Le Jardinier, la Ronce, la Traînasse et les Fleurs



Anonyme
Le jardinier, la ronce, la traînasse et les fleurs
Revue de l’Orient, tome troisième. Chez Delavigne, Paris, 1844. (pp. 342-344)


Fable vallaque[1]


Une ronce épineuse et sauvage, — galeuse, venue je ne sais d’où, — arrachée par l’aquilon, — et jetée dans un jardin riche et fertile, prétendait y prendre racine parmi les fleurs odorantes. — Elle traînait après elle certaine herbe maudite, — qui s’étend, s’allonge en mille bras, — s’attache, se cramponne, prend racine en terre, — la dessèche, la rend stérile, — absorbe le suc des plantes, — rend vaine la sueur du jardinier, — et dont le nom est traînasse. Nous savons ce que vaut la ronce, — pas grand’chose ; — ici pourtant, — elle prétend — être de la famille des roses. — Réjouissez-vous, amantes ; jeunes garçons, faites vos bouquets. —

Enorgueillie de sa longueur, — qu’elle prend pour mesure de sa noblesse, — elle sourit à sa queue, — qu’en guise de pompon elle a décorée d’un of — qu’elle fait sautiller çà et là, — of par ci, ef par là, — of dans tout le jardin. C’est charmant !

Les fleurs curieuses se disent l’une à l’autre : — Mais, ma sœur, est-ce donc une rose ? — Rose ! non, ma mie, mais une ronce. — Pauvres fleurs ! qu’allons-nous devenir ? — Mauvais augure que la ronce ! — Elle enlace, étouffe et nous fera mourir. —

Charmantes sœurs, reprend la ronce, — qui les entend ainsi discourir, — ne craignez rien, j’ai le même Dieu que vous, — comme vous je porte des fleurs et je vous invite à fleurir. —

Là ! là ! disent les fleurs, ronce, tais-toi, — tu n’as pas de Dieu, menteuse, — va donc, tire ta queue et déguerpis, — tu ne traînes après toi que malheur — avec ta sœur — la traînasse, qui s’insinue, perce la terre, — se faufile, se fait place en haut, en bas, dessus, dessous, — dedans, dehors et partout. — Va donc, menteuse, tire ta queue et déguerpis. —

La rumeur alors était grande ; — soudain, entre le jardinier, — il veut planter la ronce parmi les fleurs. —

Père jardinier, bon père, — sais-tu donc bien ce que tu vas faire ? — bouche ce trou, tu feras bien ; — arrose-nous, tu feras mieux ; — et si tu nous en crois, bon père, à l’instant, nous t’en prions, chasse et la ronce et la traînasse.

Vraiment ! répond le jardinier, mais non ! — non ! cent fois non ! et taisez-vous, mes belles, — vous n’entendez rien à l’affaire. — Chasser la ronce quand j’en peux faire — un églantier ? — y pensez-vous ! Boucher le trou ? chasser ces plantes ? — De tous mes soins prouvez-moi donc — que vous êtes reconnaissantes. — Permettez-moi de travailler au bien public, à sa richesse. — Un peu plus de confiance en moi, et je promets — que la ronce portera comme vous des fleurs odorantes. — Je l’enterai d’un rosier franc, — vous en deviendrez toutes jalouses. —

Bon jardinier, lui répliquent les fleurs, — rosier sauvage s’adoucirait ; — mais ceci n’est qu’une ronce, — dont la queue, terminée en of, nous enlace déjà de ses plis. — Qui sème mieux qu’un villageois ? — qui fane mieux qu’un oltean ? — qui conduit mieux qu’un paysan, — mieux qu’un pâtre qui fait le fromage ? — mieux que toi, jardinier, qui peut — voir ce que promet la traînasse. — Travaille moins à notre richesse, — songe un peu plus à notre santé. — Prends l’arrosoir, laisse ton greffoir. — Ronce est ronce, herbe épineuse et rapace, — et, non plus que la traînasse, — le proverbe le dit, — ne la laisse jamais monter dans ta maison. — Nous connaissons ton zèle, ton savoir, tes fatigues ; — mais lance par-dessus la haie, de grâce, — et la ronce et la traînasse. Elles ne peuvent que jeter parmi nous — non la discorde et l’anarchie, mais le désespoir et la mort. — Gare à ta gloire, je t’en prie. Ainsi lui dit chaque fleur. —

N’avez-vous pas fini, fleurettes ? — Taisez-vous ! ou je vous assène — sur la tête un coup de plantoir. — Le trou est fait, mon honneur veut — que j’y plante la ronce. —

Ce disant, en dépit des fleurs, — il plante et ronce et traînasse. —

Mais tout à coup un vent venu de l’ouest — souffle, siffle, tourbillonne, — arrache la ronce, l’enlève, la fait pirouetter, — la brise en mille pièces et la disperse. — Une heure après, dans le jardin, — toutes les roses dansaient en se donnant la main, — et chantant : « Jardinier, prends garde à la traînasse dont chaque bras a mille nœuds — et dont chaque nœud est un of. — Of par-ci, ef par-là ; — gare les of ! gare les ef ! c’est une grêle, — jardinier, qui te ruinerait en nous donnant la mort. »

  1. La fable est originaire d’Orient, où le despotisme force les peuples opprimés à couvrir la vérité du voile de l’allégorie. La pièce dont on va lire la traduction, et qui nous est envoyée de Vallaquie, a trait aux derniers événements dont cette principauté vient d’être le théâtre.

    Le jardinier est l’hospodar ; la ronce, la politique russe ; la traînasse, ses agents ; et les fleurs sont les Vallaques.

    L’auteur de la lettre par laquelle cette pièce nous est parvenue regrette amèrement que le colonel Tuzel, Allemand au service de Vallaquie, et qui a combattu contre les Français pour l’indépendance de son pays, ait joué le rôle d’inquisiteur pour enlever de son régiment toutes les copies de cette allégorie politique que le patriotisme y faisait courir.