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La Revue de Paris,
mai 1926, pages 20 à 60.

George Sand

Journal de Piffoël


LE JOURNAL DE PIFFOËL

Avant-Propos

d’Aurore Sand, omis (pas dans le domaine public)

PRÉFACE

Oui, mon cher et gracieux docteur, faire un journal, c’est renoncer à l’avenir. C’est vivre dans le présent, c’est avouer à l’implacable, qu’on n’attend plus rien de lui, qu’on s’accommode de chaque jour et qu’il n’y a plus de relation entre ce jour-là et les autres. C’est boire son océan goutte à goutte, par crainte de le traverser à la nage. C’est compter les feuilles de l’arbre dont le tronc ne reverdira plus. `

On ne fait un journal que quand les passions sont éteintes, ou qu’elles sont arrivées à l’état de pétrification qui permet de les explorer comme des montagnes d’où l’avalanche ne se détachera plus. Ce travail constate un état de solidité effrayante et que je ne souhaite à personne, sinon à ceux qui étaient en pleine éruption et qui n’auraient pu rien garder de leurs feux s’ils ne s’étaient arrêtés tout d’un coup au milieu de leurs vomissements.

1er juin.

Réveil lourd. Piffoël a dormi dans une pâle atmosphère où nageaient d’insaisissables voluptés. Le temps n’est ni à la gaïté, ni à la tristesse. Il est au mécontentement. Un vent inégal et fantasque secoue les arbres. Le soleil est voilé. Il fait chaud si on met la robe de chambre, il fait froid si on l’ôte. Jour terne où je ne ferai rien de bon. Cerveau fâché et fatigué ! Je viens d’avaler du thé pour en finir plus vite avec cette disposition apathique en la portant à son paroxysme. Je n’ai pas reçu de lettre d’Everard. Il boude ! Heureux homme, qui estime quelque chose digne de sa rancune !

en me couchant

J’ai fait à Duteil[1] la théorie du mécontentement depuis minuit jusqu’à une heure. Je me suis mis en colère contre lui parce qu’il a voulu me soutenir qu’il était heureux presque à toutes les heures du jour. N’est-ce pas bien révoltant en effet de se voir traité de fou par ceux qui ne souffrent pas ?

en me couchant

2 juin

Piffoël a fait cinq lieues à pied. Du moment que la vie est supportable, il n’y a pas à l’examiner. On gâterait un jour de calme en y regardant de près. Ne serions-nous jamais gouvernés que par un sentiment qui est comme l’œil à travers lequel nos idées nous apparaissent et qui seul apprécie toutes choses, tandis que la raison rectifie très faiblement les erreurs de cette vision ?

midi

3 juin

Jour magnifique. Soleil splendide, règne de la couleur. Trois grands tilleuls dont je vois de mon lit les cimes touffues, sont le miroir où je consulte le temps en m’éveillant. Leur vaste rideau de feuillage et un peu de ciel, c’est tout ce que je vois de là, mais cela suffit à me faire savoir le degré de l’atmosphère avant que la fenêtre soit ouverte. J’y ai observé des effets de vent qui sont encore inexplicables pour moi et qui me feraient croire à l’existence des Esprits de l’air, comme à celle d’êtres fort capricieux. Je vois aussi, dans la teinte de leur belle verdure, l’intimité des rayons du jour à travers une atmosphère plus ou moins pure. Aujourd’hui la lumière est si vive que malgré le vent printanier on ne voit que le noir des ombres et l’or des rayons sur la feuillée.

Tu vis. La question n’est pas de savoir si c’est pour ton plaisir ou pour ton malheur, pour ton bien ou pour ta perte. Qui la résoudrait ? Tu vis, tu respires. Le ciel est beau.

La chambre d’Arabella[2] est au rez-de-chaussée sous la mienne. Là est le beau piano de Franz[3], au-dessous de la fenêtre, d’où le rideau de verdure des tilleuls m’apparaît, la fenêtre d’où partent ces sons que l’Univers voudrait entendre, et qui ne font ici de jaloux que les rossignols.

Artiste puissant, sublime dans les grandes choses, toujours supérieur dans les petites. Triste pourtant et rongé d’une plaie secrète. Homme heureux, aimé de femme belle, généreuse intelligente et chaste. Que te faut-il, misérable ingrat ! Ah si j’étais aimé, moi !

Si tu étais aimé, Piffoël, tu serais ambitieux, et tu n’es pas ambitieux parce que tu n’es pas aimé.

Tu es très sage, Piffoël, extrêmement sage. Tu es très philosophe. Tu jettes un coup d’oeil très lucide sur ta vie, tu pèses d’une main très ferme tous ces misérables hochets dont tu ne sais pas être avide. Je t’en fais bien mon compliment, cher Piffoël.

Je t’en félicite en vérité.

Mélancolique animal.

Quand Franz joue du piano, je suis soulagé. Toutes mes peines se poétisent, tous mes instincts s’exaltent. Il fait surtout vibrer la corde généreuse. Il attaque aussi la note colère, presque à l’unisson de mon énergie, mais il n’attaque pas la note haineuse. Moi, la haine me dévore. La haine de quoi ? Mon Dieu, ne trouverai-je jamais personne qui vaille la peine d’être haï ? Faites-moi cette grâce, je ne vous demanderai plus de me faire trouver celui qui mériterait d’être aimé.

Pourquoi y aurait-il tant de charmes dans la haine assouvie ? C’est qu’il y aurait le mérite de la générosité, et qu’on pourrait se sentir grand, ne fût-ce qu’une heure dans la vie. On croirait en toi, alors, toi jaloux qui gardes toute ta grandeur pour ta jouissance inconnue.

J’aime ces phrases entrecoupées qu’il jette sur le piano, et qui restent un pied en l’air dansant dans l’espace comme des follets boiteux. Les feuilles des tilleuls se chargent d’achever la mélodie, tout bas, avec un chuchotement mystérieux, comme si elles se confiaient l’une à l’autre le secret de la nature.

C’est peut-être un travail de composition, qu’il essaye par fragments sur le piano ? À côté de lui est sa pipe, son papier réglé et ses plumes ; chaque fois qu’il a tracé sa pensée sur le papier, il la confie à la voix de son instrument, et cette voix la révèle à la nature attentive et recueillie.

J’aimerais mieux croire qu’il se promène dans la chambre sans composer, livré à des pensées de tumulte et d’incertitude. Il me semble qu’en passant devant son piano il doit jeter ces phrases capricieuses à son insu, et obéissant à un instinct de sentiment plutôt qu’à un travail d’intelligence. Alors les mélodies rapides et impétueuses me font l’effet d’un craquement d’un navire battu par la tempête et je sens mes entrailles se déchirer au souvenir de ce que j’ai souffert quand je vivais dans l’orage.

Blanche Arabella, je parlais de toi hier avec Alphonse[4] dans l’allée aromatique[5] sous la clarté des brillantes étoiles, au vent frais de minuit. Qu’y a-t-il de plus beau sur la terre, lui disais-je, qu’une femme très forte un peu brisée ? Le lys blanc, dont la tige flexible s’incline au souffle de la brise, est plus beau que le lys jaune dont la corolle orgueilleuse boit sans pâlir les ardents rayons du jour.

Piffoël, pourquoi diable ne veux-tu pas baisser la tête quand l’orage passe ? Pourquoi tes larmes sont-elles si âcres, et pourquoi faudra-t-il que tu te brises sans avoir plié ? Tu veux comme l’héliotrope te tourner vers ton maître et le saluer volontairement dans sa gloire, mais si ton maître se voile et t’envoie la foudre, tu te dessèches et te romps, car tu ne veux pas fléchir.

Piffoël, mon excellent ami, tu devrais prendre des lavements.

4 juin.

J’ai dormi dans l’herbe au Coudray[6] pendant quelques minutes et, en m’éveillant à demi, les yeux gonflés par la chaleur du soleil ou obscurcis peut-être par la chaude vapeur qu’exhalent les foins à midi, j’ai été livré pendant quelque temps à une illusion agréable. Ces hautes herbes, se trouvant à la hauteur de mon visage penché près de la terre, enfermaient ma vue dans un étroit horizon et dessinaient leurs formes élégantes sur le bleu transparent de l’air.

Dans ce moment le sens de la dimension s’obscurcit dans mon cerveau et ces charmantes graminées, que secouait faiblement une chaude brise, m’apparurent comme autant d’arbres superbes que courbait le souffle d’un puissant orage. Leurs tailles sveltes, leurs diverses figures représentaient pour moi les différents arbres dont les graminées offrent la ressemblance en miniature. L’une était le palmier élancé, l’autre le sapin à la chevelure éplorée. Un brin de folle avoine me parut secouer sur ma tête des fruits gigantesques prêts à m’écraser et, dans un lointain de quelques pieds, je crus voir la profondeur d’une forêt incommensurable. Les rangs pressés des sumacs et des vernis empourprés, les aloès épineux, les cactus, les cèdres du Liban, le bananier aux palmes voluptueuses, l’oranger en fleurs, le catalpa luxuriant, le chêne robuste, et le pâle olivier, prirent la place de ces fines aigrettes, de ces délicats filaments, de ces fleurettes imperceptibles, de ces houppes soyeuses, de ces souples follicules dont les prés abondent. L’herbe courte remplissait les intervalles des tiges comme un taillis épais et la futaie bouleversée par la tempête entrechoquait ses rameaux pesants, ses larges épines et ses cimes orgueilleuses avec un bruit épouvantable. Au milieu de ce tumulte, un rugissement sourd se fit entendre et, saisi de terreur à l’approche du lion, je me relevai brusquement et je fis bien, car un gros frelon menaçait mon nez. Mais la forêt vierge, l’immense savane et les grands arbres exotiques disparurent. Je ne trouvai autour de moi que trèfle, luzerne, gazon, fourrage de toute espèce. C’est ainsi que se termina mon voyage solitaire dans les déserts du Nouveau Monde.

  1. Ami berrichon de George Sand.
  2. Madame d’Agoult.
  3. Liszt qui était venu faire un séjour à Nohant.
  4. Alphonse Fleury (ami berrichon de George Sand).
  5. La grande allée du milieu qui va de la maison à la haie de clôture du côté du champ de l’oncle (à Nohant).
  6. Maison de campagne de Charles Duvernet (ami berrichon de George Sand).