui va la reprendre pour toujours?

Shakspeare a aimé la nature; il a voulu vivre en communication étroite avec elle. Voilà une des causes, peut-être la principale cause, de son attachement pour Stratford. Voilà ce qui l’y a fait revenir souvent, voilà ce qui explique ses fréquentes absences et son prompt éloignement de Londres. La grande ville ne disait rien à son cœur. Au milieu des travaux du théâtre et des plaisirs du monde, le souvenir de l’air pur qu’il avait respiré, des scènes rustiques qu’il avait contemplées dans sa jeunesse, le poursuivait comme un regret; aussitôt qu’il l’a pu, il est retourné au sein de cette campagne que ses yeux d’enfant avaient tant de fois regardée, et vers laquelle il se sentait attiré par une irrésistible séduction. Qu’on ne croie pas cependant que son attachement pour Stratford ait diminué en lui la faculté de peindre à grands traits la nature, et l’ait amené à ne décrire que les paysages qu’il avait sous les yeux. Rien ne serait plus contraire à l’idée que nous devons nous faire de son génie. Comme tous les grands poètes, Shakspeare se sert du réel, il emprunte des traits à la réalité, mais il la dépasse sans cesse par l’élan et par l’étendue de son imagination. On ne trouverait à Stratford que le point de départ de ses peintures, la source vive et fraîche où vient se retremper son amour pour la campagne; on n’y trouverait pas tout le secret de son inspiration. Ces aspects champêtres que lui présente sa terre natale, il ne les copie pas servilement; il les transforme, il en agrandit les perspectives, et d’un coup d’aile il perce à chaque instant les horizons brumeux qui l’entourent pour aller chercher, dans l’espace illimité que lui ouvrent ses rêves, d’autres contrées et un autre soleil. Que reste-t-il de Stratford, par exemple, dans la mise en scène d’Hamlet, de Roméo et Juliette, de la Tempête? Rien qu’un sentiment général d’admiration pour la nature; mais les détails, la lumière, les couleurs ont changé. Dans Hamlet, on entend siffler sur les remparts d’Elseneur un vent glacé, le vent de la Mer du Nord, qui ne s’est jamais abattu sur les riantes prairies du comté de Warwick. Dans Roméo et Juliette, ce n’est pas le vulgaire pommier des vergers anglais, ce sont les orangers et les grenadiers en fleur qui parfument le jardin où les deux amans se parlent de leur amour, et, du balcon où ils se font leurs adieux, ce ne sont pas les vapeurs matinales des bords de l’Avon, c’est la chaude aurore du midi qu’ils aperçoivent. La Tempête aussi nous emporte, bien loin de Stratford, au milieu des splendeurs du climat des tropiques.

Ainsi font les grands poètes. Ils voient la nature au milieu de laquelle ils vivent, ils l’aiment, ils en comprennent la beauté; mais ils vont au-delà, et ils y ajoutent quelque chose par la puissance de leur imagination. Le poète qui copie simplement la réalité n’est pas plus un grand poète que le peintre qui prend ses paysages tout faits autour de lui, sans y mettre la marque de l’art, n’est un grand peintre. On n’a du style et du génie qu’à la condition de ne pas voir la nature avec les yeux du vulgaire et de ne pas prétendre uniquement au facile mérite de la ressemblance. Homère, Virgile, Dante, Milton, sans altérer jamais la physionomie vraie des pays qu’ils décrivent, n’en saisissent que les grandes lignes et les grands aspects, de même qu’un Van Dyck, un Velasquez, un Raphaël s’attachent bien plutôt, dans leurs portraits, à rendre le caractère, l’expression, le sentiment de la figure humaine qu’à en reproduire minutieusement les moindres détails. Shakspeare, si différent que soit son génie du génie classique, suit instinctivement la même loi, qui est la loi du grand art. Il voit et il comprend la réalité, mais il ne s’y asservit pas. Du fond de la contrée rustique qu’il habite, du milieu de ces prairies toujours vertes plantées de chênes et coupées de ruisseaux, du sein de cette campagne qui parle à son cœur et qui caresse ses yeux, il entrevoit des horizons plus vastes, et il s’arrache à ce que la nature matérielle lui montre pour aller chercher ce que devine son imagination. Stratford reste toujours l’oasis préférée, le lieu où l’âme du poète aime à se recueillir et à se replier sur elle-même : c’est là qu’il est heureux de vivre, c’est là qu’il laisse couler ses jours, c’est là qu’en disant adieu à cet aimable pays on se plaît à replacer la figure souriante de « l’aimable Will; » mais il y a une partie de lui-même que ne contient pas ce petit coin de terre. A une imagination insatiable comme la sienne, il faut une patrie moins limitée que la patrie terrestre; cette patrie, c’est l’idéal.


A. MÉZIÈRES.

  1. Shakspeare no deerstealer, by C. Holte Bracebridge. Londres, 1862.