Le Journal de Gordon à Khartoum

Revue des Deux Mondes3e période, tome 70 (p. 683-694).
LE
JOURNAL DE GORDON
A KHARTOUM

Il est convenu dans toute l’Europe que les Français sont un peuple changeant et volage, et on nous a souvent reproché nos légèretés, notre inconsistance. Il nous est permis à notre tour de constater que les peuples prétendus sérieux ne le sont pas toujours, qu’ils étonnent quelquefois le monde par leurs brusques variations, par la promptitude de leurs oublis. Quand Gordon partit pour Khartoum, les ardentes sympathies de son pays l’accompagnaient; il semblait que la Grande-Bretagne tout entière le couvât des yeux, qu’elle se promît de veiller sur une tête si précieuse et si chère. Son nom remplissait les journaux, et lorsqu’on apprit qu’il était en danger, ce fut partout comme une fièvre d’inquiétude et d’émotion. On déclarait d’une seule voix que si jamais il venait à tomber mort ou vivant aux mains du mahdi, de ses fakirs et de ses derviches, la colère de la nation balaierait comme une poussière le cabinet indigne qui, trop lent à le secourir, aurait compromis l’honneur anglais par ce lâche abandon. Gordon a payé de sa vie sa généreuse entreprise, et l’Angleterre en a pris subitement son parti avec une philosophie vraiment admirable. A la vérité, le ministère libéral a été renversé, mais beaucoup plus tard et sur une question de budget, sans que Gordon y fût pour rien. Gordon n’avait pas réussi, et les malheureux ont toujours tort. S’il était revenu vainqueur du mahdi, il n’y aurait pas eu dans toutes les serres du Royaume-Uni assez de fleurs pour lui tresser des couronnes, ni dans la rhétorique anglaise trop d’hyperboles pour célébrer sa gloire. Il s’était laissé prendre et tuer, et l’oraison funèbre de ce vaincu a été bientôt faite. Les uns disaient : « Le pauvre homme ! après tout, ce n’était qu’un aventurier, les aventuriers finissent toujours mal. » D’autres ajoutaient avec aigreur : « Du moment qu’il n’était pas sûr de réussir, il aurait mieux fait de rester chez lui. Il nous a sottement compromis. » Et la plupart, en retournant à leurs affaires, pensaient sans oser le dire que les héros sont une espèce encombrante et dangereuse, qu’un honnête épicier a sur eux l’inestimable avantage de ne jamais compromettre son pays.

Les oublieux, les ingrats, ainsi que les diplomates qui pensent avoir quelque chose à se reprocher dans cette lugubre aventure et qui souhaitaient pour le soulagement de leur conscience qu’on n’entendît plus parler de Charles-George Gordon, de Gordon-Pacha, de Gordon le Chinois et l’Égyptien, sauront peu de gré à sa famille d’avoir publié le Journal qu’il rédigea à Khartoum, chaque matin et chaque soir, durant les longs mois de sa captivité, et dans lequel il relatait tous les incidens du siège, consignait toutes ses remarques, toutes ses réflexions, souvent amères. Ils en voudront à ce mort de sortir de son tombeau pour reprocher son malheur à l’Angleterre et régler ses comptes avec elle. En revanche, ceux qui sont curieux de voir un homme extraordinaire, dont l’âme était plus grande encore que folle, se débattant dans une situation désespérée comme un lion pris au piège, et tour à tour interrogeant sa destinée et son courage, liront avec un vif et poignant intérêt le gros volume où il a raconté lui-même sa déplorable histoire[1].

On regrettera seulement que ce récit soit incomplet. Le colonel Stewart, qui en avait rédigé de sa main la première partie, l’emporta à bord de l’Abbas lorsqu’il quitta Khartoum pour regagner le Caire en compagnie de M. Power et de notre consul, M. Herbin. Attirés dans un guet-apens, les passagers de l’Abbas périrent misérablement, et les précieux papiers dont ils avaient le dépôt furent envoyés au mahdi, qui se fit un plaisir d’annoncer lui-même à Gordon sa capture en lui écrivant : « Je sais désormais tous tes secrets, car quand il plaît au Dieu très haut, à qui grâces soient rendues! il découvre à ses serviteurs les pensées secrètes des infidèles. » Les six cahiers qui nous ont été conservés vont du 10 septembre au 14 décembre 1884. Gordon les avait expédiés l’un après l’autre par des vapeurs jusqu’à Metemmah, où ils furent remis, le 22 janvier de cette année, à sir Charles Wilson. Il tenait à faire savoir à son pays, au monde entier, qu’il avait fait son devoir jusqu’au bout et que son désastre ne lui était point imputable. On pouvait croire que les lions ne sont pas faits pour périr sous la griffe des chacals, que Gordon était une trop noble proie pour les Bédouins du Soudan. Le chacal a gagné son procès, et en vain le lion aux abois appelait-il au secours, son rugissement n’a point été entendu.

Les éditeurs du Journal affirment hautement que si le gouvernement anglais avait soutenu Gordon et suivi tous ses conseils, obtempéré à tous ses désirs, la question du Soudan aurait été résolue, qu’il était le seul homme capable d’en venir à bout. Ce n’est pas tout à fait notre avis, et il nous est difficile de croire que M. Gladstone ait fait preuve de jugement le jour où il choisit pour exécuter ses très prosaïques desseins un mystique qui se regardait comme l’ouvrier de Dieu et qui n’agissait jamais que par ses propres inspirations. On avait décidé d’abandonner le Soudan, de l’évacuer, en assurant la retraite des garnisons égyptiennes. C’était confier à Gordon, comme nous l’écrivions il y a plus d’un an, la liquidation d’une aventure, et dans le rôle de syndic d’une faillite, il n’y avait rien qui fût conforme à ses goûts, à son humeur[2]. Sans doute, il paraissait s’accorder en principe avec ceux qui l’envoyaient : « J’estime, disait-il, que le gouvernement de Sa Majesté est pleinement autorisé à recommander l’évacuation de ce pays. Il le laissera tel que Dieu l’a créé, et les gens qui l’habitent ne seront plus opprimés par des pachas égyptiens, venus de la Circassie, de l’Anatolie et du Kurdistan. » Mais cet homme d’un grand cœur avait l’imagination aussi mobile qu’ardente, et il devait arriver fatalement que tôt ou tard, il interprétât ses instructions à sa manière, qui n’était pas celle de M. Gladstone et de lord Granville. Au surplus, le cabinet égyptien ayant résolu de le nommer gouverneur général du Soudan, sir Evelyn Baring ne s’y opposa point, et par une lettre du 26 janvier, le khédive l’invitait non-seulement à veiller à la retraite des troupes, des employés civils et de leurs familles, mais à prendre des mesures pour organiser un gouvernement régulier dans les différentes provinces du Soudan et pour y rétablir l’ordre et la paix.

N’était-il pas au moins étrange de nommer un gouverneur général chargé d’organiser un pays à la possession duquel on renonçait? Puisqu’on voulait abandonner le Soudan, la seule chose à faire était de négocier avec le mahdi et de lui livrer Khartoum, à condition qu’il accordât aux garnisons un permis de libre passage pour se retirer en Egypte, vie et bagues sauves. — « Que faites-vous sur un territoire que vous déclarez vous-même n’être plus à vous?» demandait le mahdi à Gordon, — et Gordon avouait que cette question le rendait perplexe. Il était tenté d’en conclure que ses instructions devaient être révisées, qu’on s’était trop pressé de restituer le Soudan aux Soudaniens. Mais le gouvernement anglais n’admettait aucune discussion sur cet article. Son plus cher désir était de tirer au plus vite son épingle du jeu, sans trop compromettre son prestige, et il avait commis à ce soin un homme qui en matière d’honneur était le moins casuiste, le moins coulant des héros, qui, en toute circonstance, était plus disposé à se lier qu’à se dégager, à faire trop que trop peu. Dans le fond de son cœur, Gordon se flattait que quand l’armée de secours l’aurait rejoint à Khartoum, il persuaderait sans peine à lord Wolseley de pousser une pointe dans le Kordofan, de poursuivre le mahdi, l’épée dans les reins, jusqu’au delà de sa capitale. Il écrivait dans son journal à la date du 19 septembre : «J’avoue m’être rendu coupable d’insubordination à l’égard du gouvernement de Sa Majesté et de ses représentans, mais c’est ma nature et je ne puis me refaire. Je crains de n’avoir pas même essayé de jouer au volant avec eux : to play battledore and shuttlecock with them. Pour des hommes comme Dilke, qui pèsent leurs moindres mots, je dois être un-parfait poison. Je sais que si j’étais chef d’état, je ne m’emploierais jamais moi-même, car je suis incorrigible. » Les mystiques sont presque toujours des indisciplinés; ils ne croient qu’au Saint-Esprit et à leur volonté, qui est celle de Dieu.

On peut douter aussi que, dans de telles conjonctures, il fût d’une sage politique de nommer un chrétien gouverneur général du Soudan, en le chargeant de soustraire à l’influence du mahdi des populations terrorisées ou fanatiques. Assurément la religion n’était pas la seule cause de la révolte ; les intérêts menacés y avaient une part considérable. Le gouvernement égyptien avait contre lui toute l’aristocratie des tribus, tous les gros marchands d’esclaves qui, gênés dans leur commerce, se voyaient réduits à acheter, à deniers complans, la connivence des pachas et des sous-pachas ; il n’était pas moins détesté des pauvres et des petits, que révoltaient la vénalité de ses fonctionnaires, les exactions de ses percepteurs. Gordon avait déclaré depuis longtemps que vouloir interdire la traite sans abolir du même coup le régime du courbache et du backchich était une politique qui menait aux catastrophes. Mais le feu eût couvé peut-être longtemps sous la cendre si un prophète n’y avait répandu son huile. Le fils du charpentier de Dongola venait de grouper autour de lui tous les mécontens, à qui il annonçait que le Dieu très haut avait choisi le plus humble de ses serviteurs pour succéder à ses kalifes, que le Tout-Puissant enverrait au secours de Mahomed le mahdi ses anges, ses chérubins et tous les jinns qui croient à sa justice : — « O mes bien-aimés, disait-il, sachez que ce Dieu très bon a déposé dans mes mains le glaive de la victoire. Pour prouver à toute la terre que je suis le mahdi, il a empreint sur ma joue droite le signe que vous voyez, et il fera marcher devant moi, dans la confusion des batailles, une bannière lumineuse portée par Azraïl, l’ange de la mort, qui détruira jusqu’au dernier de mes ennemis. »

Gordon n’était, pour les musulmans qui l’entouraient, qu’un chien de chrétien. A la vérité, les ulémas s’étaient prononcés pour lui, parce qu’il avait eu soin de leur restituer tous leurs privilèges. Mais quand il représentait aux indécis que le fils d’Abdallah était un imposteur, que les grains de beauté n’ont jamais rien prouvé, qu’au surplus le vrai messie mahométan doit venir de l’est et non de l’ouest, son autorité semblait fort douteuse, et les fakirs comme les derviches de Mahomed Achmet en avaient davantage, lorsqu’ils écrivaient aux commandans des forts de Khartoum : « Est-il possible que des Arabes et des musulmans tels que vous demeurent avec les infidèles, qu’ils obéissent à un homme qui est également étranger à notre pays et à notre foi? » Le journal de Gordon, quand on le lit avec attention, témoigne de ses perplexités. Par instans, sa solitude l’effrayait; il se demandait : « Que suis-je venu faire ici? » Pour faire entendre raison aux partisans du mahdi et les détacher de l’imposteur, il aurait dû leur parler mahométan. C’est une langue qu’il ne savait pas, qu’il ne se souciait point d’apprendre.

Ce mystique avait du bon sens, dont il se servait moins pour agir que pour juger après coup ses actions. Il avait essayé en vain de dégager Khartoum, et de se donner de l’air. Ses sorties furent aussi malheureuses que sanglantes. Désormais il était enveloppé, cerné, et, depuis que Berber s’était rendu, le Nil n’était plus, pour les commandans de ses bateaux à vapeur, qu’un chemin difficile, dangereux, souvent intercepté. Il se recueillit, sentit son impuissance et insista plus que jamais pour qu’on lui donnât un second dans la personne de Zebehr-Pacha, le plus grand négrier du Darfour, dont il avait lui-même dénoncé jadis les brigandages et poursuivi la condamnation. Il était fermement convaincu que ce négrier de grande famille, qui passait pour descendre en ligne droite des Abbassides, était l’homme de la situation ; que ce renard, qui avait désolé tant de poulaillers, savait tous les secrets du Soudan et réussirait par son prestige comme par ses intrigues à semer la zizanie parmi les tribus les plus attachées au mahdi. Il n’avait jamais hésité à se servir d’un coquin, à le prendre pour partenaire; il estimait que tout est bon, même la racaille, pour accomplir les desseins de la Providence, qu’elle n’a point de préjugés, qu’elle ne méprise personne. Il est vrai qu’appeler Zebehr, c’était jouer gros jeu. Il le savait capable de tout, même de le trahir; mais, persuadé que l’homme est un animal essentiellement traître, an essentially trecherous animal, il disait : « Dans mes heures de satanisme, je suis porté à ne me lier à personne; c’est pourquoi j’ai pris le parti de me fier à tout le monde. »

Si hasardeuse que fût cette entreprise, vaille que vaille, ce grand oseur voulait la risquer. Il pensait que la sagesse humaine n’est que folie, que tous les événemens d’ici-bas sont décidés dans le ciel. Si Zebehr l’avait trahi, il en aurait conclu que l’Éternel voulait répandre sur son serviteur Gordon « les fioles de sa colère, » afin de voir quelle contenance il ferait dans le malheur et s’il saurait en tirer parti pour le salut de son âme. Ajoutons qu’il aimait à braver les jugemens du monde, à scandaliser les fausses délicatesses, l’orgueilleuse pruderie des pharisiens. Dans ses accès de misanthropie, il ne faisait plus le discernement des boucs et des brebis, mettait peu de différence entre un honnête homme et un brigand. L’humanité lui apparaissait comme une misérable espèce, « gouvernée par l’estomac, par le ventre, par le tube intestinal. » Pour pétrir cette boue, était-il donc si nécessaire d’avoir une conscience et des mains propres? Un Zebehr était bien bon pour une si basse besogne.

« Donnez-moi Zebehr, et je réponds de tout, » répétait-il sans cesse du mois de février jusqu’en décembre. Mais ni le gouvernement de sa majesté, ni le khédive ne déférèrent à son désir. On craignait les réclamations, le scandale, les censures de la société pour l’abolition de l’esclavage. — « Eh! oui, c’est un négrier, répliquait-il; mais puisque vous abandonnez le Soudan, qu’importe que ce soit Zebehr ou le mahdi qui y fasse la traite?... Si Zebehr était ici, écrivait-il encore, tout irait mieux. Berber ne serait pas tombé aux mains des Arabes, et je recevrais toutes les informations qui me manquent... La nuit dernière, un Arabe a pénétré dans l’île de Tuti, gardée par deux cents hommes. Il a tué l’un d’eux et emmené trois ânes; ils l’ont laissé faire, ils ne méritent pas le nom d’hommes. Zebehr s’entendrait à les corriger. Il serait allé à Tuti et aurait administré à tout ce monde trente bons coups de courbache. Quant à moi, j’en suis réduit à me répandre en lamentations. » Au surplus, il offrait de prendre tout sous sa responsabilité. Qu’on autorisât seulement Zebehr à faire le voyage en simple piéton, il se chargerait de le mettre en selle. « Le khédive affectera de me blâmer, le ministère anglais lèvera ses yeux et ses mains au ciel. Ce sera une splendide comédie. La société antiesclavagiste déversera sur moi toute sa bile ; comme je ne compte pas retourner en Angleterre, je me soucierai peu de leurs injures. »

Mais il entendait que, tout en s’indignant, on fît à Zebehr un pont d’or, qu’on lui procurât des provisions en abondance, des bâtimens à vapeur, qu’on lui payât 300,000 livres sterling pendant deux ans, 200,000 comme don de joyeux avènement : « Il s’engagera, cela va sans dire, à observer le traité de 1877 pour l’abolition de la traite, et en jurant il rira dans sa barbe. Quel tapage ils vont faire ! Je connais quelqu’un qui m’écrira : « Mon cher Gordon, il aurait mieux valu mourir mille fois que de vous être ainsi écarté du droit chemin; rien ne peut vous justifier. Je vous souhaite un heureux Noël. » Son rêve ne s’est pas accompli; lord Granville s’est obstinément refusé à lui envoyer Zebehr. Etait-ce une faute? Croirons-nous que Zebehr eût été dans les mains de Gordon un utile instrument, qu’il eût sauvé les garnisons, rétabli l’ordre dans le Soudan ou qu’il eût livré quelques mois plus tôt Khartoum au mahdi? Un négrier, qui descend des Abbassides, est un personnage fort compliqué, et selon les circonstances ou le vent qui souffle, les âmes africaines sont capables des crimes les plus noirs ou des plus beaux dévoûmens. Ce qu’on peut admettre sans lui faire tort, c’est que Zebehr n’a de goût que pour les vertus qui rapportent beaucoup, qu’il eût vendu les siennes très cher au gouvernement anglais. Sans doute lord Granville a jugé que si la dépense était certaine, le résultat était fort incertain.

Désespérant d’en venir à ses fins, condamné à se passer de Zebehr, Gordon ne vit plus qu’une solution aux cruelles difficultés dans lesquelles il se débattait ; cette solution, c’était le Turc. Pourquoi le corps expéditionnaire anglais n’appelait-il pas à son aide les soldats du sultan, plus intéressé que personne à en finir avec le mahdi, qui parlait ouvertement de le détrôner, de détruire l’empire ottoman, de couper cet arbre pourri qui n’était plus bon que pour le feu ? L’Angleterre se devait à elle-même de reprendre Berber, de rouvrir la route du Sennaar, après quoi, l’honneur étant sauf, elle abandonnerait le Soudan au padischah, pour qu’il le gouvernât à sa façon. Quant aux provinces de l’équateur, Gordon les offrait généreusement au roi des Belges, en l’engageant à venir les chercher. « Que 3,000 Turcs, écrivait-il, débarquent à Massouah et marchent sur Kassala pour la débloquer, que 6,000 se portent de Souakim à Berber pour nous rejoindre à Khartoum. Qu’on s’empresse de leur donner deux millions de livres sterling et qu’on leur cède au plus vite le Soudan. Si vous le rendiez à l’Égypte, nous aurions avant deux ans un autre mahdi. Zebehr ou le Turc, vous n’avez pas d’autre choix. Que vous choisissiez l’un ou l’autre, l’esclavage fleurira dans le Soudan, mais vous serez tranquilles en Égypte. Si vous ne savez pas prendre votre parti, vous vous préparez mille ennuis, mille dangers, et vous ferez une campagne infructueuse et sans gloire, car le jour où vous quitterez Khartoum, le mahdi en prendra possession. Il dira tout haut qu’il vous en a chassés, et sa voix portera jusque dans l’Inde, ce qui vous sera fort désagréable. »

Le cabinet anglais goûta cette seconde proposition aussi peu que la première. De plus en plus, il se désintéressait du Soudan, il renonçait même à sauver les garnisons, il ne craignait pas de déclarer que le corps expéditionnaire qui se disposait à partir et qui ne partait jamais n’était destiné qu’à sauver Gordon, et Gordon s’en indignait : « Non, disait-il, ce n’est pas moi que vous viendrez sauver à Khartoum, c’est votre honneur en souffrance. Vous êtes liés par vos promesses, et si les garnisons sont massacrées, ce sang versé comme de l’eau rejaillira sur vous. » Aussi bien, s’il ne s’agissait que de lui et de sa sûreté, il était homme à y pourvoir lui-même, à s’en aller quand il lui plairait, en choisissant son heure et son chemin. Mais il entendait ne partir que le dernier, quand tout le monde serait sauvé, il se tenait engagé d’honneur à courir jusqu’au bout la fortune des habitans de Khartoum, de ces pauvres gens qui croyaient en lui, qu’il avait encouragés dans leur résistance et exposés aux féroces ressentimens, aux implacables fureurs du mahdi. Les abandonner à ses vengeances ! plutôt mourir !

C’est ainsi qu’il préparait longtemps d’avance le discours qu’il tiendrait à lord Wolseley, le jour où l’armée de secours ferait son entrée à Khartoum. Hélas! elle n’y devait jamais entrer, et par instans Gordon s’en doutait, après quoi le courage lui revenait et avec le courage la gaîté. Il ne désespérait pas de sortir de son guêpier, et d’en sortir avec gloire. Une fois parti, il comptait s’en aller au Congo, en passant ou par Bruxelles ou par les provinces de l’équateur; mais il était bien résolu à ne plus revoir l’Angleterre. C’était le pays de l’ennui. Le monde et ses fausses vertus, ses stupides servitudes, ses sots caquets, les discours d’apparat, les dîners de cérémonie, des visages qui sont des masques et des masques qui sont des visages, ô misère ! ô vanité! « J’aimerais mieux finir ma vie chez le mahdi, dans la robe d’un de ses derviches, que de m’en aller à Londres pour y dîner chaque soir en ville. » Mais il n’était pas au Congo, il était à Khartoum, où des Bédouins l’assiégeaient, et pour tromper le mortel ennui de sa dure captivité, il employait ses loisirs à consigner dans son journal les incidens de chaque jour.

Un homme tué par un obus, les balles qu’échangent deux sentinelles, une barque qui s’engrave, quelques têtes de bétail capturées par le commandant d’un fort, un vapeur envoyé en reconnaissance sur le Nil blanc ou sur le Nil bleu, les moindres mouvemens de l’ennemi, les rapports des espions, les contes de ma mère l’Oie débités sans vergogne par les déserteurs arabes, il tient note de tout. On lui apprend qu’un Français est arrivé à Obeïd, dans la capitale du mahdi. Il s’imagine que ce Français est l’auteur de la vie de Jésus, « lequel, dans son dernier livre, a pris congé du monde, et qu’on assure être parti pour l’Afrique sans esprit de retour. » Il se promet que si jamais cet illustre ermite vient à Khartoum et se présente aux avant-postes, il ira le voir, et il ajoute : « Renan est un ancien prêtre catholique romain, devenu un grand arabisant; je le crois un homme très malheureux, un esprit agité et inquiet. » Il avait eu pourtant l’occasion de le voir à Londres, et il le croyait très malheureux. Il ne faut pas demander à un inspiré de connaître les hommes et de lire leur destinée sur leur visage. Les écritures les plus limpides lui font l’effet d’un grimoire.

Son Journal lui servait aussi à soulager son cœur, à épancher son fiel, à régler ses comptes avec les gens qui lui avaient dit : « Comptez sur nous, soyez tranquille, nous vous soutiendrons. » Qu’avait-on fait pour le soutenir? Peu s’en fallait qu’il n’imputât à lord Wolseley des desseins pervers, des lenteurs calculées et scélérates. On voulait donner au mahdi le temps de prendre Khartoum et de tuer Gordon, après quoi l’expédition deviendrait inutile, on pourrait se dispenser de la faire et d’y risquer sa peau : « Je ne vois dans toute l’histoire rien qui approche d’une telle perfidie, si ce n’est Urie trahi par David ; encore y avait-il une femme dans cette affaire, et autant que je le puis croire, il n’y en a point dans la mienne... Que ne fait-on lire Plutarque à nos jeunes officiers? Ils y apprendraient beaucoup de choses, car ils n’ont pas l’air de se douter que l’homme qui tient sa parole remplit le plus élémentaire des devoirs. Mais qui lit Plutarque aujourd’hui? » Il écrivait encore : « Je déclare que si la France avait aujourd’hui voix au chapitre dans les affaires d’Egypte, nous n’en serions pas où nous en sommes. Si vous ne trouvez pas de chevalerie dans votre propre maison, vous feriez bien d’en emprunter un peu à votre voisin... Mais quelle contradiction il y a dans la vie ! Je hais le gouvernement de Sa Majesté pour avoir abandonné le Soudan après avoir causé tous ses malheurs, et cependant je crois que Notre-Seigneur gouverne le ciel et la terre, je devrais le haïr, et sincèrement je ne le fais pas. »

La colère qu’il ressentait contre ses compatriotes n’était égalée que par le mépris que lui inspiraient les quatre prêtres et les six sœurs de la mission autrichienne d’Obeid, qui tombés aux mains du mahdi, s’étaient faits musulmans. Il pardonnait facilement aux sceptiques qui ne voient que des fables, des mythes dans l’évangile ; mais les renégats lui faisaient horreur, il n’admettait pas que, même dans la situation la plus désespérée, on abjurât sa foi pour sauver sa tête. Les six religieuses, de gré ou de force, s’étaient laissé marier avec des Grecs: «C’est le pape qui ne sera pas content! Il était réservé au mahdi d’accomplir pour la première fois l’union des deux églises. » Il opposait à cette douloureuse défaillance l’héroïque obstination d’un petit mahométan, qui, arrêté par les Bédouins, sans se soucier de leurs bourrades, s’était écrié résolument qu’il ne se ferait jamais derviche, qu’il était aussi bien le mahdi que Mahomed-Achmet lui-même, qu’on pouvait le tuer si l’on voulait. « Il paraît que la scène était splendide. Ce petit bonhomme, âgé de neuf ans, avait l’œil en feu ; il gesticulait, trépignait comme un furieux. » La sincérité courageuse était pour Gordon la première des vertus; il estimait médiocrement les autres.

Il avait cru quelque temps que le mahdi était un illuminé, un vrai fanatique, prenant au sérieux sa mission, son métier d’apôtre et de prophète. Il fut chagriné d’apprendre que, ne possédant pas le don des larmes, le fils d’Abdallah, dans toutes les occasions où il lui convenait d’avoir l’air de pleurer, avait soin de fourrer du poivre sous ses ongles et de les porter à ses yeux : « Cela m’a gâté mon mahdi, disait-il, et ce serait une dure humiliation que de reconnaître pour son vainqueur un charlatan de cette espèce. C’est égal, je recommanderais volontiers sa recette aux hommes d’état qui ont quelque tripotage à se faire pardonner ; mais il faudrait les avertir que les ongles doivent être longs pour contenir le poivre. » Puis il pensait à Cambyse, fils de Cyrus, à l’armée des Perses engloutie dans le désert, et ses chagrins lui semblaient moins lourds ; ou feuilletant sa bible, il relisait ces terribles paroles d’Ézéchiel : « Voici, c’est à toi que j’en veux. Pharaon, roi d’Egypte, grand crocodile qui te couches au milieu de tes rivières et qui dis : Mon fleuve est à moi, c’est moi qui l’ai fait... L’épée fondra sur l’Egypte, et l’épouvante sera répandue dans l’Ethiopie. J’arroserai de ton sang le pays où tu nages, je remplirai les vallées de tes débris et les ravins seront pleins de toi. »

Plus souvent encore, oubliant Ézéchiel et Cambyse, les Bédouins et Gordon, il s’amusait à étudier les gens qui l’entouraient, à leur tâter le pouls, à mettre leur vaillance et leur dévoûment à l’épreuve. Dans ses jours de belle humeur, il lui semblait qu’il n’y a pas dans le monde de paysage aussi intéressant qu’une âme humaine. Passant en revue toutes les races, tous les peuples qu’il avait pratiqués, il donnait la préférence aux Chinois ; puis venaient les noirs, les vrais noirs, ceux qui sont aussi camus que des singes, il accordait quelque estime au peuple couleur chocolat du Soudan. Pour les fellahs à la face de carême, ils avaient sa pitié, ils n’avaient pas sa sympathie. Toutefois, il reconnaissait qu’après tout, comme la plupart des hommes, ces pauvres diables, raccolés de force, qu’on envoyait au feu sans leur dire pourquoi, n’étaient ni des héros, ni des couards, qu’ils se comportaient assez bravement quand il y avait de grandes chances de gagner la bataille, qu’autrement ils se souvenaient du fameux proverbe oriental : « Deux hommes ne peuvent tenir ensemble à la même place; si tu viens, je m’en vais. » Quand des déserteurs se présentaient auprès de lui, son plus grand plaisir était de leur donner un dollar, puis de les conduire devant l’une des glaces qui décoraient son palais, objet tout nouveau pour eux. Il jouissait de leur ébahissement. Les plus camus, ceux qui n’avaient aucune prétention à avoir un nez, heureux de se voir pour la première fois et de se trouver beaux, dansaient de joie devant la glace. Un autre, affreusement galeux, refusait de se reconnaître et demandait d’un air farouche : « Qui est-ce donc? » De noires souillons du désert, black sluts, se prenant pour des Vénus, fourraient leur main tout entière dans leur bouche, ce qui est au Soudan le plus grand signe de virginale modestie. Gordon en concluait que, dans les pays où il n’y a pas de miroirs, un homme qui viendrait à se rencontrer aurait besoin d’un introducteur pour le présenter à lui-même.

Assurément, ce paladin, ce chevalier sans peur, amoureux des entreprises, n’appartenait pas comme Hamlet à la famille des rêveurs et des irrésolus; mais il était sujet comme lui au repentir, aux écœuremens qui paralysent la volonté, et comme lui, il disait quelquefois : « L’homme ne me plaît guère, ni la femme non plus. » Quand ce grand philanthrope, qui avait ses heures de misanthropie, se dégoûtait de notre espèce, il reportait sur les animaux toutes ses attentions, toutes ses tendresses. Tantôt il contemplait un vol de grues passant majestueusement sur Khartoum, et il pensait aux grues d’ibycus. Tantôt il suivait du regard de superbes faucons rôdant autour du palais, et il se demandait s’ils étaient destinés à lui crever les yeux. Il avait pris en grande affection une souris qui, après le départ de l’Abbas, avait remplacé à sa table le colonel Stewart et qui venait manger dans son assiette ; il la laissait faire ; il s’était aperçu qu’elle était pleine et qu’il lui devait des égards. Il s’occupait aussi d’un dindon, logé au sérail ; ce dindon n’était pas aimable, il avait tué plusieurs de ses petits et une de ses poules, « apparemment pour quelque infidélité de harem ou pour quelque correspondance avec le mahdi. » Gordon admirait les colères de ce mari jaloux et intraitable, de ce sultan à la tête bleue, aux caroncules écarlates, qui ne souffrait pas qu’on approchât de ses femelles. Il rendait hommage et à sa beauté et à sa vaillance. Il disait à ce propos : « Je suis de ceux qui croient à la préexistence comme à la vie future des animaux. » Gordon n’a pas toujours cru à l’humanité, et il semble que, par instans, il dût faire un effort sur lui-même pour continuer de croire à la Providence; mais, heureux ou malheureux, il a toujours aimé les bêtes. Il y a quelque chose entre elles et les héros; comme eux, elles ont la candeur de l’instinct et elles ne savent pas ce qu’elles font. On eût été mal venu à soutenir devant Gordon que Dieu ne s’intéressait pas à son coq d’Inde, qu’il ne lui ménageait pas quelque part la surprise d’une heureuse résurrection et d’un corps glorieux.

« Comptez les mois, je vous prie: mars, avril, mai, juin, juillet, août, septembre, octobre et la moitié de novembre, et ils ne sont pas encore ici! En vérité, je le déclare, c’est un manque de parole, c’est la violation d’un traité. » Non-seulement ils n’arrivaient pas; était-il prouvé qu’ils fussent en route? On le disait, on l’affirmait; on avait dit et affirmé tant de choses ! Dans chaque tourbillon de sable que soulevait le vent du désert, on croyait apercevoir des habits rouges, après quoi le sable retombait, le désert rentrait dans son silence. «Voulez-vous voir des Anglais? disait Gordon. Allez au Caire, je vous dirai dans quel hôtel vous les trouverez; je vous jure qu’ils y sont encore. » Il ne croyait plus à rien qu’à son malheur. Il avait écrit le 13 octobre ; « Khartoum sera pris à la barbe, sous le nez du corps expéditionnaire. L’Angleterre a été faite par des aventuriers et non par son gouvernement, et c’est par des aventuriers qu’elle gardera sa place dans le monde. » D’heure en heure, la catastrophe approchait; il la voyait venir : « Encore deux mois, encore deux semaines, encore dix jours, et il faudra se rendre! » La question était de savoir s’il se déroberait à son désastre en faisant jouer une mine et sauter son palais, ou si, bravant le mahdi, il lui donnerait le spectacle d’un chrétien qui confesse sa foi dans les supplices. Ce n’était pas la mort qui lui faisait peur, c’étaient les hontes de la défaite qui épouvantaient sa fierté. Il est permis de croire qu’elles lui furent épargnées. Selon la version la plus vraisemblable, il a péri dans une émeute, dans une bagarre, sous les coups d’une populace irritée par de longues souffrances et à laquelle le visage du mahdi semblait moins redoutable que la famine. N’avait-il pas dit que c’est le ventre qui gouverne le monde? Depuis longtemps d’ailleurs, il se tramait des complots autour de lui. Il avait arrêté, puis relâché quelques suspects. Les traîtres et les affamés l’ont sommé de se rendre ; il s’y refusait, on le massacra. Il était écrit que cette histoire finirait ainsi.

Hussein-Pacha, l’ex-gouverneur de Berber, qui vient d’être accueilli si gracieusement à Alexandrie par des gens qui s’étaient promis de Is pendre, affirme que le mahdi eût bien volontiers ressuscité Gordon. Nous croyons sans peine que la perte d’un otage d’un si grand prix lui a été sensible, qu’il l’a pleuré sincèrement sans avoir besoin de porter à ses yeux des ongles pleins de poivre. Il a dû trouver pourtant quelque douceur à prendre possession de ce cadavre et de la capitale du Soudan, Mais son triomphe, paraît-il, a été court. Celui que l’ange Azraïl devait conduire au Caire, puis à La Mecque, celui qui se proposait de détrôner le padischah et qui annonçait dans ses proclamations qu’il abolirait les Korans, fermerait les mosquées et remplacerait tout par le mahdi, est mort, assure-t-on, à Gabra, le 29 juin. C’est la petite vérole qui a mis un terme à ses pompeuses destinées; elle ne respecte rien, pas même les messies.

Nous doutons que le fils d’Abdallah soit longtemps regretté. Il régnait par la crainte; on l’accusait d’avoir le cœur farouche, des mains rapaces et ce sourire qui fait peur. Le désert africain a ses enfantemens, il n’a pas le secret des choses qui durent; il a ses épopées, ses chansons de geste, il n’a pas d’histoire. Il en est des empires extraordinaires qu’on y voit paraître ou disparaître comme du ricin miraculeux qui sortit de terre pour ombrager la tête du prophète Jonas. Un ver le piqua; un jour l’avait vu grandir et monter jusqu’au ciel, ce fut assez d’une nuit pour le faire rentrer dans son néant.


G. VALBERT.

  1. The Journals of Major-Gen. C.-G. Gordon, C.-B., at Kartoum, printed from the original MSS. by A. Egmont Hake. Londres, 1885.
  2. Charles-George Gordon, dans la Revue du 1er mai 1884.