Le Journal de Rome

Revue des Deux Mondes4e période, tome 132 (p. 284-310).
LE JOURNAL DE ROME

Ce n’est pas la première fois que la Revue des Deux Mondes s’occupe du sujet que j’étudie. En 1838, J.-V. Leclerc, réunissant deux savans mémoires qu’il avait lus à l’Académie des Inscriptions, donna à l’ensemble le titre de celui des deux qui lui paraissait le plus piquant et l’appela : Les Journaux chez les Romains. Ce titre allécha Sainte-Beuve, toujours à l’affût de nouveautés. Il lut avidement le livre, et, suivant son habitude, dit aux lecteurs de la Revue ce qu’il en pensait[1]. Il laissa entrevoir que son attente avait été un peu trompée, et n’ayant pas grand’chose à dire de l’ouvrage lui-même, il se tira d’affaire en parlant de la presse en général.

Il faut bien avouer que le titre promettait plus que la réalité ne pouvait donner. Sans doute il y a eu des journaux chez les Romains, mais en si petit nombre et si mal connus que l’histoire en est très vite racontée. La question ne reprend son importance qu’à la condition de l’étendre et de la poser autrement que n’avait fait Leclerc.

Quand nous étudions les sociétés antiques, nous sommes ravis de constater que par certains côtés elles nous ressemblent. C’est ce qui établit une sorte de rapprochement sympathique entre les siècles passés et le nôtre : nous nous attachons plus étroitement à des hommes qui sont semblables à nous ; nous avons plus de plaisir à les fréquenter, et nous les comprenons mieux en les expliquant par nous-mêmes. Mais il nous est impossible de ne pas voir que par beaucoup d’autres endroits nous différons d’eux, et, quoi qu’il n’y ait rien de plus naturel que ces différences, nous ne pouvons nous empêcher d’en être fort étonnés. Notre surprise est surtout très vive quand il s’agit d’un de ces usages, ou plutôt d’une de ces institutions, qui sont entrées si profondément dans notre vie qu’il ne nous semble pas qu’on puisse exister sans elles. S’il nous est prouvé que les anciens ne la connaissaient pas ou qu’ils n’en avaient qu’une connaissance imparfaite, nous nous demandons, sans pouvoir le comprendre, comment ils faisaient pour s’en passer.

C’est ce qui, par exemple, nous arrive à propos de la presse. Qui de nous pourrait se priver aujourd’hui de lire son journal ? C’est devenu un besoin presque aussi impérieux que le boire et le manger. Il ne suffît plus de le recevoir le matin et le soir : il y en a, à Paris, qui se succèdent d’heure en heure, et il se trouve des gens qui achètent toujours celui du dernier moment, pour être mieux renseignés. Notre curiosité s’est excitée par les satisfactions mêmes qu’elle a reçues ; elle est devenue insatiable. Il faut, pour nous plaire, qu’on prenne les bruits à la volée : nous voulons être informés de tout, et par tous les moyens. Comme on s’est fait une habitude du scandale, l’indiscrétion est devenue un métier ; nous exigeons que notre journal nous serve tous les jours une nouvelle à sensation, et quand on n’y trouve pas le ragoût qu’on cherche, on le ferme avec dépit en disant : « Il n’y a rien aujourd’hui ! »

Et pourtant ce divertissement journalier, dont nous nous sommes fait un besoin, qui est devenu une impérieuse nécessité pour nous, il est sûr que les anciens n’en avaient guère l’idée. Nous ne savons pas que les Athéniens aient jamais rien connu de semblable. Chez les Romains, il s’est passé quelque chose de plus surprenant encore ; ils ont eu, eux, des journaux, ou du moins ce qui ressemblait à nos journaux, et ils ont pu se rendre compte des services qu’il était possible d’en tirer, mais ils n’ont su qu’en faire ; ils n’ont pas deviné le rôle qu’ils pouvaient prendre, la place qu’ils devaient tenir dans la politique, dans les lettres, dans la vie de tout le monde ; ils les ont laissés végéter obscurément pendant plusieurs siècles, sans en tirer presque aucun profit. Comment expliquer qu’ils n’en aient pas compris la puissance, qu’ils aient passé à côté de ce qui devait être une des grandes forces — une des tyrannies — de nos jours, sans paraître même s’en apercevoir !

Voilà un problème historique, dont il faut chercher la solution.

I

Il est d’abord évident que si les anciens n’ont pas senti comme nous le besoin d’avoir des journaux, c’est qu’ils avaient autre chose qui en tenait lieu.

Parmi les moyens de publicité dont ils disposaient, il n’y en a pas dont ils aient fait plus d’usage que des affiches ; nous nous en servons encore beaucoup, mais bien moins qu’eux. Quand on parcourt les ruines d’une ville romaine, on en rencontre à chaque pas. Il y en a qui étaient faites pour durer et qu’à cette intention on gravait sur l’airain, sur le marbre, sur la pierre. C’étaient les actes de l’autorité, les lois des empereurs, les décrets du sénat et des décurions, ou même, dans la vie privée, les contrats qui garantissent un droit de possession, et jusqu’aux procès-verbaux des corporations religieuses qui veulent établir qu’elles se sont régulièrement acquittées de leurs fonctions sacrées. Pour les choses d’importance moindre, on n’a pas recours à des matières d’aussi grand prix. Sur une planche de bois, ou simplement sur un mur blanchi à la craie, on trace, en noir ou en rouge, avec un pinceau, ce qu’on veut faire savoir : il s’agit d’une location d’appartement « aux kalendes de juillet ou aux ides d’août » ; de l’annonce d’un spectacle « qui aura lieu si le temps le permet ou sans aucune remise », ou plus souvent encore d’une réclame électorale ; la location faite, le candidat élu ou repoussé, on passera une couche nouvelle de blanc sur la tablette, et elle servira pour le candidat de l’année suivante ; les réclames de ce genre sont très nombreuses à Pompéi.

L’abondance des affiches dans les villes romaines s’explique aisément par les conditions mêmes de la vie antique. On sait que les anciens n’ont jamais eu beaucoup de goût pour vivre dans leurs maisons, et qu’ils passaient une partie de leurs journées sur le forum à jouir des spectacles que leur donnait la place publique. Dans ces longues promenades, les affiches venaient naturellement frapper leurs yeux : ils s’arrêtaient pour les lire, et c’était une des occupations ordinaires de leurs journées oisives. Les choses sont bien changées dans nos sociétés modernes ; on y reste plus volontiers chez soi, et l’on y a beaucoup plus à faire. Le temps et l’occasion nous manquent de courir les rues et de regarder les murailles : ainsi est-il arrivé que, comme nous n’allons plus chercher les affiches, ce sont les affiches qui sont venues nous trouver.

Cette petite révolution s’est accomplie au moyen du journalisme. Il y avait à Paris, au commencement du XVIIe siècle, un homme d’un génie singulièrement actif et audacieux, plein de vues, fort en avance sur son temps, et qui rêvait sans cesse de quelque invention nouvelle, le médecin Théophraste Renaudot. Le 30 mai 1631, il avait fait paraître le premier en date des journaux français, la Gazette, qui obtint un grand succès dès son apparition. Mais ce succès était loin de le satisfaire. La Gazette s’adressait surtout aux curieux et aux politiques et les renseignait sur les nouvelles officielles de la France et de l’étranger. Renaudot voulait entreprendre une œuvre plus utile que brillante, dont tout le monde profiterait : il créa, au milieu de Paris, un bureau d’adresses, centre d’information et de publicité, où chacun se procurerait les renseignemens dont il avait besoin. Les uns y devaient déclarer ce qu’ils avaient à vendre, pour qu’il fût facile aux autres d’y trouver ce qu’ils voulaient acheter. Mais ce n’était encore que la moitié d’une invention : on ne pouvait se renseigner au bureau d’adresses qu’à la condition de se déranger et de perdre du temps. Renaudot, qui voulait rendre le trafic aisé, eut l’idée de répandre dans Paris une feuille qui contenait le détail des objets qui étaient mis en vente, en sorte que chacun pouvait faire son choix sans sortir de chez lui. Nous n’en connaissons qu’un numéro[2], ce qui semble indiquer qu’elle n’a pas dû exister longtemps. Mais l’idée était heureuse, et quelques années plus tard elle fut reprise. Celui qui se l’appropria était un nommé Dugone, qui avait remarqué, nous dit-il, que certaines personnes, surtout les étrangers[3], trouvent beaucoup d’intérêt à lire les affiches, mais qu’en même temps c’était un plaisir que tout le monde ne pouvait pas se donner. Les gens en carrosse, par exemple, passent trop vite et regardent de trop loin pour les bien voir ; les magistrats et les ecclésiastiques sont gênés par leur robe, qui leur impose une certaine retenue ; il serait peu séant aux dames de s’approcher de trop près et de se mêler trop à la foule qui les regarde : c’est de là que vint à Dugone la pensée de les recueillir et d’en former un journal, qu’il appela, d’un nom qui lui est resté, les Petites Affiches.

Chez les Romains, l’affiche n’est jamais devenue un journal, mais elle a continué à s’étaler sur les murailles ; jusqu’à la fin de l’Empire, elle n’a pas cessé d’être leur principal moyen de publicité. C’est par des affiches ou, comme on dit plus souvent, par des inscriptions, que l’autorité faisait savoir ses décisions, que les citoyens témoignaient leur piété pour les dieux, leur dévouement à leurs princes, leur reconnaissance pour leurs bienfaiteurs, qu’enfin les magistrats et les particuliers répandaient dans le public tout ce qu’ils souhaitaient lui communiquer. Voilà pourquoi les inscriptions étaient alors si fréquentes et ce qui explique comment il nous en reste un si grand nombre, quoi qu’il en ait tant péri ; le Corpus inscriptionum latinarum en contient déjà près de 120 000, et il n’est pas fini. Sainte-Beuve avait bien raison de dire : « Le véritable Moniteur des Romains se doit chercher dans les innombrables pages de marbre et de bronze où ils ont gravé leurs lois et leurs victoires. »


II

Mais les affiches ne peuvent pas suffire à tout, et il y a des services qu’elles ne rendent qu’imparfaitement. Pour n’en citer qu’un exemple, je me demande comment, sans autre secours, les réputations littéraires pouvaient se faire et se propager à Rome et dans l’Empire. C’est surtout, à ce qu’il nous semble aujourd’hui, l’affaire de la presse, et voilà plus de deux siècles qu’elle se charge chez nous de cet office. En 1665, un conseiller au Parlement de Paris, Denis de Sallo, créa le Journal des Savans, pour signaler aux curieux, par des extraits ou analyses, les livres importans qui paraissaient dans le monde entier[4]. Puis vint le Mercure, qui s’occupait des ouvrages plus légers. C’est l’aïeul de notre petite presse, et l’on ne peut pas dire qu’elle soit d’hier, puisqu’elle a, tout compte fait, deux cent vingt-trois ans d’existence. Pendant tout le XVIIIe siècle, les journaux et les correspondances n’ont pas cessé de tenir le public français et étranger au courant des nouvelles littéraires. C’est par eux qu’on apprenait qu’une tragédie de Voltaire venait de réussir, qu’on lisait, dans la bonne société, quelque roman sentimental à la façon anglaise, ou qu’il courait quelque écrit piquant sur des matières philosophiques ou religieuses, ce qui donnait l’idée de se les procurer. Il en est à peu près de même aujourd’hui, et quand on voit combien un livre signé d’un nom inconnu, malgré les réclames et les annonces, en dépit du bruit qu’un journalisme complaisant fait autour de lui, a de peine à percer, et comme il lui est difficile d’attirer l’attention publique, on ne comprend pas comment les auteurs anciens pouvaient y arriver sans toutes ces ressources. Ils y arrivaient pourtant, et non seulement les grands écrivains, qui ont partout des moyens particuliers de forcer l’indifférence générale, mais quelquefois les médiocres et même les mauvais ; ce qui prouve qu’il ne leur était pas aussi malaisé que nous nous l’imaginons de se faire connaître. Comment y arrivaient-ils, il vaut la peine de le chercher.

Prenons les poètes. Sans aller jusqu’à dire avec Malherbe qu’ils n’ont pas plus d’utilité dans un État que les bons joueurs de quilles, il est sûr qu’ils sont un luxe dont on peut à la rigueur se passer. A Rome, où l’on condamnait si sévèrement les gens oisifs, on ne distinguait pas entre ceux qui ne font rien et ceux qui font des riens, et l’on mettait sans hésiter les poètes dans cette dernière catégorie[5]. Il était donc naturel qu’on fût assez mal disposé pour eux et peu empressé à connaître leurs vers. Cependant on ne fait des vers que pour qu’ils soient connus. Aujourd’hui on les imprime, et, si le public ne les achète pas, on les donne. Le moyen n’est pas toujours bon, car celui qui reçoit un livre n’est pas forcé de l’ouvrir. Dans l’antiquité, l’auteur en donnait lecture, ce qui est plus sûr, les gens mêmes qui ne veulent pas écouter étant forcés d’entendre. Pour un homme riche, la chose était aisée : il n’a qu’à donner à dîner. Autour d’une table bien servie il réunit des amis qu’il sait complaisans de nature, des cliens qui sont forcés de l’être par situation, quelquefois des débiteurs qui espèrent par quelques louanges bien placées mériter quelques douceurs à l’échéance. Quand, après un bon repas, le maître se met à lire, l’enthousiasme déborde ; « on crie : Bien ! très bien ! admirable ! on pâlit d’émotion ; au besoin une larme complaisante coule des yeux, on sursaute, on trépigne. » Le lendemain le bruit de ce triomphe se répand dans Rome, et voilà les vers du maître lancés. Mais le pauvre n’a pas les mêmes ressources. Ne pouvant réunir des auditeurs chez lui, il est bien obligé de les prendre où il les trouve. Quelquefois il débite sa poésie au milieu du forum ; au bruit qu’il fait, les oisifs arrivent, quand ils ne sont pas trop occupés à jouer à la marelle sur les marches des temples, et il se forme des cercles autour de lui, comme autour des saltimbanques ou des montreurs d’animaux savans. D’autres se réservent pour les bains publics ; il y a là des salles voûtées qui font résonner les vers pompeux :


Suave locus resonat voci conclusus.


Le besoin de trouver quelqu’un qui les écoute les rend féroces. Martial nous les montre armés de leur manuscrit et à la recherche d’un auditeur. Quand, par bonne fortune, ils l’ont rencontré, ils s’acharnent après lui ; ils le poursuivent au bain, à table et jusque dans sa chambre, où ils ne le laissent pas reposer en paix.

C’est un moyen de faire connaître leurs vers, mais non de les faire estimer. On comprend que ni les convives du poète riche, quand ils quittent sa salle à manger, ni les victimes du poète pauvre, quand ils sont parvenus à lui échapper, ne se piquent d’emporter une très vive admiration pour ce qu’ils viennent d’entendre malgré eux. Mais il y avait des gens qui jouissaient d’un certain crédit auprès du public, des critiques officiels reconnus, et pour ainsi dire patentés, des œuvres littéraires, dont on devait chercher à s’assurer la faveur. C’étaient les grammairiens, c’est-à-dire ceux qui étaient chargés, avec les rhéteurs, d’élever la jeunesse. Ils prenaient les enfans dès le premier âge, leur enseignaient d’abord à lire, puis à comprendre ce qu’ils lisaient, puis à juger ce qu’ils avaient compris. C’est ainsi qu’ils devinrent les arbitres du goût et de la renommée. Ils ne s’acquittaient pas toujours de leurs fonctions d’une manière intelligente ; leurs procédés de critique étaient assez élémentaires : tantôt ils donnaient des places aux grands écrivains, comme ils faisaient à leurs écoliers, mettaient Cæcilius avant Plaute, ou Plaute avant Cæcilius ; tantôt ils essayaient de résumer leurs mérites dans une épithète, donnant à Pacuvius le surnom de Doctus, à Attius celui d’Altus, comme nous disons Philippe le Hardi ou Louis le Juste. Ils n’en jouissaient pas moins d’une grande autorité, et c’était, pour un auteur, une chance très favorable que d’avoir leur approbation. Vers le règne d’Auguste, il se fit une sorte de révolution dans leur métier. Jusqu’à cette époque les grammairiens n’avaient expliqué dans leurs classes que des auteurs très anciens : le maître d’Horace, Orbilius, remontait jusqu’à Livius Andronicus, le premier en date des poètes romains, et il avait la prétention de le faire admirer à coups de fouet. Un homme d’esprit, et d’un esprit entreprenant, Cæcilius Epirota, ancien esclave d’Atticus, qui l’avait fait élever avec soin, ouvrant une école, eut l’idée, pour l’achalander, d’y introduire l’étude des poètes contemporains. C’est ce que nous avons vu chez nous, quand on a fait figurer Victor Hugo et Leconte de Lisle sur nos programmes scolaires. L’innovation dut réussir. Ce fut, pour un écrivain, comme une sorte de consécration de sa gloire d’être expliqué dans les écoles, et les grammairiens devinrent plus que jamais les dispensateurs de la renommée. On leur faisait la cour, et, pour me servir de l’expression d’un poète du temps, on briguait leur suffrage comme autrefois celui du peuple au Champ de Mars. Vers la même époque, un très grand personnage, Asinius Pollio, imagina, nous dit-on, les lectures publiques. Il est trop évident qu’il ne s’agit pas de ces lectures qu’on faisait à des amis et dont j’ai parlé plus haut : c’est un usage qui a existé de tout temps et qu’il n’était pas besoin d’inventer. Ce que fit Pollion, c’est de le régler, de l’entourer de certaines formalités, d’en faire une sorte d’institution. On créa des salons exprès, qui ressemblaient à des théâtres ; on étendit le nombre des invités, on les partagea en diverses catégories, on plaça les hommes importans dans l’orchestre, les autres sur les gradins, et tout en haut les claqueurs. C’était des représentations véritables, et il faut reconnaître qu’elles avaient l’avantage de procurer des succès plus rapides et plus retentissans qu’aujourd’hui. Un livre répandu par l’impression va trouver les lecteurs isolés et ne les gagne que peu à peu, et l’un après l’autre. Dans les lectures publiques, ils sont conquis à la fois, et comme ils s’échauffent mutuellement par le voisinage, on y obtient plus facilement des triomphes. Un historien, un philosophe, un poète, pouvaient ainsi devenir illustres d’un seul coup, comme aujourd’hui un auteur dramatique, après une pièce qui a réussi. C’était un moyen puissant de publicité[6].

De son côté, le libraire, comme on pense, ne négligeait rien pour vendre avantageusement sa marchandise. Il y a toujours eu des libraires à Rome, mais d’abord leur profession paraît avoir été fort modeste. Ils n’avaient pas le monopole exclusif de la vente des livres ; et il est arrivé que les gens riches leur aient fait concurrence. Nous savons qu’Atticus, qui possédait un grand nombre d’esclaves copistes, quand ils avaient transcrit les livres qu’il voulait garder pour lui, les faisait travailler pour le public. C’est ainsi qu’il fut une sorte d’éditeur pour son ami Cicéron, et non seulement il faisait copier ses livres et les répandait, mais il en augmentait le débit par d’habiles réclames. Cicéron lui écrivait à ce propos : « Vous avez si bien fait valoir mon discours sur Ligarius, que je vous confierai ce soin désormais pour tous mes ouvrages. » A partir de l’Empire, les libraires semblent être devenus plus importans à Rome. On nous parle d’eux ; nous savons les noms de quelques-uns, nous connaissons leurs habitudes. Ils s’installaient d’ordinaire sous les portiques fréquentés des oisifs, comme au XVIIe siècle Barbin et ses confrères dans la galerie du Palais ; devant la porte, les volumes étaient disposés avec goût, nettoyés à la pierre ponce, brillans d’une couche d’huile de cèdre, enroulés autour d’un bâton noir dont les extrémités étaient dorées, avec des bandes de parchemin qui portaient le titre de l’ouvrage. « Je le vois bien, disait Horace à son livre, qui lui semblait trop impatient de paraître, tu veux aller voir le portique de Vertumne ou celui de Janus ; tu meurs d’envie de t’étaler coquettement à la devanture des frères Sosies. » Sur les colonnes ou les pilastres qui encadraient la boutique, les nouveautés étaient annoncées, probablement avec quelques éloges bien sentis. On y lisait même quelquefois des vers, les meilleurs sans doute de l’ouvrage qu’on proposait au public, et qui devaient donner une bonne opinion du reste. Martial prétend qu’on n’avait qu’à se promener pour faire une lecture rapide des poètes du jour.

Voilà quelques-uns des moyens dont usaient les écrivains antiques, en l’absence de la presse, pour se faire connaître au public, et il est certain qu’à Rome, ces moyens étaient tout à fait suffisans. Mais comment s’y prenaient-ils quand il s’agissait de répandre leur nom et leurs livres dans le reste de l’Empire ? C’est en cela surtout que les journaux auraient été utiles. Ils servent aujourd’hui à faire voyager les réputations dans les pays éloignés ; grâce à eux les nouvelles littéraires pénètrent partout, et elles y sont reçues avec d’autant plus d’avidité qu’elles viennent de plus loin. À Paris, on se contente de parcourir le journal, on l’apprend par cœur en province ; là, rien n’échappe à la curiosité du lecteur, il veut savoir le nom de la pièce qu’on applaudit et du livre dont on parle, et c’est ainsi que la littérature se propage du centre aux extrémités. Les Romains, par d’autres procédés, obtenaient à peu près les mêmes résultats que nous. Dans les pays vaincus, la haute société, au contact des personnes distinguées que Rome y envoyait, légats impériaux, officiers supérieurs des légions, percepteurs de l’impôt, avait pris très vite le goût des lettres latines ; les écoles s’établissaient partout, et, avec elles, une passion pour la rhétorique que nous avons peine à comprendre. Tacite raconte que les jeunes provinciaux, qui étudiaient à Rome, avaient grand soin de recueillir les belles phrases qu’ils entendaient dire aux rhéteurs et aux avocats en renom, et les envoyaient dans leur pays, où elles faisaient sans doute l’admiration de tout le monde. Il est probable aussi qu’ils devaient entretenir leurs parens et leurs amis des ouvrages qui venaient de paraître, et leur donner, par les éloges qu’ils en faisaient, le désir de les connaître. — Mais comment pouvait-on se les procurer en province ? Le plus simplement du monde : les libraires de Rome devaient y avoir des correspondans, chez lesquels ils déposaient, comme ils font aujourd’hui, les livres qu’ils voulaient vendre. Cicéron écrit à son éditeur Atticus : « Ayez soin que mon ouvrage soit à Athènes et dans les autres villes de la Grèce ; » c’est-à-dire déposez-le chez les libraires du pays, où les curieux pourront le prendre. Pour faire entendre qu’un livre a du succès, Horace dit « qu’il fait gagner de l’argent aux frères Sosies et qu’il passe la mer ; » ce qui signifie qu’on le vend dans les provinces sur la réputation que les Romains lui ont faite. Si, au contraire, le débit n’en est pas très productif à Rome, le libraire, qui veut rentrer dans ses fonds, et qui compte que les Africains et les Espagnols n’auront pas le goût si fin ou si difficile que les Romains, en fait empaqueter les exemplaires avec soin, et les envoie à Utique ou à Herda. On vendait donc en province les livres bons ou mauvais qui paraissaient dans la capitale. Il s’y trouvait des libraires, ce qui causait quelque surprise à Pline le Jeune, qui croyait sans doute, comme beaucoup de beaux esprits, que le monde finissait aux limites du pomœrium. Mais sa surprise se tourna bien vite en satisfaction quand on lui apprit qu’ils tenaient ses ouvrages, et que les provinciaux les lisaient et les admiraient beaucoup : « Je commence à croire, disait-il, que mes livres ne sont pas loin d’être parfaits, puisque, dans des pays si différens, le goût de gens qui se ressemblent si peu s’accorde à les estimer. » On voit que sa réputation n’avait pas mis longtemps à pénétrer jusqu’en Gaule. Celle de Martial était allée plus loin encore, puisqu’il nous dit que « la Bretagne chante ses vers. » C’est qu’on croyait, en le lisant, se trouver au milieu des sociétés légères de Rome, et que c’était un plaisir aussi vif pour un Breton ou un Gaulois de cette époque que c’en était un d’entendre parler des salons de Paris pour un seigneur allemand ou russe de la fin du siècle dernier.


III

C’est surtout à la communication des nouvelles politiques que sert aujourd’hui le journal, et il nous paraît bien difficile qu’en ce genre de service il puisse être remplacé. Les Romains, qui étaient un peuple libre, s’occupaient beaucoup de leurs affaires[7]. Les débats de la place publique, les procès devant les tribunaux, l’annonce des candidatures, la discussion des lois dans les assemblées populaires passionnaient tout le monde. Les événemens extérieurs n’avaient pas moins d’intérêt pour eux : non seulement ils voulaient connaître ce que devenaient leurs légions qui combattaient en Espagne, en Afrique, en Grèce, mais il leur semblait utile d’être informés de la situation intérieure des pays suspects ou hostiles, de connaître, par exemple, qui l’emportait, de Démétrius ou de Persée en Macédoine, de Jugurtha ou d’Hiempsal en Numidie. Pour soutenir avec succès les guerres qu’ils avaient entreprises ou se préparer à celles qui les menaçaient, il leur fallait avoir l’œil ouvert sur le monde entier et savoir ce qui s’y passait.

Il est sûr qu’ils le savaient et que les événemens de quelque importance, même sans le télégraphe et le journal, arrivaient assez vite à la connaissance du public. Les historiens nous racontent que plusieurs fois les résultats de certaines batailles, qu’on attendait avec impatience, sont parvenus à Rome avant d’y être apportés par les messagers officiels : c’est que les nouvelles voyagent par des chemins qu’on ne peut pas toujours découvrir ; elles circulent mystérieusement de l’un à l’autre, et la parole, « qui a des ailes », selon l’expression du vieil Homère, les porte à travers d’immenses espaces, sans qu’on puisse dire précisément d’où elles viennent et par où elles ont passé. Pour rendre compte de cette propagation obscure et rapide, les anciens avaient imaginé une déesse aux cent yeux, aux cent oreilles, aux cent bouches, la Renommée (Fama), dont Virgile nous a fait le tableau : « Le jour, elle se tient aux sommets des édifices élevés, pour tout voir ; la nuit, elle parcourt le ciel pour tout raconter ; elle ne se repose jamais, aussi empressée à colporter le faux qu’à répandre le vrai. » Il est aisé de voir que cette allégorie renferme un assez grand fond de réalité.

Ces bruits que la Renommée sème dans l’air ne se perdent pas ; ils sont recueillis au passage par des gens qui les propagent en les amplifiant : ce sont les nouvellistes. Il n’y a plus guère de nouvellistes aujourd’hui : le télégraphe et le téléphone leur font une trop rude concurrence ; c’est une profession qui disparaît. Mais elle florissait chez nous au XVIIe siècle, et même après qu’on eut inventé les journaux. La Gazette, de Renaudot ne paraissait qu’une fois par semaine, les nouvellistes avaient sept jours d’avance sur elle, et ils en profitaient. On nous dit qu’ils se tenaient dans les jardins publics, soit au Luxembourg, soit aux Tuileries, sous les ormes de la terrasse qui borde la Seine. Ceux du Palais-Royal avaient la réputation de dire tant de mensonges que l’arbre sous lequel ils se rassemblaient en avait pris le nom d’Arbre de Cracovie[8]. Ils formaient une corporation qui n’était pas sans importance ; pour quelques-uns d’entre eux c’était un métier qu’ils exerçaient en ville pendant la journée, et dont ils se faisaient un revenu. On a trouvé, dans un livre de comptes du duc de Mazarin, la mention suivante : « Au sieur Portail, pour les nouvelles qu’il fournit toutes les semaines : pour cinq mois, à dix livres par mois, cinquante livres. »

Dans une ville comme Rome, qui, selon Tacite, était curieuse et bavarde, — in civitate sermonum avida et nihil reticente, — il ne devait pas manquer de nouvellistes. Il y en avait qui se réunissaient au forum, tout près de la tribune, ce qui les avait fait appeler Subrostrani. De là partaient les bruits les plus sinistres : on y annonçait la mort de gens qui se portaient fort bien et la défaite d’armées qui n’avaient pas combattu. Les nouvellistes sont, on général, des gens d’humeur sombre, à qui rien ne plaît, des effrayés qui mettent les choses au pire. Ceux de Rome trouvaient toujours que les affaires étaient mal conduites, que les généraux ne savaient pas leur métier, et ils se permettaient de leur proposer des plans de campagne. Tite Live fait dire à Paul-Emile, au moment où il partait pour la Macédoine : « Il y a des gens qui, dans les réunions du forum (in circulis), veulent nous apprendre où il faut camper, les places dont nous devons nous rendre maîtres, par quel chemin il convient de pénétrer dans le pays ennemi, comment on pourra s’approvisionner, quand il sera le plus utile d’entrer en action, ou s’il vaut mieux se dérober ; et non seulement ils conseillent ce qu’il faut faire, mais quand on ne fait pas ce qu’ils ont conseillé, ils se fâchent. » Et pour satisfaire leur curiosité, cet homme d’esprit leur propose de les emmener avec lui ; il s’offre à leur payer le passage, à leur fournir un cheval, à les placer au premier rang pour leur donner le plaisir de voir la bataille de plus près. Sous l’Empire, les mécontens ne s’en tiraient pas à si bon compte et avec quelques railleries. Le forum était surveillé par des soldats habillés en bourgeois, qui parcouraient les groupes, excitant les gens à parler, donnant l’exemple d’attaquer l’empereur et son gouvernement. Quand ils avaient ainsi délié les langues, ils prenaient les noms des bavards et allaient les dénoncer à l’autorité : c’est le commencement des agens provocateurs.

On pense bien que les gens importans de Rome ne se commettaient pas dans ces groupes en plein air et qu’ils se gardaient d’aller discourir sur la politique au pied de la tribune ; ils en parlaient chez eux, surtout dans les repas, qui étaient alors l’occasion ou le prétexte de toutes les réunions mondaines. Il y avait des gens qu’on n’invitait à dîner que parce qu’on les croyait bien renseignés. On nous les dépeint allant de maison en maison et racontant ce qu’ils savent, ou ce qu’ils inventent, au sujet des Parthes ou des Germains, l’éternel effroi de l’Empire ; ils n’ignorent rien, ils vous disent le nombre exact des hommes qui sont en armes sur les bords du Rhin ou du Danube ; puis, continuant à faire le tour du monde, ils s’occupent de l’état des récoltes en Égypte et en Afrique, ce qui intéressait beaucoup les Romains, qui tiraient de là leur subsistance. Ce n’étaient pas les hommes seuls qui se piquaient d’avoir de bonnes informations : Juvénal a tracé le portrait de la femme nouvelliste, qui serait, nous dit-il, la plus insupportable de toutes, s’il n’y avait pas la femme savante. On pense bien que, dans ces réunions, il n’était pas seulement question des affaires extérieures, et qu’on devait y parler beaucoup, ou plutôt y médire, de ce qu’on savait du Palatin : aussi étaient-elles encore plus étroitement surveillées que les conciliabules du forum. Du reste, on n’avait pas de peine à savoir ce qui s’y disait ; il n’était pas besoin d’y introduire des espions de métier, il y en avait de volontaires, les meilleurs de tous, parce qu’on ne pouvait pas s’en méfier. Comme les délateurs étaient sûrs de la faveur du prince et qu’ils héritaient d’une partie des biens de ceux qu’ils avaient fait condamner, il ne manquait jamais de gens qui allaient redire les propos qu’ils avaient entendus et accuser les causeurs imprudens devant l’empereur ou le sénat. Et cependant, quoiqu’il fût si dangereux de parler, on ne pouvait pas prendre sur soi de se taire. Rien ne put guérir cette société spirituelle et légère de la manie d’aiguiser des malices contre le maître et de répéter les méchans bruits qui couraient sur lui et sur les siens. Jamais il n’a tant circulé de fausses nouvelles qu’à ce moment où l’on se donnait tant de mal pour les empêcher de se répandre Les précautions mêmes qu’on prenait contre elles leur donnaient plus d’importance. Comment n’auraient-elles pas semblé sérieuses et vraisemblables quand on voyait des gens qui risquaient leur vie pour les redire ? Aussi les ouvrages de Tacite en sont-ils remplis, et même quand il les juge futiles et indignes de toute créance, il ne peut s’empêcher de les reproduire.

Voilà de quelle manière les gens qui vivaient à Rome étaient informés, avec plus ou moins d’exactitude, des nouvelles politiques. Comment les apprenaient ceux qui se trouvaient en province ? Ils ne pouvaient guère les savoir que par les lettres de leurs amis ; aussi les correspondances entre Rome et les diverses parties de l’Empire étaient-elles très actives. De là toute une littérature était sortie dont malheureusement il reste bien peu de chose ; mais les lettres des grands personnages de ce temps, qui nous ont été conservées parmi celles de Cicéron, et qui ne souffrent pas trop de ce voisinage, nous montrent quelle dépense on faisait d’esprit, de finesse, de bon sens, dans ces relations épistolaires, quelle connaissance on y déployait de la comédie politique, quelle pratique des hommes, quel usage de la vie. Elles n’avaient pas toutes la même destination : tantôt elles ne s’adressent qu’à une seule personne, et tantôt elles sont faites pour être lues de plusieurs. Ces dernières ont été quelquefois affichées (in publico propositœ) pour que tout le monde les pût connaître, quelquefois transcrites à plusieurs exemplaires et envoyées à divers personnages importans ; il arrive souvent aussi, pendant les momens de crise, où l’on a tant besoin d’être informé, qu’une lettre qui contient quelque nouvelle intéressante est communiquée, par celui à qui elle est adressée, aux gens de sa connaissance, passe de main en main et finit par devenir publique. C’est ce qui est arrivé sans nul doute à la plupart de celles que Cicéron a reçues ou envoyées aux approches de la guerre civile. De cette sorte de lettres, il me semble qu’on peut dire qu’elles remplissaient presque, pour un cercle restreint, l’office des journaux d’aujourd’hui[9].

Ces gens d’esprit n’étaient guère embarrassés pour écrire des lettres charmantes ; la difficulté commençait pour eux quand ils voulaient les faire partir : ils ne pouvaient employer que des moyens coûteux ou incertains. Dans les grandes maisons, il y avait des esclaves dont la fonction consistait à porter les lettres de leur maître : on les appelait tabellarii. Ils faisaient quelquefois de fort longs voyages. Cicéron en envoya un tout exprès de Cilicie à Home pour remettre au sénat un rapport sur ses exploits militaires et demander qu’on lui décernât le titre d’imperator ; mais c’était une dépense qui ne pouvait pas se renouveler souvent. D’ordinaire les tabellarii portaient les lettres à de petites distances ; quand il s’agissait d’un long voyage, il fallait user d’autres procédés : on employait alors ce que chez nous, quand la poste était chère, on appelait des occasions. Cicéron confiait souvent les siennes aux messagers des publicains. Ces grandes sociétés financières, qui levaient l’impôt dans les provinces, étaient forcées de communiquer souvent avec Rome, où résidaient les chefs de la compagnie ; elles entretenaient donc un certain nombre de messagers, qui étaient sans cesse sur les routes. Comme Cicéron était l’ami de ces sociétés et leur avocat ordinaire, elles étaient heureuses de lui être utiles. Quand cette ressource lui manquait, il fallait bien qu’il eût recours à des moyens moins sûrs : il écrivait à son affranchi Tiron, qu’il avait laissé malade à Patras et dont il voulait savoir des nouvelles, d’envoyer tous les matins quelqu’un sur le port qui s’informerait des gens qui partaient pour Rome et leur remettrait des lettres pour lui. Malheureusement les gens qui paraissent s’en charger le plus volontiers ne sont pas toujours exacts à les remettre ; ils tardent à les rendre, et quelquefois même ils les perdent ou les gardent. Que de lettres attendues avec impatience et qui apportaient d’importantes nouvelles ne sont jamais arrivées à leur adresse !

Il fallait au moins préserver de ce sort les dépêches officielles. Dans un État bien gouverné, les communications entre le maître et ceux qui le servent doivent être rapides et sûres. Que devenait l’Empire si le prince ne pouvait pas faire parvenir ses ordres, quand il en était besoin, aux gouverneurs de provinces et aux chefs d’armée ? C’est ce qui amena Auguste à créer la poste[10]. Cette institution fut perfectionnée par ses successeurs ; sous les derniers Césars, elle fonctionnait avec une admirable régularité. Le long des grandes routes militaires, on avait disposé des relais (stationes), et, de temps en temps, des gîtes (mansiones) où l’on pouvait trouver de quoi se loger et se nourrir. Les relais contenaient des chevaux et des mules, qu’un service de remonte renouvelait par quart tous les ans, des voitures à deux et à quatre roues, toutes construites sur le même modèle, et un personnel de postillons, de charrons, de vétérinaires, d’employés de toute sorte dont le code Théodosien détermine les attributions. A côté de ces chars légers qui amenaient en quelques jours le voyageur dans les pays les plus lointains, on avait préparé des chariots plus lourds pour voiturer les impôts en nature que fournissaient les provinces et porter les approvisionnemens aux armées. Toute cette organisation était fort habilement entendue, et il n’est pas douteux que l’Empire n’en ait tiré de très grands avantages.

Mais elle ne profitait pas aux particuliers. Le gouvernement se l’était entièrement réservée et n’en donnait l’usage à personne. L’empereur remettait à quelques grands fonctionnaires un certain nombre de ces autorisations qu’on appelait diplomata, et qui donnaient le droit de voyager en poste, mais ils ne devaient en user que pour le service de l’Etat. Pline, gouverneur de la Cilicie, s’excuse très humblement à Trajan d’en avoir disposé en faveur de sa femme qui venait d’apprendre la mort de son grand-père et avait besoin de retourner sans retard à Rome. Il était donc très difficile aux particuliers, auxquels la poste était formellement interdite, et même aux fonctionnaires, qui ne pouvaient s’en servir que dans certaines conditions, d’être exactement renseignés des nouvelles politiques. Ils ne pouvaient les connaître que par des correspondans souvent mal informés eux-mêmes et qui avaient la plus grande peine à leur faire parvenir leurs informations. Et pourtant la plupart de ces personnages, quand ils étaient loin de Rome, éprouvaient le plus vif désir et même le plus grand besoin de savoir ce qui s’y passait. On va voir que ce besoin, qui n’était pas satisfait, fut une des raisons qui, vers la fin de la République, fit naître les journaux.


IV

Le journal n’a pas été créé tout d’un coup à Rome ; il ne s’y est pas trouvé un homme, comme Théophraste Renaudot chez nous, qui en ait compris d’avance l’utilité et qui, sans hésitation, sans tâtonnement, l’ait donné au public à peu près sous sa forme définitive : il y est né presque par hasard, et il est sorti d’une réforme qui avait été entreprise dans une tout autre intention. L’histoire mérite d’être racontée.

En l’an de Rome 695 (59 avant Jésus-Christ), César fut nommé consul. Il arrivait au pouvoir avec la pensée bien arrêtée de nuire autant qu’il le pourrait au parti aristocratique, et, sous prétexte de servir la démocratie, de préparer l’Empire. « Un de ses premiers actes, dit Suétone, fut d’établir que les procès-verbaux des assemblées du sénat, comme de celles du peuple, seraient tous les jours rédigés et publiés : Instituit ut tam senatus quam populi diurna acta confierent et publicarentur. » Les assemblées du peuple se tenaient sur le forum ; tout le monde y pouvait assister, et c’est peut-être parce qu’il ne s’y passait rien de secret qu’on n’avait pas éprouvé le besoin jusque-là d’en rédiger et d’en publier les procès-verbaux. Au contraire, la Curie était rigoureusement fermée au public ; le sénat ne laissait rien transpirer de ses délibérations que ce qu’il voulait bien en faire savoir. Ce secret était une de ses forces. Les assemblées politiques ne gagnent pas à être regardées de près ; il est difficile de conserver beaucoup de respect, même pour les plus honorables, quand on voit à quelles intrigues elles sont livrées et quels conflits d’intérêts ou de passions s’y dissimulent sous l’apparence du bien public. César pensait qu’on estimerait moins le sénat quand on le connaîtrait mieux ; il voulait lui ôter ce mystère qui créait une sorte de prestige autour de lui ; c’est pour cela qu’il décida que, désormais, « on rédigerait et on publierait » les procès-verbaux de toutes les séances. Par ces deux mots que voulait-il dire ? Le sens du premier ne donne lieu à aucune contestation : on choisissait un sénateur jeune, d’ordinaire un ancien questeur, qui prenait le titre de secrétaire du sénat (ab actis senatus) et il lui était facile de faire son travail avec les notes des sténographes. Quand le procès-verbal était rédigé, on le publiait. Qu’entendait-on par là ? Voulait-on dire seulement qu’il était mis à la disposition du public et qu’on le laissait consulter à ceux qui le demandaient ? Le mot publicare a, je crois, un autre sens. Dans la langue juridique des Romains, un acte était devenu public quand on l’avait affiché à un endroit où d’en bas on pouvait le bien lire, unde de plano recte legi possit. C’est évidemment de cette manière que César fit publier les procès-verbaux du sénat.

Il y avait d’ailleurs à cette façon d’agir un précédent qu’il convient de rappeler. On comprend que Rome, engagée dans ces grandes entreprises qui l’ont rendue maîtresse du monde, ait éprouvé le besoin d’en faire connaître au peuple les résultats. Quand ils étaient heureux, on avait naturellement une très grande hâte de les lui annoncer ; mais on ne les cachait pas non plus quand ils étaient contraires. Tite-Live a raconté d’une manière saisissante comment la défaite de Trasimène fut connue à Rome : il régnait une grande anxiété dans la ville ; déjà commençaient à s’y répandre ces bruits avant-coureurs d’un grand désastre dont j’ai parlé tout à l’heure ; instinctivement toute la foule se réunissait au forum. Quand elle y fut rassemblée, le préteur monta à la tribune et ne dit que ces mots : « Citoyens, nous avons été vaincus dans une grande bataille, pugna magna victi sumus. » Lorsqu’il s’agissait de rencontres de moindre importance, il fallait les faire connaître plus simplement, et voici ce qu’on avait imaginé. Sur le mur de la Regia, où demeurait le grand pontife, on plaçait chaque année une planche soigneusement blanchie qu’on appelait album ; en tête on inscrivait le nom des consuls et des magistrats ; puis, chaque fois qu’il survenait quelque événement à Rome ou dans les provinces, on le notait en quelques mots. C’était un moyen de mettre les citoyens au courant de leurs affaires. Les paysans, qui faisaient partie des tribus urbaines, les plus nombreuses et les plus honnêtes de toutes, ne venant à Rome qu’une fois par semaine, et n’entendant parler de rien le reste du temps, avaient plus besoin d’être renseignés que les autres. La nundine venue, on nous dit qu’ils se lèvent de grand matin ; ils font sommairement leur toilette (Varron prétend qu’ils ne se rasaient que tous les huit jours) ; ils prennent la toge et se mettent en route. Je me les figure arrivant dans la ville comme leurs descendans, les contadini d’aujourd’hui, qu’on voit se réunir le dimanche près du Vélabre, vêtus de leurs habits de fête. Il est probable que la première visite des paysans anciens était pour la table blanche du grand pontife. Plusieurs d’entre eux avaient leurs enfans à l’armée, tous étaient fort préoccupés des affaires de leur pays ; il leur plaisait d’apprendre que tout allait bien dans les légions, qu’on avait pris la ville qu’on assiégeait et que l’armée ennemie était en fuite. Alors, l’esprit libre et joyeux, ils allaient entendre, à l’assemblée populaire, les discours enflammés des tribuns, ou voter, au Champ de Mars, pour les magistrats amis du peuple. La table du grand pontife restait à sa place toute l’année. On la détachait à la fin de décembre et on la gardait dans les archives. Plus tard, on s’avisa que toutes ces planches, qui contenaient tant de souvenirs du passé, pouvaient avoir un grand intérêt. On les réunit, on les publia sous le titre d’Annales maximi : ce fut le commencement de l’histoire romaine.

Il n’est guère douteux que les procès-verbaux des assemblées du sénat et du peuple ne fussent communiqués au public de la même façon que les Grandes Annales. Nous ne savons pas où on les affichait ; mais ce devait être au forum, et dans un endroit très fréquenté. La foule a dû s’attrouper souvent pour les lire, surtout dans les momens d’émotion populaire. On y venait voir ce qui s’était passé dans les assemblées, où l’on n’avait pas assisté, et prendre une idée des discours qu’on n’avait pas entendus. C’est pour cela qu’ils étaient faits.

Mais ce qui en fit surtout la fortune, c’est que, dès le premier jour, ils furent employés à un usage auquel assurément César n’avait pas songé. On vient de voir qu’il était très difficile d’être au courant de ce qui se passait à Rome quand on en était éloigné. Les amis, dérangés par des occupations imprévues, écrivaient moins régulièrement qu’ils n’avaient promis de le faire ; les esclaves, les affranchis ne connaissaient pas toujours le meilleur moyen d’être bien renseignés. On prit donc l’habitude de s’adresser à des gens qui faisaient le métier de recueillir les nouvelles pour les communiquer à ceux qui avaient envie de les savoir. Ce sont les ancêtres des reporters d’aujourd’hui ; mais alors, comme la profession n’était pas très estimée, on les appelait simplement des manœuvres (operarii). Le nom de Chrestus, que porte l’un d’entre eux, laisse supposer que c’étaient des Grecs, c’est-à-dire de ces gens souples, adroits, intelligens, qui s’insinuaient partout et qui étaient prêts à tout faire pour ne pas mourir de faim. En courant les rues, en écoutant ce qui se disait au forum, ils attrapaient quelques renseignemens qu’ils mettaient bout à bout, et ils en composaient un ramassis de nouvelles, auquel les personnes graves donnaient quelquefois un nom défavorable (compilatio), mais qui ne laissait pas d’amuser un moment le Romain perdu dans quelque coin de la Germanie ou de l’Afrique.

Ce que ces pauvres « manœuvres » connaissaient le moins, c’était la vie politique de Rome. Ils n’entendaient rien aux affaires, et le monde qu’ils fréquentaient ne pouvait guère les leur apprendre. Dans cette ignorance, on comprend que les procès-verbaux des assemblées du sénat et du peuple affichés au forum aient été pour eux une grande ressource ; ils les copiaient sans y rien changer, ils n’avaient plus qu’à y ajouter ce que leurs courses journalières leur avaient appris, et leur « compilation », ou, comme nous dirions aujourd’hui, leur chronique, était faite. Cælius, en envoyant à Cicéron ce qu’il appelle Commentarius rerwn urbanarum, lui dit : « Vous y trouverez les opinions que chacun des hommes politiques a soutenues. » Ceci évidemment était pris aux procès-verbaux officiels. Il ajoute, et cette fois il s’agit des nouvelles empruntées à quelque « compilation » de Chrestus : « Quant au reste, prenez-en ce qui vous intéressera, et passez une foule d’articles, tels que les acteurs sifflés, les enterremens, et autres futilités de ce genre. En somme, les renseignemens utiles l’emportent. »

Mais voici une innovation bien plus inattendue. Nous venons de voir que Cadius avait quelque honte d’envoyer à son ami Cicéron ces gazettes à la main où les anecdotes légères se mêlaient aux nouvelles sérieuses. Il paraît pourtant que ce mélange était du goût de beaucoup de personnes, car de très bonne heure nous le voyons s’introduire jusque dans les affiches mêmes du forum où l’on publiait les procès-verbaux des assemblées du sénat et du peuple. C’était tout à fait dénaturer la pensée de César que de joindre à ces documens politiques, qu’il avait voulu porter seuls à la connaissance du public, ce que Cadius traitait sans façon de futilités (incptiœ), et que nous appelons aujourd’hui des faits divers. Les hommes graves devaient être scandalisés de lire, à quelques lignes de distance, les discours des tribuns ou des consuls et le compte rendu de quelque enterrement ou de quelque mariage ; et pourtant, grâce aux circonstances, ces petits faits devinrent bientôt plus importans que le reste. Depuis l’Empire, il n’y avait presque plus d’assemblées du peuple ; quant à celles du sénat, Auguste, qui se plaisait à défaire ce qu’avait fait César, défendit de nouveau qu’on en publiât les procès-verbaux. En supposant que cet ordre n’ait pas été exécuté à la lettre, il est probable qu’on n’en donna plus qu’un assez court résumé. Dès lors il était naturel que la partie essentielle des acta senatus et populi, celle qui avait été d’abord leur raison d’être, se trouvant de plus en plus réduite, les nouvelles de Rome, ou, si l’on veut, les faits divers, qu’on y avait ajoutés, prissent peu à peu le dessus, et que l’accessoire finît par devenir le principal. C’est ce qui ne manqua pas d’arriver.

Nous pouvons, je crois, nous faire une idée assez exacte de ce que devaient contenir ces grandes affiches qui se renouvelaient tous les jours, et que les curieux venaient lire et copier au forum. Il y avait d’abord une partie officielle, c’est-à-dire ce qui restait, ce qu’on voulait bien laisser connaître, des procès-verbaux du sénat, les décrets des magistrats, les lettres et les discours des empereurs, avec la mention des interruptions et des applaudissemens qui les avaient accueillis[11] ; puis une partie que nous pourrions appeler semi-officielle, et qui n’est pas moins intéressante. Elle comprenait, avec les nouvelles de la cour, les « communiqués » de l’autorité impériale. César y fît mettre qu’il avait refusé le titre de roi, qu’on lui offrait. Les cérémonies importantes y étaient décrites ; on y inscrivait tous les jours les noms des personnes que l’empereur avait reçues au Palatin. Nous savons que Livie et plus tard Agrippine s’attribuèrent le même privilège, et qu’elles y firent mentionner aussi les visites qu’on leur faisait, ce qui blessa beaucoup Tibère et Néron. Quant à la partie réservée aux faits divers, elle devait être très bien remplie, si nous en jugeons par le nombre de récits extraordinaires qu’elle a fournis aux auteurs latins. Pline surtout, qui aime tant l’étrange et le surprenant, lui doit beaucoup : c’est là qu’il a pris l’histoire d’une pluie de briques qui tomba sur le forum, pendant que Milon haranguait la foule ; il lui emprunte aussi celle d’un chien fidèle qu’on ne put pas arracher du cadavre de son maître qu’on avait tué et jeté dans le Tibre, et celle encore de cet admirateur passionné d’un cocher de la faction rouge, qui, ne voulant pas lui survivre, se jeta dans le bûcher où l’on brûlait son corps, exemple de dévouement et de passion qui remplit de jalousie les autres factions. C’est aussi d’après la même source qu’il raconte que, sous le huitième consulat d’Auguste, un habitant de Fæsulæ vint sacrifier au Capitole avec ses huit enfans, ses vingt-huit petits fils et huit petites-filles et ses dix-neuf arrière-petits-enfans ; il est probable que cette historiette y fut insérée par l’ordre exprès de l’empereur qu’inquiétait la dépopulation de l’Italie et qui aimait à rendre hommage aux familles nombreuses. Ajoutons qu’on y trouvait aussi la mention des mariages importans, des naissances et des décès, sans compter celle des divorces, qui devait occuper une grande place, car, nous dit Sénèque, il y en avait à Home au moins un par jour, nulla sine divortio acta sunt. Enfin le même Sénèque laisse entendre que quelques vaniteux s’en servaient à l’occasion pour se faire des réclames quand il dit : « Pour moi, je ne mets pas mes libéralités dans la gazette, beneficium in acta non mitto. »

Sous cette forme, et avec les développemens qu’ils avaient reçus, les anciens acta sénatus et populi, que César avait créés, devenaient méconnaissables. Aussi semble-t-il qu’on ait éprouvé le besoin de modifier le nom qu’ils portaient. On les appelle d’ordinaire acta diurna populi romani. Ce nom, nous avons le droit de le traduire par celui de Journal de Rome[12].


IV

Le succès du Journal de Rome ne fut pas douteux un instant. Dès le premier jour nous le voyons répandu partout ; tous les grands personnages que leurs fonctions retiennent dans les provinces se le font adresser. « Je sais, dit Cicéron à tous ses amis, que vous recevez le journal, — acta tibi mitti certo scio, — acta omnia ad te arbitror perscribi. — Vous devez savoir tout ce qui se passe par les lettres de ceux qui se sont chargés de transcrire le journal pour vous. » Et lui-même ne néglige pas ce moyen d’être informé quand un sort qu’il déplore l’exile pendant un an dans le gouvernement de la Cilicie. « J’ai le journal jusqu’aux nones de mars, écrit-il à Atticus, et j’y vois que, grâce à Curion, on ne s’occupera pas des provinces, et que je pourrai quitter la mienne sous peu de temps. » Un siècle et demi plus tard, Pline le jeune, qui est dans ses terres, écrit à l’un de ses amis resté à Rome : « Conservez la bonne habitude de faire copier le journal et de me l’expédier, pendant que je suis aux champs. » Plus tard encore, sous Théodose, Symmaque remplit ses lettres de politesses banales et s’épuise, suivant son expression, à souhaiter finement le bonjour à ses amis. Mais, pour ne pas les laisser tout à fait dans l’ignorance des affaires publiques, il joint à ces généralités un résumé des nouvelles politiques ou autres, qu’il appelle Breviarium ou Indiculus. Ce résumé fait sous sa direction par quelqu’un de ses secrétaires est emprunté, sans aucun doute, au Journal de Rome.

Ainsi, pendant toute la durée de l’Empire, du commencement à la fin, le journal a vécu ; mais il a vécu toujours de la même manière. Aucune innovation féconde ne paraît jamais s’y être introduite, et vivre ainsi c’est végéter. On s’en est servi pour transmettre les nouvelles, c’est à cela qu’il avait été employé dès le début ; mais on n’en a pas fait autre chose, et personne ne s’est douté de l’importance qu’il pouvait prendre. On lui était même fort peu reconnaissant du profit qu’on tirait de lui, et ceux qui auraient eu grand’peine à s’en passer affectaient de n’en parler qu’avec le plus grand dédain.

On peut donner beaucoup de raisons pour expliquer que la presse n’ait pas pris alors le même développement et la même importance qu’aujourd’hui ; et pourtant il me semble qu’à les regarder de près aucune d’elles n’est tout à fait décisive. La plus grave de toutes assurément, c’est qu’entre les Romains et nous il y avait cette différence, que le journal vient nous trouver, tandis que, chez les Romains, il fallait aller trouver le journal. On l’affichait dans un endroit où tout le monde pouvait le lire ; en réalité, on ne le lisait que par hasard, quand on était de loisir et qu’on passait près de la muraille où il était écrit. On pouvait à la vérité l’envoyer copier, mais c’était une affaire, et on ne s’y résignait que quand on ne pouvait pas faire autrement, c’est-à-dire quand on s’absentait de Rome et qu’on voulait savoir ce qui s’y passait. Tant qu’on habitait la ville, qu’on assistait aux réunions du sénat, qu’on fréquentait les sociétés bavardes dans lesquelles se répétaient ou se fabriquaient les nouvelles, on se croyait dispensé de les chercher ailleurs. Ainsi l’usage qu’on faisait des journaux n’était qu’intermittent : il aurait fallu qu’il fût régulier pour devenir une habitude ; et, comme il ne devint pas une habitude, il ne fut jamais un besoin. Tout cela est juste ; mais il n’était pas impossible, il était même très naturel qu’un jour ou l’autre on eût l’idée de modifier les conditions dans lesquelles se produisait le journal. Il suffisait pour cela qu’un de ces « manœuvres » que les grands seigneurs employaient à recueillir les nouvelles pour leurs amis absens parvînt à les convaincre de l’intérêt qu’ils auraient eux-mêmes à trouver tous les jours sous leur porte cette feuille qu’ils ne recevaient que de temps à autre et à être régulièrement renseignés chez eux et sans peine, au lieu d’aller chercher les renseignemens au forum. Dès lors tout était changé, et la « compilation » de Chrestus pouvait devenir un journal comme les nôtres.

Mais voici une autre difficulté, et des plus graves : le journal rédigé, il fallait le répandre, ce qui n’était pas aisé avec les moyens dont on disposait alors. L’imprimerie n’existait pas, et sans elle on ne croit pas que la diffusion du journal soit possible. Sans doute l’antiquité n’a pas connu l’imprimerie ; mais il faut avouer aussi qu’elle a été bien près de la connaître : tous les jours on se servait de matrices de fer, qui portaient des caractères en creux ou en relief, pour imprimer sur des milliers de vases, de lampes, de tuiles, le nom du fabricant, le lieu de la fabrique, la mention des consuls en exercice, qui donnait la date de la fabrication. On peut donc dire qu’on était sur la route d’une grande découverte, et qu’un effort ou un hasard pouvait un moment ou l’autre y conduire. Est-il bien téméraire d’imaginer qu’on eût fait un pas de plus, le seul qui restait à faire, si le journal avait pris son importance légitime, et que le besoin de le répandre eût excité l’esprit d’invention ? Dans tous les cas, l’imprimerie, quoi qu’on dise, n’était pas tout à fait indispensable au succès du journal : il restait la copie manuscrite. Les esclaves copistes étaient nombreux à Rome, ils écrivaient rapidement, ils ne coûtaient pas cher, et, à la rigueur, leur travail pouvait suffire. Quand Cicéron éprouva le besoin de soulever l’opinion publique en sa faveur, il n’eut pas de peine à se procurer un assez grand nombre de copistes pour transcrire et distribuer en très peu de temps, dans toute l’Italie, les dépositions des témoins dans l’affaire de Catilina. Pline rapporte que l’ancien délateur Regulus, ayant perdu son fils, envoya mille exemplaires de l’éloge qu’il en avait fait, pour être lus solennellement sur la place publique des principales villes de l’Empire. Mille exemplaires, c’est bien peu, si nous songeons aux millions d’abonnés qu’il faut servir aujourd’hui ; c’était assez alors pour créer la publicité du journal qui venait de naître : le temps aurait fait le reste.

Quant à la difficulté qu’on éprouvait à faire parvenir le journal à son adresse, c’était en apparence la plus gênante de toutes, et pourtant c’était celle qu’il eût été le plus aisé de résoudre. La poste existait. Il est vrai que, comme on l’a vu, l’empereur s’en était réservé l’usage ; mais concevrait-on que, si l’autorité impériale avait compris les services que la presse pouvait lui rendre pour diriger l’opinion, elle eût hésité à faciliter au Journal de Rome les moyens de parvenir régulièrement dans toutes les provinces ? Rien ne lui eut moins coûté, ou plutôt rien ne lui eût rapporté davantage. On a de la peine à comprendre comment des gens aussi pratiques que les Romains, et dont Pline l’Ancien dit qu’il n’y en a pas qui soient plus avides de tout ce qui peut être utile, omnium utilitatum rapacissimi, ne se sont pas décidés à faire profiter tout le monde de la poste impériale. Restreinte au service des dépêches du prince, elle était une des plus grandes dépenses de l’Empire, et devint avec le temps une des causes de sa ruine ; mise à la disposition des particuliers, elle pouvait être une source abondante de revenus. Pour qu’on fût amené à saisir l’utilité de cette réforme, il suffisait d’une occasion, et le journal pouvait la fournir. Comme il avait une origine et un caractère officiels, il semble que l’empereur devait avoir moins de répugnance à permettre, par exception, à la poste de le transporter, et qu’avec le temps l’exception pouvait devenir la règle. D’ailleurs ici encore on aurait pu à la rigueur se passer de la poste. Nous savons qu’on voyageait beaucoup dans l’empire romain, et qu’en somme on voyageait assez vite[13]. Autour des relais où l’on réunissait les voitures et les chevaux de l’empereur, il ne manquait pas de voitures et de chevaux de louage que l’on mettait volontiers à la disposition des particuliers ; il n’était pas impossible d’organiser avec eux un service indépendant, si on l’avait bien voulu.

Il est donc sûr qu’aucun des obstacles que la presse a rencontrés devant elle à Rome n’était en soi insurmontable, mais il est sûr aussi qu’on n’a fait aucun effort pour les surmonter. C’est la preuve manifeste du peu d’intérêt qu’on éprouvait pour elle. Parmi les raisons qui ont dû indisposer les Romains de cette époque contre les journaux, une des plus graves peut-être, c’est qu’ils étaient fort mal écrits. Des gens dont Sénèque nous dit qu’ils souffraient d’une intempérance de littérature devaient être très sensibles à ce défaut. Le Journal de Rome, il ne faut pas l’oublier, est sorti d’un procès-verbal : il en a toujours conservé la monotonie et la sécheresse. Pétrone, dans son roman satirique, suppose qu’il prend fantaisie à Trimalchion, au milieu de l’étrange dîner qu’il offre à ses invités, de se faire lire son livre de comptes. Ce livre, qui contient le détail de tout ce qui se passe dans les immenses domaines du riche affranchi, est rédigé, nous dit-on expressément, à la façon du Journal de la ville (tanguam urbis acta), et voici ce qu’on y lit : « Le 7 après les kalendes de sextilis, dans la terre du Cumes, propriété de Trimalchion, il est né 30 garçons et 40 filles. On a porté de l’aire au grenier 500 000 boisseaux de blé ; on a dompté 300 bœufs. Le même jour l’esclave Mithridate a été mis en croix, pour avoir mal parlé du génie de notre maître ; — le même jour, incendie dans les jardins de Pompéi ; le feu a commencé par la demeure du fermier. » Et la lecture continue avec le même pêle-mêle de nouvelles entassées, sans que rien ressorte et arrête dans cette sèche énumération. On comprend que ce genre de littérature, qui a l’air de charmer Trimalchion, ne fût pas pour plaire beaucoup aux lettrés délicats qui composaient la société de ce temps.

Ajoutons que le Journal de Rome était une sorte de Moniteur de l’Empire, et qu’il n’est guère dans la nature des feuilles officielles d’être fort agréables. Celle-là devait être très surveillée. On nous dit que Tibère désignait lui-même le secrétaire qui devait être chargé de la rédaction des procès-verbaux du sénat, et nous pouvons être sûrs qu’il ne choisissait qu’un homme de confiance. Il n’y a pas de doute qu’on ne mît le plus grand soin à ne rien laisser passer dans le journal dont pût profiter la malignité publique ; et pourtant, si nous en croyons Tacite, on n’y parvint pas toujours. Il rapporte que les ennemis de Thraséa, qui incriminaient toutes ses actions et voulaient à toute force le faire passer pour un rebelle, disaient à Néron : « On lit les journaux avec plus d’avidité que jamais, dans les provinces et les armées, pour savoir ce que Thraséa s’est abstenu de faire, diurna populi romani, per provincias, per exercitas, curatius leguntur, ut noscatur guid Thrasea non fecerit. » Thraséa était un sage, et, malgré tout, un modéré ; il parlait très peu au sénat, il se gardait bien d’attaquer en face un personnage aimé de l’empereur, ou de contredire ouvertement une proposition à laquelle on le savait favorable. Seulement, le jour où elle devait être discutée, il restait chez lui. Il ne se joignait pas à la foule de ceux qui allaient complimenter le prince toutes les fois qu’il avait commis un crime ; il se garda bien d’assister à la séance du sénat, lorsqu’on félicita Néron de la mort de sa mère ou qu’on décerna les honneurs divins à Poppée. Il suffisait donc, pour juger un sénatus-consulte, que le nom de Thraséa ne fût pas parmi ceux qui l’avaient volé, et voilà pourquoi, dans les provinces et les armées, où il était plus difficile de savoir la vérité, on mettait tant de soin à constater ses absences. Mais c’était un vrai tour de force, et qui ne pouvait pas se renouveler souvent, de faire du journal officiel lui-même un instrument d’opposition. D’ordinaire il était plus inoffensif. Tandis que par la fadeur des flatteries il irritait les gens du monde toujours disposés à médire de l’autorité impériale, la complaisance avec laquelle il racontait les petits événemens de la ville indisposait contre lui les esprits sérieux. Déjà Cicéron en avait parlé assez légèrement. Tacite est plus sévère encore dans un passage important de ses Annales, où il montre ce qu’il en pense et le rôle auquel il le réduit. « Le second consulat de Néron, dit-il, n’offre rien de remarquable à l’historien, à moins qu’il ne lui plaise de remplir des volumes à décrire les fondemens et la charpente de l’amphithéâtre que le prince lit construire au Champ de Mars. Mais la dignité du peuple romain exige qu’on ne rappelle dans son histoire que les faits éclatans, et qu’on laisse ces minces détails aux journaux[14]. » Voilà un partage d’attributions dont la presse, aujourd’hui si orgueilleuse, si tyrannique, n’aurait pas à se glorifier.

Ainsi les Romains, tout en se servant des journaux, en faisaient au fond peu d’estime. Ils les trouvaient utiles pour répandre les documens officiels, et faire connaître les nouvelles, mais ils ne pensaient pas que leur importance put s’étendre plus loin. Du moment qu’ils ne se sont pas rendu compte de ce que valait l’instrument qu’ils avaient dans la main, il est naturel qu’ils n’aient pas tenté de le perfectionner et de le rendre capable des merveilleux effets qu’il a produits de nos jours. Aussi n’a-t-il fait aucun progrès en cinq siècles, et était-il encore, sous Théodose, ce qu’il avait été sous Auguste. On peut donc affirmer que, si les Romains ont eu des journaux, en somme ils n’ont pas connu le journalisme.

Est-ce un bien ? est-ce un mal ? faut-il les en féliciter ou les plaindre ? la réponse à cette question dépend du jugement qu’on porte sur la presse, et l’on sait qu’il n’y a pas de sujet sur lequel on soit moins d’accord. Ce qu’on peut dire, ce qui mérite d’être remarqué, c’est que les Romains n’en ont pas eu besoin pour accomplir les grandes choses qu’ils ont faites : elle les aurait aidés sans doute à obtenir quelques-uns des résultats auxquels ils sont arrivés, mais ils les ont obtenus sans elle. Chez nous, par exemple, elle a été l’un des agens principaux de l’unité nationale : c’est elle qui, depuis le XVIIe siècle, habitue la France à tenir les yeux fixés sur Paris, qui en impose les idées, les goûts et les modes, qui a peu à peu rompu les barrières, dans lesquelles s’enfermait chaque province, pour établir partout la même manière de parler et de vivre. Mais, par d’autres moyens, Rome y était arrivée aussi bien et presque aussi vite que nous. Tout le monde occidental, de l’Océan aux Balkans, et du Rhin à l’Atlas, s’est habitué à se modeler sur elle ; des nations différentes d’origines et de nature se sont entendues pour recevoir ses lois, adopter ses coutumes et parler sa langue ; et à la fin elles se les sont si complètement appropriées qu’aujourd’hui encore ce qu’elles trouvent de plus solide en elles, après tant de bouleversemens, c’est ce vieux fond romain que la conquête y a laissé. On dit — et l’on a bien raison de le dire — que la presse est ce qui aide le plus à la diffusion des idées, et nous sommes disposés à croire que sans elle il ne leur serait pas possible de se répandre. Et pourtant la presse n’existait pas quand s’est accomplie la plus grande des révolutions dont nous ayons gardé le souvenir. Le christianisme s’est propagé sans journaux, presque sans livres, par la parole parlée, et en moins de deux siècles il s’est étendu aux pays les plus lointains, et, dans ces pays, il a pénétré jusqu’aux couches les plus profondes.

Tirons-en la conclusion que les progrès de l’humanité ne sont pas si étroitement liés à certaines conditions particulières qu’ils ne puissent s’effectuer sans elles. Ce qui est dans l’ordre finit toujours par arriver. Quelque admiration que nous éprouvions pour les découvertes merveilleuses qui ont changé notre existence, n’oublions pas qu’à la rigueur on peut s’en passer, qu’on a longtemps vécu sans elles, et que, sans elles, on est souvent parvenu aux mêmes résultats où elles nous conduisent aujourd’hui. Par des chemins différens, le monde s’avance vers le but qui lui est marqué, et rien ne l’empêche de l’atteindre. D’une façon ou d’une autre, un peu plus lentement ou un peu plus vite, il accomplit toujours ses destinées : fata viam inveniunt.


GASTON BOISSIER.

  1. Voyez la Revue du 1er décembre 1839.
  2. J’emprunte ce détail et beaucoup d’autres à l’Histoire de la Presse de M. Hatin. Il a reproduit ce précieux numéro, et parmi les objets qui sont en vente, on remarque ceux-ci : « Un habit de drap écarlate, qui n’est pas encore achevé, doublé de satin de même couleur, avec un galon d’argent ; on le laisserait à 18 écus ; » — Une maison au quartier du Pont-Neuf, avec sept chambres à coucher pour 1 200 livres ; — Des lits à pentes de serge, des colliers, des pendans d’oreille ; — enfin : « Un jeune dromadaire à prix raisonnable, » — ce qui n’est pas une marchandise courante.
  3. Molière appelle les Allemands « de grands inspecteurs d’affiches. »
  4. Il faut remarquer que le Journal des Savans, ainsi que la Gazette et les Petites Affiches, existent encore.
  5. Caton ne les distinguait pas des bouffons qui gagnent un dîner en amusant les convives, et les appelait les uns et les autres des pique-assiettes.
  6. Horace, qui avait horreur de la réclame, répugnait beaucoup à employer ces procédés. « Je ne lis mes ouvrages à personne, nous dit-il, si ce n’est à mes amis, et quand j’y suis forcé. » Il nous dit aussi qu’il ne s’abaisse pas à flatter les grammairiens et à capter leur bonne grâce ; mais il était de ceux qui n’ont pas besoin de ces artifices pour réussir.
  7. Quand Virgile nous dit que le laboureur italien « détourne les yeux des faisceaux populaires et du forum insensé, et que le Dace descendant de l’Ister avec toutes ses tribus conjurées ne lui cause aucun souci ; » il veut parler du laboureur qui vient de traverser les guerres civiles, qui est fatigué de la liberté, et qui s’est choisi un maître.
  8. L’arbre de Cracovie fut abattu, à la fin du siècle dernier, quand le duc d’Orléans fit construire les galeries latérales du Palais-Royal. Ce fut un événement, et il fut chanté par les poètes. On peut voir, dans la Correspondance de Grimm, des vers qu’inspira sa disparition.
  9. Il y a eu aussi un moment, en France, avant la création des journaux, où les lettres en ont tenu lieu. Quand Charles VIII fut parti pour la guerre d’Italie, beaucoup de gens, surtout à Paris, étaient mécontens et inquiets ; de mauvais bruits circulaient sur la situation de l’armée. Pour y répondre, le gouvernement eut l’idée de faire imprimer des « extraits de lettres envoyées de l’ost de la guerre de Naples », et de les répandre dans les principales villes du royaume. Il est naturel que ces feuilles volantes, imprimées en caractères gothiques, et qui se vendaient dans les rues, aient été en grande partie détruites. On en a pourtant conservé quelques exemplaires, soit à la Bibliothèque nationale, soit à celle de Nantes, qui ont été publiés par M. de la Pilorgeric. Il s’en trouve aussi dans l’admirable bibliothèque de M. le duc d’Aumale, à Chantilly, et M. Picot les a mentionnées et quelquefois transcrites dans son catalogue.
  10. Il y avait quelques élémens de cette institution sous la République. Les villes étaient tenues de loger les fonctionnaires romains qui se rendaient à leur poste, et de leur fournir des voitures et des chevaux. Cette obligation fut le point de départ et le principe de la création d’Auguste. C’étaient les villes situées sur le passage de la poste qui devaient faire les frais des chevaux et des voitures. De cette façon, la poste ne coûtait rien à l’État, mais elle devint, pour les municipes, un de ces lourds impôts sous lesquels ils succombèrent.
  11. Nous savons par Pline que les acclamations du sénat furent mentionnées dans les procès-verbaux à partir de Trajan. M. Mommsen pense que la mention des interruptions était plus ancienne. Dans le discours de l’empereur Claude, qu’on a retrouvé sur des tables de bronze, à Lyon, et qui évidemment a été pris dans le journal de Rome, on lit ces mots : « Il est temps, Claude, de dire au sénat où tu veux en venir. » On croit d’ordinaire que Claude ici s’interpelle lui-même, ce qui a paru fort étrange. L’opinion de M. Mommsen est qu’on a introduit ici une interruption d’un sénateur peu respectueux. Claude, on le sait, n’était guère respecté, et l’on ne se gênait pas pour l’appeler un imbécile en sa présence.
  12. D’autant plus que le mot de journal est sorti de l’adjectif diurnalis, qui vient lui-même de diurnus. — On trouvera la collection la plus complète de ce qui nous reste du Journal de Rome dans l’opuscule de M. Hübner intitulé : De senatus populique romani actis, Leips., 1860.
  13. Je renvoie aux renseignemens que donne M. Friedlander sur la façon de voyager des Romains dans le premier volume de ses Mœurs romaines d’Auguste aux Antonins.
  14. Tacite a fait usage des journaux plus qu’il ne le dit. Son ami Pline, qui devait être au courant de sa méthode de travail, le laisse entendre. En lui rappelant un fait qu’il souhaite voir mentionné dans ses Histoires, il ajoute : « Du reste, il ne vous aurait pas échappé, puisqu’il est dans les Acta. » Cependant on peut soupçonner que le peu d’estime que l’historien avait pour les journaux l’a empêché de s’en servir autant qu’il aurait pu et qu’il aurait dû le faire.