Le Journal de la Huronne/Les Hauts Fourneaux/Texte entier


Les “ Hauts Fourneaux ”



Ganville, 27 juillet 1914.

La guerre ?… Allons donc ! En tout cas, mon petit René n’a que seize ans. Mais non. C’est impossible.

« C’est impossible ». Voilà ce que je me répète depuis que mon mari m’a téléphoné de Paris cet après-midi. J’entends encore sa voix de butor bon enfant : « Ça chauffe… C’est couru. C’est une question de jours. »

J’aurais besoin d’être rassurée. Mais je suis seule, dans cette grande bâtisse de Ganville, avec mon cher petit convalescent. Depuis trois mois, nous sommes isolés du monde, René et moi. C’est à Pâques qu’il est tombé malade ici. Que de rechutes, de complications, dans cette maudite typhoïde ! Combien de fois j’ai cru… Mais je ne veux plus y penser. C’est fini, fini. Ah ! Je l’ai bien défendu. En ce moment, il dort. Derrière la porte entr’ouverte, j’entends son souffle paisible et léger.

Je suis seule. Nos voisins Foucard, que je n’aime guère, d’ailleurs, sont à la mer ou aux eaux. Et je n’ai pour confident que ce papier. Au fond, je n’en ai jamais eu d’autres. J’ai toujours été silencieuse. Si je parle, c’est pour parler franc. Alors je gêne et je m’arrête. Pourtant, j’aurais dû m’apprivoiser, à force de voir du monde, depuis vingt-cinq ans. Même avant de devenir la femme de Pierre Ciboure, chez mes parents, que de gens illustres ou notoires j’ai vu défiler ! Car mon père, un des plus grands chirurgiens de son époque, avec Pozzi et Segond, adorait recevoir. Non. Rien ne m’a guérie de ma sauvagerie. Clemenceau, qui fréquentait notre maison, m’appelait la Jolie Huronne. Jolie, j’ai pu l’être. Huronne, je le suis toujours.

Je crois bien que mon mari m’a encore repliée sur moi-même. Brusque et jovial, avide et pressé, il m’a toujours déconcertée.

Même avant qu’il eût des maîtresses, il était déjà tout accaparé par ses énormes entreprises métallurgiques, ces industries qu’il commande, ces sociétés qu’il administre. Il me rangeait dans un coin de sa vie. Et puis, ce gros manieur d’hommes et de millions est fier de son œuvre. Il ne croit qu’en elle. Il méprise mon ignorance — excessive, je l’avoue — du langage des affaires et de l’argent. Et, parce que je m’intéresse à la littérature, à la politique, il se moque de moi. Bref, Pierre m’a toujours traitée en personne négligeable, un peu toquée. Et pourtant, j’aurais pu être pour lui la bonne compagne…

Je n’ai su être qu’une bonne mère. Oh ! Je l’ai été farouchement. Une vraie mère lionne. Oui, je l’aime comme une bête, mon petit. Je me suis toute rejetée vers lui, je me suis vouée à lui. Je sentais en moi un si grand besoin d’aimer, d’être aimée. Il y a tellement de tendresse refoulée, dans le cœur d’une timide. Je voudrais que tout le monde m’aime, moi. Et aussi que tout le monde s’aime.

Et la guerre éclaterait ? Encore une fois, c’est impossible. Essayons de réfléchir, la plume à la main. La guerre ? Depuis dix ans, depuis la mainmise sur le Maroc, n’a-t-elle pas failli éclater dix fois, et dix fois ne l’a-t-on pas évitée ? Tanger, Algésiras, Agadir… Tous ces noms me rappellent autant d’alertes, mais qui sont restées de vaines alertes. Pourtant, chaque fois, j’avais peur. Mon mari haussait les épaules : « Bah ! C’est une question de rail ». À l’entendre, on ne se disputait, dans ces pénibles conflits, que la concession des chemins de fer marocains. Sans doute, cette vue est trop simple pour être juste. Mais Pierre est un homme qui voit rond. En tout cas, on a franchi ces passes difficiles. Voilà l’important.

Certes, la menace gronde toujours. Mon cœur se serre quand je lis les stupides discours du Kaiser, de ce demi-fou qui, sans cesse, tire son glaive, sèche sa poudre et brave « l’ennemi héréditaire ». À quel besoin de surenchère obéit-il ? Après avoir fait, pendant vingt ans, la cour aux Français, à qui veut-il plaire par ces rodomontades ? Sans doute au parti du Kronprinz, au parti de la guerre, qu’on nous dit organisé, nombreux, servi par des journaux à grand tirage dont on met sous nos yeux les extraits irritants.

Hélas ! Ce n’est point seulement Outre-Rhin que, tout haut ou tout bas, des gens appellent la guerre. Et je ne pense pas seulement à ce nationalisme agressif, récemment réveillé par les fanfares des retraites militaires ; ni à cette presse qui, depuis quelques années, va soufflant la haine, prêchant les boycottages et proclamant la guerre inévitable ; ni à ces auteurs dramatiques qui, dans le même temps, exaltaient et flattaient dans leurs pièces le plus furieux chauvinisme.

Non. J’ai reçu des aveux qui m’ont glacée. Un écrivain, qui jadis fit preuve du plus courageux libéralisme et qui possède une intelligence extrêmement lucide et déliée, me disait, il y a deux ans : « Je ne suis pas loin de me rallier à la doctrine de Joseph de Maistre : oui, la guerre est sacrée, la guerre est divine ». Et chevauchant sur sa chaise, les mains fermées sur des rênes imaginaires, il s’enlevait d’un temps de trot : « Ce serait tout de même épatant, d’entrer à Francfort à cheval… »

Vers la même époque, la femme d’un haut personnage de l’État, effarée des progrès du socialisme, me confiait dans son salon : « Ce qu’il nous faudrait, c’est une bonne guerre et, naturellement, l’exécution de Jaurès le premier jour ». Nourrie par mon père de l’esprit républicain, j’y suis restée fidèle. Mais, laissant de côté les doctrines, j’ai pour la personne de Jaurès, pour son éloquence et son caractère, une admiration fervente. Aussi la féroce sottise de ce propos m’a-t-elle tout interloquée.

Cependant, c’est au Congrès de Versailles, l’an dernier, que j’ai senti le plus vivement l’appréhension lugubre de la guerre. Bien que les républicains l’eussent évincé dans une réunion préparatoire, Raymond Poincaré se présentait. À l’un de ses amis qui lui remontrait : « Mais vous allez être le candidat de la réaction… » il avait répliqué : « Je serai l’élu de la France. » Mon mari, qui souhaitait bruyamment le succès de Poincaré, voulut assister à l’élection. Malgré le joli soleil d’hiver, le classique déjeuner aux Réservoirs me parut lamentable. Ce public de répétitions générales, qui se montre d’habitude aux lumières, dévoilait au plein jour de pauvres figures de cire, des fonds de teint jaunes, verts, violets, des traits éboulés, des peaux craquelées de rides imprévues. Ils avaient beau se défendre, grimacer tous le même sourire fixé de ballerine en scène, ils faisaient peine à voir. Loin de les railler, je pensais : « Moi aussi, je fais comme eux : moi aussi je vieillis. » Et j’avais pour eux la même pitié que pour moi-même. J’aurais voulu les consoler, trouver, à chaque poignée de main, de bonnes paroles. Mais il faut parader. Et j’arborais, moi aussi, le sourire crispé.

Pierre avait invité à notre table toute la bande Foucard. Ils me font peur, ces gens-là. Foucard, le sénateur, imposant et lourd comme un buste ; sa femme, ce vieux gendarme déguisé en douairière ; leur fille, la sévère Madeleine, entre son mari, le banquier Delaplane et son chevalier servant, ce clairon de Villequier ; leur fils René, le morne époux de Colette Butat ; enfin, le petit père Butat, toujours si piètre et si poussiéreux, que nul ne devinerait en lui le directeur d’un des plus puissants journaux du monde, le Bonjour[1].

À cette époque-là, Pierre courtisait déjà Colette, la femme de René Foucard. Ses quarante-cinq ans n’avaient pas peur de cette belle jeunesse. À table, il faisait valoir et jouer ses avantages. Il déployait sa solide carrure ; il caressait les ondes courtes de ses cheveux bruns, à peine givrés aux tempes, sa moustache prestement relevée sur sa bouche gourmande. Et je voyais monter et s’allumer deux étincelles libertines dans ses yeux qui rient toujours. Il y a beau temps que je ne suis plus jalouse et que nous sommes devenus de simples camarades. Mais je sais si bien quand il entre en chasse…

Personne, autour de la table, ne doutait de l’élection de Poincaré. Tous attendaient l’avènement du sauveur et s’en congratulaient d’avance. Ils se gaussaient de leurs adversaires, qui marchaient le nez bas à la défaite inévitable. Clemenceau, le plus acharné contre le candidat de la réaction, se résignait lui-même à l’échec. Il venait de lancer cette boutade : « Nous serons de l’opposition. Tant mieux ; nous n’en serons que plus forts. »

Dans la salle du Congrès, je retrouvai cette insolente certitude du triomphe. Dans la tribune où j’étais encaquée, mes voisines exultaient, pleines d’une ferveur batailleuse et pointue. Les passions étaient si aiguisées que les parlementaires en perdaient toute retenue. Quand le bon et brave Camille Pelletan, à demi paralysé, se hissa péniblement à la tribune pour déposer son bulletin, des ricanements féroces éclatèrent dans les rangs de la droite.

Et quel déchaînement dans les couloirs, quand circuleront les résultats du premier tour… Des hommes que j’avais connus courtois, mesurés, arrivaient sur moi, titubant d’orgueil, étalant des faces de soleil, me soufflant leur joie dans la figure, sans se soucier de savoir si je partageais leur ivresse.

Oh ! non, je ne la partageais pas. Car un mot me hantait depuis le matin, un mot qui remontait à ma mémoire chaque fois qu’éclatait la jactance des partisans de Poincaré, un mot prononcé par de vieux routiers de la politique qui n’étaient pas tous ses adversaires ou ses rivaux, un mot répété par des penseurs qui ne se mêlaient point aux luttes des partis, un mot murmuré dans les milieux officiels et jusque dans l’entourage du prétendant : « Poincaré, c’est la guerre. »

Et, au fond de l’auto qui nous ramenait à Paris, rencognée dans l’ombre, quand j’évoquais la bande des Foucard attablés, les pécores de ma loge, les triomphateurs des couloirs, le mot me poursuivait : « Poincaré, c’est la guerre. »

Et depuis dix-huit mois, ce mot me harcèle. Il s’est imposé à moi le jour où parut, en même temps que le message présidentiel, la nomination de Delcassé au poste d’ambassadeur à Pétersbourg. Delcassé, qui considérait le Kaiser comme son ennemi personnel, Delcassé qui depuis dix ans, et souvent sans contrôle, obéissait à sa vindicte et qui, dans son nouvel emploi, ne pourrait que le servir encore. Ce mot m’a poursuivi pendant les débats de cette loi de trois ans, qui fut presque le don de joyeux avènement du règne. Elle m’était suspecte parce que l’utilité n’en apparaissait qu’à ceux dont elle servait les intérêts ou les passions. Elle m’inquiétait parce qu’elle me semblait lancer le pays dans un jeu de folles surenchères qu’il ne pourrait pas suivre longtemps. Mon mari prononçait gravement : « Question de couverture ». Il ajoutait d’ailleurs qu’elle serait plus large que la loi de deux ans et que René pourrait passer à travers les mailles. Pendant un dîner, j’avouai mes doutes à Briand, qui était un des artisans de la nouvelle loi. Et lui, dont l’esprit de blague ne respecte pas grand’chose, me dit d’un air sérieux, de sa belle voix pénétrée : « Allons, allons, j’ai voulu éviter une boucherie ». C’est égal, je n’étais pas rassurée.

« Poincaré, c’est la guerre ». Ah ! Je l’ai loyalement discutée avec moi-même, cette atroce prophétie. J’ai cherché la figure que cet homme faisait par le monde. Comment oublier que les conservateurs ont assuré son élection, qu’ils ont barre sur lui, ne serait-ce qu’à ce titre, s’ils ne le tiennent pas encore par quelque secret qu’il faudra bien percer un jour ? Puis, ce bon lorrain et sa petite escouade ont sonné le réveil national. Son ministère, qui fut pour lui le vestibule de la Présidence, s’appelait le Ministère National. Il a marqué tous ses discours de cette estampille nationale. Elle est devenue sa firme et son monopole. Bref, poussé jusqu’au faîte du pouvoir par une ambition sourde à toute prudence, il y est apparu, bon gré, mal gré, comme le champion d’une politique ombrageuse, sèche et cassante. L’attitude peut plaire et se défendre. Mais ceux qui, au delà des frontières, souhaitent vraiment la tuerie, ne vont-ils pas feindre d’être inquiets, de se croire menacés ? Ne vont-ils pas se servir de lui comme d’un épouvantail, afin d’effarer les masses avant de les jeter au carnage ? Je ne sais pas si Poincaré veut la guerre. Mais il peut l’attirer.

Mais voilà que je m’affole à mon tour. S’il existait un parti d’Allemands, capable à lui seul de déchaîner la guerre, n’aurait-il pas, depuis dix ans, saisi des occasions de conflit plus directes, où les deux races se heurtaient de front, où les intérêts s’opposaient, où les susceptibilités se froissaient ? Aurait-il attendu cette lointaine querelle serbe, qui ne touche personne, ni chez eux ni chez nous ? Non, non. Encore une fois, c’est impossible.

Ganville, 31 juillet 1914.

Jaurès assassiné !… C’est tellement monstrueux que cela ne m’entre pas dans l’esprit.

Alors, c’est fini de lui ?… De tout lui : sa voix savoureuse, sa simplicité, tout le bel et solide équilibre de sa silhouette, de sa face et de son geste, son regard amical, son front radieux où brillait le génie. Car il avait les dons qui deviennent divins lorsqu’ils sont réunis : la bonté, l’intelligence et la clarté.

Et penser qu’il a suffi de quelques articles pour pervertir un cerveau débile… penser que quelques hommes, tranquillement assis devant leur table, ont pu le désigner du bout de leur plume au coup mortel d’un demi-fou ! Comment ont-ils pu le méconnaître aussi odieusement ? Ils n’ont donc même pas ouvert son dernier livre, sur l’armée nouvelle, ce livre auguste comme une prophétie, sincère comme un testament, et dont toutes les pages brûlent du plus ardent, du plus fougueux patriotisme ?

Ah ! puisque les passions sont à ce point aveugles, égarées et furieuses, puisque le mensonge règne, puisque la presse tue, puisque le juste succombe, puisqu’on vient d’éteindre la plus généreuse lumière qui eût éclairé les hommes, alors tout est possible.

Andernos, 20 septembre 1914.

J’ai cru que je n’aurais plus le courage d’écrire. Tout, dans la guerre, atteint et ruine ma foi dans l’avenir meilleur, dans le progrès, la lente conquête du bonheur. C’est le réveil d’un rêve que je caressais depuis que je pense. Tous les matins, je dois rapprendre qu’il y a la guerre. L’affreuse faillite…

Et puis, devant ces grands horizons simples des landes girondines, ces eaux planes, dans cet air vif où le souffle salin se mêle aux senteurs de résine, je me suis ressaisie, rassemblée.

Il m’a paru qu’en dehors même des besognes charitables, une existence privilégiée comme la mienne, au lieu de s’abandonner au désespoir, pouvait encore servir son idéal. Le but a resplendi devant moi, dominant, lumineux, comme un sommet : puisque l’immense catastrophe est déchaînée, il faut en démêler les causes afin d’en éviter le retour. Oh ! Je n’ai pas la prétention ridicule d’y parvenir seule, ni de sitôt. Mais ma contribution, si modeste qu’elle soit, ne peut pas être inutile. Il n’y a pas de témoignage superflu, à la recherche de la vérité. Il faut que je me penche, que j’écoute, que je retienne. Maintenant, je vois ma tâche. Je la poursuivrai.

Ce ne sont encore que projets. Jusqu’ici, je suis restée loin des gens en place et des gens informés. (Ce ne sont pas toujours les mêmes.) Qu’ai-je vu, dans notre petit coin de Bourgogne, à Ganville ? Tout s’est passé si simplement, si tristement. Sur trois cents habitants, une soixantaine d’hommes sont partis. Ceux qui m’ont fait leurs adieux, tenaient tous les mêmes propos : « Puisqu’il le fallait… Allons-y… On va leur casser la gueule. » La première stupeur passée, tous marquaient la même résignation farouche, puisée dans ce sentiment de l’inévitable, cette certitude de l’agression absolue, que leur donnaient leurs journaux.

Nous aussi, nous étions uniquement renseignés par les journaux. D’abord, ils flambaient d’allégresse : la mobilisation parfaite, la résistance victorieuse de Liège, les Russes fonçant sur Berlin, la marche triomphale en Alsace, que Joffre appelle dans un ordre du jour « le premier geste de la Revanche ». Les Allemands, affamés, se rendent pour une brioche. Ils tirent trop bas, leurs obus n’éclatent pas.

Puis, à partir du 20 août, on a l’impression étouffante d’entrer dans un nuage, de se mouvoir dans du mystère, au milieu d’une obscurité, d’un silence voulus, jusqu’au fameux communiqué : « De la Somme à la Meuse, nous tenons… » On veut croire à une erreur, on veut lire : « De la Sambre à la Meuse. » Mais non. Le voile est déchiré et découvre l’invasion.

Le 31 août, mon mari arrive à Ganville en auto, très informé. Les avant-gardes allemandes sont à dix lieues de Paris. On craint l’enveloppement par le sud-est. La défense du camp retranché n’est pas au point. Le gouvernement va partir pour Bordeaux. La population l’ignore. Mais déjà les foules s’écrasent dans les gares.

Pierre n’est pas abattu. Évidemment, on a fait face à l’est au lieu de faire face au nord. « Question de concentration. » Indulgent à l’erreur, il la juge réparable. Il a confiance.

Déjà, obéissant à son goût des solutions rapides et précises, il a organisé toute notre prochaine vie. Il nous propose de nous emmener, René et moi, à Andernos, un coin tranquille au bord du bassin d’Arcachon, à quarante minutes de Bordeaux par la route. Le climat rêvé pour donner au petit le coup de fouet, achever de le remettre debout. Pierre lui-même devra passer souvent à Bordeaux où l’on traitera les grandes affaires, où l’on rencontrera les gens utiles. La villa est retenue, les sauf-conduits sont prêts. Les domestiques suivront avec les gros bagages. En route.

En deux jours, sous le ciel trop beau qui pèse sur moi comme un remords, nous avons traversé la France en écharpe. On ne s’apercevrait pas qu’il y a la guerre, sans les chaînes tendues en travers de la route à l’entrée des bourgs, sans l’inquisition furieuse des gardes civiques, armés de fusils et saoulés de pouvoir. Plus on descend vers le Midi, plus les chaînes deviennent nombreuses et les gardes arrogants. C’est qu’on voit des traîtres partout. L’espionnite règne. C’est une fièvre, un délire universels. La lueur d’une lampe studieuse, le reflet du soleil dans une vitre, deviennent des signaux à l’ennemi. Pendant notre voyage, on recherchait une auto suspecte, qui emportait deux bombes accrochées à ses flancs. Peu après, la mystérieuse voiture fut arrêtée : les bombes étaient des bouteilles à air, destinées à gonfler les pneus.

Et c’est dans ce charmant Andernos que la victoire de la Marne nous a été peu à peu révélée. Oui, peu à peu. On n’a pas compris tout de suite. C’est que, jusqu’ici, les batailles duraient un jour. Le sort des empires se réglait entre le lever et le coucher du soleil : Iéna, Waterloo. Mais dans ce cataclysme où des nations armées s’entrechoquent, tout est nouveau. Les esprits, mal préparés à concevoir un gigantesque corps à corps d’une semaine, en ont lentement découvert l’issue, dans une sorte de surprise, d’incrédulité heureuses.

Mais mon cœur soulagé ne se dilate pas. Je ne peux pas m’empêcher de penser aux morts, à ceux que laissent les morts. Je me réjouis de la victoire, mais je déplore la bataille. Française, je reste humaine.

René, assez éprouvé par le voyage, s’était alarmé de ces signes de fatigue. Il craignait une nouvelle rechute. Comme tous ceux qui relèvent d’une très grave maladie, il est surtout attentif aux progrès de sa convalescence. Il épie la vie qui rentre en lui. Il veut recouvrer la santé, toute la santé. Je le comprends si bien. Au creux d’une niche d’osier, il passe ses journées dans le jardin qui descend jusqu’à la grève. Encore alangui, il parcourt les journaux sans les commenter.

Mais parfois le soupçon me traverse qu’il exagère sa lassitude pour ne point parler, qu’il ne pense pas comme moi sur la guerre et qu’il se tait pour m’épargner. Mon cher petit… Je reconnais si bien là sa manière discrète, sa délicatesse prévenante, son joli souci d’élégance morale. Oui, je le devine, je le sens : malgré notre étroite tendresse, nous ne serions pas d’accord. Ah ! heureusement que l’atroce tuerie aura cessé avant qu’il soit d’âge et même de force à l’affronter.

Andernos, 3 octobre 1914.

Depuis le début de la guerre, je n’avais pas encore repris contact avec le monde civilisé. De mes premières incursions dans Bordeaux, je rentre effarée.

J’ai retrouvé là, comme au Congrès de Versailles, mon public de répétitions générales. J’avais envie de crier : « Eh bien, vous êtes contents ? Vous l’avez, votre prétendant ? Il est parmi vous… » Je ne sais pas s’ils sont contents. Mais ils sont héroïques.

Tous les hommes que j’ai rencontrés sont navrés de ne pas combattre. Dès l’abord, ils légitiment leur présence, ils justifient leur situation au point de vue militaire. Ils révèlent leurs infirmités et leurs malheurs. L’un déplore son âge, l’autre maudit sa goutte, qui les retiennent loin des armées. Un petit sous-préfet soupire devant moi : « Ah ! s’il ne me manquait pas onze phalanges »… Je regarde ses mains : elles sont intactes. C’est aux pieds. On en voit qui ne désespèrent pas encore de s’employer, de se donner. Parbleu ! Certains sont sincères. Ainsi je rencontre un Pierre Loti, dressé sur de hauts talons, pincé dans un uniforme, et ravagé d’impatience parce que la Marine et la Guerre tardent à agréer ses services d’officier. Il parle de s’enrôler comme brancardier. Mais d’autres, d’esprit subtil, voltigent de ministère en ministère et, le masque soucieux et tragique, s’offrent à des missions plus ingénieuses que redoutables.

Ah ! C’est qu’aussi les femmes sont promptes au soupçon. Pour peu qu’un homme tienne debout, qu’il ne soit pas déliquescent de vieillesse, elles s’écrient : « Qu’est-ce qu’il fait ici, celui-ci ? Pourquoi n’est-il pas au feu » ? Elles ne croient même plus à la maladie. Pour leur prouver qu’on est atteint d’un mal grave, il faut en mourir. À ce moment-là, elles s’inclinent, de mauvaise grâce : « Tiens ? C’était donc vrai ? »

Elles veulent qu’on pleure, non pas sur ceux qui partent, mais sur ceux qui sont obligés de rester. Elles jugent indécent le spectacle d’une mère inquiète qui laisse deviner ses alarmes. À les entendre parler des blessés qu’elles visitent ou qu’elles connaissent, tous trépigneraient dans l’impatience de repartir et, pour un peu, refuseraient leur congé de convalescence.

Avides d’héroïsme, elles sont jalouses de leur propre sacrifice et ne tolèrent pas qu’on l’amoindrisse. Comme une sotte, j’essayai de démontrer à une jeune femme, fort attachée à son mari, qu’il ne courait pas grands risques. Je vis bien que je l’offensais, tout en la rassurant. Elle voulait, cette femme, que son mari fût en danger, ou qu’il parût en danger.

Elles semblent toutes porter une cuirasse qui les rend insensibles. Les mots affreux, massacres, charniers, tueries, n’éveillent plus d’épouvante. Ils ont perdu leur force et leur portée. Ils ne pénètrent plus jusqu’au cœur.

Elles rêvent de châtier l’atrocité, qu’elles réprouvent et qu’elles abominent, par l’atrocité. Des lettres de combattants, elles taisent les passages attendris. Elles citent seulement ceux qui exaltent la gloire de tuer, « d’en descendre ».

Et défense de s’émouvoir, de s’apitoyer, d’exprimer des sentiments humains. Ils sont abolis. On ne peut même pas déplorer la guerre en soi, maudire la sauvagerie qu’elle déchaîne. Timidement, j’ai essayé. Au premier mot, on voit se tourner vers soi des visages furieux, de ces visages assassins dont on n’est poursuivi que dans les cauchemars. Les bouches distendues vous hurlent le dogme : « La guerre est belle, la guerre est sacrée, puisqu’elle nous a été imposée ». Et rejetée à mon mutisme, affreusement seule, transie, je me demandais : « Est-ce donc moi qui suis le monstre ? »

Et puis, ici, dans ma retraite, j’ai réfléchi que je n’avais vu qu’une face des êtres. Qui donc ne se dédouble pas ? Tel, qui s’héroïse en paroles, ne tremble-t-il pas en même temps pour un être cher ? Ces propos cornéliens ne cachent-ils pas souvent l’angoisse d’un pauvre cœur maternel, la détresse d’une âme encore humaine ?

Mais cette angoisse, cette détresse, ne peuvent pas s’exprimer. Pourquoi ? Ah ! C’est que la guerre a créé une mentalité de vengeance, de férocité, de haine, soigneusement entretenue par les discours et les journaux. Et cette orthodoxie farouche ne tolère pas de dissidence, ni même de tiédeur. Hors d’elle, tout est défaillance ou félonie. Ne pas la servir, c’est la trahir.

Ainsi, le respect humain, l’orgueil, la crainte de paraître suspect, autant de bâillons sur les propos hérétiques. Chacun se sent justiciable de son voisin. Que de gens doivent se duper deux à deux, dans la crainte de ne pas sembler assez ardents… Par l’effet de ce contrôle mutuel, une censure verbale s’est établie, plus oppressante et plus trompeuse encore que la censure écrite. Obligé de n’avoir qu’un langage, on feint de n’avoir qu’une pensée. On tait les autres. Et ce n’est pas le moindre crime de la guerre, que d’avoir institué l’hypocrisie.

Andernos, 18 octobre 1914.

Ce matin, en sortant d’un hôpital de Bordeaux, je m’étais égarée. Je pris une rue calme, silencieuse, bordée de petites façades proprettes, aux nuances vives et fleuries. J’étais intriguée. Mais des rideaux se soulevèrent. Derrière chaque vitre, un visage de femme apparut, plus enluminé que sa maison. J’avais compris. J’allongeais l’allure quand, à deux pas, je vis sortir d’un de ces logis d’amour la haute, mince et stricte silhouette de mon vieil ami Paron.

J’ai toujours plaisir à retrouver Paron. C’est un témoin de ma prime jeunesse. Je crois bien que la grande différence d’âge entre nous, sa défiance de soi, son état jadis modeste, l’ont détourné de me demander en mariage. Depuis, un héritage tardif lui rendit l’indépendance, l’affranchit de la politique et du journalisme, où sa susceptibilité d’écorché vif souffrait et le desservait. Sa fidèle et secrète tendresse m’est très chère. Mais si je m’attendais à rencontrer là ce puritain, ce délicat, qui touche d’ailleurs à la soixantaine…

Pauvre Paron… Il semblait à la fois ému et penaud. Et quand nous eûmes déblayé les propos d’accueil :

— Vous vous demandez ce que je fais là, dit-il. Eh bien, voici. Hier soir, je débarque à la gare avec un train de réfugiés du Nord, que j’accompagnais depuis Paris. Des femmes et surtout des enfants. Nous devions les installer dans une cantine municipale. Nous arrivons : elle était occupée. Que faire ? Disséminer nos gens dans le quartier ? Évidemment. Mais les gîtes étaient rares, difficiles à trouver. L’heure avançait. Nous avions à peine casé la moitié de la bande, quand un agent de police eut pitié de nous. Et, ma foi, il logea le reste dans ces maisons-ci. Elles s’ouvrirent d’ailleurs à sa première réquisition, car on y professe un grand respect de la police. Ce matin, j’ai voulu faire la tournée de mes mioches. Et savez-vous les plus heureux, les plus cajolés ? Ceux qu’on a logés dans cette rue ! Je les ai trouvés attablés pour le petit déjeuner, la serviette au menton, devant des jattes de café au lait, des tartines grandes comme des semelles…

Je m’expliquais son air penaud : il était vexé d’être pris en flagrant délit de bonne action. C’était bien de lui. Je l’aurais embrassé, mon vieux Paron.

Il me reconduisit. J’appréhendais l’inévitable conversation sur la guerre, les propos prudents et convenus qu’on échange au premier contact. Mais il m’avoua tout de suite, son long visage soudain vieilli : « Cette guerre m’inspire une horreur sans nom ». Ah ! Comme je me suis sentie allégée, délivrée… Enfin, j’ai parlé, j’ai entendu parler comme je pense. À son tour, il s’animait. Il me confia qu’il était hanté, lui aussi, par le besoin de délier les causes du conflit, de découvrir le jeu des ressorts secrets qui avaient préparé, provoqué l’explosion. Et sa consolation serait de vivre assez pour étaler au jour le plan, le mécanisme de l’ignoble engin, pour crier « casse-cou ! » à ceux qui nous suivront sur la terre.

Actuellement, Paron est sans cesse en route. Mais nous nous sommes promis de nous revoir souvent à Paris. Il m’aidera. Ses vues s’ajouteront aux miennes. Désormais, je ne serai plus seule.

Andernos, 20 octobre 1914.

On a décidé de rappeler dans les usines des ouvriers métallurgistes mobilisés aux armées. « Question de munitions », m’a dit mon mari. Elles manquent. Il est enchanté. Il se frotte les mains : « Ces gaillards-là, qu’on va tirer de l’enfer, vont travailler comme des anges, dans la crainte d’y retourner. Je vais connaître enfin l’effort maximum qu’un homme peut fournir. »

Dominant les gens, bousculant les obstacles, Pierre se donne à cette mobilisation nouvelle, avec la rude ténacité qu’il apporte à toutes ses entreprises.

À Bordeaux, il a pris à l’hôtel un appartement de prince en voyage. C’est son goût. Avant la guerre, il possédait, à l’année, des installations analogues à Londres, à Hambourg, je ne sais où encore.

Il traite des personnages, en des dîners sérieux, des dîners d’hommes, dont il mûrit longuement le menu magistral. On y boit le champagne en carafe. Il paraît que le champagne en bouteille « n’est pas guerre » tandis que le champagne en carafe « est guerre ».

Mais ses affaires n’absorbent pas toute sa vie. Parfois j’ai rencontré le petit père Butat, le directeur du tout-puissant Bonjour, qui se coulait, humble et poussiéreux, le long des murs. Comme beaucoup de ses confrères, il a cru devoir transporter à Bordeaux son journal. Il habite avec sa fille Colette dont le mari, René Foucard, est mobilisé. Ils ont déniché, près du Jardin Public, un charmant petit logis où descendent, à leurs passages, tous les membres de la tribu Foucard. Pierre, qui est l’amant de Colette depuis un an environ — il est bien difficile d’avoir des précisions sur ces dates-là — est très assidu dans la maison. L’absence du mari a resserré sa liaison. Il est plus qu’un familier. Il est de la famille.

Andernos, 2 novembre 1914.

On tend à représenter la vie à Bordeaux comme une continuelle orgie. Tachons de rester juste. Ce que j’en vois, ce que j’en sais, ne ressemble guère à cette légende. Au vrai, dans la première ruée, les parisiens, faute d’installation, sont descendus dans les grands hôtels dont ils ont accepté sans débat le luxe coûteux. Mais, le séjour se prolongeant, il a fallu compter. Tout s’est tassé. On s’est casé. On a vécu chez soi. Peu de gens imitent le train magnifique de mon mari.

Les ministres logent avec leurs services dans les bâtiments qui leur furent affectés parce qu’ils se trouvaient vides : lycées, écoles, asiles, facultés. Ils y vivent sans faste. La plupart sont très conjugaux. Quelques-uns ont des amies. Mais elles sont lointaines : il faut un raid d’auto pour leur porter des fleurs, un coup de téléphone pour leur envoyer une pensée. Tous travaillent, nageant de leur mieux dans le flot des paperasses. Quand ils s’accordent une heure de détente, c’est pour respirer dans les bois voisins, ou fureter aux vitrines des antiquaires. Ils sont moins harcelés de parlementaires qu’à Paris. Au fronton de deux théâtres, dans une rue déserte, on lit bien deux pancartes : « Sénat. Chambre des Députés ». Les locaux étaient prêts. Mais ils sont restés vides. Ce sont deux théâtres qui font relâche.

Les conseillers d’État, comblant une inaction forcée, s’imposent d’interminables parties de bridge. « Afin de ne pas penser », disent-ils. Dans les hôtels, on voit encore de pimpants officiers d’État-Major, diaprés comme des aras. L’un d’eux, à qui je demandai, par mégarde, l’ascenseur, me mitrailla d’un furieux regard qui me brûle encore.

Et les plus agités, parmi cette volée de passage qui s’est abattue sur la ville, ce sont encore les innombrables intermédiaires qui font la chaîne entre le producteur et l’Intendance, ceux qui, se repassant de main en main les marchés, en gardent un peu d’or aux doigts. Étrange défilé, où l’on voit un dessinateur vendre du macaroni, un publiciste placer des couvertures, un directeur de théâtre brocanter des camionnettes, un auteur dramatique offrir du blé, du charbon, de l’acier et « toutes autres fournitures de guerre. »

Andernos, 8 novembre 1914.

J’écoutais hier Briand, qui rentrait d’un voyage dans l’Est. Il contait qu’on l’avait transporté par surprise dans un coin d’Alsace désannexée. Il campait joliment la scène en quatre traits et, soucieux, en bon sceptique, de voiler son émotion, il commentait : « C’était rigolo, c’était rigolo. »

Briand, c’est mon faible. Je sais bien qu’il a évolué, qu’il est loin de ses origines politiques, et que cette inconstance devrait me déplaire, à moi qui me flatte d’être fidèle. Mais il n’est pas le seul qui se soit hissé jusqu’au pouvoir sur les épaules populaires. Et puis, il y a la manière, il y a le tour. L’un se poussait avec une lourdeur brutale d’hercule forain, l’autre avec une mollesse d’acrobate en espadrilles. Lui s’est enlevé avec une grâce aérienne de gymnaste. Un de nos amis, un grand penseur, lui reproche aussi « de mépriser l’humanité sans tristesse ». Non. Il ne la méprise pas. Il la prise à sa valeur, qui n’est pas haute, en moyenne. S’il la regarde sans tristesse, c’est qu’il en dégage instantanément le sens comique. Telle il la voit, telle il la montre, dans l’abandon de la causerie. Et le secret de son charme réside peut-être dans cette ironie savoureuse, indulgente, spirituelle, presque gamine, qui n’épargne rien, pas même sa propre personne. À l’entendre ainsi, on prend un plaisir plein, presque physique, et l’on conçoit que l’esprit soit le sel de sa vie.

On lui reproche encore son apparente nonchalance, qu’on appela trop vite sa paresse, et que compense un don miraculeux d’assimilation : avant d’aborder une discussion parlementaire, il feuillette un dossier qu’il ignore ; et, en séance, il en dégage la portée, l’esprit, l’essentiel, avec une clarté qui éblouit celui-là même qui l’a minutieusement préparé.

Je ne lui sais pas mauvais gré de sa lente métamorphose extérieure, de son effort d’affinement. Un soir déjà lointain qu’il voyageait en sleeping avec Clemenceau, il dut atteindre en déshabillé la couchette supérieure. Et Clemenceau, le voyant ainsi s’enlever devant lui, jugea : « Il est foutu : il a des chaussettes de soie verte ». Eh bien, Briand est resté simple dans sa vie, dans ses goûts. Il aime passionnément le pouvoir en soi, pour ses facilités, pour son prestige, pour ses attraits un peu puérils et si grisants. Mais ce n’est pas un homme d’argent. Et il ne sert pas les hommes d’argent.

Mais la raison profonde de ma sympathie, n’est-ce pas ma conviction que son scepticisme goguenard, ses habiletés ambitieuses et ses concessions de tribune, cachent une sensibilité lucide qui déplore le massacre, en guette la fin, ose en concevoir les lendemains apaisés ?

Andernos, 15 novembre 1914.

J’ai lu que le brouillard règne sur le front. Peut-être se tuera-t-on moins, puisqu’on se verra moins. Et c’est une grande pitié de penser que je ne pourrais même pas exprimer ce simple espoir devant mes « semblables », tant ils sont devenus cruels. On n’a pas le droit de rêver que la nature impose une accalmie à ce mascaret humain où deux flots s’affrontent en une interminable bataille, l’un rué vers la mer, l’autre le refoulant, de la Marne à l’Yser.

Non, non, pas d’accalmie. On ne peut pas dire tout haut ce qu’on colporte tout bas. On ne peut pas dire que des femmes espagnoles demandent aux combattants de faire trêve pendant la nuit de Noël. On ne peut pas dire que des soldats ont cessé de tirer, d’un tacite accord, afin d’aller prendre, par le grand froid, de la paille d’une meule dressée entre les deux tranchées. On ne peut pas dire que, pendant la bataille de Charleroi, deux troupes adverses se croisèrent au soir dans une rue de village, si lasses, si lasses, qu’elles feignirent de ne pas se voir et qu’elles glissèrent l’une contre l’autre, muettes, dans le crépuscule.

Le romancier Romain Rolland a grandement raison d’écrire dans une feuille genevoise : « Jamais les journaux ne relèvent les traits de générosité mutuelle, de bienveillance relative. Ils ne notent que la haine et la férocité. Et leurs excitations font, par contre-coup, de nouvelles victimes. »

Hélas ! Les conversations ne sont que l’exact reflet des journaux. Et je ne m’y accoutume pas. Si encore, de retour à Andernos, en tête à tête avec mon René, je pouvais m’épancher à plein cœur. Non. Mes pressentiments ne me trompaient pas. Maintenant qu’il s’est redressé, qu’il a jailli dans un merveilleux élan de résurrection, maintenant qu’il court, qu’il sort, qu’il me revient radieux de jeunesse et de gaîté, maintenant je ne peux plus douter. Ce n’est plus par lassitude qu’il se tait sur la guerre. C’est bien qu’il ne se sent pas d’accord avec moi et qu’il ne veut pas me heurter, me froisser même. Et quand une plainte m’échappe, il l’étouffe bien vite dans un grand geste câlin. Car il sait son pouvoir, le charmeur.

Andernos, 27 novembre 1914.

Pierre, qui traite les gens en place — et qui, dans un autre sens du mot, les traite même parfois fort cavalièrement — est toujours garni d’anecdotes, comme une pelote est garnie d’épingles. On n’a qu’à cueillir.

J’apprends par lui qu’on supprima récemment les odieux gardes civiques. L’un d’eux arrêta l’auto du ministre de la Guerre, Millerand, « accompagné d’un individu qu’il n’avait pas pu identifier. » C’était Poincaré.

Autre histoire. Clemenceau a un secrétaire nommé Mandel, dont il apprécie la connaissance profonde du monde parlementaire. Mais il se refuse à reconnaître l’influence excessive que ce Mandel exercerait sur lui. Et il regimbe dans une forme triviale, mais qui porte bien sa griffe : « Quand Mandel pète, on m’accuse d’avoir mangé des haricots. »

Enfin, ce trait qui caricature bien l’esprit militaire et qui enchante mon mari. Car — phénomène plus surprenant que rare — cet homme qui a le fétichisme de la guerre n’a pas le fétichisme des guerriers. En octobre, c’est-à-dire trois mois après la déclaration de guerre, un croiseur touche Alger afin de se ravitailler en charbon. Refus. On en manque. Le commandant en avise une énorme montagne, dressée sur le quai : « Mais ceci ? » Réponse : « Oh ! On ne peut pas y toucher : c’est le stock de guerre ».

Andernos, 2 décembre 1914.

Il paraît que le gouvernement a décidé le retour à Paris. Non sans tiraillements. C’est que les ministres ne s’accordent pas toujours, fort jaloux de leur prestige personnel. Ainsi, croirait-on qu’ils prennent mutuellement ombrage de leurs voyages au front ? Entre eux, c’est un concours à qui s’approchera le plus près de la ligne de feu. Ou bien, dès que l’un d’eux part pour Paris, les autres tremblent qu’il ne pactise avec ce pouvoir nouveau, installé au Lycée Victor-Duruy, et qui traite des affaires du camp retranché.

Voilà plus d’un mois que Poincaré, influencé par la lecture de son courrier quotidien, souhaite de rentrer définitivement. Mais la question n’est pas si simple. Une partie de la presse, inspirée, dit-on, par le groupe du Lycée Victor-Duruy, insinue que le retour du gouvernement exposera Paris à de nouveaux efforts de l’ennemi : attaques de zeppelins, pressions sur les lignes qu’il faudra renforcer.

Bref, jusqu’au dernier moment, chacun reste sur ses positions. Hier, Ribot déclara fermement qu’en tout cas il rentrerait le lundi suivant. « Vous voilà révolutionnaire », sourit Sembat. « Comme vous naguère », distille Ribot.

Paris, 10 décembre 1914.

Me voici rue de la Faisanderie, dans ma maison que j’avais quittée depuis Pâques. Quelle douceur, parmi tant de tristesses, d’y ramener mon fils aussi bien portant qu’au départ, après les craintes mortelles qu’il m’a données pendant des mois.

J’imaginais Paris très changé. Le jour, on y découvre à peine quelques traits nouveaux : des devantures closes, le petit nombre des autos, la teinte sombre et la simplicité des toilettes. La métamorphose est plus sensible le soir, où la vie est écourtée, ralentie : les rues sont à demi obscures, les cafés et les restaurants ferment vers neuf heures. De rares théâtres s’entr’ouvrent.

Plus de grands dîners. Des déjeuners moins cérémonieux tendent à les remplacer. Plus de « jours ». On ne goûte qu’en petit comité. Nombre de femmes avaient cessé de se teindre au début de la guerre, par esprit de sacrifice ou faute de coiffeur. Elles hésitent aujourd’hui à reprendre leur ancienne apparence. Beaucoup avaient renoncé au fard. Mais ce vœu-là n’a pas tenu.

13 décembre 1914[2].

Visite de mon vieux Paron, que j’avais à peine entrevu à Bordeaux depuis notre singulière rencontre. Il avait lu récemment le Livre Jaune, le livre diplomatique français sur les préliminaires de la guerre.

— Ce document, me dit-il, m’a mis sur les traces de cette vérité que nous sommes tous deux si avides de découvrir. Les raisons des partisans de la guerre y sont très finement analysées dans une note que j’ai résumée à votre intention.

Voici le résumé de Paron.

Souhaitaient la guerre :

1o Ceux qu’on a persuadés qu’elle était inévitable et qui veulent en finir au plus vite.

2o Ceux qui y voient une diversion nécessaire, seule capable d’empêcher ou de retarder l’avènement du socialisme, ou l’application de mesures démocratiques comme l’impôt sur la fortune.

3o Ceux qui entendent défendre la suprématie intellectuelle de leur patrie.

4o Ceux qui veulent une revanche.

5o Ceux qui obéissent à la haine héréditaire, soigneusement entretenue par toute l’éducation.

6o Ceux qui, fabricants de canons ou de plaques d’acier, grands marchands exigeant de plus grands marchés, banquiers escomptant, après la victoire, l’âge d’or et l’indemnité, jugent que la guerre serait une bonne affaire.

— Comment ? m’écriai-je après avoir lu, vous n’avez pas trouvé cela dans le Livre Jaune ? Il est matériellement impossible qu’un diplomate reconnaisse des torts à son propre pays ! Son métier consiste à les mettre tous au compte de l’adversaire.

— Aussi s’agit-il des Allemands, me dit Paron en souriant mélancoliquement de sa ruse. Il s’agit de leurs groupements belliqueux. Vous voyez qu’à la rigueur on pourrait s’y méprendre et que les raisons de souhaiter un conflit ne diffèrent guère d’un pays à l’autre…

Il ajouta deux commentaires.

— Sans doute vous étonnerez-vous de voir des Allemands réclamer une revanche. C’est qu’à leurs yeux, l’accord de 1911, qui régla la question marocaine, était une défaite — je cite le Livre Jaune — un déboire diplomatique, une humiliation nationale, une déconsidération européenne. Et pendant qu’on s’efforçait en France de rendre cet accord et ses auteurs impopulaires, le ministre qui l’avait conclu pour l’Allemagne, M. de Kiderlen, était l’homme le plus haï de son pays. D’ailleurs, il en est mort, en pleine force d’âge… Quant à l’impôt que les hobereaux voulaient éluder, fût-ce au prix d’une diversion sanglante, c’est l’impôt sur les successions, dont le principe fut voté en 1913 et qui rencontra en Allemagne les mêmes résistances farouches que l’impôt sur le revenu en France…

Paron me dit encore qu’il avait trouvé dans ce livre un exposé très loyal des forces pacifiques en Allemagne, un an avant la guerre. Il s’étonnait de leur nombre et de leur diversité. Il en avait également relevé la liste : la partie éclairée de la noblesse ; les classes dirigeantes de tous les États du Sud, hostiles à la politique prussienne ; les sept millions d’Allemands annexés, Alsaciens, Danois, Polonais, également en rébellion contre la Prusse ; le moyen commerce, la moyenne industrie, la moyenne finance, pour qui la guerre serait la banqueroute ; la masse profonde des artisans, des ouvriers, des paysans. Quelle minorité nocive avait donc pu pervertir le nombre et l’entraîner ?

Il me dit enfin l’impression d’ensemble que lui laissait la lecture du Livre Jaune et d’extraits des Livres Blanc, Bleu, Orange et Gris, publiés par les autres belligérants. Dans la période de tension, chaque gouvernement tremblait d’être en retard sur le voisin dans l’énorme travail d’une mobilisation totale. Sous l’empire de cette crainte panique, ils se dépassaient sans cesse les uns les autres dans leurs préparatifs plus ou moins secrets. Ils s’inspiraient une mutuelle terreur. Chacun faisait état de la hâte d’autrui pour se hâter davantage. Et ce jeu d’émulation affolée, de tragique surenchère, les jetait fatalement au conflit… Déjà, pour nos descendants, une leçon se dégage des événements : en régime de nations armées, la mobilisation c’est la guerre.

19 décembre 1914.

Depuis sa réouverture, l’Opéra-Comique refuse quinze cents personnes chaque soir. Les baignoires, d’où l’on n’est pas vu de la salle, sont recherchées par des femmes en deuil. Elles viennent pleurer. La musique seule adoucit et détend leur chagrin.

20 décembre 1914.

Je m’étonnais devant quelques intimes que Capus, Lavedan, Donnay, dont l’esprit délicieux et souriant respirait surtout l’indulgence, fussent devenus les plus ardents à prêcher la haine, à sanctifier la guerre, les plus graves, les plus austères efficients devant l’autel de la Patrie. Une voix goguenarde me répondit : et Quoi d’étonnant ? Les femmes qui eurent une jeunesse légère ne finissent-elles pas par donner le pain bénit ? »

22 décembre 1914.

Séance de rentrée à la Chambre. Discours. Combien ce pays est friand de paroles et sensible à leur pouvoir… À chaque passage sonore, toute l’assemblée se dressait, au signal de quelques enthousiastes. Ainsi, dans les églises, la foule hésitante imite, pour se lever et s’asseoir, les mouvements de quelques initiés. Au reste, nul, dans cette enceinte, n’aurait pu demeurer assis sans passer pour traître ou impie. Là, peut-être plus qu’ailleurs, règne la dure loi d’hypocrisie imposée par la guerre.

Dans la tribune où j’étais placée, un provincial, profitant d’une trêve d’éloquence, demanda à son voisin : « Où sont la droite et la gauche » ? Il reçut en pleine face cette réponse patriotique : « Monsieur, il n’y a plus ici ni Droite ni Gauche, il n’y a que des Français. »

26 décembre 1914.

À l’occasion de Noël, Anatole France a publié dans un journal un article d’une forme admirable. Je n’ai pas revu le bon Maître depuis la guerre. J’aurais pourtant bien voulu être près de lui quand, l’été dernier, sa franchise courageuse lui attira des injures forcenées. Je l’ai si bien compris, à ce moment. Épris du génie latin, il admire toute l’œuvre des Romains, leur conception de la guerre et de la paix. « Ils voulaient que leurs ennemis vaincus devinssent leurs amis ». Il osa donc transposer cette parole, envisager la réconciliation après la victoire. Aussitôt, cinq cents lettres l’accablèrent d’outrages. Rien ne peint mieux l’odieuse intolérance d’un fanatisme haineux et l’aberration universelle. Faut-il donc invoquer l’œuvre de France, comme j’invoquais celle de Jaurès, pour attester sa foi civique ? L’amour du sol natal, de ses sites, de son histoire, l’attachement aux générations disparues, aux muets témoins de leur labeur, de leurs peines et de leurs joies, nul n’en a plus que lui le sentiment profond. Nul n’a su mieux que lui les exprimer, dans des pages incomparables, toutes pénétrées de subtile tendresse, et dispersées dans ses livres. Ah ! quel joli manuel de vrai patriotisme, quel loyal bouquet on pourrait composer de ces feuilles détachées… Anatole France voulut donner à sa protestation une forme sensible. Il tenta de s’engager dans le service armé. Il avait soixante-dix ans. On ne l’accepta pas.

2 janvier 1915.

Nous étions vers cinq heures chez les Foucard, quai Debilly. J’ai toujours étouffé, chez ces gens solennels. Et la guerre les aggrave encore. Mais Pierre leur est si attaché… D’abord, il a pour leur belle-fille Colette une sympathie définitive. Et puis il a partie liée avec le sénateur Foucard, qu’il rencontre dans vingt conseils d’administration, avec le gendre, Delaplane, dont la banque lance et soutient leurs affaires… Une dépêche arrive pour Mme Foucard. Elle s’excuse de l’ouvrir. La voilà tout offensée. Son teint, framboise et vanille, devient framboise. Un mauvais plaisant lui a-t-il expédié quelque indécence ? Elle tend le papier à son mari, qui tire de sa barbe un soupir indigné. Les mots lui manquent. Le télégramme passe à Delaplane. Ce n’est pas lui qui me renseignera. Son vocabulaire se borne à une sorte de grognement, « hon, hon », qu’il met à toutes sauces. Il réprouve la dépêche, « hon, hon » et la jette à sa femme. Madeleine Delaplane agite une face pénible et serre ses lèvres minces. Mais son patito, Villequier, veille derrière elle. Dans son uniforme ancien modèle, il évoque la silhouette héroïque des officiers que peignaient Detaille et Neuville. Il est attaché à la censure. Par-dessus l’épaule de la douloureuse Madeleine, il contrôle le texte abominable. Ah ! Il ne se contient pas, lui. Il lit à voix haute. Ce sont les vœux d’une amie brésilienne, à l’occasion de l’an nouveau : « Nous souhaitons la fin de cette horrible guerre ». Et il cravache d’un mot ce peuple qui se permet de juger la guerre horrible et d’en souhaiter la fin : « Sauvages ! »

9 janvier 1915.

J’ai sous les yeux des lettres de soldats. L’un d’eux jure sur la tête de ses trois enfants qu’il a vu ceci : dans la nuit de Noël, deux régiments adverses fraternisent sans armes entre leurs tranchées, malgré l’opposition des chefs. Les hommes échangent des cigares, se serrent la main, s’embrassent. On se promet de ne pas tirer de la nuit, ni le jour suivant. On s’est tenu parole.

Ailleurs, les Allemands ont fait de la musique toute la nuit, aux applaudissements des Français. L’auteur de la lettre a passé la nuit avec des camarades, dans les tranchées ennemies.

Ailleurs encore, on chantait des Noëls en chœur, dans les deux tranchées. « C’était drôle, toutes ces voix qui sortaient de la terre. »

Ces trêves émouvantes me semblent un symbole d’avenir, du temps où les peuples ne se laisseront plus jeter les uns contre les autres, comme des bêtes de cirque.

Mais qui donc les a jetés à l’arène ?

16 janvier 1915.

Ceux qui vivent autour de Joffre s’accordent à lui reconnaître du flegme, du bon sens, des dons de mémoire et d’organisation, un vaste appétit, une grande puissance de sommeil. Au delà, l’unanimité cesse. Déjà, la paternité de la victoire de la Marne est très disputée.

Pour moi, je ne lui demande que d’en finir. Maintenant que, de l’Alsace à la Belgique, ces deux énormes masses d’hommes se sont fixées, accrochées à la terre, je tremble que le massacre quotidien ne s’installe. Et j’en garde conscience, et je ne m’y habitue pas. J’en arrive à souhaiter cette percée décisive, moins coûteuse, me dit-on, qu’un long face à face, et qu’on nous montre prochaine. « Dans dix jours ou dans deux mois », disait Joffre récemment. Hélas ! Combien ces prévisions sont fragiles… Dans la pensée du haut commandement, n’était-ce pas d’abord une offensive où l’on devait « percer, couper », cette affaire de Crouy dont le communiqué, malgré ses orgueilleux artifices et sa géniale tartuferie, parvient à peine à dissimuler l’issue lamentable ?

17 janvier 1915.

Un médecin mobilisé se vante dans une lettre d’avoir fait le coup de feu. Plus loin, il raconte qu’il a dû soigner des prisonniers blessés. Ainsi, il a pu extraire la balle qu’il a envoyée, réparer ce qu’il a détruit, remettre debout l’homme qu’il avait abattu. De tels gestes ne soulignent-ils pas l’absurdité de la guerre ?

19 janvier 1915.

Depuis hier, les particuliers doivent masquer leurs fenêtres le soir, afin de ne plus laisser filtrer de lumière au dehors. Dans les magasins, toutes les lampes sont voilées d’étoffe ou de papier. Les grues sont en deuil. Ce soir, de quatre heures à sept heures, on acheva d’éteindre l’éclairage public. C’était un essai d’obscurité absolue. Ces précautions sont prises contre un raid éventuel de zeppelins. Mais quoi ? Les usines, les grandes gares de triage, ne continueront-elles pas d’entourer la ville d’un cercle de feux ? Paris sera le noir de la cible.

21 janvier 1915.

Au Havre, des soldats anglais, légèrement excités, cueillent volontiers sur les passants de petits bijoux, broches, épingles de cravate, en disant : « souvenir ». Si vous portez plainte, un gentleman vient le lendemain vous indemniser.

On prête plaisamment aux Anglais cette déclaration : « Nous nous ferons tuer jusqu’au dernier Français ».

22 janvier 1915.

Premier raid de zeppelins sur l’Angleterre. On envisage ici l’opportunité de se réfugier dans les caves en cas d’alerte. On en plaisante, héroïquement. On s’invitera les uns les autres à des parties de cave, comme dans les pays vignobles. On aura soin de choisir le fin caveau, celui des grands vins. Pour tuer le temps, on jouera au bouchon, naturellement. Des femmes avouent qu’elles ne descendront pas avant de s’être mis un peu de rouge aux lèvres et de la poudre sur le nez. D’autres, dans le mode sublime, déclarent qu’elles enverront leurs domestiques à la cave et qu’elles resteront à l’étage.

24 janvier 1915.

Une jeune femme, qui revient de voir son mari aux armées, racontait devant moi son voyage.

C’est une entreprise difficile.

Car les gens de guerre ont sévèrement exclu de leur royaume la femme légitime, la mère. Ils voudraient abolir tous ces sentiments de tendresse qui sont pourtant la plus belle parure de l’homme, celle qu’il a lentement acquise à travers les âges, et qui le différencient de la brute. Ils voudraient retourner à la rudesse primitive, au temps barbare des cavernes. À Saint-Pol, la femme d’un commandant a vainement tenté de voir son mari blessé, à l’hôpital. On l’a reconduite à la gare. Et je suis souvent hantée par l’abominable et véridique histoire de cette vieille maman paysanne qui s’était déguisée en soldat pour voir son petit gars au front. Il la rejoint pendant une heure. Il rentre. Mais, pendant son absence, l’ennemi a attaqué. Abandon de poste. Fusillé.

C’est encore en défiance, en haine de l’attendrissement, qu’ils restent hostiles aux permissions. Ils refusent au fils d’aller enterrer son père. Voilà six mois qu’ils ont dressé la barrière entre ces trois millions d’hommes et leurs familles. Et quand on plaide devant eux que des nations armées s’affrontent pour la première fois, que jamais les hommes mariés ne furent si nombreux parmi les combattants, que ce ne sont pas des soldats de métier, qu’ils ont des enfants, que, la guerre se prolongeant, ils se décourageront peut-être au contraire de rester si longtemps sans les embrasser, alors on voit les faces se congestionner, les maxillaires saillir, les yeux flamboyer et l’on reçoit en pleine figure la suprême menace : « Eh bien, alors, faisons la paix ! »

Jusqu’où n’irait pas leur rêve monstrueux d’isoler les combattants, de descendre un lourd rideau de fer entre eux et les êtres qu’ils aiment… Un de ces vieux retraités, à qui la guerre a rendu des galons sans leur rendre la vigueur, ne déplorait-il pas devant moi l’amélioration de la poste aux armées, parce que les lettres amollissent les hommes ?

Cette jeune femme contait gentiment ses aventures. Elle avait échappé aux terribles commandants d’armes, aux contrôles des gares, aux gendarmes, elle avait voyagé en carriole, à pied, même dans une auto postale, blottie parmi les sacs de dépêches. Au village de repos où cantonnait son mari, sergent d’infanterie, on lui fit fête. Les hommes embrassaient son manchon. Ils s’emparaient de son sac à main, déclarant qu’ils n’en avaient pas vu depuis six mois. Ils avaient même ouvert la petite boîte à poudre de riz, la reniflaient, en extase, criant : « Oh ! Ça sent la poudre ! »

Mais, quand nous fûmes seules, elle me dit les plaintes de ces hommes : la durée indéfinie, la fatigue, les trop rares relèves, la boue où ils s’enlisent parfois jusqu’au cou, les attaques où on les envoie se faire tuer par petits paquets, et qu’ils jugent inutiles. Et c’est peut-être aussi pour que ces choses restent ignorées qu’on traque si âprement les petites épouses…

25 janvier 1915.

Quand on vous parle du général Sarrail, on vous glisse parfois à l’oreille : « Il paraît que c’est un général républicain ». C’est un cas, une rareté, une anomalie, presque une monstruosité. Drôle de république, où les généraux républicains sont des oiseaux rares. Voyez-vous qu’on vous dise d’un général anglais, sur un ton de révélation : « Il paraît qu’il est royaliste. »

27 janvier 1915.

On me dit que le canon de 75, par une affreuse négligence — car on n’ose pas imaginer une pire raison — tire parfois sur les troupes françaises. Ce n’est pas vrai, n’est-ce pas ? Et ce n’est pas vrai non plus qu’après un simulacre de jugement, on ait fusillé des soldats tirés au sort, à raison d’un sur dix, dans des troupes en repli ? Cela dépasserait en horreur toutes les horreurs. Non. C’est trop formidable, c’est trop gros. Cela n’entre pas dans l’esprit.

31 janvier 1915.

Dans un pensionnat religieux dont les petites élèves prient pour les armées, certaine prière obtient du ciel le gain d’une tranchée. J’entendais une de ces fillettes, rentrant au logis, déclarer fièrement :

— Maman, j’ai pris trois tranchées, ce matin.

Comme c’est facile !

2 février 1915.

Depuis six mois, tout le monde fait son devoir. Auparavant, personne ne s’en souciait. Dans la guerre, il existe un devoir envers la patrie. Dans la paix, il n’existait pas. Pourquoi ?

Cette question me hante chaque fois que je lis ces citations à l’ordre du jour qui emplissent des colonnes de journaux, des pages de l’Officiel, des brochures entières. Quelle sublime abnégation révèle ce martyrologe innombrable ! C’est le soldat qui déclare, pendant qu’on l’ampute des deux jambes : « On ne saurait trop souffrir pour notre belle France. » C’est le sergent qui murmure dans un dernier souffle : « Tu diras que le sergent X… est mort en bon Français. » Ainsi, dans ces instants de sincérité suprême, tous les cris de douleur et d’agonie sont des cris d’amour pour la France.

Mais pourquoi cet amour, qui sacrifie tout à la Patrie dans la guerre, ne lui sacrifie-t-il rien dans la paix ? Car enfin, dans la vie normale, qui donc s’avise de contribuer spontanément, consciemment, à la grandeur de la patrie ?

Elle a été attaquée ? Mais un homme n’aime pas seulement sa mère quand on la frappe. Il l’aime sans cesse.

Non. Le contraste est trop absolu entre cette indolence dans la paix et ce délire fanatisé dans la guerre. Le déséquilibre est excessif. On dirait que ce pays a été drogué. Mais par qui ?

4 février 1915.

Un soldat français, prisonnier en Allemagne, avait écrit au Kaiser pour lui demander d’aller embrasser sa mère mourante. Une permission de trois semaines lui fut accordée contre l’engagement de revenir. Cet homme passe par la Suisse et se présente à la frontière. Mais les autorités françaises, peut-être par crainte d’espionnage, lui font rebrousser chemin. On ajoute que la mère est morte dans l’intervalle.

6 février 1915.

« Il faut bien qu’il y ait quelque chose de honteux dans la guerre, me disait Paron, puisqu’aucun gouvernement n’en accepte la responsabilité. Tous tiennent à prouver d’abord qu’ils ne l’ont pas provoquée, qu’ils y ont été contraints, entraînés à leur corps défendant. Cette guerre sacrée, cette guerre divine, nul ne l’a voulue… Parmi l’amas des propos fuyants et sinueux qui s’étalent dans les Livres diplomatiques, chacun pique de la fourchette, s’efforce de tirer au jour sa vérité, afin d’établir qu’il fut attaqué par de méchants adversaires, obligé par eux d’entrer en lutte. À l’heure actuelle, les Allemands sont persuadés qu’ils furent assaillis par « leurs envieux voisins de l’Est et de l’Ouest ». Je le tiens d’un banquier américain qui parcourut récemment l’Allemagne. Partout il rencontra là-bas cette conviction, comme il la rencontre ici même. Ce seul trait ne devrait-il pas être la condamnation de la guerre ? Afin d’y jeter, d’y maintenir un peuple, on doit lui faire croire qu’elle lui fut imposée ! Loin d’en tirer gloire, ceux qui l’ont déchaînée en rougissent. Ils la renient comme un crime. Mais voilà : il reste à trouver les assassins. »

11 février 1915.

L’Ami Fritz à la Comédie-Française. La pièce est suivie d’une sorte de cérémonie, le Mariage de l’Ami Fritz, où toute la troupe donne, en costumes alsaciens. Les gens de la noce déclament tour à tour un poème, découpé dans le répertoire patriotique. Chose singulière, les tirades vengeresses, les strophes de feu, ont laissé le public froid. Tout le succès fut pour une fine et délicate chanson sur le retour de l’Alsace, quelques couplets détaillés par Georges Berr : « Ah ! Le beau dimanche… »

Une loge, voisine de la nôtre, était occupée par des blessés convalescents. L’un était aveugle. Un autre cachait sous des pansements ce profil hallucinant du visage sans nez. Tous gardaient la triste odeur phéniquée de l’hôpital. Mais, déjà, nul n’y prête plus attention.

12 février 1915.

Au début des hostilités, l’ancien ministre Doumer s’exprima sévèrement sur Joffre et réclama contre lui de suprêmes sanctions. Autorisé ces jours derniers à se rendre à Nancy sur la tombe d’un de ses fils, il sortit du secteur qui lui était assigné. Aussitôt, il fut ramené à l’arrière sans douceur.

Doumer s’est plaint. Mais, en haut lieu, on n’a pas pris chaudement son parti. Certains ministres républicains lui garderaient-ils rigueur d’avoir été, à la présidence de la République, le candidat des droites ? Il n’a pourtant fait que donner l’exemple à Poincaré.

13 février 1915.

Devant un auditoire de mondaines, assemblées pour la recevoir, Mme Despard-French, la sœur du maréchal French, prenait aujourd’hui la parole. Elle est grande, maigre et, sous ses bandeaux gris, ses traits sévères respirent la bonté. Elle s’exprime très purement en français. Féministe convaincue, elle déplore la guerre : « La guerre n’est pas logique. Elle détruit sans reconstruire. Elle est méchante. » Mais ces femmes, qui d’abord l’avaient chaleureusement accueillie, se figent soudain. Elle sent la résistance, veut la vaincre, insiste : « N’est-ce pas que la guerre est illogique ? N’est-ce pas qu’elle est méchante ? » Silence de glace. Non. Elles ne veulent pas acquiescer, elles ne veulent pas réprouver la guerre en soi. Et je me demande si elles obéissent à une conviction profonde, ou bien au respect humain, au souci de la voisine ?

14 février 1915.

Ce soir, avant dîner, Pierre et Foucard s’entretenaient d’un projet arrêté le matin même : une flotte anglo-française doit forcer les Dardanelles. L’affaire est encore secrète, paraît-il. Mais voilà ce dont mon mari ne s’embarrasse guère. Vraiment, il connaît la décision des ministres avant qu’elle soit prise. Il approuvait fort l’expédition et s’emportait violemment contre ceux qui la jugent difficile et prédisent la perte de nombreux cuirassés.

— Les cuirassés… les cuirassés. Ils ne sont pas faits pour rester sous globe. S’ils coulent, on les remplacera.

Parbleu !… Mais, pendant qu’il parlait, j’ai eu la vision des bateaux engloutis soudain, des milliers d’hommes survivant un instant au naufrage, des fourmilières noires s’agitent sur la mer. Un cri m’a échappé :

— Et les hommes !

Pierre est toujours surpris de m’entendre.

— Les hommes… Quels hommes ? Ah ! Les équipages… Eh bien, c’est leur métier.

16 février 1915.

(Mardi-Gras. Point de déguisements. Rien que les uniformes.)

Hier, les socialistes alliés, français, anglais, russes et belges, se sont réunis à Londres en congrès. Hostiles à une guerre de conquête, ils ont attribué la guerre actuelle à l’impérialisme, au capitalisme, à l’expansion coloniale. Nos maîtres sont mécontents d’un langage si contraire à l’orthodoxie. « Ils nous embêtent, ces socialistes », grommèle l’un d’eux, qui fut socialiste. Mais, grâce à la censure, aux prestigieux escamotages de la grande presse, l’événement passe presque inaperçu.

19 février 1915.

Quand on soupire après une paix prochaine, on vous bâillonne maintenant de cette phrase : « C’est la guerre dans quatre ans ! » La formule fait fortune. Elle est stupide. Où serons-nous dans quatre ans ? Lancés dans un cataclysme sans précédent, nous ignorons tout de l’avenir qu’il nous réserve. Si nous n’étions pas en démence universelle, une telle assertion apparaîtrait digne de Gribouille : nous maintenir dans la certitude du massacre présent pour éviter l’hypothèse d’un massacre futur ! De quelles officines sortent donc ces formules d’imbécillité magique ?

22 février 1915.

Un socialiste repenti écrit ces lignes que toute la presse reproduit et monte en broche : « Du moment que des jeunes hommes d’une autre nation combattent les jeunes hommes de notre nation, je ne veux plus être impartial. Ceux qui exterminent les nôtres sont des bandits. Les nôtres sont des héros. » Et voilà !

24 février 1915.

Quand la reine Draga et le roi Alexandre de Serbie furent sauvagement assassinés, une réprobation universelle monta contre ce peuple barbare. L’Europe vomit la Serbie. Et, onze ans après, cette même Europe s’entretuerait pour cette même Serbie ? Allons donc !

27 février 1915.

Entre hauts patrons, ils s’inquiétaient des suites de la guerre. Ils craignaient que les hommes échappés au massacre n’eussent contracté, dans la longue inaction des tranchées, des habitudes de paresse. Quelqu’un railla : « Ils auront un poilu dans la main. »

3 mars 1915.

Un député, à la tribune, réclamait hier la suppression de l’état de siège : « Avec l’état de siège, le premier imbécile venu peut gouverner… » — « Alors, prenez ma place », répliqua, énervé, le premier ministre Viviani.

5 mars 1915.

Après la guerre, la censure abolie, les langues déliées, la raison revenue, des milliers de récits divulgueront la vraie vie des tranchées. Mais, déjà, les contremaîtres et les ouvriers rentrés dans les usines commencent à parler. Déjà, le contraste apparaît, énorme, tragique et bouffon, entre les pensées qu’on prête aux soldats et celles qu’ils ont, entre la guerre héroïque, pittoresque, que nous peignent les journaux, et la réalité d’incessante, d’abjecte misère. Je ne veux pas m’y attarder. Je retiens seulement le mot ingénu de l’un de ces hommes qui, après six mois d’Argonne, retrouvait la quiétude de l’arrière. Il feuilletait la récente collection d’un grand illustré, les images de la guerre telle qu’il convient de la représenter. Et il s’écria naïvement : « Oh ! Je ne me figurais pas la guerre comme ça ! »

L’aspect de Paris les stupéfie tous. Ils se demandent si l’on n’a pas oublié qu’il y a la guerre et des armées au front. En effet, la vie reprend. On me cite des « thés » achalandés, où se presse et se vautre une foule fêtarde et malsaine, toute une fleur de pourriture. À l’heure du déjeuner, les fins restaurants regorgent, aux abords de la Madeleine. On met un nom sur chaque visage. Avant d’atteindre sa place, on doit échanger vingt saluts. Et, à toutes les tables, ce sont les mêmes soins méticuleux pour arrêter le menu, exiger une sauce à point, choisir les beaux fruits blottis dans leur couche ouatée. Penser qu’à cent kilomètres, la catastrophe continue, sans cesse… Obligée de mener cette vie, il me semble que je sois seule à en éprouver une gêne, un malaise de révolte et de mélancolie.

6 mars 1915.

Cependant, on reste cornélien. À propos d’un infirmier aux armées qui, dans une crise panique, avait rejoint Paris, une femme me dit : « Son père n’a plus qu’à se tuer. »

Et cette scène, découpée dans la chronique judiciaire. Un soldat, ayant appris la mort de son gosse, a voulu embrasser sa femme. Il la rejoint. Il est pris, jugé. Devant le conseil de guerre, son père vient témoigner : « Il a trahi sa patrie. Point de pardon. Qu’il meure ». Ainsi, cet homme n’a pas pour son fils la même pitié qu’un banal avocat. Est-ce à lui d’afficher de tels sentiments, même s’il les éprouve ? Quel délire furieux s’est donc emparé des êtres, pour leur souffler ces cris dénaturés ? On dirait qu’ils sont tombés en crise au premier coup de canon, comme ces sujets hystériques qu’un coup de gong fait entrer en hypnose.

7 mars 1915.

Le roi d’Espagne regrette que la plupart de ses compatriotes soient hostiles à la France : « Pour elle, il n’y a que la canaille et moi. »

9 mars 1915.

On colporte, à de nombreux exemplaires dactylographiés, une longue lettre qui exalte les mérites du général Foch. On y trouve en particulier le récit d’une nuit historique, pendant la bataille des Flandres. Le maréchal French ayant résolu de battre en retraite, le général l’adjura pathétiquement d’y renoncer et parvint à le convaincre.

On a cru d’abord que ce document avait été forgé à dessein et répandu méthodiquement afin de préparer l’apothéose de ce général. Mais une enquête de police a établi que cette lettre avait été vraiment écrite d’enthousiasme par un officier de complément. Sans doute omit-il d’exiger que son correspondant la gardât secrète…

10 mars 1915.
Dans une de nos grandes villes maritimes, un colonel anglais choisit sur place de petites amies afin, prétend-il, de se perfectionner dans l’étude du français. Par une pudeur bien britannique, il dit, non pas qu’il prend une maîtresse, mais qu’il loue un dictionnaire.
11 mars 1915.

Des femmes, violées par les Allemands, vont devenir mères. Que fera-t-on des enfants ? Les uns tiennent pour l’avortement, ou l’infanticide : « Pas de demi-boches ! Qu’on les tue, qu’on les extermine tous ! » Les autres invoquent gravement « le respect de la vie humaine ». Ah ! Le moment est bien choisi, pour invoquer le respect de la vie humaine !

12 mars 1915.

Un médecin me dit que certains hommes sont devenus littéralement muets d’horreur. Celui qui voulait secourir son frère, affreusement blessé à ses côtés dans un assaut, et qui dut l’abandonner, pressé d’avancer par un adjudant revolver au poing. Cet autre qui reçut, sur le morceau de pain qu’il s’apprêtait à manger, la cervelle de son camarade…

13 mars 1915.

Ils palabraient entre hommes, devant la grande carte du front que Pierre a fait tendre sur tout un panneau du petit salon. Ils discutaient sur l’affaire de Perthes. Ah ! Il y a trois semaines, quand un téléphonage de bonne source nous annonça les prémisses d’une victoire en Champagne, j’ai voulu croire à la percée, à la délivrance ! Par une sorte de superstition, je n’ai pas noté mon espoir. Hélas ! Tant de sacrifices restent vains encore. Oh ! je sais bien. Le communiqué d’hier, qui tire le rideau sur l’offensive, en résume triomphalement les résultats : les Allemands retenus sur le front français, les Russes allégés d’autant sur le Niémen. Nos invités se gargarisaient de cette prose. L’un d’eux, achevant son café, la tête renversée d’un coup sec, ajouta :

— Et puis, nous avons gagné 1.500 mètres !

Aspirant leur cigare, réchauffant à pleine main leur verre de liqueur, ils débattaient le prix qu’ont coûté ces avantages.

— 27.000 hommes, dit un monsieur d’État.

— 44.000, affirme mon mari, qui n’aime pas Joffre.

— 35.000, concilie un diplomate.

Et ils avancent ces chiffres d’un ton paisible, comme s’ils dénombraient, non pas des existences humaines, mais des choses sans valeur, des gouttes d’eau, des grains de poussière.

15 mars 1915.

Du Champ de Mars, où nous dînions ce soir, jusqu’à la rue de la Faisanderie, j’ai juste aperçu deux passants sur le chemin du retour. Les voies sont vides. Les autos particulières sont rares. Les tramways s’arrêtent à huit heures. Les autobus sont au front. Toutes les boutiques sont closes, y compris les débits et les cafés. L’obscurité est si opaque qu’il est impossible de lire le nom des rues et le numéro des maisons. Le soir, Paris est devenu un désert d’ombre.

18 mars 1915.

Voici que des journaux commencent une campagne en faveur de l’annexion jusqu’au Rhin. Et ce sont de pénibles preuves que ces pays rhénans furent gaulois voici deux ou trois mille ans, tout un étalage de fausse science, qui rappelle l’odieux langage tenu jadis par les Allemands pour justifier le rapt de l’Alsace-Lorraine.

20 mars 1915.

Un ancien député au Reichstag disait devant moi que les Allemands, provoquant la guerre, lui apparaissaient comme un curieux cas de folie collective. Car, dans vingt ans, ils eussent été pacifiquement les maîtres du monde. Il mettait hors de cause le Kaiser « bourgeois qui aimait à jouer au militaire et qui rêvait de maintenir la paix par la force ». D’après lui, les vrais responsables étaient le Kronprinz et surtout les pangermanistes de tous poils.

J’ai déjà entendu des hommes politiques, et non des moindres, s’exprimer en ce sens à l’endroit du Kaiser. J’ai constaté une fois de plus, à cette occasion, que leurs propos de salon ne ressemblent pas toujours à leurs propos de tribune. Tel qui hurle, « jusqu’au bout ! » dans ses discours, avoue dans l’intimité sa lassitude de la guerre. Tel qui absout le Kaiser entre amis, le voue à l’exécration des foules qu’il harangue.

De fait, cet homme a concentré sur lui toutes les haines. Des millions de cartes postales illustrées le représentent pendu, guillotiné, écartelé. À Bordeaux, les commères voulaient le faire mourir de faim, lentement. Ces jours-ci, au restaurant, un dîneur proposait de l’enfermer dans une cage de fer, accrochée à la Tour Eiffel. Et une de nos belles amies — du clan, justement, où l’on souhaitait, voici deux ans, une bonne guerre — exige qu’on lui enduise le visage de miel et qu’on l’expose devant une ruche.

Ce coupable symbolique ne serait-il que la marionnette aux mains des vrais coupables, cachés dans la coulisse ?

22 mars 1915.

Les premiers zeppelins sur Paris. Un coup de téléphone, à une heure et demie du matin, nous annonce leur approche. Il fait une admirable nuit d’étoiles. Des jets de projecteurs se dressent sur l’horizon. Dans un de ces rayons lumineux, apparaît une mince ligne dorée. C’est un dirigeable. Il est seul dans le ciel, au-dessus de la ville obscure et muette. Un peu plus tard, second zeppelin. Il est bombardé par une dizaine de projectiles à trajectoire lumineuse, qui passent trop bas. « Plus haut ! » hurle Pierre. À trois heures, un clairon sonne la retraite.

Aujourd’hui, les nouvelles circulent. Quatre dirigeables ont tenté l’aventure. Ils ont lancé des bombes incendiaires sur la banlieue et le Nord de Paris. Pas de morts. Les avions sont sortis tard, afin d’éviter la bataille au-dessus de la ville. Chacun raconte sa nuit. Les grands héros, ce sont ceux qui n’ont rien entendu. Une dame avoue, avec une feinte confusion : « Oh ! moi, je suis descendue à la cave. J’ai été au-dessous de tout ». — « Vous étiez simplement au-dessous du rez-de-chaussée », grince mon vieux Paron.

27 mars 1915.

Ces jours derniers, après un repas officiel où figurait le général Joffre, quelqu’un parla des opérations militaires du prochain hiver. Joffre se retourna vivement, comme un homme à qui l’on vient d’écraser le talon :

— Mais, monsieur, au mois d’octobre, la guerre sera terminée.

Puisse-t-il, cette fois, ne pas se tromper !

Ganville, 3 avril 1915.

Nous passons les congés de Pâques à Ganville, René et moi. Que Paris est loin ! Au village, on n’oublie pas la guerre. Les gens mènent une vie resserrée, dans l’âpre labeur, les deuils, l’espoir de la paix.

Pierre doit nous rejoindre demain. Il saura s’arracher à ses affaires. D’abord, les Butat, père et fille, sont à Ganville. Et puis, il est très fier de son domaine. Il y a six ans, quand il a vu ce château à vendre, au cours d’une visite aux Foucard, il l’a acheté le jour même. Au fond, il est flatté de posséder une résidence encore plus fastueuse que celle de nos solennels voisins. C’est qu’à ses yeux les Foucard représentent la famille-type, installée depuis quatre générations dans la richesse et les honneurs, dont le nom a toujours figuré dans les conseils des grandes compagnies, la noblesse industrielle qui, depuis un siècle, administre le travail des autres.

Tandis qu’il est le fils d’un petit mécanicien champenois. Il ne s’en cache pas. Volontiers, il évoque les dures et joyeuses années de sa jeunesse, où il représentait à l’étranger des firmes métallurgiques, plaçant tant bien que mal des machines dans le Sud-Amérique et l’Extrême-Orient. Il aime rappeler le hasard qui, à son retour en France, le mit en face d’un camarade de régiment, un ingénieur attaché aux sondages du bassin lorrain. « Question de veine ». On venait d’y découvrir le minerai de fer, la minette. Et ce pionnier prédisait le temps prochain où la région de Briey se couvrirait d’usines. Il prophétisait juste. Pierre, sans connaissances techniques, par son vif entregent, son sens aigu des affaires, a su lier sa fortune à celle des nouveaux gisements. Elles culminent ensemble.

Oui, il aime sa demeure comme le symbole de son pouvoir. Il veut que, même pendant la guerre, la splendeur en reste intacte. Et, les jardiniers mobilisés, il a su rondement enrôler leurs femmes, leurs enfants, leurs parents, tout comme il a su peupler les innombrables usines où l’on tourne les obus.

Ganville, 4 avril 1915.

Pluie légère et tenace. Après-midi de billard. Pierre, Foucard et Butat jouent ensemble. Nous faisons galerie, sur de hautes stalles de bois sculpté, prises au chœur de quelque église et plaquées à la muraille.

Le jeu de chacun de ces trois hommes lui ressemble. Le sénateur Foucard pousse magistralement les billes, comme un dieu créateur qui lance des mondes dans l’espace. Le père Butat, qui fut longtemps journaliste en province avant de devenir le grand patron du Bonjour, joue en vieille pratique, dans les coins. Désinvolte, prompt, souple et précis, Pierre les domine nettement. Mais son exubérante virtuosité abuse un peu des effets de torse.

C’est qu’il joue devant Colette Butat. En face de moi, elle est nonchalamment accoudée à l’appui-bras de sa stalle. Le hasard l’a placée à côté de Paron, que mon mari a amené ce matin. Et le contraste est comique, entre la silhouette ascétique de mon vieil ami, son crane chauve, son long nez tombant sur sa courte moustache grise, et cette splendide créature de plaisir. Coiffée bas, les yeux saillants, les lèvres taillées en pleine viande, elle respire la force indolente et paisible d’un bel animal au pâturage.

Pierre a d’autres excuses à son jeu triomphant, d’autres raisons de rayonner. Il apporte de Paris la certitude que l’Italie va entrer dans la guerre. Depuis une semaine, l’offre de ce concours est parvenue au gouvernement. Il suffit que les alliés en acceptent les conditions. « Question de semaines », affirme Pierre. Pour lui, cette intervention sera décisive. C’est le poids jeté dans un plateau de la balance hésitante. L’équilibre sera rompu en faveur de l’Entente.

Sûr de la victoire, il dicte la paix. On dirait qu’il la dicte à ses deux partenaires, le sénateur et le journaliste. Il exige des réparations et des garanties. Et, suivant son goût des solutions effectives :

— Il n’y a qu’un gage sérieux de paiement : les charbonnages. Là-bas, c’est la source de la richesse.

— Hon ! Hon ! approuve le banquier Delaplane, qui n’en dit jamais plus long.

Paron me regarde. Il a pâli. Il va parler. Mais un domestique aborde mon mari, murmure quelques mots.

— Qu’ils entrent, qu’ils entrent, dit Pierre. Et du Porto, vivement.

Il explique. Le fils de notre fermier Mitry est mobilisé. Accompagné de son père, il vient faire ses adieux. Pierre, cordial, leur serre les mains, emplit les verres. Mitry et son fils trinquent selon leur usage. Le vin chaleureux dissipe leur gêne initiale. On parle de la guerre. Court, bronzé, moustachu, Mitry s’anime :

— Puisque c’est les deux Présidents (il veut dire les deux chefs d’État) qui ne sont point d’accord, on devrait les faire lutter ensemble. Moi, je serais pour le corps à corps, sans armes. On verrait bien vite celui qui toucherait des épaules.

Les lippes tombantes, les narines pincées, désapprouvent silencieusement cette fantaisie. Personne ne veut y voir le pauvre rêve désespéré d’un homme à qui l’on prend son fils unique. Mais le petit place son mot. Sur ses fortes épaules, développées par le travail, il garde une bonne caboche de gosse, ronde et blonde, aux yeux clairs et candides. Il tient, lui, pour l’assaut à la baïonnette. Et d’une voix encore enfantine, il répète :

— À la baïonnette ! À la baïonnette !

Cette fois, toute l’assemblée applaudit. Et Pierre crie :

— Ah ! Ah ! voilà un vrai poilu !

Le mot est d’une pénible ironie, appliqué à ce petit gars imberbe, dont la joue est encore duvetée comme celle d’un enfant. Mais je m’y arrête à peine. Une crainte me traverse. Le fils Mitry n’a pas dix-neuf ans. Sa classe est la troisième qu’on appelle depuis le début de la guerre. Puisqu’on les prend si jeunes, puisqu’on les prend si vite, le tour de René ne va-t-il pas venir ? Allons, allons, je divague. Et je me répète les propos qu’on continue de prêter à Joffre et que je veux croire authentiques : la France vidée d’Allemands en fin mai, la guerre terminée en fin septembre.

Paris 12 avril 1915.

On me cite une jeune femme presque réduite à la gêne par la mobilisation de son mari et qui vient de s’établir chiromancienne sans que rien l’y ait préparée. Elle fait une petite fortune. Tant de gens, qui tremblent pour de chères existences menacées, sont anxieux de l’avenir… Le salon de cette pythonisse ne désemplit pas. Elle a refusé du monde le Vendredi-Saint.

13 avril 1915.

Depuis neuf mois, chaque matin, chaque soir, les journaux à grand tirage soufflent la haine et crachent l’injure. Systématiquement, en bas propos, en style sublime, ils exècrent. Il faut que le moindre entrefilet distille sa goutte de fiel. Un innocent article sur la Foire aux pains d’épices s’achève ainsi : « On ne voit pas de ménageries. Les dompteurs sont au front : ils ont les fauves devant eux ». Telle est la note. Dans la convention du duel, les deux adversaires s’imposent une attitude froidement correcte. Dans la convention de la guerre, on vomit l’insulte dans les deux camps, d’un jet continu. On dirait que la presse obéit à un mot d’ordre, à une consigne inflexible. J’entends dire que, dans la lutte, la haine doit être entretenue, exaltée, que cette excitation furieuse est nécessaire… Mais, plus tard, comment les cervelles, empoisonnées par cette incessante instillation, élimineront-elles le venin ? Comment revenir à la vérité, comment rétablir des rapports normaux entre les peuples ? Ne va-t-on pas perpétuer les malentendus, les chances de conflit, faire le jeu de ceux qui vous déclarent, d’un ton de secrète volupté : « Il y aura toujours des guerres » ?

21 avril 1915.

On échange de grands blessés français et allemands. Les journaux ne s’y arrêtent pas. Il ne faut rien laisser voir qui ressemble de près ou de loin à des pourparlers, à une trêve.

De même, on signale à peine le retour de milliers de femmes, venues des régions envahies, et que les Allemands renvoient en France par la Suisse. De l’ennemi, tout geste d’apparence humanitaire doit rester ignoré. On ne doit étaler que ses atrocités et ses infamies.

Ah ! Dans cette guerre, la presse assume une responsabilité redoutable en poursuivant sa double tâche : attiser la haine et mutiler la vérité.

25 avril 1915.

Pour entendre traiter sévèrement les militaires, il faut écouter un général disgracié. Sous le coup qui le frappe et qu’il estime injuste, son indignation explose, son cœur s’ouvre et sa langue se délie. Il parle franc. Et alors, il maudit l’emploi du téléphone et de l’auto, qui gâte les États-Majors, qui leur permet de commander de haut et de loin, sans garder avec le front un contact intime et nécessaire. Il les dénonce, ces états-majors culminants et lointains, qui, sans connaître le terrain, sans s’assurer que la préparation d’artillerie sera suffisante, lancent l’ordre d’attaquer à une date, à une heure fixées, et qui, gaspillant les vies humaines, exigent un succès coûte que coûte « afin d’avoir trois lignes au bulletin journalier ».

28 avril 1915.

On vend des cartes postales où des actions de grâce, d’une ferveur religieuse, s’étalent sous le portrait de Joffre. On vend des médailles à son effigie, montées en porte-bonheur. On vend des gauffrettes qui s’appellent des Joffrinettes. On vend de petites chaufferettes qui, par un charmant à-peu-près, s’appellent des Joffrettes. Des parents baptisent aussi leur fille Joffrette. Et les employés de l’État Civil, qui refusent férocement d’inscrire les prénoms fantaisistes, accueillent Joffrette avec un bon sourire patriotique, qui va d’une oreille à l’autre.

Ô Pasteur, Roux, Duclaux, votre mémoire ne connaîtra jamais l’idolâtrie populaire, son humble fétichisme, ses chaudes clameurs. Pour les mériter, il ne fallait pas abolir les maux dont périssaient le bas-âge et la jeunesse, il ne fallait pas arracher des millions d’enfants à la mort. Il fallait les y jeter.

5 mai 1915.

Le général Gouraud remplace le général Damade aux Dardanelles. On chuchote sur cette expédition, qui se traîne d’arrêts en reprises, des détails lamentables. Des batteries masquées coulent les chalutiers destinés aux dragages des mines. La défense a poussé ses réseaux barbelés jusque dans la mer. Les troupes anglaises et françaises ont perdu là-bas la moitié de leurs effectifs. C’est le débarquement aux enfers. Naturellement, la presse se tait.

8 mai 1915.

Le torpillage par les Allemands du paquebot anglais Lusitania provoque une indicible horreur. Pierre, toujours pratique, espère que cette stupide abomination indignera les Américains et les jettera dans la guerre. Il me fait penser à cet ami de l’ambassadeur des États-Unis qui, au début de la guerre, déplorait que ce diplomate n’eût pas été atteint par une des bombes d’avion lancées par les Allemands sur Paris. « L’Amérique, disait-il, eût été entraînée dans le conflit ». Il tenait ces propos dans un restaurant, sans s’apercevoir que l’ambassadeur dînait à une table voisine. Ce dernier lui fit passer par un maître d’hôtel un petit papier où il constatait que, chez son ami, « le patriotisme dépassait vraiment trop l’affection. »

12 mai 1915.

Un riche industriel de la banlieue parisienne, mobilisé comme conducteur d’autos, avait fait son testament en faveur d’une maîtresse adorée. Une lettre anonyme le dénonce comme « embusqué » et réclame son envoi au front. À force d’argent, il obtient de voir ce papier. Il reconnaît l’écriture de sa maîtresse…

Ah ! La guerre rédemptrice, qui ne devait exalter, épanouir que de nobles sentiments ! Que de bas instincts elle déchaîne… À tous les degrés de l’échelle, on « ribouldingue ». Et les femmes du peuple, qui ont pris pour la plupart un amant, ont-elles du moins cette excuse : « Faut bien un homme à la maison… »

17 mai 1915.

Une offensive a commencé le 8 en Artois. Nous connaissons par les journaux suisses l’ordre du jour annonçant aux armées une opération « qui doit déblayer la France en attendant mieux ». La nouvelle des premiers succès, le chiffre impressionnant des prisonniers, ont paru d’abord justifier cette confiance. La foule a entrevu la fin, la paix. Moi-même, soulevée par l’espoir de la délivrance, je voulais oublier l’horreur des descriptions qu’on nous rapportait de là-bas, la fournaise monstrueuse, les jets de pétrole enflammé, l’ouragan de fer deux fois plus violent qu’à la Marne.

Mais, depuis deux jours, on s’en prend aux Anglais : Ils sont partis en retard ; leur artillerie n’était pas prête. Eux-mêmes accusent l’État-major français de ne les avoir pas attendus. Ces mutuels griefs sont le signe évident d’un déboire.

Et le communiqué de ce matin confirme ces craintes. Car on commence à savoir le traduire, depuis dix mois ! La phrase, d’apparence satisfaite : « Au nord d’Arras, nous consolidons notre nouveau front », signifie bien l’élan brisé, l’arrêt. Une fois encore, la tentative reste vaine et coûteuse. Elle ne peut plus que piétiner dans le sang.

22 mai 1915.

La mobilisation italienne est affichée. Certains croient que cette intervention sera décisive. Ils bouillaient d’impatience. En effet, l’accord de principe est signé depuis un mois. Mais il a fallu dresser trois contrats, militaire, naval, diplomatique. Que d’exigences pointilleuses, que d’appétits contraires à concilier ! « Question de protocole », bougonnait Pierre. Enfin, il est radieux. Lui qui s’indignait justement, au début de la guerre, contre les gouvernements qui chiffonnent leurs traités, il admire aujourd’hui ce pays qui se retourne contre ses anciens alliés. Tant il est vrai que nous marchons la tête en bas. On m’assure que le peuple italien fut entraîné par les harangues des Garibaldi et de Gabriele d’Annunzio. Ce serait une sorte de miracle verbal.

À Paris, la foule ne paraît pas enthousiaste. Seuls, les édifices publics ont pavoisé.

31 mai 1915.

Un canon monstre, tapi près de Dixmude, lance des obus sur Dunkerque, à 40 kilomètres. Il paraît que les projectiles montent à 8.000 mètres avant de redescendre sur la ville. L’un d’eux, tombant sur un café, a tué 47 personnes. Mais les journaux n’en soufflent pas mot. La consigne est d’escamoter les victimes. Seule parmi tous les belligérants, la France ne publie pas ses pertes. Défense aux illustrés de donner une vue où figure un cadavre français. La presse doit représenter une guerre proprette et confortable, où il n’y a de morts que les morts ennemis.

1er juin 1915.

On assure que Vénizelos, premier ministre de Grèce, est renversé. Il avait tenté vainement d’amener le roi à partager ses propres opinions. On dit de lui : « C’est un grec qui n’a pas su retourner le roi. »

3 juin 1915.

Ces jours derniers, Mme Vandervelde, femme du ministre belge, faisait une conférence au théâtre Réjane. Elle fut présentée au public par un écrivain notoire. Mais cet audacieux ne s’avisa-t-il pas, dans son allocution, d’affirmer que la victoire de la Marne était due à la valeur des généraux et des soldats, qu’elle n’était pas un miracle ? L’assistance en fut choquée. Elle veut croire au miracle.

9 juin 1915.

Il faut bien que j’arrive à m’avouer ici mon tourment secret. Depuis des mois, je recule.

Aujourd’hui, Pierre avait amené à déjeuner un capitaine aviateur qui prit part à un raid sur les usines de Ludwigshafen. C’est un homme doux, presque rêveur. Il conta ses impressions, le passage des lignes, le calme des campagnes, le tir de barrage des villes, la coulée brillante du Rhin, la Terre promise, puis le bombardement des ateliers, d’où s’étaient bientôt élevées de grandes fumées jaunes.

Je regardais René. Il écoutait, tendu, avide, heureux. Devant moi s’évoquaient les victimes possibles, la cruauté du geste qui déclenchait la mort. Lui ne voyait que l’exploit et n’admirait que le héros.

Nous ne pensons pas à l’unisson, lui et moi. Je m’en aperçois chaque jour davantage. Dans la langueur de sa convalescence, dans nos longs tête-à-tête, je pouvais me le dissimuler. Depuis qu’il se mêle pleinement à notre vie, je vois bien qu’il vibre et qu’il sent comme la plupart de ceux qui nous entourent.

Cela me fait mal et cela me fait peur.

Certes, il n’étale pas le chauvinisme épileptique d’un Villequier, le patito de Madeleine Delaplane, qui, pour un insigne, un bruit militaire, pour un emblème patriotique, tombe en crise ; qui vit l’écume à la bouche et roulant hors la tête des yeux de crustacé ; qui jouit, au sens strict du mot, de la guerre ; qui la proclame belle et l’exige éternelle ; et qui ne conçoit même pas tout ce qu’il y a d’abominable et d’odieux à jeter, du fond d’un bon fauteuil, les autres à la souffrance et à la mort.

Non. Mais sous ses manières correctes, sa jolie discrétion, je le sens animé de l’esprit de haine, de mépris et de vengeance. Il « admet » la guerre, ses moyens et ses rites. Je ne sais quelle émotion sportive le soulève au récit des combats. Il ne réprouve pas, avant tout, la guerre en soi. Il ne réalise pas ses deuils universels, répandus également sur tous les belligérants, son horreur stupide, ses dessous ignobles, et sa stérilité finale. Il la voit glorieuse. Il croit à sa nécessité, à ses buts généreux.

Pour une mère, son fils est toujours le prolongement d’elle-même. Ce lien qui les unissait, qu’on a tranché à la naissance, il existe toujours pour elle. Quand René vient vers moi, il me semble qu’une partie de moi-même me rejoint, et que je me complète.

Aussi, c’est toujours une grande mélancolie, pour une maman, de s’apercevoir que son enfant prend une vie propre, une personnalité distincte, qu’il agit en dehors d’elle, qu’il pense, qu’il sent autrement qu’elle-même. Mais combien cet inévitable divorce devient plus tragique, dans le cataclysme où nous vivons !… Il n’y aurait qu’une mère pour comprendre ce que j’éprouve à voir mon petit s’éloigner, suivre la foule, et me laisser toute seule.

17 juin 1915.

Plus tard, dans le recul du temps, il est impossible que cette guerre n’apparaisse pas comme un déluge de sang et de sottise. Jusqu’où n’irait pas l’aberration universelle ? Exigeant des raids aériens sur les villes ouvertes, à titre de représailles, un journal n’imprime-t-il pas ce soir cette phrase qui stupéfie pour peu qu’on la médite : « Nous ne laisserons pas aux Allemands le monopole de la déloyauté criminelle. »

19 juin 1915.

Des groupements féminins s’efforcent de remplacer les placides poupées allemandes par d’expressives poupées françaises. D’une façon générale, on cherche à substituer le jouet français au jouet allemand. C’est parfait. Mais pourquoi ne s’en est-on pas avisé pendant la paix ? Encore une fois, pourquoi n’y a-t-il de patriotisme actif que pendant la guerre ?

22 juin 1915.

Encore de cruelles anecdotes, rapportées cet après-midi, chez les Foucard, par un député qui rentre d’une mission en Artois.

Un officier ennemi, grièvement atteint, est secouru par un des nôtres, qui l’assied au pied d’un arbre. L’Allemand porte la main à sa poche. Sans doute va-t-il sortir son revolver ? Prévenant le geste, le Français tire. Dans la poche du mort, on trouve la photographie de sa femme et de ses enfants, que le blessé voulait montrer en signe de reconnaissance.

Un autre Allemand, soigné dans les mêmes conditions, tire un coup de revolver sur son sauveur. Il le manque. Il est tué aussitôt.

Un cri m’échappe :

— Ah ! Le plus beau, ç’aurait été de le sauver tout de même !

Je pensais à ces vers qui ont bercé mon enfance, où Victor Hugo chante son père, « ce héros au sourire si doux ». Qui ne s’en souvient ? Un soir de bataille, le général Hugo rencontre un Espagnol blessé qui demande à boire. Il ordonne à son houzard de le secourir. Mais l’homme lâche traîtreusement un coup de pistolet. « Donne-lui tout de même à boire, dit mon père. » Mais nous n’en sommes plus là ! Et, une fois de plus, je vois se tourner vers moi les lippes de réprobation, les yeux injectés de sang et de haine. Allons, décidément, je ne me corrigerai plus.

30 juin 1915.

Il paraît que, le dernier hiver, les filateurs anglais ont produit à force des cotonnades, afin d’en inonder tous les marchés du monde, où ils n’avaient plus de concurrents. Tandis qu’en France tout l’effort se concentrait sur la fabrication des obus et des explosifs. « Oui, résume quelqu’un, pendant que nous faisions du fulmicoton, ils faisaient du coton. »

4 juillet 1915.

Peu de personnalités sont aussi discutées que celle du général Foch. Ses adversaires lui imputent l’échec de l’Artois. À les entendre, il assurait, la veille de cette offensive, que les soldats s’avanceraient l’arme à la bretelle, tous les obstacles aplanis et pulvérisés devant eux. Ils le peignent mystique, asservi à d’incommodes infirmités, épris de faste, de pompes et de grandeurs, interdisant aux autos l’accès du parc de son château, laissant debout ses visiteurs. Ses partisans célèbrent au contraire sa vigueur alerte, la merveilleuse clarté de son esprit. « C’est du radium », disent-ils.

8 juillet 1915.

La première interpellation depuis le début de la guerre. Le député Albert Favre charge à fond le ministre de la guerre Millerand, dont l’étonnante impassibilité fait la force.

12 juillet 1915.

Chaque soir, à neuf heures, un capitaine de gendarmerie, renforcé de deux sbires, fait la tournée des grands restaurants. Il s’assure de la situation militaire des clients en uniforme et coffre ceux qui n’ont pas le droit d’être dehors à cette heure tardive…

14 juillet 1915.

Cérémonie nationale. Les restes de Rouget de l’Isle, déposés à l’Arc de Triomphe, sont transférés au Panthéon. Le gouvernement, en redingote, suit à pied le char funèbre. Des avions gardent le ciel contre une incursion ennemie, qu’on a pu craindre et qui ne s’est pas produite. Aux Champs-Élysées, dans la foule muette, les quêteuses de je ne sais quelle œuvre sont aussi nombreuses que les passants. Âpre discours de Poincaré, qui veut « dissiper le cauchemar de la mégalomanie allemande. »

15 juillet 1915.

Enfin, des permissions de quatre jours sont accordées aux soldats. Depuis près d’un an, ils en étaient privés. Seuls, les officiers bénéficiaient de « congés de détente », qui les autorisaient à rejoindre leur femme dans une ville désignée de l’arrière-front.

17 juillet 1915.

— Non, non, pas de paix boiteuse, pas de paix qui permette à l’ennemi de se relever, de préparer la revanche à son tour. Une paix d’écrasement.

L’homme qui tenait ce rude langage lança encore, dans un fier hochement de tête :

— J’ai un fils de quatorze ans, moi. Je ne veux pas qu’on me le tue.

Tant de féroce ingénuité m’assied. Ainsi, ce père admet qu’on tue sans fin mille jeunes Français par jour, afin d’éviter à son petit garçon la menace d’une guerre problématique !

Oui, problématique. Car bien fin qui pourrait prévoir les lendemains d’un conflit sans précédent.

18 juillet 1915.

Le Ministre du Travail était en mission au front. Un lieutenant-colonel s’étonna de sa présence et lui demanda, sans politesse et sans ironie, « en quoi le Travail pouvait avoir affaire avec les armées ? »

19 juillet 1915.

Depuis deux mois, le sénateur Humbert réclame dans son journal une intense production de matériel de guerre. La série de ses articles s’intitule : « Des canons ! Des munitions ! » La malice, qui ne perd jamais ses droits, assure qu’un jour on imprima par erreur : « Des canons ! Des commissions ! » On tenta de rattraper les fâcheux exemplaires avant leur expédition. Mais dix mille d’entre eux avaient déjà pris leur essor.

En haut lieu, on craignait que cette campagne ne parût dénoncer une pénurie de matériel et l’on souhaitait qu’elle prît pour titre : « Encore plus de canons ! Encore plus de munitions ! » Mais le sénateur Humbert ne veut rien entendre.

21 juillet 1915.

Jadis, au bon temps de la paix, j’ai visité une des nombreuses usines métallurgiques où règne Pierre. Par un étroit hublot, on nous fit jeter un regard dans l’intérieur éblouissant, le chaos de flammes d’un four à fabriquer l’acier.

Aujourd’hui, un colonel disait devant moi que, quand un régiment du front, harassé par des marches et des contre-marches — fussent-elles dues à de fausses manœuvres — refuse d’avancer plus, on doit le décimer d’abord, quitte à enquêter ensuite sur ses chefs.

Cette mentalité professionnelle échappe à mon jugement.

Mais de tels propos me rappellent toujours l’étroit regard que j’ai jeté sur l’espace en feu. Il me semble que je viens d’entrevoir, par une mince fente, un coin de l’immense enfer.

22 juillet 1915.

On dirait que Paron m’évite. Il décline des invitations. Il raréfie ses visites. Quand, lui avouant ma propre indécision, je lui demande s’il est arrivé à se forger une opinion sur la genèse de la guerre, il se dérobe, sans parvenir à cacher son malaise. Pourquoi ?

Enfin, j’avais obtenu qu’il vînt aujourd’hui, car nous partons demain pour Ganville. Je ne l’avais pas revu depuis que j’avais précisé pour moi-même mes alarmes de l’attitude de René. Elles grandissaient encore, depuis que la guerre semble se prolonger indéfiniment, que les journaux préparent les esprits à une deuxième campagne d’hiver. Je les lui avouai. Il me répondit d’un ton d’amertume irritée que je ne lui connaissais pas.

— Vous vous étonnez que votre fils aime la guerre ? Il a dix-sept ans. Voilà dix ans qu’il comprend, qu’il voit, qu’il écoute. Qu’a-t-il appris ? Tout de suite, le prestige et la vénération des emblèmes militaires, la noblesse et l’éclat sans égal du métier des armes. Dans ses manuels d’histoire, les grands événements sont les guerres, et les grands héros sont les conquérants. Dans la ville, partout des noms de rues célèbrent des victoires, partout des dômes, des colonnes, des arcs de triomphe sont dressés à la gloire des massacres. Dans les premiers livres dont il s’est recréé, figure toujours un anglais ridicule ou un traître allemand, selon que l’ennemi héréditaire est à l’ouest ou à l’est. Car il change. Dans leurs discours officiels, dans leurs enseignements, dans leurs moindres propos, tous ceux qui l’ont instruit et guidé lui ont appris, non pas à aimer son pays pour lui-même, mais à l’aimer contre les autres, d’un amour orgueilleux et jaloux, avide de suprématie totale, plein de raillerie, de dédain ou d’hostilité à l’endroit des voisins. Même le sport qu’il pratique, si salutaire, si salubre en soi, a été dévié de son but, est devenu pour lui une école de violence et de chauvinisme : les premiers avions, survolant les frontières, lui ont été représentés, non pas comme les messagers de la paix, mais comme les engins possibles d’une victoire. Et les premiers journaux qu’il ait lus, les premières pièces qu’il ait vues, exploitant les mêmes instincts, perpétuant les mêmes malentendus, les mêmes erreurs, n’ont fait qu’exalter en lui ce fanatisme furieux. Tout le vouait au culte de la Force et de la Haine.

« Et en regard, dans un esprit impartial, lui a-t-on inspiré l’amour et le respect des grandes vertus d’humanité ? Après l’avoir prosterné devant le passé, l’a-t-on tourné vers l’avenir ? A-t-on fait luire à ses yeux l’espoir de temps meilleurs, a-t-on éveillé dans son esprit le désir sincère de les préparer ? Lui a-t-on montré que les hommes pourraient guérir de la guerre, que des arbitrages suprêmes, appuyés par une police internationale, pourraient prévenir les conflits nouveaux et vider les vieilles querelles, que les siècles pourraient unir les nations comme ils ont soudé entre elles des provinces jadis ennemies ? Allons donc ! On l’a détourné de ces hautes espérances, on lui en a montré le péril et la vanité, on lui a hurlé qu’elles étaient dérisoires, chimériques ou criminelles… Et vous vous étonnez que votre fils aime la guerre ! »

Ganville, 1er août 1915.

Pierre est arrivé furieux. Sur cinq cents ouvriers qu’il réclamait afin d’allumer de nouveaux fours, les armées lui en ont envoyé cinq. À l’entendre, le militaire professionnel brime et méprise le civil : un fossé se creuse entre l’État-Major et le reste du pays.

Ses plaintes ne sont point isolées ni nouvelles. Souvent me sont parvenus les échos de ces doléances. Un très important sénateur racontait que, téléphonant à un général sur un ton sans doute insuffisamment respectueux, son interlocuteur l’avait enjoint « d’observer au téléphone une attitude réglementaire ». Pendant l’offensive d’Artois, le ministre de l’Intérieur voulut soulever un incident, parce que ses propres préfets de la zone des armées s’étaient vu interdire, militairement, de lui téléphoner. Un député, animé pourtant d’un zèle belliqueux, maudit à tous les vents les Bureaux et les États-Majors « qui ne veulent pas se croire en guerre, qui ont l’éternité devant eux. » Il dénonce leur lenteur, leur jalousie de toute initiative, de toute découverte qui ne sort pas de leur sein, « leur insuffisance violence et leur conservatisme agressif. » Et, jusqu’à la fin de l’an dernier, le gouvernement ne se plaignait-il pas d’ignorer le nombre des soldats aux armées ? Ne lui fut-il pas incidemment révélé par le nombre de rations à fournir et de bouteilles de Champagne à distribuer aux troupes, à l’occasion de Noël ?

Tous ceux qu’atteignent ces brimades et ces dédains s’en vengent malicieusement. Ils s’amusent du surnom que les soldats donnent aux États-Majors : « La viande de conserve ». Et aussi de cette plaisanterie qui court les tranchées : « Quelle différence entre un État-Major et la porcelaine de Chine ? Aucune. Car l’un et l’autre sont décorés avant d’aller au feu. » Qu’un ministre fatigué soupire : « Ah ! Je voudrais bien être général, afin de me reposer », ils trouvent la boutade très drôle. Eux-mêmes insinuent que les hôpitaux consacrés au traitement des blessures aux yeux devraient être pleins de généraux, parce qu’ils se sont mis le doigt dans l’œil. Et si l’on s’étonne devant eux que les avions et les dirigeables allemands n’accablent pas Chantilly, où gite le Grand Quartier, ils signifient d’un clin d’œil et d’un « Tiens ! parbleu… » que l’ennemi, craignant d’avoir des adversaires plus redoutables, épargne ceux qu’il a.

Seulement, ah ! seulement, ils ressemblent à ces mères qui reconnaissent à leur enfant les pires défauts, mais qui deviennent féroces dès qu’une autre voix élève sur lui la moindre critique. Ils veulent bien dénigrer les militaires, mais ils ne permettent pas qu’on touche à l’armée.

Ganville, 4 août 1915.

Lancerot, le député radical de l’arrondissement, a profité de la présence à Ganville de Foucard et de mon mari pour faire sa cour à ces puissants seigneurs.

C’est un de ces hommes — plus nombreux qu’on ne croirait — qui se mettent en public au ton de la violence et de la fureur générales et qui confessent volontiers, dans le tête-à-tête, des sentiments humains et leur dégoût de la tuerie. Selon le cas, ils crachent du feu ou ils vomissent la guerre.

Il rapportait de Paris une information toute fraîche. Les Allemands, après en avoir fini avec les Russes qu’ils refoulent en Galicie depuis trois mois, allaient proposer aux Alliés une paix inespérée, pleine d’avantages. Lancerot s’avançait prudemment. Il nomma trois personnalités notoires qui, sans se concerter, lui avaient rapporté cette même rumeur : un diplomate qui rentrait de La Haye, un député catholique dont on cite la haute conscience, et un conseiller d’État qui se distingue par sa lucidité.

Mais Pierre ne veut pas entendre parler de la paix, fût-elle avantageuse. Il récuse ces trois témoins, d’un mot brutal et concis :

— Ce sont des…

— Hon, hon, approuve Delaplane, en écho.

Ganville, 6 août 1915.

À l’examen du brevet élémentaire, dans notre région, on a donné en dictée aux enfants une lettre de Poincaré aux soldats. Les candidats devaient ensuite en expliquer par écrit cette phrase : « Vous rentrerez dans vos foyers, illuminés de gloire. » La plupart ont répondu que les soldats allumeraient des lampions parce qu’ils seraient contents de rentrer chez eux.

Ganville, 9 août 1915.

Un journal du matin exige que tous les auteurs de propos alarmistes soient frappés de six mois de prison. Un journal du soir propose de « tuer tous les pessimistes », simplement.

Les conseils de guerre ne suivent pas ces exhortations à la lettre. Mais ils sévissent durement. La chronique des tribunaux offrira plus tard aux curieux d’histoire une étonnante collection de leurs verdicts. J’en ai découpé des échantillons : on est condamné pour avoir dit que les Allemands sont encore forts, ou que l’hiver sera rude, ou qu’on manquera bientôt de ouate hydrophile…

Et ces propos ne sont pas toujours recueillis par des policiers… Ils sont souvent rapportés par des dénonciateurs bénévoles. C’est le « régime des suspects », qui encourage la délation, qui sert les plus vils intérêts, les plus basses rancunes.

Chacun doit se défier de ses voisins, même dans la détente cordiale d’un repas. Au moment de partir pour Ganville, on m’a cité un fait incroyable. Trois généraux dînaient à une table amie. L’un d’eux s’exprime librement sur certains de ses supérieurs. Les deux autres se turent. Un convive les dénonça. Tous trois furent frappés, l’un pour avoir « mal parlé de ses chefs », les deux autres pour n’avoir pas protesté.

Ganville, 12 août 1915.

J’ai écrit à Paron de venir. J’ai besoin de parler, d’entendre parler selon ma pensée. Ici, j’étouffe, entre les Foucard, les Delaplane, les Butat, Villequier, leurs amis. Car l’insistance de mon mari, notre étroit voisinage, m’imposent sans cesse leur présence. Nous vivons les uns contre les autres.

Je suis excédée de leurs propos poncifs et convenus, héroïques et féroces. Je ne peux pas écrire jusqu’où va leur soif de sang et d’extermination absolue. Et ils ne réfléchissent à rien, ils n’examinent rien. Ils répètent. On dirait qu’ils ont appris leur journal par cœur et qu’ils se le récitent à la journée. On voit les phrases leur sortir du bec, comme aux personnages de rébus.

Et ils sont tellement sûrs de détenir la vérité, la seule vérité… Le soupçon ne les traverse même pas qu’on puisse penser autrement qu’eux-mêmes. À moins d’être traître ou fou, naturellement. Leur certitude est lourde, écrasante et tranquille. Ils vous marchent sur le cœur comme ils vous marcheraient sur le pied, sans méchante intention, mais de tout leur poids.

Littéralement, ils m’oppressent. Oui, c’est cela : parmi eux, je vis dans un perpétuel état d’oppression. Ah ! Comprendra-t-on jamais le continuel supplice enduré, pendant cette guerre, par une femme qui est restée pitoyable et sensible, qui a gardé l’horreur absolue de la tuerie, qui n’a de haine que pour la haine, et qui se voit seule, toute seule, au milieu de fanatiques intolérants, cruels, endurcis aux souffrances des autres ?…

Lutter, me rebeller ? Dès qu’ils parlent, je me sens en détresse. La vie diminue en moi. Il me semble que je me rétrécis. Et je suis découragée d’avance de les contredire, comme s’il me fallait soulever la Terre.

Aujourd’hui, pourtant, j’ai failli éclater. Ils développaient, d’un ton où se mêlaient la colère et la satisfaction, un de leurs thèmes favoris : « Nous n’étions pas prêts. »

Admirable trouvaille ! Elle démontre que personne en France n’est responsable de la guerre, car nul n’aurait été criminel au point de jeter dans l’aventure son pays désarmé ; elle explique, elle excuse les premiers échecs ; elle donne à la victoire de la Marne sa figure miraculeuse ; elle absout les militaires, dont on aurait, depuis quinze ans, contrarié les efforts ; et surtout, elle permet d’accabler les partis avancés, seuls coupables d’avoir entravé l’œuvre de défense.

Voilà l’injustice qui me jette hors de moi. Certes, je ne me mêle point de technique militaire : je hais trop la guerre pour discuter des moyens de la faire. Mais c’est l’iniquité même du propos qui me révolte. Il me semble qu’on insulte à la mémoire de mon père, qui m’avait inspiré la foi dans le régime, qui m’avait élevée dans la religion de Gambetta et dans l’amitié de Jaurès. Des faits matériels, irréfutables, ne protestent-ils pas contre cette perfidie ? Que de fois Paron les allégua devant moi… Les Chambres ont-elles jamais refusé un seul crédit militaire ? Bien plus, des commissions parlementaires n’ont-elles pas pris des initiatives, suggéré des réformes d’armement ? Depuis 1870, n’a-t-on pas dépensé pour la guerre, en France, autant de milliards qu’en Allemagne, où pourtant l’armée, deux fois plus nombreuse, était « prête », paraît-il ? Si bien qu’en fin de compte, ceux qui propagent cette odieuse légende ne font que démontrer l’impéritie des généraux.

Oui, j’ai été tentée de leur crier cela. Mais, encore une fois, à quoi bon ? On ne discute pas avec des illuminés. Et s’ils étaient encore accessibles à la raison, donneraient-ils le spectacle de leur frénésie et ne rougiraient-ils pas de leur langage ?

Ganville, 16 août 1915.

Visite à la ferme. Je n’avais pas revu les Mitry depuis le départ de leur fils. Mitry travaillait aux champs. Sa femme, haute et d’aplomb, a dû être fort belle. Mais sa silhouette est épaissie, sa figure toute fanée. Seuls, les yeux bruns restent admirables. Elle m’a demandé timidement, comme la plupart au village : « À quand la fin ? » Car ils croient que nous disposons de l’avenir. Je lui ai avoué que je n’en savais pas plus qu’elle et que je souhaitais la fin autant qu’elle. Mise en confiance, elle m’a raconté qu’ils avaient été voir leur fils, mobilisé dans un camp d’instruction. Il n’est pas heureux. Pourtant dur à la peine, il est exténué. Bien que les gros mots ne lui fassent pas peur, il s’étonne des injures que leur crachent les gradés. Et puis, ils ont faim… Ils n’osent pas s’en plaindre à leurs chefs. Certains de leurs officiers sont d’une sévérité mortelle. Et, en l’écoutant, je me rappelais les proclamations de la presse unanime, le Bonjour en tête : ces chers enfants de la classe 1916 seraient traités avec une sollicitude maternelle, on les entourerait de douceurs et de soins…

Je sens que cette femme aime son fils d’une tendresse fine et forte, bien différente de ces sentiments rudimentaires qu’on prête à tous les paysans. Je sais qu’il eut une enfance maladive et que ses parents se sont imposé, pour sa santé et son instruction, les plus larges sacrifices. Eh bien, cette mère se résigne à la guerre comme à une catastrophe naturelle. Elle en attend la fin comme on attend la fin d’un orage, d’une chute de grêle ou d’une inondation. Elle ne se doute pas que c’est la somme de toutes ces résignations qui rend les guerres possibles. Car enfin, il y en a partout, dans toute l’Europe, des Mitry, de braves fermiers qui ne demandaient qu’à vivre paisibles, qu’on a persuadés de la méchanceté des pays voisins et de la nécessité de la guerre, et qui, bon gré mal gré, ont donné leur fils…

Ganville, 20 août 1915.

Reçu un mot de Paron. Il s’excuse, sous de vains prétextes, de ne pas pouvoir venir. Je sens dans sa lettre la même gêne, le même malaise que dans ses dernières visites. Quelle arrière-pensée peut-il bien nourrir ? Peu avant mon départ, je lui ai demandé s’il s’était fait une opinion sur les origines de la guerre. Lui en coûterait-il d’avouer qu’il n’y est pas encore parvenu ? Non, non : il n’est tout de même pas susceptible à ce point. Il sait bien que je me rends compte des extrêmes difficultés de cette tâche, dans un temps où l’information est unilatérale, où tant de pièces manquent au formidable dossier, où tant de voix sont étouffées, où l’impartialité même est un crime !

En tout cas, un malentendu s’établit entre nous, que nous nous devons l’un à l’autre de dissiper.

Ganville, 28 août 1915.

Des invités nous apportent de Paris la nouvelle d’une prochaine offensive, vers la mi-septembre. On ne doit pousser l’attaque que deux jours, quatre jours au plus, afin d’éviter le retour des hécatombes d’Artois, où cent mille soldats ont été mis hors de combat. Au Grand Quartier, on dissimule une confiance pourtant certaine. N’a-t-on pas fait demander au Ravitaillement du blé pour les régions qui vont être libérées ?

Ganville, 5 septembre 1915.

Chaque journal arbore un critique militaire qui, du haut de ses colonnes, sonde l’horizon stratégique. Beaucoup n’étaient pas spécialement désignés pour cette besogne. Mais la fonction crée l’organe. Tous sont farouchement résolus à montrer les événements sous un jour heureux. Persuadés que les Russes écraseraient l’ennemi dès le début de la guerre, l’un d’eux baptisa la Russie le Rouleau Compresseur. Aujourd’hui que ces mêmes Russes battent en retraite, notre homme se félicite qu’ils attirent l’adversaire dans les profondeurs de la steppe et baptise la Russie la Pompe Aspirante.

Ganville, 13 septembre 1915.

Une circulaire du Ministre de l’Instruction Publique parvient à l’école, à l’occasion de la rentrée des classes. Elle invite énergiquement les maîtres à pénétrer de la guerre leur enseignement, à en dégager les exemples, les leçons, les beautés. Il n’est pas question d’en dégager les deuils, les misères, l’horreur ni la stupidité. Comment les générations futures se guériront-elles de ce mal, si on les prépare à l’aimer ?

Ganville, 14 septembre 1915.

Une feuille publie les impressions d’un officier. J’en extrais ces lignes, sans commentaires :

« Oh ! La baïonnette française ! Superbe instrument de vengeance, souple et gracieuse comme notre langue, affûtée et fine comme notre esprit… Elle a quelque chose de féminin, de câlin, de trompeur… Elle pénètre franchement, proprement, sans laisser de trace sanglante, jusqu’au cœur qui mérite le châtiment.

« J’évoque un de mes hommes, enfonçant sa baïonnette dans le ventre des Allemands… Quel plaisir il doit éprouver à faire pénétrer le fer de son arme dans la peau de l’ennemi, à l’embrocher, à le transpercer, à le crever comme une charogne.

« C’est un plaisir de voir les ennemis tomber, s’affaisser sur le sol, en esquissant les gestes de la souffrance, de l’agonie et de la mort. Cela réchauffe le cœur ! »

Ganville, 19 septembre 1915.

On me signale les affreux effets de ces gaz asphyxiants que les Allemands emploient depuis le printemps et qu’il fallut s’ingénier à combattre et à imiter. J’en éprouve plus que quiconque une horreur indignée. Mais je m’indigne autant de tous les moyens de mort. Périr asphyxié par les gaz ou mourir de la gangrène gazeuse, cela me paraît également atroce. J’abomine le blocus, qui tue par la faim, autant que le raid aérien, qui tue par la bombe : je ne fais pas de différence entre des ventres crevés et des ventres affamés. Je n’ai jamais compris ces subtils distinguo entre les diverses manières de tuer. L’horrible, c’est de tuer. Je ne déplore pas particulièrement telle façon de faire la guerre : je déplore qu’on puisse encore faire la guerre.

C’est sur la guerre en soi qu’il faudrait concentrer toutes les indignations. C’est elle qui déchaîne tous les instincts de sauvagerie, de rapine et de destruction. N’est-ce pas la guerre qui engendre le pillage ? Une troupe en campagne saccage et maraude où qu’elle soit, dès qu’elle peut. Toute zone de bataille est razziée par l’un ou l’autre camp, et souvent par les deux. Toute maison abandonnée est une maison vidée. Les soldats l’avouent. Et maints propriétaires le constatent… Et quand je relis que le Palatinat fut incendié sur l’ordre de Louvois afin de faire le désert devant l’ennemi, que « pendant près de trois mois, les villes, les villages, les vignes et les vergers furent brûlés et rebrûlés, parmi les massacres, les viols, les cruautés d’une soldatesque enflammée par l’ivresse et par des ordres féroces », j’éprouve autant de honte qu’aux récits officiels des récentes atrocités allemandes. Tout cela, c’est le fait de la guerre. Et c’est elle qu’il faudrait avilir, au lieu de la magnifier.

Ganville, 24 septembre 1915.

Les Bulgares mobilisent depuis trois jours. On ne sait pas au juste contre qui. Les journaux s’en indignent à pleines pages. Je me suis laissé dire que Ferdinand de Bulgarie voulait Constantinople, dont la possession aurait été cordialement promise aux Russes, au temps où Delcassé était ambassadeur à Saint-Pétersbourg. Il convoiterait aussi Kavala, port grec, où l’entrepôt des tabacs turcs rapporte deux cents millions par an. Récemment, le tzar fut sollicité d’agir sur ce Ferdinand, afin de le rallier à la cause de l’Entente. Il dut avouer son impuissance : « Je lui ai déjà trois fois payé ses dettes. Que voulez-vous que je fasse de plus ? »

Ganville, 30 septembre 1915.

Pierre, qui apporte aujourd’hui des détails sur l’offensive de Champagne, se taille un succès près de son auditoire habituel. Quel visage avide et radieux René tourne vers lui… L’attaque a commencé le 25. Joffre, très en forme, teint clair, regard direct, déclarait : « Si je ne réussis pas cette fois-ci, je n’y comprendrai plus rien. » Castelnau, dissimulant aux uns sa confiance, l’avouait aux autres. Les munitions abondaient. On était obligé de retenir les troupes. Dès le premier jour, les prisonniers furent si nombreux qu’on songea à les faire défiler dans Paris, comme dans les triomphes de la Rome antique… Les Anglais assuraient en Artois une puissante diversion. L’aviation faisait des prodiges. Dès le 27, le bruit courut qu’on allait percer. Même, un journal du soir l’imprima. Déjà, la cavalerie était massée, les spahis en tête, sous leurs grands manteaux rouges. Et hier, le 29, à midi un quart, un officier de liaison apporta à Paris la nouvelle qu’une brèche d’un kilomètre était ouverte dans la deuxième ligne. Trois divisions étaient prêtes à passer.

Cette fois, est-ce la fin ?

Paris, 5 octobre 1915.

Retour à Paris. L’offensive de Champagne est terminée. Les troupes qui s’étaient engagées dans la brèche ont été prises au piège et mitraillées. La cavalerie n’a pas pu la franchir. Après quelques velléités, quelques sursauts, on a renoncé. « Question de canons lourds », soupire Pierre. Il paraît qu’ils sont fatigués. Dès qu’on aura remonté le « moral » des soldats — ce dopping exige, me dit-on, environ trois mois, — on recommencera… Surtout n’allez pas demander si les militaires ne pourraient pas trouver autre chose que ces heurts où les deux immenses masses en armes ne font que se bosseler sans jamais s’entamer. Quelque Villequier, le bras en avant, vous répondrait, héroïque et péremptoire : « C’est la guerre. Il faut passer ».

6 octobre 1915.

J’ai sous les yeux un document bien troublant sur les origines de la guerre. Ce sont des rapports des représentants diplomatiques de la Belgique à Paris, à Londres, à Berlin, rapports adressés à leur ministre, de 1904 à 1914. Les Allemands, qui les ont trouvés à Bruxelles dans les Archives des Affaires étrangères, les ont publiés en une brochure que des journaux neutres ont reproduite. Naturellement, les Allemands ont dû passer sous silence ceux de ces rapports qui eussent desservi leur cause. Ces témoignages sont donc faussés. Mais ils ne sont pas faux. C’est un livre dont on arracha des pages : les feuillets qui restent sont authentiques. Aucun de leurs signataires ne l’a contesté.

La situation de ces hommes, leur neutralité, leur souci de la paix de l’Europe dont dépendait la sécurité de leur propre pays, garantissait la valeur et l’impartialité de leurs jugements. En voici quelques-uns.

Le comte de Lalaing, ministre de Belgique à Londres, dénonce, en la personne de lord Northcliffe, « les éditeurs de feuilles à bon marché et de lecture courante, qui faussent à plaisir l’esprit de tout un peuple… et qui sont en grande partie responsables de l’inimitié entre l’Angleterre et l’Allemagne. »

Le baron Beyens, ministre de Belgique à Berlin, revient à plusieurs reprises sur les intrigues du ministre russe Isvolsky, « qui veut prendre contre l’Autriche une revanche personnelle. »

Le baron Guillaume, ministre de Belgique à Paris, déclare que « la nomination au poste d’ambassadeur à Pétersbourg de Delcassé, un des artisans de l’amitié franco-anglaise, a éclaté comme une bombe… M. Poincaré lui a confié la mission d’exalter par tous les moyens les bienfaits de l’alliance franco-russe et d’amener le grand empire à accentuer ses préparatifs militaires. »

Ce même baron Guillaume estime, en janvier 1914, que M. Poincaré et ses amis « ont inventé et poursuivi la politique nationaliste, cocardière et chauvine qui constitue le plus grand péril qui menace la paix l’Europe. »

Il revient souvent sur cette crise du nationalisme. À propos des incidents de Nancy, en avril 1913, il écrit : « L’esprit public en France devient de plus en plus chauvin et imprudent… on devrait prendre des mesures pour arrêter ce courant que le gouvernement a vraiment encouragé depuis les incidents d’Agadir. »

Et en avril 1914, au moment de la visite à Paris des souverains anglais, il dénonce encore « la poussée de nationalisme — pour ne pas dire de chauvinisme — que les dirigeants ont fait naître pour faire accepter le principe de la loi de trois ans, ses conséquences économiques et financières. »

Cette campagne en faveur de la loi de trois ans, « réponse à l’accroissement de forces de l’empire allemand », l’inquiète : « Il est défendu, sous peine de passer pour traître, d’émettre un doute sur la nécessité de l’adopter. Cette propagande poursuit son œuvre sans souci des dangers qu’elle fait naître… Le malaise est grand dans le pays. Mais on ferme les yeux et l’on marche en avant. »

Il s’interroge anxieusement : « Est-il vrai que le cabinet de Pétersbourg ait imposé au pays l’adoption de la loi de trois ans et qu’il pèse de tout son poids pour en obtenir le maintien ?… On a vu l’ambassadeur de France à Pétersbourg prendre, contrairement à tous les usages, une initiative assez dangereuse pour l’avenir de son pays. »

Et il prédit : « Le pays ne pourra pas supporter cette loi imposée à la légère. Avant deux ans, il faudra y renoncer ou faire la guerre. »

Mais il est entouré de gens qui proclament à l’envi « qu’il faut s’armer de plus en plus, jusqu’aux dents, pour effrayer l’adversaire et empêcher la guerre. »

En effet, l’adversaire se dit effrayé. L’ambassadeur d’Allemagne à Paris a confié au baron Guillaume : « On est persuadé en Allemagne qu’il y a lieu de craindre une attaque de nos voisins. En France, on professe les mêmes craintes à notre égard. La conséquence de ces malentendus est de nous ruiner tous deux. Où allons-nous dans cette voie périlleuse ? »

Et cette crainte mutuelle que s’inspirent les deux adversaires, le baron Beyens l’observe à Berlin, en juin 1914. Après avoir regretté que M. Poincaré et ses ministres « n’aient pas examiné avec plus de sang-froid s’il n’y avait pas de meilleur moyen d’assurer la paix entre la France et l’Allemagne que cette concurrence des armements et cette augmentation des effectifs », il constate que « l’agitation en faveur des trois ans a provoqué une plus grande tension dans les rapports des deux pays. En Allemagne, l’idée est acceptée sans contrôle par les meilleurs esprits que la guerre est inévitable dans un avenir rapproché, parce que la France la désire violemment et s’arme fébrilement pour s’y préparer. À Paris, les mêmes intentions sont prêtées au gouvernement impérial… Il n’y a peut-être là qu’une effroyable méprise chez l’un comme chez l’autre des deux peuples. »

Et la crainte mutuelle va grandissant. Bientôt, à Paris, le baron Guillaume ne rencontre plus que des gens « lui assurant qu’une guerre prochaine avec l’Allemagne est certaine, fatale », tandis que le Kaiser, renonçant à son attitude pacifique, s’apprête à ce qu’il appellera « une guerre préventive ».

Et, le plus poignant, c’est que, dans le même temps, tous ces témoins impartiaux constatent que les grandes masses ne veulent pas la guerre !

De Berlin, le baron Beyens écrit en février 1914 : « La majorité des Allemands et des Français désire incontestablement vivre en paix. Mais une minorité puissante dans les deux pays ne rêve que bataille, lutte de conquête et de revanche. Il faut vivre à côté de ce danger, comme à côté d’un baril de poudre dont une imprudence pourrait provoquer l’explosion. »

Et en juin 1914 : « La majorité de la nation française ne veut certainement pas une guerre. Et cette guerre ne serait nullement nécessaire à l’Allemagne. »

De Paris, le baron Guillaume écrit en janvier 1914 : « En dehors des états-majors politiques, de poignées de chauvins, le plus grand nombre des Français, paysans, ouvriers, commerçants, subissent avec impatience le surcroît de charges qui leur est imposé. »

Et en mai 1914 : « Je ne crois pas au désir de l’un ou de l’autre des deux pays de jouer l’effroyable coup de dés que serait une guerre. Mais il est toujours à craindre qu’un incident mal présenté n’amène la population — au moins les éléments les plus nerveux, voire les moins recommandables de la population — à créer une situation qui rendrait la guerre inévitable. »

J’ai lu et relu ces pages angoissantes. Et quand, les yeux fermés, je cherche en moi l’impression qu’elles y laissent, il me semble voir, sur de grands horizons heureux, parcourus par une foule paisible, deux tout petits groupes d’agités qui, en cherchant à se dépasser dans la menace par le geste et par la voix, finissent par s’inspirer une mutuelle terreur et, jugeant inévitable d’en venir aux coups, jettent alors les unes contre les autres les grandes foules paisibles…

Est-ce ainsi, de nos jours, que naît la guerre ?

8 octobre 1915.

J’ai enfin revu Paron, que j’avais avisé de notre retour. Je l’ai grondé de n’être pas venu à Ganville, de m’avoir si peu écrit pendant ces deux mois. Amical et bon, il a cependant gardé cette contrainte, insaisissable et certaine, que j’ai déjà notée. Sa gêne m’a gagnée. Je n’ai pas osé m’expliquer à fond avec lui. Encore hantée par la lecture des documents belges, je les lui ai montrés. Il les connaissait. Je lui dis la vision qui m’en restait, ces deux petites troupes d’énergumènes qui, se dépassant dans l’invective, s’effrayaient mutuellement et enfin mettaient aux prises les innombrables et paisibles témoins de leur duel de paroles. Je lui demandai si le tableau lui semblait exact. À ma vive surprise, cette simple question accrut son embarras. Son front chauve rougit, son nez se pinça. Ce sont chez lui les signes de l’émotion. Il me répondit enfin d’une voix tendue :

— On peut en effet, imaginer ainsi le prologue du grand drame. Mais, comme dans toute pièce, vous n’avez vu que les acteurs. Vous n’avez pas vu les auteurs.

Quels auteurs ? Je le pressai de développer sa pensée. Il parut hésiter, puis, se levant pour prendre congé, il me dit, moitié railleur, moitié sérieux :

— Plus tard, je vous promets… Tenez : je vous écrirai.

10 octobre 1915.

Il y a quelque chose de tragi-comique dans la situation du roi de Grèce, marié à une sœur du Kaiser et pressé par les Alliés de les laisser débarquer à Salonique. Selon qu’il tourne les yeux vers son impérial beau-frère ou vers la flotte anglo-française mouillée dans ses eaux, il déclare qu’il flanquera les alliés à la mer ou bien il consent à leur débarquement.

Ici même, les avis sont partagés sur cette question de Salonique. Les uns — surtout les militaires — veulent retenir toutes les forces sur le front français. Les autres — la majorité du gouvernement — invoquent la nécessité de défendre les Serbes contre les Bulgares et prétendent que la « décision » peut intervenir sur le front d’Orient. Autour de moi, on est « Salonicien ».

15 octobre 1915.

Pour la première fois depuis le début de la guerre, les journaux prennent acte du renchérissement de la vie. Ils publient une note des restaurateurs parisiens qui, pour justifier la majoration de leurs tarifs, énumèrent l’augmentation de prix des diverses denrées. La moyenne de ces augmentations est d’environ 50 p. 100.

18 octobre 1915.

Un grand blessé, retour d’Allemagne, racontait à l’un de ses compagnons de voyage que, dans les camps de concentration, les Français exercent sur leurs gardiens une sorte de prestigieuse séduction, à ce point qu’on change ces gardiens toutes les quarante-huit heures, dans la crainte qu’ils ne deviennent les serviteurs ou même les complices de leurs prisonniers.

À ce propos, quelqu’un rappela que, selon les rapports unanimes, les prisonniers français sont mieux traités que les Russes et les Anglais. Chose singulière ! Ces traits, bien qu’ils soient flatteurs pour le renom français, provoquent la réprobation de mon entourage. Tous veulent une haine absolue, colossale, éternelle. Et chaque symptôme de fléchissement les alarme et les indigne.

22 octobre 1915.

Un médecin permissionnaire me disait l’hostilité croissante des officiers de troupe contre les États-Majors. On leur reproche toujours leur éloignement, leur ignorance du terrain. Dans une récente offensive, des unités entières se sont perdues dans des boyaux. Ailleurs, des blessés se sont enlisés dans des tranchées que la pluie avait rendues impraticables. Et les troupes marchaient dessus, les enfonçant dans la boue… Quand j’entends ces choses-là, il me semble que mon cerveau craque.

On leur fait toujours grief d’ordonner de loin des attaques à une heure prescrite, immuable, même si le temps est contraire, si la préparation est insuffisante. En Champagne, un colonel reçoit l’ordre de donner l’assaut. Il sait que l’artillerie n’a pas détruit les obstacles devant lui, que son régiment sera massacré. Il téléphone à l’État-Major. Réponse : « Vous n’avez pas à discuter les ordres, mais à les exécuter. » Le colonel sort seul et se fait tuer.

Ce médecin m’expliquait aussi l’insensibilité de ces États-Majors ; ils font la guerre comme ils faisaient des exercices ou des manœuvres. Pliés à dresser des états fictifs des manquants, des pertes, ils continuent à ne voir dans les états réels que des chiffres sur du papier.

Il me disait bien d’autres choses affreuses, qu’on n’imprime pas, puisque la Censure règne et qu’on ne doit montrer que la guerre en beauté. Par exemple, les pertes effroyables dans les positions conquises sur l’ennemi et soigneusement repérées par lui, où l’on maintient pendant dix, douze jours, les troupes d’assaut avant de les relever. Ou les fusillades, si nombreuses, si faciles, qu’il fallut instituer, à côté des cours martiales, une sorte de conseil d’enquête où siège un médecin.

Ou encore l’usage de la « gnole ». Avant l’offensive, on verse à chaque soldat un quart d’eau-de-vie. Quelques-uns donnent leur part. À quel degré d’ivresse certains ne doivent-ils pas atteindre…

28 octobre 1915.

Le cabinet a démissionné. Le président du Conseil, Viviani, avait tenté d’élargir son ministère. Mais il avait rencontré des résistances. Nombre de personnages, dont il sollicitait le concours, ne voulaient pas cohabiter avec certains membres du Cabinet actuel dont ils désapprouvaient l’attitude. De plus, sa majorité « fondait ». Il avait été interpellé le 13 octobre sur la démission de Delcassé, qui se prétendait en désaccord avec ses collègues sur la question de Salonique. Ce jour-là, deux cents députés s’abstinrent, dont les deux tiers étaient républicains. Viviani a voulu, dit-il, éviter une chute ministérielle pendant la guerre. Il passe la main. C’est Briand qui l’a prise.

1er novembre 1915.

Un grand fabricant du quartier de Belleville clamait à tous les échos, ces dernières années, que le commerce allemand nous envahissait, que cela ne pouvait pas durer davantage, qu’il fallait en finir, même au prix d’une guerre. Il avait quatre fils. Trois sont tués dès 1914. On obtient de mettre le quatrième à l’arrière-front. Un obus l’y atteint et le tue. Le père et la mère viennent de se suicider.

2 novembre 1915.

À la Chambre, après la lecture et le commentaire de la déclaration ministérielle, qui s’achèvent par l’inévitable « Jusqu’au bout », le socialiste Renaudel a répudié dans son discours la politique de conquêtes. Aussitôt, de violentes protestations ont éclaté, au Centre et à Droite. Quoi ? Ils veulent donc des conquêtes ? Quoi, ils l’avouent ? Ils oublient donc qu’ils font la guerre du Droit ? Ce n’est pas possible. Ils subissent cette ivresse collective qui s’empare à la longue de six cents individus enfermés en espace clos.

5 novembre 1915.

Un magazine publie la photographie d’une « messe d’absolution » célébrée devant les troupes à la veille d’une offensive. Ainsi, jadis, les condamnés à mort assistaient à un office suprême. Ne donne-t-on pas à tous ces soldats l’affreux sentiment qu’ils vont mourir ?

6 novembre 1915.

Foucard arrive tout gonflé d’indignation. On parle d’imposer les bénéfices de guerre. Il vient de l’apprendre. Mais sa colère est majestueuse comme sa personne. Il déplore une fatale, mesure qui paralyserait l’admirable élan de l’industrie nationale, qui découragerait les laborieux artisans de notre salut… On sent qu’il essaye, qu’il prépare les arguments destinés à convaincre les gens au pouvoir.

Quant à Pierre, il n’y met pas tant de rhétorique :

— Qu’ils nous foutent la paix !

C’est bien la première fois qu’il la demande…

7 novembre 1915.

Bien que la seule menace d’un impôt sur les bénéfices de guerre ait perturbé le groupe Foucard, on continue d’y dauber gaiement sur le militaire.

Ce soir, ils racontaient qu’un général commandant de corps d’armée, installé naturellement dans un château, avait fait établir les cantonnements de ses troupes loin, très loin de sa résidence, « parce qu’il n’aimait pas les bruits militaires. »

Ils rapportaient aussi qu’au Grand Quartier les officiers disaient volontiers : « Oh ! ici, nous n’aimons pas parler de la guerre. »

Et, le bruit ayant couru que Delcassé est paralytique général, ils s’écrient : « Il y avait déjà tant de généraux paralytiques ! »

Mais ils gardent jalousement le monopole de l’irrévérence. Moi, je n’y ai pas droit. Ainsi, ils se demandaient, une fois de plus, qui avait gagné la bataille de la Marne : Joffre, Galliéni, Foch, Maunoury, Sarrail ?

J’ai risqué :

— Ce sont peut-être les soldats ?

Silence. Blâme. Mépris.

8 novembre 1915.

Un célèbre baryton de l’Opéra s’était engagé, d’un grand élan patriotique, malgré ses cinquante-quatre ans, dans une arme combattante. Mais, plein d’égards pour son âge et sa notoriété soucieux d’épargner ses jours, son capitaine lui dit : « Voyons, qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de vous ? Savez-vous faire un peu de cuisine ? »

Encore un écho de l’offensive de Champagne. Le 29 septembre, on téléphona du Grand-Quartier aux Armées : « La percée est faite. Trois divisions ont passé. Le général de Castelnau ajoute : Non nobis, sed tibi gloria domine. » Quelques heures plus tard, nouveau coup de téléphone : « Faites disparaître la phrase latine… » Un capitaine d’État-Major avait pris sur lui, dans le premier enthousiasme, d’ajouter, à la nouvelle du succès, la pieuse action de grâces du général.

10 novembre 1915.

« Taisez-vous, méfiez-vous : les oreilles ennemies vous écoutent. » Ainsi l’ordonne une affiche répandue en tous lieux, et jusque dans les plus inviolables retraites. C’est le dernier acte du précédent cabinet. Il est daté du 28 octobre 1915. Ah ! Cet ordre impératif de défiance et de mutisme, quel symbole du temps où nous vivons !… Tenir pour suspects son voisin, ses proches, le monde entier… Se taire, s’imposer le bâillon, perdre jusqu’au privilège de la parole, se ravaler au rang du végétal… Et quelle stupeur de penser que, malgré les inquisitions, les expulsions, les concentrations, les exécutions, tant d’oreilles ennemies nous écoutent encore…

Cela me rappelle cette pancarte que certains commerçants arborent dans leurs boutiques : « Entrée interdite aux Allemands ». Il y en a donc encore, à Paris ?

14 novembre 1915.

Le nouveau cabinet comprend tout un lot de ministres extrêmement âgés, presque historiques, Freycinet, Combes, Méline. On les appelle « la Pouponnière ». On leur donne pour devise : « Place aux jeunes ! », ou le fameux : « Debout, les morts ! »

22 novembre 1915.

Paron m’a écrit… Si c’est vrai, c’est effroyable. Ah ! Je comprends maintenant son embarras, son scrupule. Voici sa lettre.

« Oui, mon amie, maintenant je crois avoir une vue nette sur les origines de la guerre. Vous comprendrez vite pourquoi j’hésitais à vous la montrer. Oh ! Je ne l’ai pas découverte de moi-même. Bien des guides m’ont indiqué le chemin. Dès 1907, le clair génie d’Anatole France lui inspirait ces lignes prophétiques : « La violence industrielle engendre la violence militaire. Les rivalités marchandes allument des haines qui ne peuvent s’éteindre que dans le sang… L’état capitaliste, comme l’état féodal, est un état guerrier. C’est le canon qui fixera les tarifs, établira les douanes, ouvrira et fermera les marchés. L’ère est ouverte des grandes guerres pour la souveraineté industrielle… L’extermination est le résultat fatal des conditions économiques où se trouve aujourd’hui le monde civilisé ». Voilà, tracées de main de maître, les grandes lignes du tableau. Mais comment la violence industrielle a-t-elle abouti à la violence militaire ?

« Il faut d’abord vous rendre compte qu’il existe à notre époque une industrie qui dépasse et qui commande toutes les autres : la métallurgie. Car elle fabrique non seulement des obus et des blindages, des fusils et des canons, mais encore la charpente des maisons, l’outillage de l’usine et de la culture, le moteur de l’auto et de l’avion, du navire et du train ; elle lance les ponts, les rails, les câbles et les fils qui transportent l’énergie et la pensée ; partout où le métal entre, elle est chez elle, elle règne. Qu’elle disparaisse, et le reste s’écroule. Elle dessine vraiment l’ossature, elle est le symbole de la haute industrie.

« Elle est très fortement organisée. Depuis soixante ans, patiemment, dans chaque pays, elle se groupe, s’agglomère, en sociétés, comptoirs, ententes, comités, trusts et cartels.

« Puis, partout, elle a lié partie avec la finance. Elles s’épaulent. Derrière chacun de ces vastes groupements, on découvre une banque. Le métallurgiste et le financier se sont étroitement unis sur le dos du travail, bonne bête de somme. Le fer et l’or ont fusionné, ils ont réalisé mieux qu’une alliance : un alliage, irréductible.

« Enfin — et voilà le véritable secret de sa puissance — dans chaque pays encore, la féodalité du métal domine la grande presse. D’abord, elle a ses organes avérés, dont elle est souvent l’unique actionnaire. Mais les autres journaux ne lui échappent pas. Leurs patrons, intéressés comme elle au maintien de l’ordre établi, inquiets des mêmes périls, avides des mêmes butins, inclineraient spontanément à la servir, ne fût-ce que par esprit de caste et solidarité d’appétits. Mais une loi plus inflexible les y contraint : actuellement, les grands journaux ne peuvent pas vivre sans publicité. Ce sont des murs où l’on achète le droit d’afficher. S’ils ne sont pas à vendre, ils sont à louer. Et la finance industrielle, principale locataire, abondante en largesses, est là comme chez elle.

« Alors, maîtresse de ce formidable instrument, elle s’en sert pour fabriquer l’opinion. Parfaitement. Et la tâche est facile. Car nous vivons juste dans un temps où la masse sait déjà lire et où elle ne sait pas encore réfléchir. Le lecteur ne discute pas « son journal ». Il le croit aveuglément. Pour lui, chaque article est un article de foi. Il l’avale les yeux fermés, comme l’hostie. Il l’assimile, il le mêle à sa propre substance. Et bientôt il prend ces idées suggérées pour des idées personnelles. Au sens fort du mot, il les adopte : elles sont ses filles. Bref, son journal pense pour lui, mais il croit penser par lui-même. Grâce à cette illusion, à cette crédulité, c’est un jeu, pour ceux qui tiennent la presse, de manœuvrer la masse.

« Maintenant nos maîtres — nos vrais maîtres — touchent leur but : disposant de la foule, ils disposent des hommes au pouvoir. Quiconque a vécu dans les coulisses de la politique sait bien que les gens en place sont animés avant tout du désir d’y rester, et les autres du désir de les supplanter. Ministres et ministrables ressemblent à de vieux collégiens qui jouent à chat perché. À la recherche d’une majorité nécessaire à leurs ambitions, les uns et les autres flairent le vent, scrutent les feuilles, écoutent la foule. Ils murmurent : « Le pays s’inquiète… le pays s’irrite… Il y a une ambiance… Il y a un mouvement d’opinion… » Parbleu ! L’opinion, ce sont nos féodaux qui l’ont claironnée dans l’énorme porte-voix de la presse. L’opinion, ce sont eux qui l’ont décrétée, qui l’ont imposée… Ah ! comme ils doivent rire de ces Excellences, de ces chefs d’État, de ces empereurs, dont ils ont fait leurs complices, de ces girouettes qui s’orientent dans le sens où ils ont soufflé, de ces fantoches, en casque ou en casquette, qui, croyant satisfaire l’opinion, ne font que satisfaire les fabricants d’opinion ! Vous croyez que tous ces chamarrés sont les grands responsables ? Allons donc ! Ils ne sont que des avocats qui plaident, à leur insu parfois, les dossiers de la haute industrie.

« Ne cherchez pas le pouvoir dans les palais ministériels ou royaux, ni dans l’enceinte des parlements. Le vrai pouvoir, vous le trouverez dans la Salle du Conseil de quelques Sociétés, éparses par la ville. Ne croyez pas, d’ailleurs, que ces comités de finance ou d’industrie soient isolés les uns des autres, dans chaque capitale : ils communiquent étroitement. En effet, un même administrateur siège dans dix, dans vingt conseils. Ce sont toujours les mêmes noms qu’on retrouve sur toutes les listes. Si bien qu’en résumé la puissance réelle, dans chaque pays, appartient à une poignée d’hommes. Encore les plus influents ne sont-ils pas les plus visibles : il y a partout des éminences grises et des mikados. Mais c’est là, autour de quelques tables à tapis vert, que s’agitent les gros intérêts privés qui déterminent les destinées publiques. C’est de là que vont partir les grands mots d’ordre qu’il s’agit d’imprimer dans les cœurs.

« Ces hommes qui font l’opinion et qui, par là, gouvernent le gouvernement, vont, bien entendu, mettre leur pouvoir sans contrôle et sans borne au service de leurs entreprises. Ils veulent en assurer la prospérité. Car il importe que leurs parts privilégiées, leurs « tantièmes » d’administrateurs soient fructueux, bien plus encore que le dividende de leurs actionnaires. Or, la double condition de cette prospérité, c’est de produire et de vendre. Donc, les moteurs tournent, les fruits du travail s’engerbent jusqu’au faîte des magasins. C’est fort bien. Mais il faut les écouler. Voilà le drame.

« Ah ! C’est que la concurrence est rude, entre les féodalités nationales. D’abord, on cherche à s’entourer de hautes barrières de douanes, afin d’écarter l’étranger et de pouvoir vendre chez soi, tout à loisir, au plus haut prix. Puis, renonçant soi-même à franchir ces murailles de Chine où s’enferment les vieilles nations, on regarde au loin, vers les pays neufs, vers les terres vierges, afin d’y lancer du rail et du câble électrique, d’y placer des machines et des canons. On civilise, on colonise. Mais déjà les rivaux sont là, à pied d’œuvre. Alors, on se montre les crocs, on s’arrache avec acharnement chaque concession. Et, à la fin, on s’irrite de rencontrer sur tous les marchés du monde des concurrents dont on n’aurait raison qu’en rognant son propre gain… Il faut pourtant sortir d’une situation intolérable, surtout qu’on est talonné par cette incessante, cette double nécessité de produire, de toujours produire, et de vendre.

« C’est alors qu’on décide d’agiter l’opinion, afin d’agir sur les gouvernants. On les contraindra de servir et d’épouser sa cause : ses griefs, ses querelles, ses rancunes, ses malaises, ses besoins. D’un même coup de clairon, fier et grave, on va les jeter à la surenchère si profitable des armements et des effectifs et, en même temps, faire d’eux des alliés nécessaires et précieux dans la guerre de tarifs. Encore une fois, c’est facile, grâce à la presse. Surtout qu’on sera tout de suite soutenu par un chœur de fanatiques, les uns ambitieux, les autres sincères, tous épris de violence.

« On a bien quelques hésitations, sinon quelques scrupules. Si ces alertes, cette jactance, allaient effrayer outre-mesure les féodaux d’en face, qui mènent d’ailleurs le même tapage ? Bah ! Ils connaissent les règles du jeu. Ils savent bien qu’il s’agit de chercher des débouchés, et non pas des coups. L’essentiel est de crier plus fort qu’eux, afin de les intimider. Tout de même, si on finissait par se prendre au sérieux, si on finissait par se faire peur, mutuellement ? Si, à force de brandir le poing, on le laissait tomber ? Si la guerre économique devenait la guerre ?… On n’en veut rien savoir. En tout cas, l’horreur n’en serait-elle pas diminuée par la certitude que le conflit assurerait d’immenses bénéfices, qu’il abolirait des antagonismes irréductibles, qu’il débloquerait une situation sans issue apparente, et surtout qu’il délivrerait le capitalisme, par la diversion et la saignée, de la marée démocratique, de l’odieuse menace populaire ?

« Et puis, la guerre, on en revient, même quand on y va.

« Donc, on joue de la presse, comme on jouerait des grandes orgues, afin d’exalter la foule, de jeter sur elle ces grands souffles qui l’angoissent et l’enivrent. L’exécutant invisible, assis au clavier derrière son formidable instrument, déchaîne les rafales sonores sur le docile troupeau des fidèles. Aussitôt, des voix ardentes s’éveillent et l’accompagnent, toute une maîtrise qui le soutient à l’unisson : diplomates qui vivent de l’intrigue et de la discorde, militaires impatients d’avancer, chauvins furieux, auteurs habiles et patriotes de carrière. Et la jeunesse, élevée dans le culte de la force, mêle un chœur enfantin à ce concert farouche. Les orgues mugissent toujours. Leurs grandes voix de métal tour à tour se lamentent et triomphent : « Trahison ! Revanche ! On nous étouffe ! On nous humilie ! Soyons forts ! Soyons prêts ! La guerre est inévitable… » Et les ondes puissantes éveillent en frissons, dans la foule prosternée, les vieux instincts d’orgueil et de crainte, de haine et de lutte.

« Cependant, deux porches se dressent face à face. Et, dans la nef opposée, les mêmes mains invisibles déchaînent les mêmes rafales sonores, les mêmes choristes les accompagnent des mêmes hymnes et la foule agenouillée frémit des mêmes instincts.

« Alors les deux clameurs, l’une par l’autre stimulées, s’efforcent de se dépasser et de se couvrir. Les grandes voix de métal hurlent et grondent, en roulements de tonnerre et de canon. Les chants montent et s’achèvent en cris. Et quand les deux foules, fanatisées, éblouies, se ruent au grand jour du parvis, tant pis si elles se cognent… »

23 novembre 1915.

Je ne noterai pas les réflexions que m’inspire la lettre de Paron. Il me serait trop cruel de les raviver. Je recule le moment de la discuter, de l’examiner de près. Je m’accorde des délais. J’attends le retour de Paron, qui voyage. Je sens qu’à travers elle, les événements et les hommes vont m’apparaître sous un aspect nouveau, plus atroce encore que dans le passé. Je voudrais échapper à cette hantise affolante : « Des deux côtés de la frontière, des hommes comme mon mari auraient amené la guerre ».

Je l’écarte, je la chasse. D’ailleurs, une inquiétude nouvelle m’assaille déjà. Ce soir, à dîner, Vernon, l’ancien ministre de la guerre, et le docteur Daville ont bataillé sur la date d’appel de la classe 1917. Le général Galliéni, le ministre actuel, a demandé l’incorporation au 15 décembre. La commission de l’armée, au 15 février prochain. Vernon, comme tous les ministres civils de la guerre, est plus militaire qu’un militaire. Il exigeait qu’on obéît strictement à Galliéni, sans écouter la commission. Le docteur Daville est de ces vieillards qui ont gardé toute vive l’humiliation de 1870. Il est belliqueux. Mais il veut que les soldats ne perdent la vie que sur les champs de bataille. À l’entendre, ce serait folie d’encaserner au début de l’hiver des enfants qui n’ont pas tous dix-huit ans. Il adjurait pathétiquement Vernon d’obtenir la date la plus éloignée : « En cette saison, chaque quinzaine gagnée sauve des milliers d’existence. » Vernon trancha : « La caserne, c’est la santé. »

Pendant leur discussion, la crainte qui m’avait traversée au départ du fils Mitry s’est réveillée en moi : le tour de René va venir… Mais, aujourd’hui, cette crainte est tellement plus pressante et plus aiguë… À Pâques dernier, je m’effarais déjà qu’on les prît si jeunes : cette fois, ils ont à peine dix-huit ans. À Pâques, l’appel de la classe 1918, — celle de René — m’apparaissait lointain, nébuleux ; elle n’était que la deuxième à partir et l’on nous promettait la fin de la guerre à l’automne : aujourd’hui, elle est la première à partir et la paix est indéfiniment reculée…

La paix… Tant d’efforts se conjurent pour la repousser ! J’ai su des tentatives en sa faveur. Dès la fin de 1914, un ministre de Luxembourg offrit son entremise au représentant de la France en Suisse. L’été dernier, une lettre signée d’un grand nom allemand, qui promettait une paix « étincelante » à la nation qui la proposerait, fut connue de hauts personnages. Et le pape souhaite de devenir le médiateur. Mais toutes ces velléités sont frappées de suspicion, étouffées, ensevelies. Le pays les ignore.

Oh ! Non, la fin n’est pas prochaine. Autour de moi, les gens considèrent la paix — et c’est une stupeur pour moi — comme une calamité, le plus grand des maux. (Il est vrai que ceux qui pensent autrement sont ligottés, bâillonnés. S’ils écrivent, la censure les échoppe. S’ils parlent, l’opinion les soupçonne. Ils ont touché de l’or allemand). Et les mêmes formules triomphent toujours : « La paix, c’est la guerre dans trois ans. » Ou bien on vous jette : « Mais la France est envahie ! » sans songer que la paix entraînerait sans doute la libération. Ou encore : « Ce ne serait pas la peine d’avoir fait tant de sacrifices » sans s’apercevoir qu’on exige ainsi de nouveaux sacrifices. Et les plus modérés, après avoir gémi timidement sur leur vie diminuée, sur leurs angoisses paternelles, ajoutent bien vite : « Oh ! On ne peut pas signer la paix maintenant ! » Ils ne savent pas exactement pourquoi. Ils n’examinent pas. Je les sens — sur ce point, tout au moins, Paron a vu juste — suggestionnés par leur journal. Car la presse unanime fait furieusement la guerre à la paix.

Personne ne voit dans la paix la fin de la guerre, c’est-à-dire la fin des deuils, des angoisses, des misères, une résurrection. Tous y voient un traité, dont le temps améliorerait les conditions. Mais nul ne s’avise que — toute sensibilité mise à part — les avantages même d’une victoire ne compenseraient peut-être pas les désastres engendrés par la prolongation démesurée d’une guerre sans précédent…

28 novembre 1915.

La publicité faite autour du premier emprunt — appelé simplement « l’Emprunt de la Victoire » — est formidable. Jamais affaire ne fut lancée de façon si grandiose. Affiches, signées d’artistes notoires, sur tous les murs. Articles au prix fort dans tous les journaux. Pages de dessin dans les illustrés. L’un d’eux représente Harpagon qui s’évade de la Comédie-Française afin d’aller prendre, au guichet de la banque, du fameux 5 p. 100. Mais on ne nous montre pas ce que fait Tartufe…

1er décembre 1915.

La Chambre a fixé l’incorporation de la classe 1917 au 5 janvier prochain. On a voulu laisser ces enfants en famille pendant les fêtes du jour de l’An. Suprême cordial… Si l’avide exigence de la guerre n’imposait pas au Parlement ce vote tragique, on goûterait quelque ironie au spectacle de ces députés qui, assis à leurs bancs, envoient ces jeunes têtes au massacre en agitant sur elles les guirlandes de l’éloquence : « Sort de la race… efforts décisifs, suprêmes ressources… »

2 décembre 1915.

On m’assure qu’il existe au ministère de la Guerre tout un service chargé de dépouiller les dénonciations anonymes relatives aux « embusqués » et de les utiliser après enquête. C’est un véritable Bureau de la Délation nationale. Que de sales calculs, de basses vengeances, doivent alimenter ce courrier monstrueux… Mais l’intérêt supérieur de la guerre justifie tout. Et plusieurs Ligues contre les embusqués, sous d’importants patronages, font ouvertement appel à la dénonciation, au nom du patriotisme.

3 décembre 1915.

Joffre est nommé généralissime. Il règne, non plus sur les armées du Nord et de l’Est, mais sur toutes les armées. On pense qu’il se montrera moins hostile aux fronts extérieurs, maintenant qu’il les commande. Beaucoup sourient de cette nomination comme d’un tour adroit, qui lui met en particulier sur les bras, dans un moment délicat, l’affaire d’Orient. Ils disent : « C’est la boulette empoisonnée. »

4 décembre 1915.

J’achevais de parcourir les Journaux du soir quand Colette Foucard est entrée, fraîche, tranquille et fleurant bon dans ses fourrures. Mon mari ne doit pas être loin. Elle me demande, d’une voix distraite :

— Rien de nouveau ?

Une idée saugrenue me traverse : — Si. Une catastrophe épouvantable. Mille morts… autant de blessés.

La voilà tout effarée :

— Ou ça ?

— Sur le front.

Déjà, elle a repris sa sérénité :

— Ah ! vous m’avez fait peur…

Et c’est vrai que, pour elle et ses pareilles, ça ne compte pas, ça n’existe pas, ces mille morts quotidiens !… Et penser qu’en temps de paix, lorsqu’un puisatier était enseveli sous un éboulement, tout le pays pantelait, dans l’angoisse de savoir si on le retrouverait vivant !

7 décembre 1915.

Je ne t’ai pas dit toute la vérité, mon pauvre confident de papier. J’ai rusé avec moi-même. Depuis que j’ai reçu la lettre de Paron, j’ai continué de n’en rien écrire, afin de me donner l’illusion de n’y pas penser. En réalité, elle me poursuit. Les hommes, les faits, m’apparaissent sous le jour dont elle les éclaire. Mais je me demandais toujours si cette lumière, qui les rend plus horribles encore, était bien celle de la vérité.

Aujourd’hui, j’ai revu Paron. Il venait d’inspecter les colonies de petits réfugiés qu’il a organisées dans le Centre et le Midi. Il semblait soulagé de m’avoir écrit. Il a voulu m’expliquer ses hésitations, ses scrupules. Je l’ai arrêté. Ne l’avais-je pas compris ? Certes, c’était pour lui une tâche ingrate, une responsabilité grave, de charger devant moi des hommes comme mon mari. Et ne s’exposait-il pas au soupçon de servir une vieille rancune, lui qui jadis avait souhaité de m’épouser et ne s’était effacé que par modestie ? Mais je sais bien qu’un tel sentiment est indigne de lui. Et puis, tant d’années ont passé… Son amertume a dû se changer en douceur. La seule consolation de vieillir, c’est de pouvoir aimer enfin les gens sans trouble et sans reproche, de tout son cœur apaisé.

Paron a voulu me conter comment s’était fixée en lui cette certitude que la presse fabriquait l’opinion, que la foule pensait d’après ses journaux.

— Au printemps dernier, j’attendais un train problématique, sur le quai d’une petite gare perdue. Près de moi, deux vieux paysans commentaient la guerre, avec un gros accent de terroir. Je n’écoutais pas. Mais l’un d’eux prononça, d’une voix rocailleuse : « Le plus grave problème de l’heure actuelle… » Je dressai l’oreille. Cette phrase d’éditorial ou de tribune n’était pas de lui. Peu après, l’autre déclara, de la même voix rugueuse : « Plutôt périr jusqu’au dernier que de subir l’hégémonie allemande ». Cette fois, je ne doutai plus : ils n’échangeaient que des phrases découpées dans leurs journaux. Et, cette remarque faite, je m’aperçus qu’elle s’appliquait à deux hommes quelconques qui dissertent de la guerre. Cent fois, j’en vérifiai la rigoureuse exactitude dans les cafés, les voitures publiques, les foules en attente. Les deux interlocuteurs se renvoyaient gravement à la face les phrases qu’ils avaient avalées. Ils les rendaient intactes, toutes rondes, sans les avoir digérées, ou même mâchées. La presse, qui seule les renseigne, qui seule les inspire, ne leur fait connaître de la guerre, de ses origines, de son développement, de ses buts, que ce qu’elle juge utile aux vues de ses maîtres. Elle est toute leur science et toute leur conscience. Elle n’est pas simplement pour eux le phare d’auto qui perce l’ombre et permet de choisir la bonne route. Non. Elle est le projecteur de cinéma, qui inscrit ses images animées sur l’écran docile du cerveau. Et ces images imposées en eux, ils croient bientôt les avoir tirées d’eux-mêmes.

J’avais trop souvent constaté moi-même cette étrange suggestion, qui substitue la phrase imprimée à la pensée sincère, pour n’être pas d’accord avec mon vieil ami.

Il me cita aussi les livres techniques, les rapports, les documents qui l’avaient conduit à cette conviction que la haute industrie exerce un suprême pouvoir des deux côtés de la frontière.

— Je voudrais vous faire toucher par un exemple ces âpres, ces impitoyables rivalités féodales. Les métallurgistes allemands de la Ruhr sont installés sur leurs mines de charbon. Les métallurgistes français de Briey sont installés sur leurs gisements de minerai. Les uns ne possèdent que le charbon. Les autres ne possèdent que le minerai. Or, leurs hauts fourneaux, dressés face à face, doivent s’alimenter en minerai et en charbon afin de produire de la fonte. Avant la guerre, les Allemands fournissaient donc du charbon aux Français, et les Français fournissaient du minerai aux Allemands. Mais cet échange n’allait pas sans friction. Cette dépendance mutuelle leur pesait. Ils se sentaient tributaires les uns des autres. La guerre déchaînée les Allemands se démasquent. Ils veulent être propriétaires du minerai. J’ai les traductions officielles de leurs prétentions. Dès janvier 1915 un maître de forges de Dusseldorf déclarait à ses collègues assemblés : « Le traité de Francfort nous avait donné toute la Lorraine. Mais les géologues consultés par Bismarck n’ont pas découvert Briey. Maintenant nous le tenons. Nous avions déjà le charbon. Gardons le minerai de Briey. Il est nécessaire, pour la vie de notre peuple, de posséder ces ressources militaires et commerciales ». Au mois de mai, six grandes ligues économiques, servant le jeu de la haute métallurgie allemande, notifiaient au chancelier Bethmann-Hollweg, presque dans les mêmes termes : « Nous demandons la confiscation des régions minérales de la Meurthe-et-Moselle… Ces annexions ne doivent pas seulement étendre notre puissance industrielle, elles représentent des nécessités militaires ». Car, naturellement, on voile ses convoitises sous les plis du drapeau.

« De leur côté, les métallurgistes français supportaient mal la nécessité de recourir au charbon allemand. Vous avez maintes fois surpris leurs doléances et leurs vœux. On les rationnait, on leur fournissait ce charbon « au compte-goutte », juste assez pour garder leur clientèle, insuffisamment pour concurrencer les produits allemands sur les marchés extérieurs. Les maîtres du minerai de Briey étaient à la merci des maîtres du charbon de la Ruhr. Cette question du charbon devenait pour eux « une hantise ». Ils aspiraient à s’affranchir de cette tutelle, à devenir propriétaires de charbonnages.

« Tout de suite, une objection se présente à l’esprit. Pourquoi les Allemands ne se procurent-ils pas en Suède, en Espagne, où il abonde, le minerai dont ils manquent ? Et pourquoi les Français n’achètent-ils pas en Angleterre le charbon dont ils ont besoin ?

« Ah ! C’est que les transports coûtent cher. À qualité égale, le meilleur minerai, le meilleur charbon, c’est le plus proche. C’est celui qu’on a presque à portée de la main, c’est celui du voisin. Et notez bien qu’il s’agit de réaliser sur chaque tonne une minime économie. Ces énormes antagonismes se réduisent littéralement à des questions de gros sous. Au prix d’un léger sacrifice, on aurait pu éviter cette irritante dépendance mutuelle. On ne l’a pas voulu.

« Et c’est là l’effroyable… C’est ce que je ne peux pas pardonner à ces hommes, lancés à la conquête de bénéfices dont ils gardent pour eux-mêmes la plus large part : c’est leur insatiabilité. Il y a des gens qui se sont donné pour devise : « plus haut » ou « plus fort », ou « plus loin ». Pour eux, c’est « plus », tout court. Ils gagnent pour gagner. Ils accumulent pour accumuler. Ils n’ont même pas l’excuse de thésauriser pour leurs enfants, car beaucoup d’entre eux, sans descendance proche ou lointaine, entassent pourtant avec la même ardeur féroce. Ils n’ont pas l’excuse de besoins sans limites. Car, enfin, on ne peut pas indéfiniment aimer, manger, jouir. Tous les organes ont une puissance ou une capacité restreinte. Toutes les gloutonneries et toutes les ivresses ont pour terme la nausée. On se blase même d’acheter des châteaux, des bijoux, des meubles et des tableaux, car on ne fait qu’échanger des valeurs contre d’autres valeurs, que transformer son portefeuille. Et cependant, lorsqu’ils ont comblé tous leurs vœux, atteint toutes leurs bornes, lorsque leur désir n’a plus l’excuse du désir, ils continuent… Ils veulent le superflu du superflu. Leur démon les pousse, qui leur crie : « Davantage, davantage ! Encore, encore ! »

Et son désespoir indigné s’exaltant :

— Ils ressemblent, tenez, à leurs hauts fourneaux, à ces tours féodales dressées face à face le long des frontières, et dont il faut sans cesse, le jour, la nuit, emplir les entrailles dévorantes de minerai, de charbon, afin que ruisselle au bas la coulée de métal. Eux aussi, leur insatiable appétit exige qu’on jette au feu, sans relâche, dans la paix, dans la guerre, et toutes les richesses du sol, et tous les fruits du travail, et les hommes, oui, les hommes même, par troupeaux, par armées, tous, précipités pêle-mêle, dans la fournaise béante, afin que s’amassent à leurs pieds les lingots, encore plus de lingots, toujours plus de lingots… Oui, voilà bien leur emblème, leurs armes parlantes, à leur image. Ce sont eux, les vrais hauts fourneaux…

12 décembre 1915.

L’Américain Ford, le grand constructeur d’autos, a entrepris de ses deniers, à travers l’Europe, une croisade en faveur de la paix. C’est un fou, puisqu’il ne pense pas comme les autres. Dans tous les pays alliés, on le couvre de ridicule et d’injures. La caricature anglaise le raille sans borne et sans pitié. En France, un marchand de manteaux a exploité ce déchaînement d’hostilité. Dans sa réclame, il assure que les conférences pacifistes de la mission Ford ont provoqué une telle vague de froid qu’il importe de se couvrir chaudement. Suivent ses prix. Plus grave, mais non moins avisé, un groupement de fabricants d’autos, dans un élan d’indignation patriotique et sûrement désintéressée, a décidé que les voitures Ford seraient mises à l’index, exclues du marché.

13 décembre 1915.

L’Opéra a rouvert le 8 décembre. Un thé sous la coupole, éblouissant de brio et d’entrain, a fêté l’événement. On annonce une soirée de gala pour le 29. On va voir chez Pommerol les robes de pierreries que le maître couturier destine à cette apothéose.

Par un hasard devenu banal, le jour même où l’on me décrivait ces merveilles, un officier permissionnaire nous racontait une offensive. Ils sont un certain nombre à rapporter ces récits à mon mari, comme un chien de chasse rapporte à son maître le gibier tout saignant. Je ne m’y accoutume pas. Cette frénésie de meurtre qui s’empare des meilleurs, cet impérieux instinct de la conservation qui, sourd à la pitié, refuse la grâce même à qui l’implore, ces « nettoyeurs de tranchées », choisis parmi les professionnels de la violence, qui accomplissent leur besogne à coups de browning et de couteau… Quelle honte et quel dégoût !

14 décembre 1915.

J’entendais ce soir l’historien italien Ferrero expliquer que cette guerre est la faillite des armées. On leur demandait, disait-il, une victoire qui, en un jour, décidât du sort d’une campagne. On leur demandait un maximum d’effet dans un minimum de temps. Or, les nations armées ne remplissent pas cette mission. Elles opposent leurs masses immenses, front à front, subissent des flux et des reflux, mais persistent dans une sorte d’équilibre qui peut durer des années et qui ne sera rompu, en réalité, que par la détresse économique de l’un des belligérants.

15 décembre 1915.

Une anecdote en profondeur. Deux territoriaux conduisent à l’arrière un peloton de prisonniers allemands. Un colonel, croisant la troupe, demande aux deux hommes où ils la mènent. Pas de réponse. L’officier récidive, sans résultat. Alors, un des prisonniers s’avance et, dans un français correct : « Excusez-les, mon colonel. Ce sont des bretons. Ils ne parlent pas le français. »

20 décembre 1915.

Un journal signale que les Autrichiens cessent de publier la liste de leurs morts et il en conclut que leurs pertes doivent être formidables. Si telle est la signification de ce silence, que penser de la France, qui n’a jamais publié de listes ?

25 décembre 1915.

Gustave Hervé, qui paya de la prison sa foi pacifiste et révolutionnaire, passe pour avoir dit qu’il fallait planter le drapeau dans le fumier. La légende est faussée. Mais elle est restée attachée à son nom. Converti par la guerre à l’orthodoxie, il baptise son journal La Guerre Sociale d’un nouveau nom : la Victoire. Quelqu’un goguenarde : « Il aurait dû l’appeler le Drapeau. »

28 décembre 1915.

Un congrès socialiste s’est réuni récemment à Paris. La proposition d’entrer en relation avec les minoritaires allemands a groupé un certain nombre de voix, mais elle a été repoussée. « La force des armes doit décider ». Trois membres du gouvernement, Guesde, Sembat, Albert Thomas, figuraient à ce congrès.

Le manifeste final réclamait le retour de l’Alsace-Lorraine à la France, mais il envisageait le vote des populations. La grande presse tonne contre cette possibilité de référendum. Naturellement, les échos de sa colère grondent et roulent dans les conversations. Villequier hurle :

— Est-ce que ces salauds d’Allemands ont consulté les populations, en 1871 ?

René Foucard — le mari de Colette — était en permission. Auditeur au Conseil d’État, il administre un coin d’Alsace reconquise. Je ne l’avais pas revu depuis le début de la guerre. Toujours grave et soigneux, il m’a paru plus pondéré que sa famille. Il a donné, contre le référendum, un argument plus sérieux. Le voici. Les représentants de l’Alsace-Lorraine, dès 1871, ont protesté contre l’annexion. Ils l’ont niée. Pour eux, les deux provinces n’ont jamais cessé d’appartenir a la France. Libérées du joug, elles reprennent simplement leur place. Et, consulter les populations, ce serait reconnaître le fait de l’annexion, consacrer la conquête.

3 janvier 1916.

Un humoriste se risquait à me dire — sachant qu’il parlait à une hérétique : « La paix devrait être préparée par un comité d’écrivains. Ils persuaderaient aisément chacune des nations belligérantes qu’elle est victorieuse ». Plus j’y réfléchis, plus je découvre de sagesse sous les ailes de cette fantaisie.

5 janvier 1916.

La vérité, sur chaque événement militaire, doit être entre le communiqué français et le communiqué allemand. Or, la plupart de ceux qui suivent passionnément les opérations refusent de lire le communiqué ennemi, qu’on trouve dans les journaux suisses. Ils ne veulent connaître de la guerre que son aspect favorable. La presse s’est portée au devant de leurs vœux.

8 janvier 1916.

Les officiers qui viennent au rapport près de mon mari admettent tous la guerre comme une nécessité naturelle, un métier régulier. Ils en parlent avec une insensibilité de chirurgiens, une austérité de religieux, mais d’un ton simple et sans jactance. J’ai vu aujourd’hui un héros d’une autre sorte. « Au début de la campagne, nous confia-t-il, je me suis approché d’une tranchée où gisaient deux cents soldats français, morts, déjà noirs, gonflés, pareils à des sénégalais géants. Je les ai flairés longuement et, comme je ne flanchais pas, je me suis dit : la guerre peut durer. »

Il était pourtant doué d’une grande délicatesse d’odorat. Pendant la bataille de la Marne, déjeunant dans un château que le général Von Kluck avait abandonné depuis quelques jours, il dut quitter la salle à manger, achever son repas sur la terrasse, tellement lui était intolérable l’odeur que dégage l’Allemand, même le plus soigné.

9 janvier 1916.

Rugissements ! L’impôt sur le revenu doit être appliqué le 1er mars prochain. Tant de gens souhaitaient obscurément : plutôt la guerre que cet impôt ! C’est la guerre qui nécessite l’impôt. Ils ont l’une et l’autre.

Les restaurants refusent du monde. La Comédie-Française aussi. On explique cette prospérité apparente par l’augmentation du nombre de billets de banque en circulation — quinze milliards au lieu de six — par l’enrichissement des fournisseurs de guerre, et les hauts salaires ouvriers.

10 janvier 1916.

Dans certains secteurs du Nord, Français et Allemands vivent sur le parapet de leurs tranchées, envahies par l’eau. Et, au lieu d’échanger des coups de fusil, ils échangent des victuailles. On me racontait aussi qu’une sentinelle allemande, toute proche d’une sentinelle française, lui demanda tout bas, pendant la nuit : « Dis donc, comment est-ce qu’on fait ça, une république ? »

Ces récits, qui contrarient l’excitation à la haine si magistralement entretenue par la presse, provoquent chez la plupart un malaise irrité. Ils veulent qu’on se tue et non point qu’on se parle. Ils craignent qu’on cesse d’être aveuglément féroce, et que la guerre finisse.

11 janvier 1916.

Des infirmiers, faits prisonniers par les Allemands au début de la guerre, viennent de rentrer en France par la Suisse. À Lyon, on leur a donné à remplir un questionnaire écrit, qui commence par cette demande : « Avez-vous été maltraité » ? L’un de ces jeunes hommes — qui porte d’ailleurs le nom d’un grand juste — répond en conscience : « Non ». Mais son ami, qui pourtant vécut près de lui en Allemagne, répond : « Oui ». Le premier s’étonne. L’autre répond : « Je n’ai pas osé ».

13 janvier 1916.

Ce Clemenceau me stupéfiera toujours. Ce labeur prodigieux, cet article quotidien, à soixante-quinze ans ! Ce patriotisme embrasé, cette haine saignante de l’Allemand, qui n’égalent en violence que la critique en dents de scie dont il déchire le pouvoir… La virulence même de ses attaques contre l’État-Major et le Gouvernement aboutit à ce résultat ironique que ce patriote de feu, cet ennemi-né de l’Allemagne, est devenu malgré lui le collaborateur le plus assidu, le plus abondant, des journaux allemands. Toute la presse d’Outre-Rhin s’empare en effet de ses critiques impitoyables. Et la Gazette des Ardennes, édité par les Allemands en pays occupé — dont les femmes rapatriées de ces régions ont rapporté des collections — a reproduit la plupart des articles de Clemenceau, surtout ceux que la censure avait interdits et qui circulaient sous le manteau.

15 janvier 1916.

Paron me signale une remarque d’un journal hollandais. Il y eut, depuis la guerre, des congrès socialistes des pays alliés, des pays neutres, des empires centraux. Or les manifestes de ces trois assemblées tombent d’accord sur les points suivants : Droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ; suppression de la diplomatie secrète ; arbitrage obligatoire ; limitation des armements.

— Qu’on y ajoute, disait Paron, l’étatisation des industries de guerre, et l’on aura l’ébauche d’une paix raisonnable. Mais on ne consultera pas plus les masses populaires pour régler la paix qu’on ne les a consultées pour déchaîner la guerre.

16 janvier 1916.

On demandait à un prisonnier allemand, professeur de son métier : « Qui sera vainqueur et vaincu ? » Réponse : « Les vaincus, ce seront les morts ; les vainqueurs, ce seront les survivants. »

17 janvier 1916.

J’apprends seulement aujourd’hui qu’une terrible épidémie de fièvre typhoïde sévit à la fin de 1914 dans la région de Bar-le-Duc. Plus de quarante mille cas. Naturellement, la presse nous l’a cachée. La vaccination antityphoïdique, qui se heurtait à de fanatiques résistances de médecins militaires, ne fut appliquée qu’après cette catastrophe.

18 janvier 1916.

Reddition du Montenegro. On n’attend pas que toute la lumière soit faite sur cet événement pour accabler le vieux roi. Le héros, l’admirable allié d’hier, est devenu la vénalité même, la boue. Et on l’accuse d’avoir déchaîné en 1912 la guerre balkanique, « d’avoir mis le feu à l’Europe pour faire cuire son œuf à la coque ». À qui se fier ?

22 janvier 1916.

Dans un discours dont le Sénat, galvanisé, a voté l’affichage, le général Galliéni, à la fin du mois dernier, a déclaré que désormais la France voulait la guerre et que quiconque prononcerait le mot de paix serait un mauvais citoyen. Ces jours-ci, la censure a téléphoné l’interdiction aux journaux d’imprimer même ce mot de paix.

25 janvier 1916.

Dans le jardin public d’une petite ville de province où l’on n’a guère l’occasion de voir des soldats, passe un permissionnaire. Une petite fille de trois ans, qui jouait aux pieds de sa mère, l’aperçoit. Et — elle a tellement entendu déjà parler de soldats morts — elle s’écrie : « Oh ! maman… un soldat qui n’est pas mort ! »

30 janvier 1916.

Hier, raid de zeppelins sur Paris. Les rayons des projecteurs se heurtaient à un plafond de brume. La censure interdit de nommer les points de chute des bombes et les hôpitaux où furent transportées les victimes. Naturellement, des héros, des héroïnes se révèlent. Le monsieur qui, affligé d’insomnie, s’est justement endormi d’un bon sommeil dès l’alerte donnée. La dame qui a profité de l’attente pour mettre à jour son courrier fort en retard. Et celle qui devait partir en voyage ce matin, mais qui reste, maintenant que Paris est menacé…

6 février 1916.

L’ingénieur Griset, ancien officier d’artillerie, qui dirige une des usines de mon mari, est de passage à Paris. À table, il a raconté ce souvenir :

— Pendant que j’étais, comme sous-lieutenant-élève, à l’École d’application de Fontainebleau, il y a vingt-cinq ans, un de nos professeurs, un commandant, fut victime d’un accident mystérieux. Un matin, on le trouva inanimé dans la forêt, avec une blessure à la tête. Tout de suite, on donna deux versions du drame. Deux légendes coururent. À entendre les officiers du cadre, ses collègues, il avait heurté du front une branche basse, au cours d’une promenade à cheval. Parmi les élèves, on affirmait que, fort épris d’une petite marchande de journaux, désespéré de se voir préférer un de nos camarades, il avait voulu attenter à ses jours. Il guérit. Mais, bien que cette lésion n’eût pas laissé de trace apparente, il ne reprit pas ses leçons. Il partit pour l’Afrique et bénéficia de cet avancement rapide qu’assuraient seules, en temps de paix, les campagnes coloniales. Ainsi, cet accident décida peut-être d’un avenir militaire qui devait atteindre les plus hautes destinées…

— La plus haute ?

— Oui, madame.

10 février 1916.

J’entends dire que l’État-Major n’aime guère les Anglais parce qu’il est nourri de l’esprit catholique et que les Anglais sont protestants. Je n’en veux rien croire. C’est plutôt jalousie, rivalité de frères d’armes. Le patriotisme est tellement ombrageux. Il supporte malaisément qu’on l’aide. Il veut vaincre tout seul et se suffire à soi-même en toute occasion. De là ce goût de raillerie légère à l’endroit des alliés. Les Italiens n’échappent pas à ces égratignures. On accueille en souriant cette histoire que rapporte un de leurs compatriotes parisianisé. Un officier italien entraîne ses hommes par la parole avant de sortir de la tranchée. Dans un langage de feu, il évoque l’ennemi héréditaire, les chères provinces irredenta, le roi qui plane en avion sur la bataille. Il dit, s’élance, se retourne. Il est seul. Dans la tranchée, derrière le parapet, les hommes battent des mains : « Brava ! Brava ! »

15 février 1916.

Je me suis appliquée à lire un ouvrage pénétré de la pure doctrine nationaliste. On y voit un papa très bon et très tendre pour son petit garçon de quatre ans. Il l’adore, il le choie. Toujours en alerte, attentif au moindre courant d’air, il tremble que le cher petit n’ait froid en voiture. Même, il choisit pour son fils les climats les plus favorables, l’emmène en séjour au bord du Léman, du Lac Majeur. Et il lui explique, à son beau petit garçon, pourquoi il lui a donné la force et la santé : « Ne faudra-t-il pas que tu fasses la guerre contre les Prussiens » ? Et il insiste, et il précise : « Ta raison de vivre, c’est la Revanche. »

Oui, je sais. Une sombre religion exige que les enfants soient destinés et sacrifiés à ses dieux. Je me rappelle, au début de la guerre, cette mère fanatisée dont les journaux ont précieusement reproduit la lettre : « Jusqu’à dix-sept ans, j’ai arraché mon fils à toutes les maladies. Je suis heureuse, aujourd’hui, d’offrir sa vie à la Patrie. »

Et je pense à tous ceux pour qui de tels livres sont la Bible… Comme leurs âmes ont dû facilement vibrer et s’exalter, comme leurs voix ont dû vite s’élever en un chœur docile, dès que la presse a jeté sur eux ses grands cris d’alarme et de haine.

22 février 1916.

Depuis cinq jours, les rumeurs les plus sinistres courent sur la situation de Verdun. La ville serait menacée par 500.000 Allemands. On parle d’un bombardement sans exemple, de désarroi, de reculs. Je pense aux carnages… Le communiqué, muet jusqu’à ce jour sur cet assaut, n’y fait cet après-midi qu’une sobre allusion.

27 février 1916.

René penserait-il à s’engager ? Voudrait-il devancer l’appel de sa classe ?

Aujourd’hui, il a parlé, sur un ton d’envieuse admiration, de ses camarades d’études qui vont s’engager. J’ai senti leur prestige à ses yeux. Et je me demande s’il n’a pas voulu, le plus doucement possible, m’amener à envisager ce projet. Je l’avoue : jamais cette crainte ne m’avait traversé l’esprit. De temps en temps, j’essayais bien de m’accoutumer à l’idée qu’il devrait partir avec sa classe, si elle était mobilisée. Je savais bien qu’il lui faudrait « faire comme les autres ». Ah ! Dans la guerre tout ce qu’expliquent ces quatre mots-là : faire comme les autres ! Mais il me semblait que ça n’arriverait jamais. J’avais encore un an devant moi. Je me persuadais que la guerre serait achevée avant qu’il soit appelé, en tout cas avant qu’il aille au front. Toutes les bribes d’espoir, toutes les chances de paix que je pouvais récolter, je les accumulais. Elles me cachaient l’horizon. Mais s’il partait maintenant…

Jusqu’ici, je détestais la guerre comme un crime, je cherchais ses auteurs par besoin de justice, mais elle ne m’atteignait pas directement. Que de fois on a coupé mes lamentations indignées d’un lourd : « Qu’est-ce que ça peut bien vous faire, puisqu’aucun des vôtres n’est exposé ? » Maintenant, va-t-elle me menacer, se tourner vers moi ? Va-t-elle me prendre mon fils ?

6 mars 1916.

J’ai mal écouté, tous ces jours-ci. J’avais peur de René. Je guettais son entrée. Chaque fois qu’il s’approchait de moi, je tremblais : « Il va parler ». Non. Il m’accorde un sursis. Mais je ne retenais pas tous les propos. Souvent, je n’entendais qu’un bourdonnement de voix. Je sais que les visages, autour de moi, étaient sombres et renfrognés, qu’ils commencent seulement à s’éclaircir et à se détendre.

C’est toujours Verdun qui préoccupe les esprits. Des événements, il ne me reste qu’une impression confuse. Un Haut-Commandement qui passe soudain de la confiance à l’alarme, qui souhaite obscurément d’abandonner ces ruines en saillant, presque isolées, le dos à la Meuse… Un gouvernement qui, voyant peut-être dans la chute de Verdun un présage de la sienne, réagit et rugit… Des généraux providentiels qui redressent la situation… D’autres généraux qui se chamaillent : un vert-galant, accusé d’avoir couru la lointaine aventure la première nuit de l’assaut, crie qu’on veut le perdre parce qu’il a vu clair, parce qu’il a prédit l’attaque et qu’on ne l’a pas écouté… Et d’innombrables tués, disparus, blessés et prisonniers…

8 mars 1916.

Et le régime des suspects continue. On vient de condamner un malheureux qui avait dit chez son coiffeur que « vainqueurs et vaincus seraient également ruinés ». On pourrait me frapper pour le même délit, car telle est bien mon opinion. Et je ne la cache pas.

Ces jours-ci, les services intéressés reçurent l’ordre d’arrêter pour fausses nouvelles et propos alarmistes, deux cents personnes à trouver. On les trouva.

10 mars 1916.

Mon mari montre fièrement une petite plaque d’aluminium découpée dans le Zeppelin abattu récemment à Revigny. Une inscription gravée dans le métal commémore l’événement. Je me rappellerai toujours Foucard, au moment où on lui apprit la capture du ballon en feu. Il s’écria d’une voix anxieuse : « Et l’équipage ? » Et quand on lui eut décrit les trente hommes, nus, noirs, rôtis, éclatés, recroquevillés, un soupir soulagé s’échappa de son vaste jabot : « Ah ! Bon… » Il craignait qu’ils n’eussent échappé à la mort.

14 mars 1916.

Le général Galliéni, malade, a donné sa démission de Ministre de la Guerre. Le général Roques lui succède. Pourtant le généralissime, consulté sur le choix d’un ministre, se serait écrié sagement : « Surtout, pas de général ! »

18 mars 1916.

Paron vient généralement me voir dans la journée, car il évite Pierre. Aujourd’hui, il s’est rencontré autour du thé avec le sénateur Frapillon, qui jouit de la double réputation de haut patriote et de bas noceur. Je crois qu’il est avocat-conseil des entreprises de Foucard et de mon mari et qu’il s’intéresse étroitement à leur prospérité. Stratège en chambre comme la plupart de ses contemporains, fort ému de l’assaut de Verdun, il ordonnait des contre-attaques, lançait ici 50.000 hommes, sacrifiait là 25.000 hommes, réclamait ailleurs 100.000 hommes. Bref, il jonglait si délibérément avec les « hommes », que Paron, profitant d’un instant où le guerrier reprenait haleine, coula d’un ton pensif :

— Nous parlons des hommes comme nous parlons des choses. Nous disposons de la vie des hommes sans nous rendre bien compte du prix qu’ils y attachent. J’ai trouvé un moyen très simple de prendre exactement conscience des sacrifices que nous exigeons. Il suffit de substituer au mot « homme » son propre nom. Ainsi, vous, monsieur, au lieu de dire 25.000 hommes, ou 50.000 hommes, vous diriez 25.000 Frapillons, 50.000 Frapillons. Notez tout de suite que cette substitution n’a rien de blessant pour vous. Tout au contraire. Vous vous égalez de la sorte, et sans danger, à ces héros sublimes que vous admirez à genoux. Et voyez comme cette innocente formule donne à réfléchir. Dites : « Ici, je sacrifie 25.000 Frapillons ». Aussitôt, vous vous apercevez que ces hommes sont vos semblables. Fatalement, vous vous représentez que chacun de ces hommes vaut Frapillon, qu’il a, comme Frapillon, ses affections, ses biens, ses entreprises, qu’il tient à sa peau autant que Frapillon tient à la sienne. En disposant ainsi de lui, vous croirez disposer de vous. En le jetant au feu, vous aurez l’illusion de vous y jeter vous-même… Avant de décréter une vaste opération, prononcez donc, ou pensez simplement : « 25.000 Frapillons, 50.000 Frapillons ». Essayez, monsieur Frapillon, essayez.

26 mars 1916.

Je ne m’étais pas trompée. Ce matin, René m’a avoué tout bas, dans une caresse, son désir de s’engager.

Je l’ai supplié. Pourquoi ne pas suivre simplement le sort de sa classe ? Sa conscience ne lui reprocherait rien. Il me devait bien d’attendre, de m’épargner un surcroît d’angoisse. Tout de même, il m’appartenait un peu. J’avais des droits sur lui. Dans sa grande maladie, avant la guerre, ne lui avais-je pas, à force de soins, redonné la vie ? Qu’il s’expose avant son tour, qu’il tombe, et que la guerre s’achève avant l’appel de sa classe ?… Quel affreux remords de l’avoir laissé partir, quel chagrin sans nom.

Alors, pêle-mêle, j’ai étalé devant lui les chances d’une paix prochaine. Le mécontentement populaire qui couve dans tous les pays, qui vient d’éclater même en plein Reichstag, où des députés socialistes ont dénoncé « le massacre des masses », et crié leur exécration de la guerre. L’espoir, caressé depuis deux mois, d’une intervention roumaine, ou d’une volte-face bulgare, ou d’une paix turque, qui hâteraient la fin. L’opinion de parlementaires qui placent la paix après une offensive prochaine. Celle de banquiers qui prévoient l’épuisement des ressources financières de tous les belligérants au milieu de l’année. Et surtout ce mot que Ribot, pourtant dévoué aux puissances capitales, a prononcé à la tribune : « On peut commencer d’apercevoir la fin de la guerre ». Mot passionnément commenté partout, qui a provoqué autant de surprise irritée autour de moi que d’espoirs anxieux dans la foule.

Doux et tenace, René s’efforçait de me rassurer. Même, il me fit remarquer en souriant que cette certitude d’une paix prochaine devait dissiper toutes mes craintes. D’un commun accord, nous n’avons pas discuté davantage. Ce premier choc m’avait brisée, et je ne voulais pas laisser voir mes larmes.

Même date. Le soir.

L’après-midi, Paron. Tout de suite, il a vu mon souci. Il le partage sans l’alléger. Ah ! L’imparfait refuge de l’amitié, où l’on ne peut pas se blottir, qui ne vous enveloppe pas, qui ne vous réchauffe pas tout entière. Dès les premiers mots, il m’a demandé :

— Qu’en dit son père ?

Mon mari est absent. Il visite ses nouvelles usines de la Loire. Il ignore le projet de son fils. René a voulu me pressentir la première. Et je vis de l’espoir que Pierre refusera son consentement.

Mais je sais que pour Paron, cette simple question : « Qu’en dit son père » ? contient tout un drame. À ses yeux, mon mari n’est-il pas l’un de ces hommes qui, se menaçant par-dessus les frontières, ont allumé la guerre au choc de leurs intérêts ? Et il lui apparaîtrait monstrueux, hors nature, qu’un de ceux qui ont mis le feu au bûcher y poussât prématurément son enfant.

Hélas ! Ces hommes, ces féodaux de toutes races, ne se soupçonnent pas d’un crime. Ils n’en ont pas conscience. Si on leur criait que leurs âpres rivalités ont embrasé le monde, ils éclateraient de rire. Ils se retrancheraient vite derrière les responsables officiels. Ne sont-ils pas connus ? Dans chaque pays, les voix de la presse et de la tribune n’ont-elles pas désigné chez l’ennemi les grands coupables, les grands fauteurs du militarisme, de l’impérialisme, du chauvinisme ?

27 mars 1916.

J’ai été chercher Pierre à la gare. Tout de suite, dans l’auto, je lui ai dit l’intention de René. J’ai voulu lui montrer la folie de devancer sa classe, qui ne sera peut-être pas appelée avant la fin de la guerre…

Pierre a-t-il voulu masquer de brusquerie son émotion ? Chez lui, la fierté l’a-t-elle tout de suite emporté sur l’inquiétude ? A-t-il été sincère ? Il m’a vite interrompue :

— Allons, allons… Nos buts de guerre ne peuvent pas être atteints avant deux ans. Le petit partirait en tous cas. Il a raison de vouloir s’engager : cela lui permettra de choisir son arme.

J’ai eu sur les lèvres : « Quels buts ? Pourquoi deux ans » ? Mais c’était ouvrir tout son procès, soulever un monde. Et, frappée par son dernier argument, je n’ai rien répondu…

28 mars 1916.

On me fait encore entrevoir une lueur d’espoir. Dans une conférence interalliée qui vient de s’achever, où les Italiens se seraient montrés fort adroits et subtils, où l’on a réglé une fois de plus le sort de Constantinople, on aurait fixé surtout les conditions minima de la paix, qui pourrait être assez proche ?

3 avril 1916.

Bien qu’après quarante jours la lutte autour de Verdun ne soit pas apaisée, la foule semble s’en désintéresser. On ne se précipite plus sur le communiqué de trois heures, comme aux tout premiers jours de l’attaque. J’ai déjà remarqué cette indifférence apparente. Les débuts de l’offensive de septembre dernier, annoncés comme une victoire, l’intervention italienne, présentée comme un événement providentiel, n’ont point secoué la torpeur générale. Je me rappelle chaque fois ce mot d’un parlementaire : « La France est sous la morphine ».

8 avril 1916.

René poursuit son projet. Tout ce que j’ai pu obtenir, c’est que la maladie qui faillit l’emporter soit connue de ceux qui l’examineront à la révision. J’ai demandé des certificats aux deux grands spécialistes que j’avais appelés à Ganville. Tous deux sont mobilisés dans de hauts emplois, à Paris. Leur témoignage peut entraîner un ajournement.

Ah ! Combien de mamans ont dû solliciter ainsi ceux qui tiennent dans leurs mains le sort de leur fils… Pénibles tête-à-tête, où règne, plus puissant que jamais, le respect humain.

La mère, elle, arrive pantelante, traquée. Elle sait que tout se conjure pour lui prendre son enfant : la loi, l’opinion, l’exemple des autres, la religion de la patrie. Mais elle ne peut pas être vraie. Même si son instinct maternel se révolte contre ces grands sentiments d’abnégation et de sacrifice qu’on impose à tous les cœurs, elle est obligée de les respecter et de les feindre. Alors, elle biaise, elle ruse, elle invoque, avec un lamentable sourire, de pauvres petits prétextes de convenances, de santé. À aucun moment, elle ne peut jeter le cri de ses entrailles : « Je ne veux pas qu’on me le tue ! Sauvez-le… »

Et lui, l’homme, écoute gravement. Il est le pourvoyeur. Son rôle même exige sa dureté. Il ne doit montrer ni pitié, ni scepticisme, ni complaisance. Il doit étaler une foi farouche, inaccessible. Et même s’il a des raisons d’exaucer la prière qu’il devine, il doit feindre de ne pas l’entendre.

Ah ! l’hypocrisie de la guerre…

9 avril 1916.

L’idée d’un congrès socialiste international chemine lentement. Tant de vérités éclateraient, tant de malentendus se dissiperaient, dans une rencontre de tous les socialistes belligérants ! C’est sans doute le secret de la résistance à leur vœu. Dans la récente réunion du parti français, malgré la forte influence des socialistes au pouvoir, cette motion a obtenu le tiers des voix.

10 avril 1916.

On veut avancer l’heure en été, afin d’adapter mieux la journée de travail à la journée solaire, et de réaliser ainsi des économies d’éclairage. Ce projet rencontre des résistances imprévues. Celles des marchands de lumière, pour être sourdes, ne sont peut-être pas les moins vigoureuses. On me cite aussi l’indignation de hauts patriotes, qui ne veulent pas avoir la même heure que l’Europe Centrale, l’heure de Berlin !

12 avril 1916.

La Censure ne respecte rien. Ne vient-elle pas d’échopper le Grand Quartier ? Une seule voie ferrée ravitaille Verdun. (On y remédie, depuis l’attaque, par des camions automobiles qui roulent en files ininterrompues sur des routes rechargées jour et nuit.) Le Grand Quartier, accusé à cette occasion de n’avoir pas suffisamment développé le réseau ferré, a voulu se disculper. Il a établi, dans une Note, que le gouvernement lui avait refusé des wagons. Car leur achat à l’étranger eût diminué la réserve d’or. C’est cette note que la censure a interdite.

Par ailleurs, elle poursuit âprement sa guerre à la paix. L’article le plus chauvin, le plus favorable à la prolongation de la guerre, est échoppé tout entier, du moment que son titre contient le mot abhorré, le mot qu’il ne faut pas mettre sous les yeux des lecteurs. Et c’est bien le mot seul qu’on traque. Car on peut écrire impunément : l’après-guerre. Paron assure qu’il faut maintenant prononcer : « Fichez-moi l’après-guerre. »

Ai-je besoin de nommer celui dont l’incorrigible gaminerie a donné pour blason fantaisiste à la Censure : « Deux poids, deux mesures et une paire de ciseaux ? »

14 avril 1916.

On parle de rajeunir les généraux en abaissant pour eux la limite d’âge. Dans la discussion de ce projet, deux députés, Maginot et Violette, ont fait, d’un ton de discrète franchise, le procès du haut commandement. Le second a prononcé cette parole frappante : « Nous sommes dans une alternative tragique : si nous parlons, nous sommes des traîtres ; si nous nous taisons, nous serons peut-être des complices ». Ce doit être, en effet, une étrange angoisse, pour les fervents de la guerre, que d’en remettre le sort en des mains qu’ils jugent débiles. Cette inquiétude continue de percer en traits ironiques. Le docteur Daville, — pourtant si avide de victoire totale qu’il blêmit à la seule pensée qu’on pourrait consulter les Alsaciens-Lorrains sur leur retour à la France, — disait encore hier : « En temps de paix, les généraux étaient des hommes de guerre. En temps de guerre, ce sont des hommes de paix ». Et ce mot d’un écrivain, renommé pour sa spirituelle bonté, son indulgente finesse, mais passionnément intéressé au jeu féroce de la guerre. Aux heures les plus sévères de Verdun, le bruit courut qu’on avait dû condamner à mort un général. Notre homme recueille cette rumeur, feint de se défendre contre un fol espoir et s’écrie : « Pas d’optimisme béat ! »

15 avril 1916.

Un journal commente ainsi l’évasion de deux officiers allemands prisonniers : « Il paraît que ces brutes insolentes ne s’accommodaient pas du régime du camp ». À la page suivante, évasion de deux officiers français prisonniers : « Ces courageux soldats ont brûlé la politesse aux Boches ». De même, à deux colonnes d’intervalle, les aviateurs allemands sur la côte de Kent sont des pirates, et les aviateurs français sur la ville de Trèves sont des héros. Il paraît que ce ton, adopté depuis six cents jours par la presse, est nécessaire. Le père Butat me l’assurait encore ce soir. Mais quel empoisonnement des âmes ! Et combien la guerre, laissant la haine dans les cœurs, pèsera lourdement sur la paix…

17 avril 1916.

La moitié de Paris suit de semaine en semaine, depuis des mois, un film américain, les Mystères de New-York. À table, on s’entretient des héros de ces aventures comme de vieilles connaissances.

De grands hôtels des Champs-Élysées, transformés d’abord en hôpitaux, ont rouvert. Autour du thé de cinq heures, s’assemble une foule animée, pépiante, dans une atmosphère qui sent encore un peu le phénol.

Les restaurants, des plus humbles aux plus fastueux, présentent un stupéfiant spectacle de tranquille abondance, de grasse chère, de goinfrerie à ventre déboutonné.

D’ailleurs, en ce printemps 1916, nul signe extérieur de souffrance. Observe-t-on la rue ? Interroge-t-on les petits commerçants, les domestiques, tous ceux qui touchent aux classes les plus sacrifiées ? Partout on recueille la même impression de résignation à peine plaintive. Il y a sûrement de nombreuses misères cachées. Mais elles sont isolées et timides, sans lien et sans voix. Et puis, les allocations doivent apaiser bien des impatiences, bien des révoltes. Pour que la guerre soit agréable à ce peuple, on dépense des milliards, qui retomberont un jour à sa charge.

18 avril 1916.

La demande, les dossiers de René sont prêts. J’ai voulu risquer un nouvel effort, obtenir qu’il attende son tour, par pitié pour moi. J’étais bien émue. Jamais nous n’avions discuté à fond tous les deux. Rien que de petites escarmouches, en trois phrases. Je lui ai dit que je haïssais la guerre en soi, qu’elle me meurtrissait, qu’elle me piétinait chaque jour, depuis vingt mois, que je le suppliais de ne pas ajouter, avant l’heure, à mon déchirement.

Il m’a interrompue doucement :

— Je sais bien, ma petite maman, que nous ne sommes pas d’accord. Aussi ai-je évité de discuter avec toi. Mais conviens tout de même que, si tout le monde avait tes idées, nous nous serions laissé envahir et que nous n’existerions plus aujourd’hui…

J’ai crié :

— Si tout le monde avait mes idées, il n’y aurait pas eu de guerre !

Et c’est vrai. Si, dans tous les pays, tout le monde avait été élevé dans l’horreur de la guerre, au lieu d’être élevé dans sa vénération ; si l’on montrait à tout le monde la guerre dépouillée de ses ornements et de son clinquant, toute nue, laide et sale ; si l’on enseignait à tout le monde l’histoire véritable des guerres, comment elles se machinent, comment elles éclatent, les intérêts qu’elles servent et les peuples qu’elles dupent… alors tant de braves gens, tous pacifiques au fond, ne seraient plus grisés par des mots et refuseraient de se jeter les uns contre les autres.

Mais René a hoché la tête :

— Nous n’en sommes pas la, maman. Mettons, si tu veux, que nous sommes encore dans un temps barbare. Nous ne l’avons pas choisi. Nous avons été attaqués. Vois-tu d’autres moyens de se défendre contre l’invasion ennemie que de lui barrer la route, l’arme au poing ? Que veux-tu ? Nous ne serions pas tranquillement à Paris, Ganville ne serait plus qu’une ruine, si des hommes ne nous avaient pas fait un rempart de leurs corps. Tu me demandes d’attendre. Quand la maison brûle, est-ce qu’on attend pour faire la chaîne ?

— On aimerait savoir qui a mis le feu…

— Pas de doute : l’ennemi.

— Chaque pays le dit du voisin. Ce n’est pas si simple.

Je n’en ai pas dit plus. Mais je les voyais, les porteurs de torches qui, à force d’agiter leurs brandons par-dessus les frontières, avaient fini par déchaîner l’incendie. René a tranché, d’un petit geste net :

— Peu importe, d’ailleurs. On jugera plus tard. L’essentiel, c’est de résister. Car si on cessait de tenir, ce serait vraiment la fin de notre pays ; il disparaîtrait, comme Athènes a disparu. Il nous faudrait vivre sous le joug, dans une atmosphère irrespirable, dans la plus lourde servitude…

Hélas ! Ce sont des servitudes économiques, que les maîtres cachés de la guerre rêvent de s’imposer les uns aux autres. Mais on a voilé ces basses menaces : devant elles, on a agité de plus nobles craintes, plus dignes d’enflammer les cœurs. Devais-je donc démasquer ces féroces convoitises ? Je n’osais pas, je n’osais pas. Et je me suis bornée à répondre qu’on ne rayait plus de la carte un grand État moderne, qu’on ne pouvait plus l’absorber par la conquête.

— En tout cas, m’a répliqué vivement René, tu sais bien que l’ennemi, s’il était vainqueur, imposerait à l’Europe sa culture brutale. Ne devons-nous pas, au contraire, et fût-ce par la force, assurer le triomphe de notre culture libérale ? Car tu sais bien qu’il existe des traits de race, des qualités de terroir, qu’il y a des vertus de France comme il y a des vins de France. Et ce n’est pas seulement notre sol, que nous devons défendre, mais ce sont aussi toutes ces idées qui sont nôtres, les idées de justice et de liberté, d’honneur et de droiture, de civilisation et de paix définitive, les idées de respect et de sympathie pour l’humanité, les idées même qui te sont chères, à toi, maman…

L’entendre… et penser que de jeunes Anglais, de jeunes Allemands, convaincus aussi dès le berceau que leur patrie est la « reine du monde » et qu’ils doivent en défendre les suprématies jusqu’au dernier souffle, mouraient en ce moment, le même cantique aux lèvres… L’entendre… Lui aussi, mon René, était grisé par le prestige des mots. Lui aussi marchait au mirage. Et j’ai pris conscience du crime, si vivement, si atrocement, que j’ai senti dans ma bouche un goût de sang. Le crime… c’est d’avoir exalté dans les jeunes cœurs la fierté, la bravoure, la jolie crânerie, le goût de l’exploit, l’héroïsme, l’abnégation, et cette divine faculté, ce privilège suprême de la créature humaine, de pouvoir se sacrifier à une idée, c’est d’avoir éveillé toutes ces générosités, toutes ces ardeurs, au nom des intérêts les plus sacrés, et de les mettre au service d’intérêts de boutique… Le crime, c’est d’avoir lancé toutes ces merveilleuses énergies à la défense d’un idéal, et de leur faire défendre un capital… Le crime, c’est d’avoir déployé le drapeau pour couvrir la marchandise.

Et tandis que René murmurait encore la sainte litanie des vertus à défendre, d’autres mots bourdonnaient à mes oreilles : « Des marchés, des débouchés… du minerai, du charbon, du pétrole… Des ports, des colonies… Des tarifs, des barrières douanières ! » Je n’ai pas résisté. Et tandis qu’il concluait, la voix câline et chaude :

— Va, maman, c’est tout de même la Guerre du Droit.

J’ai éclaté :

— Non. La Guerre du droit de Douane !

Et j’ai tout dit. Les rudes antagonismes industriels… Les rivaux, dans chaque pays, la grande presse aux mains, décrétant l’opinion et par là manœuvrant ministres, parlements et chefs d’État… Dans chaque pays aussi, le vrai pouvoir installé dans quelques salles du Conseil… La foule travaillée, alarmée, exaltée par ses maîtres secrets… Chaque peuple épousant leurs querelles de marchands, travesties en querelles de race… Enfin toutes les nations s’inspirant, au spectacle même de leur frénésie, une mutuelle terreur, et se précipitant les unes sur les autres.

Je le vois encore, mon pauvre petit, tout rétréci, les bras écartés, les mains tombantes, trop longues pour sa taille inachevée :

— Mais maman… Si tout cela était vrai… Si tous ceux qui sont morts s’étaient fait tuer pour cela… Ce serait une raison de plus pour que je parte, moi… le fils de Pierre Ciboure…

Qu’avais-je fait ?

Ganville 1er mai 1916.

Il est parti.

Il est à Rennes, dans l’artillerie. Pourquoi me suis-je laissée emmener à Ganville pour Pâques ? Ici, tout me le rappelle. Je le vois partout, dans chaque pièce, au détour de toutes les allées. Nous nous entendions si bien. Nous étions si unis. Je n’ose pas entrer dans sa chambre. J’évite même de passer devant la porte. C’est là que je l’ai soigné, que j’ai cru dix fois le perdre, que je l’ai sauvé. Sa pauvre figure sur l’oreiller… Les mots qu’il murmurait, dans un souffle… Tout cela me poursuit. J’essaye de me consoler. S’ils l’ont pris, malgré ses certificats, c’est que la maladie n’a pas laissé de trace en lui. Et puis, il doit passer quelques mois à son dépôt, faire un stage à Fontainebleau. Cela me mènera bien jusqu’à la fin de l’année. D’ici là… Enfin, ai-je le droit de me trouver malheureuse, à côté de Mme Mitry, dont le fils André est au front depuis un mois, dans l’infanterie ? Je la vois souvent. Elle ne me parle que de lui.

— À sa dernière permission, dit-elle, il était encore à l’arrière. Mais il savait qu’il partirait bientôt. Il se résignait. Il disait : « puisqu’il faut y aller ». Il me racontait qu’on les entraînait à l’assaut à la baïonnette, avec des cris, de la musique, le clairon qui sonnait la charge. Alors, ils étaient pris d’une espèce de rage, du besoin de tuer. Ils devenaient méchants. On aurait pu les jeter les uns sur les autres.

Maintenant, elle vit dans l’attente des lettres. Dès qu’il reste quelque temps sans écrire, elle craint tout. Il est à Verdun. La lutte dure toujours. Et par un phénomène qu’on ne s’explique pas, ici, en pleine Bourgogne, à deux cents kilomètres, on entend le canon de Verdun. Pendant des heures, c’est un grondement trépidant, continu, qui vous résonne dans la poitrine. Et cette femme qui se demande si elle n’entend pas le coup qui tue son fils…

Ganville, 2 mai 1916.

La nouvelle d’une insurrection irlandaise soulève autour de moi une indignation furieuse. On veut y voir « la main de l’Allemagne ». Chaque fois que l’effort d’un homme ou d’un parti vient contrarier dans leur entreprise les grands administrateurs de la guerre, ils tentent de le paralyser en le frappant d’infamie. Ils le marquent à l’empreinte de la main ennemie.

Ganville, 3 mai 1916.

Les journaux ne publient, naturellement, que des lettres héroïques de soldats. Il y en a d’autres. Il sera pourtant juste de les connaître, afin qu’apparaisse la figure totale de la guerre. Voici deux fragments authentiques :

L’un : « Voilà le beau temps. C’est triste, de penser à la mort quand on est en bonne santé. À quoi cela sert-il ? Pourquoi anéantir en masse des tas de braves gens qui ne demandent qu’à vivre avec leur famille. Folie, méchanceté, idiotie d’une minorité qui écrase le grand nombre, le peuple de moutons que nous sommes ».

L’autre : « Dimanche de Pâques. La neige. Les obus : cent en cinq minutes. Le repas : une sardine et deux biscuits. On se dispute l’eau au fond des trous d’obus. Elle est jaune de poudre. Il faut la laisser déposer dans le quart avant de la boire. Cela nous semble tout de même bon, car on meurt de soif. Nous sommes dans un bois : arbres arrachés, pas une feuille, pas un brin d’herbe. Rien que des bras, des jambes, des troncs, des fusils, de tout. C’est affreux. Jamais je n’aurais imaginé chose pareille. Je me le rappellerai. Nous avons fait quatorze jours comme cela. Je ne vous le cache pas : si le civil voyait ses enfants dans cet état, il demanderait vite la paix ».

D’après d’honnêtes témoignages, au vingt-deuxième mois de la guerre, la plupart des soldats du front seraient résignés, accepteraient stoïquement les événements tels qu’ils se présentent, mais seraient bien résolus à demander des comptes après la guerre, à chercher les responsables. Ils résument leur pensée dans cette formule : « Tout ça se paiera ». Oseront-ils exiger des comptes et tirer ainsi de la guerre un enseignement pour l’avenir ? J’en doute.

À noter aussi que, bien placés pour juger à leur valeur les informations de la presse, ces hommes ne partagent plus à son endroit l’aveugle crédulité de la foule. L’un d’eux disait drôlement : « Dans le journal, il n’y a de vrai que le feuilleton ».

Paris, 6 mai 1916.

Le mois dernier. Clemenceau visitait le front ; à ceux qui voulaient le détourner d’aller en première ligne, il a répondu : « Quoi ? Combien ai-je à vivre ? Quatre, cinq ans ? Et malade. Et puis, un accident réjouirait tant de gens ».

Aux avant-postes, il arriva près d’un guetteur qui, sans se retourner, lui imposa silence d’un geste et d’un bref : « Tais-toi ! » On dit à cet homme : « C’est Clemenceau. » Il répliqua : « Ah ! C’est Clemenceau… Eh bien, qu’il se taise tout de même. » Un peu plus tard, apprivoisé, il raconta qu’il était à cinq mètres du guetteur allemand. Il s’intéressait à son ennemi : « Depuis quelques jours, il est enrhumé. Il toussait tout le temps. Mais maintenant, il va un peu mieux. »

Clemenceau juge que l’insurrection irlandaise et les grèves russes nuiraient actuellement à une offensive. Il veut attendre l’an prochain. L’an prochain ! Il prévoit donc dès maintenant une troisième année de guerre ?

Du reste, j’entends souvent discuter de la date d’une offensive. (Hélas ! Je ne peux plus m’en désintéresser. Proche, René n’en sera pas. Lointaine, il peut en être.) Nombre de gens se rangent à l’avis de Clemenceau. Au contraire, beaucoup de généraux, quelques stratèges civils, invoquent la nécessité de « décongestionner » Verdun sans attendre. Le Haut Commandement penche de leur côté. Mais sans doute ne lui déplairait-il pas d’y être poussé par les Chambres et le Gouvernement.

8 mai 1916.

Viviani et Albert Thomas partent pour la Russie. J’espérais qu’ils travailleraient là-bas à la paix. Ils vont contrebattre l’influence germanophile du prêtre Raspoutine sur le couple impérial et pousser la fabrication du matériel de guerre, compromise par des grèves. Ce ne sont que les ambassadeurs de l’Éloquence et de la Métallurgie.

15 mai 1916.

Dans ses lettres, René se montre enchanté de sa vie nouvelle. Toujours attentif et délicat, il prend soin de marquer d’un mot tendre son regret de l’éloignement. Mais tout le ravit, les rudes apprentissages, les exercices, les manœuvres, les nuits dans la paille des granges, la saine et brisante fatigue, le sommeil opaque, l’appétit sans fond. Jamais une allusion à nos débats. Mais son parti pris d’allégresse est une opinion. Se féliciter de sa vie, c’est se féliciter de l’avoir choisie.

Oui, je sais bien. Une mère devrait s’accoutumer à l’idée que son enfant va rompre le lien qui les unissait, s’affranchir, se réaliser, devenir un autre être, différent d’elle-même, une personne… C’est une nouvelle mise au monde, presque aussi déchirante que la première. Mais, tout de même, il y a des enfantements plus ou moins douloureux. Ne suis-je pas particulièrement éprouvée ? Je suis seule. Je n’avais que mon fils. Jamais je ne l’avais quitté. La guerre qui me le prend ne m’inspire que de l’horreur. Elle m’apparaît comme un crime dont je connaîtrais les auteurs, les uns étrangers, les autres si proches…

23 mai 1916.

À Nancy, dans un discours rigoureux et strident, Poincaré a de nouveau dicté les conditions de la paix. Pierre approuve. La presse aussi. Les feuilles les plus conservatrices sont les plus chaleureuses. De l’une d’elles, ce commentaire : « Le mot paix sera dérisoire dans une bouche allemande tant qu’elle aura des dents. » Quelle prime offerte aux arracheurs de dents…

Aujourd’hui, le député Raffin-Dugens, un de ceux qui rencontrèrent à Kienthal des socialistes allemands, a posé à la Chambre cette question : « Combien d’hommes et d’argent coûtera la paix décrétée à Nancy par M. Poincaré ? » Il va de soi qu’elle est restée sans réponse.

25 mai 1916.

Timidement, le député Lancerot dit qu’on voit percer de ci, de là, à la Chambre, la crainte d’une hégémonie économique de l’Angleterre. Mais le sénateur Foucard, la main sur le jabot et la barbe horizontale, proteste : « Ceux qui insinuent que la France fait le jeu de l’Angleterre, qu’elle en deviendra la vassale économique, ne visent qu’à hâter la paix. Ce sont de mauvais esprits, des champignons vénéneux, poussés dans l’ombre des couloirs ».

27 mai 1916.

La chasse n’a pas rouvert depuis la guerre. D’où cette jolie scène dans la revue du Théâtre Marigny. Les bêtes de nos plaines et de nos bois sont réunies dans une clairière. Elles se félicitent de n’être plus traquées. « Enfin, disent-elles, les hommes sont parvenus à la douceur, à la paix. Ils ne tuent plus. Ils sont civilisés… »

28 mai 1916.

Un de nos ministres actuels disait ce soir devant moi :

— Heureusement, nos ennemis sont divisés.

Quel espoir ! Leur dissentiment amènerait promptement leur chute. La paix séparée de l’Autriche, c’est la fin de la guerre. Hélas ! L’Excellence parlait des ennemis du ministère…

1er juin 1916.

Boulevard Saint-Germain vers midi. La foule s’amasse déjà sur les trottoirs. Elle attend les funérailles de Galliéni. Des curieux sont grimpés sur des chaises, des échelles, des tribunes improvisées. Il y en a qui mangent, leurs victuailles étalées entre eux, sur les bancs. Une femme vomit. Les propos sont d’un jour de fête : « Et on dit qu’il n’y a personne à Paris ! — Vous attendez le cortège ? — Il aura beau temps. » Les fenêtres sont louées vingt francs la place.

Vers six heures, la cérémonie achevée, j’ai vu, dans mon quartier, un soldat-ordonnance à pied qui ramenait par la bride un cheval sans cavalier, un cheval luisant et fin, un cheval de général, garni d’une selle de velours et d’or, aux fontes en peau de tigre. Quinze personnes suivaient, en extase. Un adolescent, qui marchait à côté du soldat, rayonnait d’orgueil et de gloire. Quelle allégorie de l’attrait exercé par la guerre !

4 juin 1916.

La bataille navale du Jutland, où tant d’équipages, tant de milliers de jeunes hommes furent engloutis en quelques heures, eut un sort singulier. Le jour même de la rencontre, avant-hier, les Anglais furent très sobres de nouvelles, tandis que les Allemands illuminaient, donnaient congé dans les écoles et chantaient victoire. Hier, on balançait, on croyait à l’équilibre des pertes. Et, aujourd’hui, les journaux annoncent décidément une victoire anglaise… Napoléon a écrit dans le Mémorial : « Il n’y a de victoires que celles qu’on proclame. » Les deux partis ont suivi ses leçons.

6 juin 1916.

Au cours d’une interpellation sur Verdun, le député Albert Favre a obtenu la réunion de la Chambre en Comité secret pour le 16 juin. Longtemps hostile à cette mesure, le gouvernement s’y résigne, mais il exige toute une procédure prudente et complexe.

7 juin 1916.

Lord Kitchner a péri à bord d’un navire, coulé dans des conditions qu’on ignore ou qu’on cache. Ici, cette fin tragique est accueillie sans grand émoi. Il n’était pas populaire. J’entends dire : « Il était hypnotisé par l’Égypte. Il était hostile à Salonique. Sa disparition consolidera le Cabinet anglais. » Le croirait-on ? Le goût du persiflage à l’endroit des alliés et des militaires n’a pas désarmé devant la mort. Je laisse à imaginer les douteuses plaisanteries que peut inspirer la perte soudaine de tout un État-Major. Et l’on prête à un Anglais ce flegmatique propos dont il salua la nouvelle de l’événement : « Oh ! C’est malheureux… Un si beau bateau ! »

8 juin 1916.

Un écrivain nationaliste qui, dans ses propos intimes, peint l’avenir des couleurs les plus sombres, publie chaque matin un article enthousiaste et confiant, béat et radieux. Cette contradiction est fréquente. Il l’explique : « Je verse à mes lecteurs un ballon d’oxygène. »

11 juin 1916.

Décidément, une offensive anglo-française se prépare dans le Nord. On dit qu’on emploiera des procédés nouveaux, qu’on est bien résolu à limiter l’avance et les pertes.

12 juin 1916.

Plus les partis sont rétrogrades, plus ils aiment la guerre. Plus ils sont avancés, moins ils l’aiment. N’est-ce pas la preuve qu’elle est un héritage du passé ? Quoi de plus anti-démocratique que la guerre ? Dès qu’elle éclate, la foule est brimée, opprimée, bâillonnée. Nul ne peut plus se déplacer, écrire, parler à sa guise. Des millions d’hommes, transformés en soldats, constituent soudain une société archaïque, où l’on ne connaît plus que des inférieurs et des supérieurs, où règne l’obéissance aveugle, où la peine de mort sévit pour tout et pour rien, où une infime minorité peut disposer des masses, sans les consulter, sans les avertir même, et les sacrifier, comme des bêtes.

13 juin 1916.

Le délire de la Mode gagne les mobilisés. Et ce sont des costumes de fantaisie, exacts comme des gants, des bonnets de police sur l’oreille, des bérets sur l’épaule, de grands revers, des basques à godets, des plastrons bouffants, des chemises bleues et des cravates assorties, de hautes bottes fauves aux laçages patients, toute une frénésie d’éblouir, d’apparaître héroïque et suave.

14 juin 1916.

D’après les traductions officielles de la presse allemande, le bourgmestre de Nuremberg a avoué que les avions français n’avaient jamais survolé cette ville avant l’ouverture des hostilités. Or, le gouvernement impérial invoquait en particulier ce raid pour justifier sa déclaration de guerre à la France. Pourquoi nos journaux taisent-ils soigneusement cet aveu ? Ce serait pourtant une occasion de dénoncer la mauvaise foi des Allemands, reconnue par eux-mêmes. Dans l’obscur désir de prolonger la guerre, veut-on éviter d’amorcer des explications, d’engager des pourparlers, de dissiper des malentendus ?

15 juin 1916.

J’ai sous les yeux un ordre d’un général à ses troupes. Il commande à ses soldats d’écrire simplement à leur famille, au lieu de se plaindre de la fatigue et de la nourriture : « Tout va bien. Vive la France ! »

22 juin 1916.

Le Comité secret a duré six jours. Jamais séances de la Chambre n’ont tant piqué la curiosité, que bien des parlementaires ont satisfaite. Chaque soir, on commentait la physionomie de la journée. On en parlait comme d’une représentation à bureaux fermés, d’une répétition des « couturières ». On entendait : « Roques n’a pas été bon. — Beau succès d’Abel Ferry. — Albert Thomas excellent. — Violette applaudi dans un rôle difficile. — Delcassé a été chuté. — Triomphe de Briand. »

Divers belligérants ont recours, depuis longtemps déjà, à ces « Comités confidentiels ». Leurs journaux en donnent un compte rendu. Ici, la presse a reçu l’ordre de n’en pas souffler mot.

23 juin 1916.

Le député socialiste Brizon avait écrit un article intitulé le Mauvais Président. Il y traçait le portrait du président de la République Chinoise, qui ressemblait, par certains traits, à un autre président de république. La censure interdit la publication. L’auteur eut alors recours à un ingénieux subterfuge. Il lut son article à la tribune de la Chambre. L’Officiel dut le publier. Ainsi couvert, Brizon put le reproduire dans un journal.

24 juin 1916.

Un ultimatum à la Grèce l’enjoint de démobiliser, de changer de Chambre et de Ministère. Mais personne n’y prend garde. Tous les yeux sont tournés vers un sous-marin allemand qui vient d’émerger sur les côtes d’Espagne, à Carthagène.

25 juin 1916.

Les journaux annoncent fièrement qu’à Berlin la natalité a baissé de 28 p. 100. Fidèles à leur tactique, ils omettent de dire qu’elle a baissé à Paris de 50 p. 100.

Ah ! la tâche est ingrate, de montrer que cette diminution de la natalité enlève au pays autant d’existences que la guerre elle-même, et que ce double appauvrissement risque, à la longue, de l’épuiser, de le frapper d’une incurable anémie. Je l’ai tentée, cette tâche, devant mon mari, les Foucard, les Delaplane. Je les vois encore. Une folie rageuse les transporte. Des poings même me menacent. On voudrait me faire rentrer dans la bouche ces propos qui préparent « une paix infâme ». Ils ne veulent rien voir, rien savoir, rien prévoir. Ils crient que peu leur importe le lendemain de la victoire. Ils tueraient leur pays, par amour pour lui.

Ceux de ces forcenés qui gardent une lueur de raison sentent bien, au fond, le péril. Ils l’écartent, ils le conjurent, à grand renfort de preuves historiques. Une guerre longue ? On n’en meurt pas. N’a-t-on pas vu la guerre de Sept ans, la guerre de Trente ans, la Guerre de Cent ans ? Les peuples ne se sont-ils pas toujours relevés de ces épreuves ? L’argument est misérable. Quelle comparaison établir entre les guerres du passé, où s’affrontaient de petites troupes de métier, et la guerre actuelle, jusqu’ici sans exemple, où s’entrechoquent des nations en armes ?

5 juillet 1916.

Une extraordinaire vague d’espoir déferle depuis une semaine. Une offensive anglo-française a commencé dans la Somme le 1er juillet. On assure que les pertes sont faibles, grâce à l’énergie de la préparation, à la rapidité des assauts. Avant-hier, les lignes approchaient à quatre kilomètres de Péronne. Des gens se risquent à dire : « Allons, c’est la victoire et la paix ». Le succès d’une offensive russe, qui dure depuis un mois, ajoute à l’optimisme. Une fois de plus, on se laisse emporter par l’espérance. Les journaux publient des articles intitulés : « Hallali !… Lutte finale… Le commencement de la fin… Messieurs les Anglais, tirez les derniers… »

On colporte une phrase du roi d’Espagne au chirurgien bordelais Moure, qui le soigne depuis longtemps : « Si les Français savaient ce que je sais de la situation intérieure de l’Allemagne, ils illumineraient ». Briand aussi, disait récemment qu’on illuminerait le 14 juillet. Si c’était vrai ?

7 juillet 1916.

On nous conseille de ne plus laisser perdre certains déchets alimentaires dont on pourrait faire d’excellents plats : les trognons de choux, les têtes de poissons, les feuilles tombées à l’épluchage des légumes. On organise même un banquet de propagande où tous ces abats seront préparés sous des formes délicieuses. L’idée peut être juste en soi. Mais on ne la suivra que le jour où on y sera contraint par la nécessité. En attendant, la presse ennemie, évidemment prompte à la haine et à l’injure, ne va-t-elle pas déduire de cette initiative que les parisiens en sont réduits à chercher leur vie dans leur boîte à ordures ?

8 juillet 1916.

Un reporter, visitant les champs de bataille de la Somme, écrit : « Voici les cadavres allemands : la laideur de la race s’exaspère dans la mort ». Et plus loin, à propos de peupliers rasés par les obus : « L’artillerie allemande, quand elle ne peut pas atteindre les hommes, s’en prend à la nature ». Hélas ! Tous les soldats morts se ressemblent. Et toutes les artilleries fauchent les arbres en même temps que les hommes. Je ne m’accoutume pas à cet héroïque parti pris. On veut supprimer chez nous l’absinthe, les boissons toxiques. Mais ne verse-t-on pas à la foule, chaque jour, depuis deux ans, un terrible alcool de haine, qui laissera dans les esprits, la paix revenue, d’incurables lésions ?

Quelle responsabilité assument décidément les maîtres de la presse, dans tous les pays ! Tous les moyens sont bons aux journaux pour farder et mutiler tour à tour la vérité. Ils spéculent même sur la hâte du lecteur, sur la brièveté de ses loisirs.

Pour présenter le communiqué, ils emploient des artifices typographiques, des caractères gras, des soulignages, des titres fallacieux, qui mettent le succès en lumière et laissent l’échec dans l’ombre. Celui qui lit vite ne lit qu’un bulletin de victoires.

10 juillet 1916.

Après la Chambre, le Sénat s’est offert à son tour quatre séances de Comité secret. On s’est montré moins impatient d’en pénétrer le mystère. Debière, Painlevé, Humbert, Clemenceau, en furent les vedettes successives. Nouveau triomphe de Briand, qui laissa entrevoir la paix séparée de l’Autriche et n’eut que six voix contre lui.

11 juillet 1916.

Cette année, on entend souvent cette phrase de temps de paix, qu’on n’entendait pas l’an dernier : « Où allez-vous passer vos vacances » ? La vie s’installe dans la guerre. On retrouve dans les grandes gares l’animation des départs pour les eaux, la mer et la montagne.

14 juillet 1916.

Hélas ! Non, on n’a pas illuminé le 14 juillet, malgré les promesses du roi d’Espagne et de Briand. Il n’y eut d’autre réjouissance qu’un âpre discours de Poincaré. Et il semble bien que l’offensive de la Somme ait le sort de ses aînées. On parle maintenant du manque de munitions des Anglais, de leurs lourdes pertes, des efforts démesurés que coûte la prise ou la reprise d’un village pilonné, pulvérisé, on dit qu’une lente pression devra s’exercer pendant des mois avant d’aboutir à un résultat sensible.

15 juillet 1916.

À la fin de mai dernier, pour la première fois, devant la lutte indécise où s’exténue l’Europe, le président Wilson a parlé de médiation. Une gentille journaliste américaine, Mary Hopkins, interroge là-dessus mon mari. Qu’en pense-t-il ? Solide, avantageux, il domine et respire cette jolie fille. Et il répond fièrement :

— Pas de médiation.

La petite Américaine ne se tient pas pour battue. Elle demande :

— Alors, à quand la fin ?

— Il n’en est pas question.

Il a pris un ton désinvolte et cinglant. Et je sens qu’il s’admire, qu’il se juge héroïque, de prolonger ainsi la guerre jusqu’aux buts qu’il convoite…

J’avais rencontré Mary Hopkins au siège d’une œuvre charitable. Elle envoie en Amérique des reportages sur tous les aspects de la vie française. Elle m’a conté de ses aventures. Au début de la guerre, elle était en Allemagne. Elle fut emprisonnée comme espionne française. On la garda sept jours en cellule. Ses gardiennes, méchamment, l’éveillaient à l’aube en lui disant qu’on allait la pendre. Par contre, un juge militaire, en la voyant pleurer, s’efforça de la consoler et ne trouva rien de mieux, pour sécher ses larmes, que de lui annoncer une victoire anglaise…

Elle admire chez les Français des vertus anciennes, comme des vestiges du passé. Elle dit que nos généraux sont des hommes du moyen âge. À la fin de 1914, elle rencontra en province une mère de sept fils, tous mobilisés. Elle la retrouva ces temps derniers et lui demanda des nouvelles de ses enfants. Cette femme lui répondit stoïquement qu’elle avait eu six fils tués et que le septième était aveugle et fou… Je n’ai pas pu démêler exactement ce qu’en pensait la petite Américaine.

Le plus tragique à ses yeux, m’a-t-elle dit, pour qui a vécu chez les deux peuples ennemis, c’est cette conviction qu’ils ont l’un et l’autre de combattre pour leur droit.

17 juillet 1916.

Un charpentier dénonce son voisin qui, mobilisé comme caporal, se serait fait réformer grâce à une maladie simulée. Le caporal fait la preuve que sa maladie est réelle et poursuit le charpentier. Le tribunal acquitte le dénonciateur et condamne le plaignant aux dépens : « Attendu que, si l’accusation n’est pas fondée en fait, elle l’était en apparence et que c’était le devoir patriotique du charpentier de dénoncer le caporal.»

23 juillet 1916.

On sourit d’un portrait de Poincaré, coiffé d’une casquette à feuilles de chêne et qu’un journal aggrave de cette légende : « Lors de sa dernière visite dans la Meuse et la Somme, le président avait revêtu une tenue bleu horizon, complétée par une casquette de la même teinte rehaussée d’une rangée de feuilles de chêne brodées ton sur ton ». Quelqu’un s’étonne que Clemenceau n’ait pas écrit là-dessus, dans son journal l’Homme enchaîné, un article intitulé l’Homme enchêné.

27 juillet 1916.

Dans les premiers jours de ce mois, l’aviateur français Marchal, parti des environs de Nancy, a survolé Berlin et a été fait prisonnier à quelques kilomètres des lignes russes où il comptait atterrir. Il a lancé sur Berlin un manifeste dont la censure avait interdit jusqu’à ce jour la publication. Le trouvait-elle trop généreux ? Il tranche en effet sur le ton de nos journaux. Il ne craint pas d’appeler la guerre « un carnage ». Et il proclame que la paix viendra « le jour où le peuple allemand pourra disposer de lui-même, où l’on aura écarté pour toujours le retour de cette tuerie. »

28 juillet 1916.

Un journal illustré publie ce dessin. Devant un jeune homme chétif, assis sur un banc de square, passent trois mutilés, radieux. Il leur manque un bras, une jambe, un œil. Titre : l’Envie. Les ajournés, les réformés, envient-ils vraiment les mutilés ? En tout cas, tel est le sentiment qu’ils doivent afficher. Les illustrés même le leur signifient.

D’ailleurs, l’héroïsation se maintient. Madeleine Delaplane m’a répété d’une voix pénétrée ce mot d’une petite fille dont le père vient d’être tué et dont l’oncle est à l’arrière : « Oh ! Maman, j’aimerais mieux être à la place de papa qu’à celle de mon oncle. »

Et je lis dans un journal féminin ce conte intitulé La plus fière. C’est une vieille maman. Au début des hostilités, le hasard veut que son fils, soldat, combatte dans le village même où elle est restée. Il est tué devant elle. Et comme elle est la seule mère qui ait vu son fils tomber à l’ennemi, elle est la plus fière…

29 juillet 1916.

La censure amputait la vérité. Elle abolit aujourd’hui la pitié. Elle supprime un article qui plaignait le sort actuel du petit personnel des théâtres, ouvreuses et machinistes. Il faut qu’il n’y ait pas de malheureux.

30 juillet 1916.

Il paraît que certains officiers ont une horreur excessive des cheveux longs chez les soldats. On colporte sur cette hantise des légendes d’une fantaisie macabre. Un grand chef, parcourant, un soir d’offensive, le terrain conquis, s’arrête devant un groupe de soldats tombés à l’assaut. Et devant ces héros morts, il soupire, pensif : « Comme ils ont les cheveux longs »… Un autre visite une ambulance de première ligne et, devant un homme qu’on ampute des deux jambes, murmure : « Il faudra aussi lui couper les cheveux. »

31 juillet 1916.

On a mis de la honte autour de certaines maladies contagieuses, autour de certains vices hors nature, autour du suicide, de l’inceste, bref autour de ce qui nuit à la reproduction de la race. C’est le génie de l’espèce, toujours attentif à sa conservation, qui a dressé ces barrières morales. Pourquoi n’a-t-il pas mis aussi de la honte autour de la guerre, si funeste au sort de la race, véritable sélection à l’envers qui anéantit tous ses éléments de force et de jeunesse ?

C’est sans doute que la guerre moderne, seule, fait des coupes si vastes et si totales que nous n’avons pas encore eu le temps d’en mesurer les ravages irréparables. C’est aussi que des instincts primitifs et barbares persistent, plus puissants que l’instinct de conservation. Même en temps de paix, ne voyions-nous pas un exemple quotidien de ces préjugés plus forts que le génie de l’espèce ? Notre société, qui prêche la repopulation, ne continue-t-elle pas — au lieu d’honorer toutes les maternités — d’accabler de réprobation les filles-mères ?

2 août 1916.

Un chansonnier montmartrois, dans sa haine des Allemands, répudie leurs découvertes scientifiques et jusqu’aux sérums les plus utiles. Et il lance cette strophe téméraire :

Gardez, ô Boches,
Vos trouvailles, vos « six-cent-six ».
Nous aimons mieux la syphilis
Que votre approche.

7 août 1916.

Nouveau conseil national socialiste. La reprise des rapports internationaux est encore repoussée par 1.800 voix contre 1.000. Mais la majorité exprime le vœu que le gouvernement fasse connaître ses buts de guerre… Cette prétention déchaîne la colère indignée de la grande presse.

Fontainebleau, 9 août 1916.

René est ici comme élève-aspirant. Je veux oublier que ce stage l’achemine vers le front et me souvenir seulement qu’il nous rapproche. Spontanément, René m’a proposé de m’installer ici pendant quelques semaines. Sans doute a-t-il voulu adoucir ainsi le chagrin que j’ai de son engagement. Mon cher petit… Combien je lui suis reconnaissante de son attention… De moi-même, jamais je n’aurais osé m’imposer à lui. Ah ! Je ne me suis pas fait prier. Ganville se passera de moi. Pierre aussi. D’ailleurs, toujours en route, il n’y fait que de courts séjours. Et, chaque fois qu’il s’y posera, n’y retrouvera-t-il pas une famille, le clan des Foucard, des Delaplane et des Butat ?

Je ne vois guère René que le soir. Ici, bien que la moindre promenade soit un enchantement et que la vie d’hôtel, en plein été, soit animée d’un continuel défilé de touristes, les journées me semblent longues. Mais je me gronde. Un temps ne viendra-t-il pas où je les regretterai, ces heures solitaires, un temps où je ne pourrai plus me dire : « Je vais le voir tout à l’heure. »

Fontainebleau, 10 août 1916.

Je lisais le conte d’un journal. Ma stupeur grandissait à chaque ligne. Le personnage principal ne tenait-il pas, sur la guerre, des propos humains, généreux, pleins de sagesse et de pitié ? Je me demandais comment la censure avait pu tolérer un langage si contraire à l’orthodoxie. Le dernier mot me livra la clef de l’énigme : cet homme sensible et sensé était un eunuque…

Telles sont les gentillesses dont on farcit quotidiennement les cervelles, sous le couvert innocent de la littérature. N’ai-je pas lu un jour cette farouche invention d’un doux et charmant conteur : une femme, convaincue que son mari fait des signaux à l’ennemi, arme d’un fusil son petit garçon de dix ans et fait tuer le père par le fils.
Fontainebleau, 14 août 1916.

On a appris simultanément l’avance des Italiens vers Goritz et des Russes vers Lemberg. Aussitôt, les esprits se grisent de ces succès militaires et, dans leur ivresse, dévoilent leurs convoitises. Sous cette influence, une Revue, ordinairement sage et réservée, exige aujourd’hui, non plus l’Alsace et la Lorraine de 1870, mais l’Alsace et la Lorraine de 1648 et de 1766, telles qu’elles furent alors annexées à la France, et le bassin de la Sarre, le bassin de la Ruhr…

Fontainebleau, 17 août 1916.

Pierre nous rend visite. Il vient de Normandie. « Question de minerai ». Mais il a poussé jusqu’à Deauville. À travers ses récits, je devine la fête effrénée, la débauche de toilettes, l’oubli total de la guerre. D’ailleurs, toutes les stations balnéaires regorgent. Les lettres de mes amies en témoignent. À Trouville, une sage-femme a fait une petite fortune en louant cent francs par nuit, à des hôtes de passage, les chambres destinées à ses clientes éventuelles. À Saint-Enogat, un de nos ministres a dû coucher dans une cave. Et toute la banlieue, par ces dimanches d’été, n’est qu’une kermesse : trains pris d’assaut, terrasses de café répandues jusque sur la chaussée, innombrables phalanges de petites cyclistes en robe blanche… Et penser qu’à vingt lieues de là on ne cesse pas de se battre. Ah ! Nos petits-enfants s’imagineront difficilement la vie pendant la grande guerre…

Mon mari est très fier de se promener aux côtés de son fils en uniforme. Il s’intéresse à l’équipement, aux effets de fantaisie. Pour lui, nul drap n’est trop fin, nul bottier trop cher. Ils ont ensemble de ces conversations à voix chaude comme en ont entre elles les femmes qui parlent toilette. Car René aussi est radieux sous son costume. Non seulement parce qu’il attache à cette tenue des idées de gloire et d’héroïsme, parce qu’elle accroît son importance et son prestige, mais aussi parce qu’elle flatte en lui une coquetterie presque féminine. Ah ! L’attrait complexe de l’uniforme… Comme il a servi ceux qui voulaient la guerre…

Pierre est gai. Il nous rapporte une moisson d’anecdotes. Il nous conte l’aventure de cette petite actrice parisienne qu’un automobiliste militaire a pu amener au front. On lui fait les honneurs d’un cantonnement, on lui exhibe même un prisonnier allemand. Fanatique comme il convient, elle lui vomit à la face un intarissable flot d’injures, jusqu’à ce que l’homme l’interrompe, avec un ineffable accent faubourien : « Ah ! Zut ! Fermez ça ; à la fin, j’en ai assez ». C’était un soldat français qu’on avait camouflé en prisonnier allemand, afin de corser les émotions de la demoiselle. Mais on n’avait prévu ni ses imprécations, ni l’impatience du faux prisonnier.

Autre histoire. Un apache de profession se couvre de gloire à la guerre. Il est promu sous-lieutenant. Jadis, dans sa vie houleuse, il a été souvent en difficulté avec la police et il garde à ses agents une ferme rancune. Aussi, en permission, s’offre-t-il la suprême volupté de coffrer tous les sergents de ville qui ne le saluent pas.

Cueilli encore par Pierre, ce mot ingénu d’une femme qui eut des bontés pour un soldat anglais et qui en attend un enfant : « Pauvre petit… Quand on pense que je ne pourrai pas comprendre ce qu’il me dira… »

Fontainebleau, 20 août 1916.

Les journalistes chauvins raillent volontiers les pacifistes « bêlants ». N’ont-ils jamais réfléchi que le vrai troupeau bêlant, c’est le régiment voué au sacrifice ? Dans les gares régulatrices, pendant de dures nuits d’hiver, des permissionnaires, parqués par milliers dans des hangars ouverts à tous les vents, se vengeaient de la cruelle attente en lançant sur tous les tons des bêlements plaintifs. Et ce ne sont pas les seules circonstances où aient éclaté ces protestations résignées…

Fontainebleau, 22 août 1916.

Allant à Paris entre deux trains, j’ai vu, sur le quai de la gare d’arrivée, cette chose atroce : un soldat, amputé d’une jambe, mal entraîné à marcher avec des béquilles, tombe, de tout son long, la face cognant le sol, ses béquilles projetées au loin. Dans la foule, qui s’empresse, comment les cerveaux ne craquent-ils pas, comment les cœurs n’éclatent-ils pas, comment ne crie-t-on pas : « Assez ! »

Non. Rien. Héroïsme ? Insensibilité ? Respect humain ? En réalité, malgré de pareils spectacles, on ne réalise pas la guerre. On ne réalise pas ce qui se passe dans les tranchées, à cent kilomètres de là. On s’en détache comme d’une expédition coloniale.

Fontainebleau, 25 août 1916.

Ô vous qui, plus tard, voudrez comprendre cette guerre sans précédent, concevez bien que tous les pays belligérants étaient uniquement renseignés par leurs journaux, et que cette presse, disciplinée, censurée, ne donnait que des informations optimistes, ampoulées, haineuses et partiales. Jamais on ne mettait sous les yeux de la foule des critiques de la guerre en soi, des élans de franchise, des gestes de pitié, des spectacles d’horreur vraie. On ne lui montrait qu’une face de la vérité, sous un verre rose. Ce truquage légal, officiel, doit rester un des traits caractéristiques de cette guerre.

Fontainebleau, 28 août 1916.

La Roumanie entre dans la guerre. Paron, qui vient me voir, me dit que la nouvelle provoque des satisfactions discrètes, où perce l’espoir que cet événement hâtera la fin. Pas plus d’enthousiasme populaire qu’au moment de l’intervention italienne. Briand passe pour l’artisan de l’adhésion roumaine. Aussi déterminera-t-elle au moins une victoire : celle du ministère.

Fontainebleau, 1er septembre 1916.

Un colonel a ordonné à ses sous-officiers de faire aux soldats des « théories » sur ce canevas de sa main : « Il est insensé de supposer qu’un phénomène qui s’est toujours rencontré depuis que les hommes existent doive jamais disparaître. La guerre est éternelle et nécessaire. Acceptons cette nécessité, comme les autres maux qui frappent l’humanité ». Ainsi, ce colonel proclame que les maux dont ont souffert les hommes depuis qu’ils existent, ne pourront jamais disparaître. Mais n’a-t-il pas vu disparaître des maux aussi vieux que l’humanité ? De son vivant, n’a-t-on pas aboli en fait la mort par la rage, la mort par la diphtérie, par la typhoïde ? De quel droit place-t-il la guerre parmi les maux éternels ? Enseigner cette perpétuelle nécessité de la guerre à des jeunes hommes, dont beaucoup allaient se sacrifier aux cris de « Guerre à la guerre !… La dernière guerre !… », c’est un crime.

Fontainebleau, 3 septembre 1916.

À l’hôtel, deux jeunes femmes se penchent sur un grand illustré qui publie par pages entières, en « tableaux d’honneur », les portraits des combattants cités à l’ordre du jour. Elles cherchent dans chaque feuille celui de ces visages qu’elles préfèrent, sans se rien dire, afin de voir ensuite si elles sont tombées d’accord. C’est un jeu. Seulement, deux fois sur trois, ces jeunes hommes ont été tués. Les citations l’attestent. Le visage préféré est le visage d’un mort… Mais les deux jolies joueuses ne s’en soucient pas, tellement on est devenu insensible au massacre, tellement on le réalise peu.

Fontainebleau, 5 septembre 1916.

En Angleterre. Dans la nuit, du haut d’un dirigeable, des Allemands jettent des bombes sur les maisons endormies. Atteint, le ballon s’enflamme et tombe. Au matin, une foule joyeuse défile devant les cadavres de l’équipage « dorés comme des poulets ». Et les journaux anglais ajoutent : « C’était une fête comme le Derby ». Et il y a des gens qui trouvent la guerre belle, la guerre qui déchaîne la double sauvagerie de l’équipage qui tue et de la foule qui rit !

Fontainebleau, 6 septembre 1916.

L’offensive de la Somme a repris, plus intense, depuis trois jours. Mais l’espoir d’une percée soudaine et miraculeuse ne me soutient plus, et la conquête d’un village n’évoque plus pour moi que les ambitions qu’elle sert et les deuils qu’elle coûte.

Fontainebleau, 12 septembre 1916.

Souvent, je me promène seule dans la forêt, le parc du Château. C’est une continuelle splendeur, par ces beaux jours dorés de septembre. J’ai mes sites préférés, mes coins à moi, qui m’émeuvent à pleurer, je ne sais pourquoi : la fuite d’une allée, le jet d’une statue, le reflet d’un bassin. Et parfois un affreux pressentiment me traverse : ces décors d’apothéose seront les derniers où je verrai mon fils… Alors, j’agite les mains devant moi pour chasser cette prévision. Je presse le pas pour échapper à moi-même. Je m’affirme que je le verrai encore, toujours, en permission, jusqu’à la fin de la guerre. Et il ne me reste de ce court délire qu’une impatience accrue de voir et d’entendre René, de ne rien perdre de lui, de le savourer, de m’emplir l’oreille de sa voix, de m’emplir les yeux de tous les détails de son visage.

Fontainebleau, 13 septembre 1916.

Il existe déjà une classe d’enrichis de la guerre. On les appelle les nouveaux riches, ou on les désigne par leurs initiales, les N. R. Et ce ne sont pas seulement ceux qui, profitant de la nécessité d’armer, de nourrir, d’équiper, de vêtir, de soigner des millions de mobilisés, participent de près ou de loin aux généreux marchés de la guerre. Ce sont aussi tous ces marchands en gros, qui spéculent férocement sur la cherté de la vie, la hausse des denrées, la difficulté des transports. Et tous ceux à qui la catastrophe apporte incidemment la fortune, tels les commerçants de l’arrière-front qui vivent du soldat, ou ces magasins de deuil à qui les mille morts par jour de la guerre valent un surcroît de clientèle, ou ces photographes qui placent dans toutes les chaumières le portrait agrandi du fils tué…

Et tous ces nouveaux riches sont accueillis sans rigueur. On ne s’indigne pas de ces prospérités sorties du malheur public. On en sourit, gentiment. J’ai sous les yeux une aimable suite de caricatures où l’on voit un professeur d’élégance et de bon ton — un nouveau pauvre — dégrossir un de ces parvenus du massacre. Les gens résolus à ne découvrir que beautés dans la guerre donnent l’exemple de l’indulgence. Ils prétendent qu’il a fallu faire appel à tous les concours, qu’on est bien content de les trouver et qu’on n’en peut pas discuter le prix. Vraiment, ne pouvait-on pas le discuter ? Quoi ? Pour une même cause, on exige des uns le sacrifice de la vie et l’on n’ose pas exiger des autres un sacrifice d’argent ?

Fontainebleau, 17 septembre 1916.

Nous sommes sauvés ! Le Ministre de l’Agriculture, le vénérable Méline, a fait remplacer dans les journaux le mot « Courses » par la formule : « Épreuves hippiques de sélection. »

Fontainebleau, 19 septembre 1916.

Chaque fois que j’entends dire du communiqué « C’est bon, n’est-ce pas ? » quelque chose se crispe et se révolte en moi. Je pense aux milliers d’êtres — dont chacun, comme dit Paron, vaut autant que nous-mêmes — qui ont dû tomber pour que le lecteur puisse clapper, en ouvrant son journal : « C’est bon ». On dirait qu’il parle de confitures. Et c’est du sang.

Paris, 20 septembre 1916.

Obligée de rentrer. Enfin, pendant son stage, René viendra le dimanche. Et je pourrai toujours aller le voir, quand il me manquera trop dans la semaine. Hier, les députés socialistes Brizon et Roux-Costadeau, à propos des crédits, ont demandé l’ouverture de négociations de paix. Briand leur répliqua, selon l’orthodoxie, qu’on ne pouvait pas traiter quand dix départements étaient envahis, qu’on aurait fait en vain d’immenses sacrifices, qu’on devait assurer le bonheur des générations à venir… Exposés avec véhémence, ces arguments fatigués, si fragiles, si discutables, ont érigé la Chambre, qui vote l’affichage.

J’ai constaté une fois de plus, à cette occasion, combien les journaux dupent la foule. Ils publient in extenso le discours de Briand et citent à peine quelques phrases des deux socialistes, qui font ainsi figure de déments dangereux. Tandis qu’à la lecture du compte rendu analytique, leurs propos se tiennent, se défendent, leur théorie apparaît raisonnable et troublante. Je dois ajouter que, dès onze heures, ce matin, on ne pouvait plus trouver nulle part ce numéro de l’Officiel.

21 septembre 1916.

L’explosion d’un dépôt de grenades a bloqué et incendié le tunnel de Tavannes, près de Verdun, où des troupes se réfugiaient contre le bombardement. Plus de 700 soldats ont péri, sans compter des prisonniers allemands. Les ministres se plaignent de n’avoir pas été avertis à temps par l’autorité militaire. Les journaux se taisent.

23 septembre 1916.

Dans la rue.

La foule « fait la queue » devant les épiceries pour avoir du sucre. D’autres denrées encore se raréfient : on ne délivre aux ménagères qu’un quart de beurre. Des pancartes provisoires sont collées aux vitres des boutiques : « Pas de lait. Le sel manque. »

Aux Champs-Élysées, un soldat amputé des deux bras pousse de ses moignons une petite voiture où est assis un amputé des deux jambes. Les enfants qui jouent ne se retournent même plus.

La ferveur des femmes pour le costume d’officier reste étale. À la terrasse d’un café, un capitaine laisse tomber son gant. Une femme le ramasse et le lui rend avec la génuflexion de l’enfant de chœur devant l’autel.

24 septembre 1916.

Des légendes insensées ont couru sur la mort de Galliéni. En réalité, il mourut à la suite d’une opération. Mais n’a-t-on pas raconté qu’il fut blessé mortellement au bas-ventre, dans son bureau, par le général Herr, d’autres disent par Sarrail, et même par Viviani !

Voici aujourd’hui une nouvelle imagination, la folle légende du Grand Quartier. Joffre déclare à ses officiers réunis qu’il y a un traître parmi eux. En effet, les Allemands sont avertis de tout. De faux ordres, lancés à dessein, leur sont parvenus. Ce traître devra se faire justice dans les vingt-quatre heures. Le lendemain, nouvelle réunion. Personne n’y manque… Alors Joffre prend le revolver d’un lieutenant de gendarmerie, parcourt les rangs et exécute le coupable.

28 septembre 1916.

Chez des amis anglais, après déjeuner, je voyais de récents numéros du Times. Chacun d’eux publie les 4.000 noms des gradés et soldats mis quotidiennement hors de combat dans la Somme. Chez nous, rien. La censure interdit même de publier le chiffre global des pertes depuis le début de la guerre. Elle a échoppé un récent article de revue qui parlait de 500.000 morts. Ce chiffre était pourtant bien au-dessous de la vérité, puisqu’au Comité secret de juillet dernier, on avoua 650.000 morts.

Voici encore un trait qui marque la différence de procédés des deux peuples. On a donné à Londres, puis à Paris, un film de l’offensive anglaise dans la Somme. Mais, à Paris, la censure cinématographique a supprimé deux épisodes respectés à Londres : celui où l’artillerie passe sur ses propres morts : et celui où des soldats sortent en riant de la tranchée, pour l’assaut, et retombent aussitôt, tués ou blessés. Toujours le même parti pris de cacher l’horreur de la guerre, de la montrer agréable, héroïque et pimpante, de permettre aux chauvins une jubilation sans remords, sans ombre et sans fin.

29 septembre 1916.

L’autorité militaire annonce que les soldats auront désormais « trois permissions par an ». Aveu ingénu… Cette formule « par an », ne signifie-t-elle pas que la guerre doit durer des années, qu’elle s’installe ?

4 octobre 1916.

Le général Sarrail, qui commande à Salonique, est aux prises avec des difficultés qui ne sont pas toujours suscitées par l’ennemi. S’il a des détracteurs parmi ses frères d’armes, il a de chaleureux partisans au pouvoir, bien résolus à son maintien. On vient de les baptiser « les gardiens du Sarrail ». Ce soir, j’ai fait connaître ce surnom au plus zélé d’entre eux. D’abord, il a ri de cet à peu près. Puis il s’est aperçu que la comparaison offensait le mâle orgueil et, finalement, il n’a plus trouvé cela drôle du tout.

6 octobre 1916.

Il faudrait publier, après la guerre, tous les articles interdits par la Censure. Ce serait un dossier bien curieux. On verrait apparaître la face voilée de la raison. On verrait l’effort continu de cacher à la foule l’horreur de la tuerie et de la convaincre de la nécessité d’une guerre longue. Cela s’appelle « maintenir le moral ».

Paron m’apporte souvent de ces textes échoppés. Leur suppression témoigne bien du double souci de prolonger la guerre et de la montrer en beauté. On censure impitoyablement quiconque écrit qu’une paix honorable est dès maintenant possible. On n’a pas le droit d’imprimer : « Nous ne sommes pas vaincus ». On n’a pas le droit d’attester que les gages territoriaux tenus par les Allemands sont amplement compensés par la possession de leurs colonies et la maîtrise de la mer. Il faut que cet équilibre reste ignoré. Chaque fois qu’on veut le proclamer, on subit le bâillon. « On cache aux Français, a crié un socialiste à la tribune du Reichstag, que la Belgique et le Nord de la France seraient libérés sans qu’il en coutât une goutte de sang ». Et pour masquer la laideur de la guerre, on supprime des phrases comme celles-ci, qui date du début de l’offensive roumaine : « Huit mille enfants, morts en Transylvanie, huit mille petits cadavres jonchent les routes de la retraite autrichienne, au point qu’on doit faire des fosses communes. C’est la guerre qui passe, semant sur les routes des deuils et des deuils encore ». D’après la censure, la guerre ne doit pas semer de deuils.

8 octobre 1916.

Et la petite guerre contre les généraux continue. On parlait des hésitations, de la nervosité, des erreurs de certains d’entre eux, dans ces troubles semaines d’août 1914 où déferle l’invasion : « Oui, dit quelqu’un, nos généraux ont perdu le Nord. » Une dame de lettres dictait à sa dactylographe un récit guerrier : « À ce moment, nos jeunes héros s’élancent »… Puis elle relit son texte et s’écrie :

— Oh ! Vous avez mis « nos généraux » au lieu de « nos jeunes héros ». Cela n’a aucun rapport !

12 octobre 1916.

Nos stratèges déploraient que les troupes roumaines, au lieu d’être dirigées contre la Bulgarie, eussent été jetées sur la riche Transylvanie, sous couleur d’achever l’Autriche. Mais voici qu’elles battent en retraite. Ce repli provoque une déception d’autant plus sensible, qu’on fondait sur l’intervention roumaine, attendue depuis des mois, un espoir miraculaire.

Ganville, 17 octobre 1916.

Quelques jours à Ganville. On veut faire croire que la guerre n’exalte que de nobles instincts. Au village, elle débride l’envie et la méchanceté. Ici, un homme qui est réformé ne l’avoue pas d’un coup. Il conte d’abord qu’il a obtenu un congé. Puis il l’allonge indéfiniment, sous des prétextes variés. Et il obéit moins à l’amour-propre qu’à la crainte d’exciter la jalousie. Un mobilisé occupe-t-il un poste à l’abri ? Un combattant est-il trompé par sa femme ? Aussitôt, des lettres partent du pays pour dénoncer l’un, pour avertir l’autre. Et quand un soldat est envoyé de l’arrière au front, on dit cruellement des parents : « Enfin, ceux-là aussi vont pleurer. »

Le fils Mitry est en permission. Il parle peu. Il ne sourit plus. Il est tout absorbé. Dès l’arrivée, son bonheur est gâté par le départ. Il dit des choses simples, pleines et terribles : « On marche à l’assaut pour faire comme ses deux voisins, et pour ne pas leur sembler lâche ». Il dit l’impopularité de Poincaré, parfois sévèrement accueilli au front. Il m’a montré le couteau de tranchée, une arme qu’on a distribuée aux troupes depuis un an. C’est un couteau à virole, un couteau d’égorgeur, du modèle qu’on voit dans les musées criminels de la police. Sur la lame du sien, le fabricant a gravé : « Le vengeur de 1870. »

Paris, 19 octobre 1916.

Jamais tant de couples ne se sont publiquement enlacés, pétris, la bouche sur la bouche. Dans les grandes villes de l’arrière-front, comme Rouen ou Troyes, les soldats apportent une fièvre impatiente de jouissance, qui gagne la population. Jusqu’au fond du peuple, l’adultère s’étend. Une exubérance de plaisir, une détente des mœurs, un goût de prodigalité, le retour insolent du snobisme et du luxe, marquent cette année 1916. Plus tard, on la comparera au Directoire. La Merveilleuse et l’Incroyable auront été remplacés par la petite femme en robe courte et hautes bottines, rentrant le ventre et voûtant le dos, et par l’éphèbe en pantalon à retroussis, pincé dans son veston comme dans un corsage.

Seulement, le Directoire succédait à la crise. Il affirmait une revanche, une réaction, l’allégresse naturelle d’avoir survécu à des temps tragiques. Tandis que la frénésie actuelle s’installe dans la crise, en plein drame. Voilà le monstrueux.

Au reproche d’avoir restauré les plaisirs de la paix dans la guerre oubliée, on répond cyniquement :

— Que voulez-vous ? C’est trop long…

20 octobre 1916.

Une délicieuse pensionnaire de l’Odéon habitait une villa près de Meaux. Au début de la guerre, devant l’invasion, elle dut l’abandonner. Comme sauvegarde, à tout hasard, elle étendit sur la table du salon une affiche de Vieil Heidelberg — une pièce traduite de l’allemand où elle avait joué, — et prit soin d’y souligner son nom. Après la victoire de la Marne, elle rentre dans sa villa, la trouve intacte, un gros bouquet posé sur l’affiche.

Naturellement, on ne publie pas cette histoire, puisqu’on ne doit montrer de l’ennemi que ses ignominies. Je continue de penser qu’on aurait dû tout étaler, les traits généreux comme les traits affreux, qu’on aurait dû conter l’aimable anecdote du bouquet comme on a rapporté les abominables déportations d’avril dernier, dans le Nord, ces familles brutalement triées, séparées par les Allemands, ces jeunes filles envoyées vers un but inconnu…
22 octobre 1916.

J’entends raconter que, dans une récente réunion du Conseil de Défense, Joffre refusait véhémentement d’envoyer de nouveaux soldats à Salonique : « M’enlever un homme, sur mon front, quand nous sommes à la veille de la victoire ! » Alors, Poincaré, de sa voix la plus acide : « Dites à l’avant-veille, monsieur le général en chef. »

27 octobre 1916.

Un nouvel emprunt est ouvert depuis le 5 octobre. Le précédent s’appelait « Emprunt de la Victoire. » Celui-ci s’appelle modestement : « Emprunt national 1916 ». Cette fois, la foule est investie par une tactique insinuante et serrée. Les journaux prêchent : « verser l’or, c’est abréger la guerre, c’est diminuer les sacrifices humains ». Voilà bien la première fois qu’ils parlent des sacrifices humains. Il y en a donc ? Ils attestent, sans vergogne : « Près de 6 p. 100 ! Songez donc qu’en temps normal, ce serait un taux usuraire ! »

La semaine dernière, les notaires mobilisés ont été envoyés en permission, afin de travailler les campagnes. Aidés par des ligues locales, ils se font indiquer quiconque possède de l’or, des titres, des fonds.

On dit aussi que la reprise de Douaumont, près de Verdun, vient juste à point pour stimuler les souscriptions. Bien qu’on répugne à penser qu’une offensive puisse être « politique », il faut bien reconnaître que ce fait d’armes était escompté à cette date. Car on prédisait, depuis quelques semaines, « des événements merveilleux » du côté de Verdun.

Les journaux publient aussi des dessins de caricaturistes notoires. Deux gosses causent : « Si ton père, qui n’est pas soldat, ne verse pas son argent, tu verras quand le mien reviendra de la guerre ! » Un villageois dit à sa femme, qui écrit à leur fils : « Embrasse le gars et dis-lui que j’avons souscrit ». Ces deux légendes ne me paraissent pas très « vécues ». Car on assure que les permissionnaires engagent leur famille à ne pas souscrire, afin d’abréger la guerre.

6 novembre 1916.

Aujourd’hui, Paron et le fils Foucard, permissionnaire, se sont rencontrés chez moi. Ils se connaissent de longue date et leur façon de penser sur la guerre les a rapprochés. Décidément, René Foucard ne ressemble pas à sa famille. C’est le canard dans la couvée de poussins. Lucide et froid, il observe et il juge. Sans doute garde-t-il l’influence et l’empreinte de son amie, Fanny Lussan, la fille du probe écrivain Édouard Lussan. J’ignore comment Foucard parvint à rompre la liaison de son fils et à lui faire épouser la fille de Butat, afin de s’allier étroitement la grande presse. Je sais seulement que la jeune femme, qui dirigeait une maison de couture, s’est exilée pour laisser le champ libre à son ami. Je tiens ces détails de Paron, qui était pour elle une façon de père adoptif.

Entre les deux hommes, la conversation s’est aiguillée sur la durée de la guerre. Connaissant, l’un la vie aux armées, l’autre la vie de l’arrière, ils dénombraient ensemble les suffrages favorables à la prolongation indéfinie du massacre.

J’écoutais passionnément. Le stage de mon fils approche de sa fin. Rien n’empêchera plus une troisième campagne d’hiver. René partira donc pour le front. Mais je voudrais tellement savoir combien de temps cette épreuve me sera imposée…

Hélas ! Leurs conclusions sont dures. Les maîtres de la guerre, qui ont besoin d’une lutte longue pour atteindre les buts encore obscurs qu’ils se sont donnés, sont soutenus par une vaste clientèle, que n’animent pas toujours uniquement la passion patriotique et la frénésie de haine et de vengeance soufflée sur le pays.

Que de gens ont intérêt à ce que la guerre dure !

D’abord les industriels, les financiers, les commerçants qu’elle enrichit directement ou par ricochet, et qui souhaitent tous de s’enrichir davantage.

Tous les non-mobilisés qui ont pris la place et la clientèle de leurs confrères mobilisés.

Ceux des ouvriers qui sont éblouis par la hausse des salaires, faute de se rendre compte que le coût de la vie hausse plus que ces salaires.

Les femmes que satisfont les allocations, celles qui disaient au début de la guerre : « Pas de mari et vingt-cinq sous par jour… Pourvu que ça dure ! »

Quant aux parlementaires, l’état de siège et sa dictature facilitent leur tâche de dirigeants ; la guerre prolonge automatiquement leur mandat. La presse leur donne le sentiment, dont ils sont dupes, que la paix actuelle serait impopulaire et provoquerait leur déroute. Ils espèrent que le temps leur apportera la victoire qu’ils ont tant de fois promise. Et ils restent d’autant plus volontiers dans le statu quo qu’ils ne savent pas comment en sortir.

Beaucoup de mobilisés de l’intérieur trouvent, dans les innombrables fonctions créées par la guerre, un prestige et des satisfactions dont ils ne jouissaient pas dans la paix.

Aux armées, les officiers professionnels, dont la guerre est la raison d’être, réalisent leur rêve, servent leur idéal et leur ambition. Et les autres, malgré les risques, s’accommodent de leur existence nouvelle. Libérés du souci des affaires, endurcis aux peines de l’absence, ils mènent au grand air une vie saine, réglée, peu dispendieuse. Et, plus le grade s’élève, plus ces bienfaits s’affirment : l’auto rapide, des serviteurs nombreux, des pouvoirs étendus, le décor d’un château, de hautes soldes, des indemnités, autant d’avantages qui disparaîtraient avec la guerre et qui la font endurer…

9 novembre 1916.

À propos de l’élection du président de la République des États-Unis. On annonça d’abord que Hugues l’emportait sur Wilson. Aussitôt, la presse chauvine rugit de triomphe. Elle voit en Wilson un démocrate, un libre-échangiste, un rêveur. Bien qu’il ait tenu le plus sévère langage aux Allemands, dans une Note sur la guerre sous-marine, elle le soupçonne de vouloir se poser en médiateur et elle ne le lui pardonne pas. Elle se livra, pendant quelques heures, autour du malheureux Wilson, à une véritable danse du scalp. Il fut traîné dans la boue. Puis on apprit qu’il était réélu.

10 novembre 1916.

Bruit d’armistice. Les Allemands demanderaient une trêve de quinze jours pour se retirer sur une nouvelle ligne. Ils raccourciraient ainsi leur front de la Somme. Après quoi, le combat reprendrait. Cette rumeur, qui ne rencontre aucune créance, court depuis que Hindenbourg a pris le commandement sur le front occidental, c’est-à-dire depuis le début de septembre dernier. La proposition aurait été faite par l’intermédiaire du pape, et repoussée.

Le même jour, un jeune officier belge m’assure que le bruit court aussi d’une offre de paix. Il en donne même les grandes lignes : libération de la Belgique avec indemnité, du Nord français, retour de la Lorraine annexée, referendum pour l’Alsace.

Mon mari hausse les épaules. Il me dit que ces rumeurs sont lancées afin d’énerver l’opinion. Et il ajoute, avec une force qui me surprend, que le gouvernement qui accepterait ces conditions serait déshonoré, balayé, et que ce serait la révolution à Paris…

12 novembre 1916.

Autour de l’Amazone, la nouvelle pièce de Henry Bataille — qu’on dit fort belle et généreuse — c’est, dans mon entourage, une curiosité haletante, des coups de téléphone anxieux, « Y étiez-vous ? Irez-vous ? Quand ? », des caquetages fébriles. Les plus grands événements de la guerre ont moins agité ces gens-là. Même la récente réoccupation des forts de Vaux et de Douaumont les a laissés beaucoup plus calmes. Je m’en étonne devant Paron, qui grince : « Parbleu ! Ce n’étaient que des reprises. Cette fois, il s’agit d’une première. »

13 novembre 1916.

Un groupement féminin a voulu prendre l’initiative d’envoyer des femmes françaises visiter nos prisonniers en Allemagne, à charge de réciprocité. Ce projet s’est tout de suite heurté à des obstacles invincibles. La censure a même interdit la publication d’un article qui s’inspirait de ce vœu. On admet que les Françaises seraient correctement reçues en Allemagne. Mais on déclare que la présence d’Allemandes en France ne serait pas tolérée. Pourtant, n’a-t-on pas convaincu chacun des deux pays qu’il a été attaqué : les haines n’y sont-elles pas également exaltées ? N’est-ce pas un signe d’aberration, que le peuple le plus courtois et le plus généreux de la terre s’estime incapable d’une attitude dont il juge capable l’ennemi ?

14 novembre 1916.

Retrouvé Anatole France à une table amie. Depuis deux ans, il vit en Touraine et descend à l’hôtel à chacun de ses rares passages à Paris. Il est d’une étonnante verdeur et continue de faire ses délices de la conversation.

— Nos dirigeants, dit-il, s’efforcent de prouver à la France qu’elle ne souffre pas. Ils agissent envers le pays comme ces mères dont l’enfant vient de se cogner rudement le front et qui lui disent : « Mais non, tu n’as pas de bobo. »

À peine ironique, il a déclaré que la satisfaction que les femmes éprouvent d’être séparées de leur mari est une des causes de la durée de la guerre.

À propos du soldat : « En somme, la créature a trois grands soucis : la faim, l’amour, la mort. Chez le soldat, la fatigue a tué l’amour. Le danger est intermittent et il le sent peu. La faim est satisfaite, chez le paysan à qui l’on donne tous les jours de la viande et du vin. Enfin, le soldat est stimulé par l’attrait des récompenses et la crainte d’être fusillé. »

Dans un court tête-à-tête, il me confia qu’il avait cru devenir fou de douleur au début du conflit, qu’il désespérait par moments de la disparition des guerres, qu’il avait perdu sa foi dans l’humanité. Et il m’avoua son appréhension de l’avenir : « Où allons-nous ? Que faire ? »

15 novembre 1916.

À partir de ce soir, les magasins ferment à six heures. Extinction des feux. Au delà, quelques éventaires restent éclairés à la bougie. On va créer un grand conseil des Économies, qui décrétera des jours sans viande et sans gâteaux, la carte d’essence, des taxes nouvelles sur les timbres, le tabac, les notes de restaurant et les billets de théâtre. L’habit et le décolleté sont interdits dans les théâtres subventionnés.

Ces mesures, qui menacent ou s’abattent soudain, ont surpris.

En apprenant qu’on sera peut-être obligé de supprimer complètement le gaz, le farouche Villequier a hurlé :

— Mais alors… et mon bain ?

Ce cri instinctif m’a prouvé, une fois de plus, que les hommes de cette sorte ne réalisent pas, ne sentent pas la guerre. Ils conçoivent qu’elle existe le jour où elle les atteint, peu ou prou.

17 novembre 1916.

« C’est un rôle ingrat, me disait aujourd’hui Paron, que de maudire même la guerre en soi : tout de suite on est accablé des mots les plus salissants, honte, infamie, lâcheté. Et c’est un rôle avantageux que de célébrer la guerre : car on resplendit aussitôt d’honneur, de gloire et d’héroïsme.

« Car il y a ceci d’admirable : le pacifiste, qui voudrait épargner des coups aux autres, semble vouloir les épargner à lui-même ; et le belliqueux, qui expose les autres aux coups, semble s’y exposer lui-même ! »
19 novembre 1916.

Un récent communiqué anglais constatait avec satisfaction « qu’une division n’avait perdu dans une attaque que 450 hommes ». Rentrez en vous-même. Et jugez de l’insensibilité générale. En venir à se féliciter que l’attaque de cette division n’ait mis que 450 familles en deuil…

21 novembre 1916.

La Chambre a voté la révision de la classe 1918 — la classe de René. Oh ! quel monstre encore ombrageux, cette hydre aux six cents têtes… Au seul mot de « lassitude », prononcé à la tribune par un député pourtant orthodoxe, la bête gronde, le tumulte explose. Vite, vite, l’orateur doit affirmer que la volonté de vaincre est aussi ferme qu’au premier jour. Et plus tard, sur ces paroles : « Écoutez ces voix qui montent des profondeurs des tranchées et des profondeurs de l’arrière… », la Chambre, soupçonneuse, en arrêt, se méprend, s’émeut et proteste : elle a peur que ces voix ne demandent grâce. Et elle ne se remet de l’alerte que quand l’orateur reprend : « elles demandent à être commandées et gouvernées. »

On me dit que les Parlements, se sachant écoutés par l’ennemi, sont obligés d’être excessifs et furieux, même si cette violence ne répond pas aux pensées vraies, à celles qui s’expriment dans les « couloirs ».

22 novembre 1916.

La mort du vieil empereur François-Joseph laisse la presse indifférente. La foule aussi, par conséquent. On ne lui a pas inspiré la haine de l’Autriche. La femme d’un haut personnage de l’État ne disait-elle pas, en septembre 1914 : « Mais nous ne sommes pas en guerre avec l’Autriche » ? Grosse erreur de fait. (Car l’Autriche est au contraire le seul pays auquel la France ait eu à déclarer la guerre.) Mais elle partait d’un sentiment juste.

25 novembre 1916.

On organise maintenant des tournées théâtrales dans la zone des armées. On fait suivre souvent les représentations, dans les châteaux d’État-Major, d’aimables sauteries d’actrices et de jeunes officiers.

4 décembre 1916.

Dans un discours devant la statue de la Liberté, le Président Wilson a pris nettement parti contre les Allemands. Il me semble que le concours de cette grande force morale est significatif et précieux. Pourtant, autour de moi, nul ne s’en réjouit. Tous l’ignorent. Non, ils n’ont pas lu. C’est leur tactique à l’endroit des choses dont ils ne veulent rien savoir. Leurs préventions contre Wilson sont-elles à ce point aveugles ? Souhaitent-ils obscurément, dans leur ardeur farouche, un effort sans aide et sans fin ?

7 décembre 1916.

Pendant une semaine, la Chambre s’est réunie en Comité secret. On a parlé de Salonique, de la Grèce, de l’armement, des effectifs, du haut commandement. J’en retiens surtout la promesse du gouvernement, approuvé par les deux tiers des députés, de soumettre aux alliés et, s’il y a lieu, à la Chambre, les propositions de paix qu’il pourrait recevoir.

Je guette plus que jamais la moindre lueur d’espoir. Avant la fin du mois, René doit quitter Fontainebleau, partir… N’est-il pas naturel que je rapporte tout à lui ?

8 décembre 1916.

Dans un magasin d’ouvrages de dames, dans mon quartier, j’entendais une cliente souhaiter timidement la fin de la guerre. Maintenant, on surprend parfois de ces propos. Mais la patronne déclara, péremptoire :

— Oh ! Ce n’est pas possible : ils veulent Marseille.

Et, en effet, ce titre était imprimé, en lettres grasses, dans son journal. À y regarder de près, cette « volonté » était exprimée par quelque pangermaniste épileptique, dans une gazette obscure. Mais le poison agit. Chez nous aussi, quelques hommes isolés, dans leurs articles, leurs tracts, leurs ligues, réclament, sous couleur de sécurité, des annexions. Et penser qu’au delà des frontières, on doit en faire état pour exalter la foule, la pousser aussi à la guerre sans fin…

9 décembre 1916.

Il y a une formule du communiqué qui répond bien à la résignation générale et qui me fait toujours bondir : « Canonnade habituelle ». Oui, la canonnade dont nous avons l’habitude, nous autres. Mais ceux qui sont dessous ? On ne s’habitue qu’à la mort des autres.

10 décembre 1916.

Paron a relevé les titres des principaux feuilletons populaires publiés par les journaux depuis deux ans, et dont la foule a dû se nourrir :

La Fille du Boche, l’Espionne de Guillaume, l’Enfant de la Guerre, les Poilus de la 9e, Tête de Boche, Sous la Rafale, la Fiancée de la Frontière, l’Araignée du Kaiser, Sur les routes sanglantes, la Dame de Postdam, le Secret de Guillaume, le Sang de la France, la Route du 75, la Mascotte des Poilus, le Fiancé de l’Alsacienne, la Colonne infernale, Bochemar, Cœurs virils, la Vermine du monde, les Alliées, les Héroïnes, les Marchands de Patrie, Haine éternelle, la Poilue.

11 décembre 1916.

À la Chambre, le député socialiste Brizon a voulu proclamer que la France était victorieuse, et honnir la guerre. Un de ses collègues lui jetant la plus basse injure, il lui lança à la tête le verre d’eau de la tribune. Une mêlée générale s’ensuivit, où l’on voulut le mettre à terre, lui tirant les cheveux et les pieds, et d’où il sortit, col et cravate arrachés, avec des ecchymoses au visage et l’exclusion pour quinze séances. Le même jour, en contraste, on approuva d’unanimes applaudissements les stupéfiantes dépenses de la guerre, qui s’élèvent dès maintenant à 72 milliards. Les chiffres, comme les pertes humaines, n’ont plus de signification.

12 décembre 1916.

Je suis bien lasse, bien émue. Il faut pourtant que je note cette soirée.

Nous avons dîné chez Noli. Il traitait les grands seigneurs du fer. Ce ne sont que ses vassaux, car il les dépasse tous. Il est vraiment le mystérieux Mikado, qui peut tout et dont on ne sait rien. Chez lui, trop de faste et trop de plats : une abondance de fête asiatique. Dans ces sortes de dîners, on ne parle presque plus de la guerre. Les convives prennent seulement soin de faire étalage de leurs proches qui sont aux armées : « Mon frère l’aviateur… Mon mari sous-lieutenant… Mes deux fils dans l’artillerie »… Ces galas inévitables m’attristent toujours. Par une sorte de réflexe, tandis que défilent le Pilaff à la Newburgh, les Ramereaux à l’Italienne et la Bombe à la Montmorency, j’évoque la pauvre pitance qui parvient jusqu’aux tranchées, quand elle y parvient. Mais ce soir, la pensée de René ne me quittait pas. Dans huit jours, il part pour le front.

Je me fais grâce des réflexions que m’inspirait, en un tel moment de ma vie, la réunion de ces hommes dont je sais la secrète influence…

La soirée se traînait entre femmes, quand ils sortirent tous du fumoir, en masse et en tumulte. Un coup de téléphone venait de leur apprendre que l’Allemagne proposait la paix… La note allemande était arrivée dans l’après-midi. On se décidait à publier la nouvelle. Les journalistes seraient convoqués dans la nuit.

Quel flot d’espoir m’inonda… J’aurais voulu prier, ou danser… René sauvé, et tant de pauvres petits…

Mais une femme — je la vois encore — qui portait un collier où des balles d’acier alternaient avec les perles, cria :

— La paix !… Jamais.

Je n’eus pas le temps de m’arrêter à l’absurdité d’un tel propos : « Jamais. » Déjà, les hommes éclataient, en un concert farouche. Et tous, les brutaux, les langoureux, les pédants, les subtils, tous hurlaient les mêmes mots : mensonge… manœuvre… piège grossier… amorce empoisonnée… C’est la paix allemande… On n’accepte pas la paix, on l’impose… la paix actuelle, c’est la Révolution à Paris.

L’un d’eux, les veines du front gonflées à crever, arpentait à grands pas le salon et criait, avec une orgueilleuse humilité : « Nous sommes vaincus, vaincus… »

Seul Noli se taisait, assis dans un fauteuil, les mains aux appuis-bras, son grand visage gris impassible, comme une statue sacrée. Simplement, la première explosion apaisée, il se leva. Et tous, alors, comme à un signal, prirent vivement congé.

Dans l’auto, Pierre se rencogna. À ma première parole, il me rembarra si rudement que je n’insistai pas. Quand la voiture m’eut mise à notre porte, il me laissa descendre, resta et dit au chauffeur :

— Au journal le Bonjour.

13 décembre 1916.

Les journaux, le gouvernement à la Chambre, accueillent la proposition allemande dans les mêmes termes que les convives d’hier. Manœuvre, piège, amorce, paix allemande. Ici, après déjeuner, furieuse effervescence. Villequier, champion du massacre indéfini des autres, s’écria :

— Moi, si on fait la paix, je prends un fusil !

À quoi Paron, blême, le nez pincé :

— Ce serait une occasion.

Villequier voulut lui envoyer ses témoins. Mais un collègue de Foucard, arbitre en matière de duel, apaisa l’incident d’un mot grand comme le monde :

— On ne se bat pas pendant la guerre.

Un grand souffle d’espoir passe, dit-on, dans les casernes et les milieux populaires.
14 décembre 1916.

La presse publie, de source américaine, les grandes lignes des propositions de paix. On y retrouve la restauration de la Belgique et l’évacuation du Nord français. Mais il se produit alors un phénomène absolument extraordinaire. Ce texte, qui s’étale bien à la première page de grands journaux, dix personnes, à la fin de la journée, m’assurent qu’elles ne l’ont pas vu, non, qu’elles ne savent pas… Elles me donnent l’impression que j’ai eu la berlue. Pourtant, je n’ai pas rêvé. C’est donc qu’elles n’ont pas voulu voir. Qui croira cela, plus tard, cette conjuration de l’ignorance ? Et cependant, il en fut ainsi.

15 décembre 1916.

Personne ne parle déjà presque plus de la paix… Déjà d’autres événements requièrent l’attention. Un succès militaire près de Verdun, qu’on veut représenter comme une fière réponse aux offres allemandes ; en réalité, cette offensive, retardée par le mauvais temps, était décidée pour le début de ce mois. Et aussi, la semi-disgrâce de Joffre, nommé conseiller technique des alliés, tandis que le général Nivelle devient commandant en chef. Cette mesure est l’entrée de jeu du nouveau ministère, que Briand a « resserré » et rajeuni.

18 décembre 1916.

Un fait d’une amère dérision, mais qui devrait pourtant dessiller les yeux, émouvoir les consciences : l’offre de paix de l’Allemagne provoque aussi la colère des pangermanistes. On laisse parvenir jusqu’à nous l’écho de leur fureur. Il ne s’agit donc pas d’une intrigue ourdie de leur consentement. Non. L’initiative vient du Kaiser, qui sent la menace sur lui et sa dynastie. Un document, publié par les journaux neutres, atteste qu’il avait longuement mûri sa décision. Dès le 31 octobre dernier, il écrit à son premier ministre, Bettmann-Holweg : « Proposer la paix, c’est accomplir un acte moral, nécessaire pour libérer l’univers du fardeau qui l’accable… Pour un pareil acte, il faut un souverain qui veuille affranchir le monde de ses souffrances, sans souci de la fausse interprétation qu’on donnera volontairement de ces démarches. J’ai ce courage. Je veux oser cet acte. Préparez tout ». Que ces lignes aient été dictées par la crainte du mécontentement et de la lassitude populaires, n’est-ce pas vraisemblable ? Comment ? Depuis deux ans, on nous berce de cette chanson : « Nous épuiserons l’Allemagne par le blocus. Patience. Voici venir la disette, la famine. Elle demandera grâce ». Et le jour où elle propose ouvertement de traiter, nul n’envisage que la pénurie annoncée sévit enfin et que les prédictions se réalisent !… Mais ce serait l’arrêt de la guerre, dont les buts — qu’on refuse d’ailleurs de faire connaître — ne sont pas atteints.

Parfois, je suis tentée d’en discuter avec Pierre. Mais, tout de suite, le péril et l’inanité d’un tel débat m’apparaissent. Pourrait-il m’avouer les mobiles qui les poussent, lui et ses pareils ? Pourrais-je lui crier que je les discerne, au risque de découvrir Paron, qui m’a pénétrée de ses idées ? Et que gagnerais-je à le convaincre, par impossible ? Il n’est pas seul. D’ailleurs, la discussion n’irait pas si loin. Il s’en tirerait par un lourd éclat de rire, une grossièreté, une pirouette.

19 décembre 1916.

Tout espoir n’est-il pas perdu ? Lloyd George a prononcé un discours, où il demande des « réparations et des garanties », mais qui semble une réponse aux propositions allemandes.

À Paris, on s’efforce de les piétiner, de les enfouir définitivement. Un dessin, dans un grand journal, représente un soldat français qui met le pied au derrière d’un soldat allemand, porteur d’une pancarte : « Paix ». Je rapproche cette caricature d’une lettre du fils Mitry, que sa mère me communique : « Si tous ceux qui veulent continuer la guerre connaissaient les souffrances que l’on endure, leurs idées seraient changées… Il faut faire comme on nous commande. Rien à dire. Plus tard, si on a le bonheur de s’en tirer, ce ne sera pas le moment qu’on vienne nous raconter des choses… »

Mais si. Hélas ! On leur en racontera, des choses

20 décembre 1916.

Allons, la paix sera décidément repoussée du pied. Il faut que je gravisse mon calvaire. René part demain.

J’ai compté les mères qui ont perdu leur fils, autour de moi. Que de jeunes morts, de tous grades, de toutes armes. Comme elles sont déjà nombreuses, ces martyres… La plupart de celles que je connais se sont ensevelies dans leur deuil. Elles sont descendues vivantes dans la tombe. On ne les entend plus. Il faut pourtant avoir le courage de le dire : elles sont magnanimes, elles ne crient pas vengeance. Oh ! Je me rappellerai toujours cette femme d’Andernos, si simple, qui avait perdu son fils, sergent, en novembre 1914. Elle mettait ses portraits partout. Elle voulait absolument sa dépouille. Elle craignait de devenir folle. On était obligée de la piquer d’un sérum. Elle ne dormait pas. Et — bien qu’elle ignorât tout de mes sentiments, je le jure — elle me disait qu’elle n’en voulait pas aux soldats allemands, qu’elle savait bien que ce n’était pas de leur faute, qu’elle les soignerait dans les hôpitaux, s’il le fallait.

Ah ! Je les plains tellement, ces mères. J’ai tellement leur cœur. Leur peine est unique. Et elle est indicible. Il y a des mots pour désigner l’enfant qui a perdu ses parents, la femme qui a perdu son mari. On dit orphelin, on dit veuve. Il n’y a pas de mot pour désigner la mère qui a perdu son enfant.

21 décembre 1916.

Départ de René. On l’envoie vers Reims. Il a été si simple, si bon, si affectueux. Pendant nos dernières minutes ensemble, je me reprochais de n’avoir pas été toujours assez tendre, assez confiante, assez expansive avec lui. Le meilleur de soi, on le garde en soi. Et puis, je ne sais pourquoi, je me suis rappelé ce jour, quand il était tout petit, où je l’ai grondé à tort. Et ce souvenir me poursuivait, m’étouffait. J’aurais voulu lui demander pardon.

Sur le pas de la porte, il m’a enveloppée, à grands bras : « Surtout, maman, ne t’en fais pas »… Ç’a été son dernier mot.

Son père l’a accompagné à la gare de l’Est. Je devais rester. Mais, leur voiture partie, je n’ai pas résisté. J’ai sauté dans un taxi. Je voulais simplement le revoir, de loin, sans me montrer. Cachée dans la foule, je l’ai guetté. Oh ! Cette attente… Des permissionnaires repartaient, s’éloignaient sur les quais. Et des femmes, séparées d’eux par une barrière, hissaient au bout de leurs bras dressés leur petit enfant, au-dessus des têtes, pour permettre à ces hommes de le voir encore, le plus longtemps possible. Sur un banc, un sergent et sa compagne, mains liées, absents du monde. Puis, un tout jeune officier et son père. René ? Non. Oh ! La vision de ces deux hommes qui ne parvenaient pas à se séparer, qui s’embrassaient, qui se quittaient, qui s’étreignaient encore… Toutes ces brisures, ces arrachements, ces tendresses qu’on coupe, qu’on déchire, qu’on opère… Tant d’amours ne peuvent donc pas triompher de la haine ?

Je n’ai pas vu passer René.

FIN
  1. Le journal le Bonjour, ainsi que les personnages du groupe Foucard, figurent dans l’Amour Opprimé, paru en 1914.
  2. Les notes non « situées » sont écrites à Paris.