Le Fils du diable/Tome II/III/12. Rue de Vertbois

Legrand et Crouzet (Tome I, Tome IIp. 154-164).
CHAPITRE XII.
RUE DU VERTBOIS.


Le dîner de famille avait eu lieu ce soir-là un peu plus tard que de coutume, à l’hôtel de Geldberg ; tout le monde était arrivé au rendez-vous après l’heure ordinaire, excepté le jeune monsieur Abel, qui, entre autres qualités excellentes, possédait l’exactitude de l’estomac.

Il était entré le premier dans le salon d’attente où avait eu lieu l’entretien d’Esther et de Sara. Le docteur et la comtesse l’y avaient rejoint ; puis était venue Petite, amenant sa jeune sœur Lia.

Le paletot blanc du chevalier de Reinhold apparut ensuite sur l’horizon ; il ne manquait plus que l’agent de change, Léon de Laurens, et le vieux Moïse de Geldberg.

Mais l’agent de change ne devait point venir. Sara eut le regret d’annoncer à la famille que le pauvre homme était retenu chez lui par une indisposition assez grave.

On plaignit beaucoup Sara. Et vraiment quand deux cœurs sont bien unis et que la maladie entre dans la maison, ce n’est pas le malade qui souffre le plus…

Pauvre Sara !…

L’absence de l’agent de change était du reste un fait qui se renouvelait fréquemment, à cause du mauvais état de sa santé ; on y faisait peu d’attention. Ce qui semblait étrange, c’était le retard du chef de la famille.

Tous les jours, au coup de cinq heures, il ouvrait la porte de sa chambre et descendait au pavillon où l’attendaient ses filles ; aujourd’hui la pendule marquait près de six heures, et il ne venait point.

Ce retard était presque sans exemple ; il avait l’importance d’un événement.

À six heures moins le quart, Petite et Abel se déterminèrent à monter à la chambre du vieillard. Ils écoutèrent d’abord, l’oreille contre la serrure, et n’entendirent rien. Ils frappèrent, on ouvrit aussitôt.

Le vieux Moïse se montra sur le seuil avec le costume qu’il portait chaque soir. Il faisait ce qu’il pouvait pour paraître à son aise et libre d’esprit ; mais il y avait sur son visage une pâleur inaccoutumée, et tandis qu’il descendait, appuyé sur le bras de sa fille, des tremblements soudains agitaient ses vieux membres.

Son trouble était si visible que le jeune M. Abel lui-même, qui n’était point pourtant un observateur très-subtil, ne put manquer de s’en apercevoir.

On ne fit au vieillard aucune question.

Le repas fut silencieux ; chacun y apportait sa préoccupation ; Petite seule était gaie et charmante, comme toujours, au milieu du malaise général.

Les trois associés songeaient, chacun pour sa part, aux graves événements de la journée. Esther se demandait ce qu’avait pu devenir Goëtz. Lia était avec Otto ; ce qui s’était passé naguère dans sa chambre restait pour elle une énigme, mais elle se sentait le cœur serré au souvenir du nuage sombre qui avait couvert tout à coup le front de son amant. Sa jolie tête se penchait, rêveuse ; une inquiétude, qu’elle ne pouvait ni expliquer, ni vaincre, grandissait au dedans d’elle. Elle voulait être joyeuse et fêter l’arrivée d’Otto au fond de son âme, mais elle n’y trouvait qu’un pressentiment de malheur.

Quant au vieux Moïse, il était immobile et muet à la place d’honneur. Il ne mangeait point. La vivacité de son regard s’était éteinte. À voir son visage morne et frappé, on eût dit qu’une vision effrayante était devant ses yeux.

À deux ou trois reprises durant le repas, ses lèvres remuèrent : on eût dit qu’il allait parler, mais il n’en fut rien, et c’est à peine si Petite, qui s’asseyait auprès de lui, put saisir un son imperceptible qui tombait de sa bouche.

Ce n’était pas faute de bon vouloir ; elle tendait l’oreille de son mieux et son oreille était fine.

Une fois elle crut entendre ces mots murmurés confusment.

— Je l’ai vu… je l’ai vu !…

Ce fut tout.

Après le dîner, au moment où l’on entrait au salon, le vieux M. de Geldberg fit signe au chevalier et au docteur d’approcher. Ils obéirent tous les deux.

Moïse les fît asseoir auprès de lui, de manière à ce que leurs sièges touchassent le sien ; son regard inquiet tourna autour du salon, pour voir si personne n’était à portée d’entendre. Il prit cet air important et mystérieux de l’homme qui va dire un grand secret.

Reinhold et le docteur attendaient.

La scène resta muette durant une ou deux minutes.

— Non, non ! balbutia enfin Mosès, dont l’œil se baissa ; pourquoi la tombe s’ouvrirait-elle ?… mon esprit devient faible… je suis trop vieux !

Il se tut.

Les deux associés attendirent encore durant une minute, puis Reinhold prit la parole…

— Mon digne ami, dit-il bien doucement et avec un respect affectueux, — vous nous avez appelés… vous avez une communication à nous faire ?

Le vieillard les regarda tour à tour, et secoua la tête vivement.

— Non, non, répliqua-t-il, que pourrais-je avoir à vous dire ?… le passé est bien loin ; je ne m’en souviens plus… faites que Lia vienne avec son livre s’asseoir auprès de moi.

Il les éloigna d’un geste plein de fatigue.

L’instant d’après, Lia commençait à haute voix la lecture de chaque soir.

La table de tric-trac était dressée ; mais, au lieu de s’asseoir à leur partie quotidienne, Mira et Reinhold durent obéir à un signe de Sara, qui les appelait dans une embrasure.

Esther et le jeune M. Abel étaient assis auprès l’un de l’autre devant le foyer. Ils n’avaient pas grand’chose à se dire, mais il s’opérait entre eux comme un muet et fraternel échange d’ennui : leurs bâillements étouffés se croisaient avec beaucoup de sympathie.

— Que vous a-t-il dit ?… demandait Petite aux deux associés.

— Belle dame, répliqua Reinhold, le respectable monsieur baisse considérablement à mon sens !… il est à croire qu’il avait en effet quelque chose à nous communiquer, puisqu’il prenait la peine de nous appeler près de lui… Mais quand le digne homme nous a tenus tous les deux sous sa main, attentifs et pressés de savoir, son caprice a changé… Il n’avait plus rien à nous dire.

— Est-ce bien vrai ? demanda Petite, en s’adressant à Mira.

Reinhold s’inclina en souriant pour la remercier de cette preuve de confiance.

— C’est vrai, dit Mira gravement.

Petite lui montra du doigt un siège qu’il alla chercher aussitôt. Petite s’assit au fond de l’embrasure, et les deux associés se tinrent debout devant elle.

Ils se prirent à parler tous les trois à voix basse…

Auprès de la cheminée, on n’entendait pas même le bruit de leurs chuchotements. La voix dé Lia s’élevait seule, pure et douce, dans le silence du salon…

D’ordinaire, le vieux Moïse écoutait la lecture avec attention, car il faisait montre d’une piété grande et d’un profond attachement aux pratiques de sa religion. Aujourd’hui, son regard était distrait, et il y avait dans toute sa personne des marques d’agitation. Son front chauve se penchait parfois tout à coup sous le poids d’une pensée pénible ; puis ses petits yeux gris se relevaient vifs, inquiets, perçants ; ses lèvres remuaient comme pendant le repas, sans produire aucun son.

Ce n’était point, assurément, la lecture de la Bible qui pouvait ainsi l’émouvoir.

Il y avait un gros quart d’heure déjà que madame de Laurens et les deux associés s’entretenaient ; leur conversation était sans doute fort attachante, car ils y mettaient beaucoup de feu.

— Chevalier, disait madame de Laurens de ce ton péremptoire et sec qu’elle prenait pour parler d’affaires, — qu’il y ait danger ou non, il faut recommencer !

— Belle dame, répliqua Reinhold, vous savez si je suis à vos ordres, mais je n’ai pas comme cela plusieurs Verdier de rechange…

— Je l’espère bien ainsi ! riposta Petite qui haussa les épaules avec dédain ; — il ne faudrait qu’un autre Verdier pour tout perdre… Cherchez, messieurs, et trouvez quelque moyen moins naïf !

— On dit du mal des auteurs, murmura Reinhold, — après la pièce tombée… Auparavant, c’était un chef-d’œuvre !… À parler vrai, belle dame, le moyen n’était pas si mauvais… et sans ce grand drôle, dont parle Verdier dans sa lettre…

— Certes, interrompit Petite avec moquerie, s’il n’avait pas échoué, nous l’aurions vu réussir… je n’ai jamais prétendu le contraire !

Reinhold aurait pu se fâcher, mais il aima mieux sourire.

— Puisque vous paraissez y tenir, chère dame, reprit-il, je passe condamnation… Mon moyen était mauvais… en savez-vous un meilleur ?

Petite jeta un regard vers son frère et sa sœur, qui lui tournaient le dos, assis auprès du foyer ; elle voulait voir si, sous prétexte de bâiller, ils n’étaient point l’un et l’autre aux écoutes.

— Je vous préviens, belle dame, reprit Reinhold, que la situation me paraît avoir changé… Ce mystérieux personnage, qui est venu si mal à propos mettre son épée dans la poitrine de Verdier, ne s’est pas rendu, sans doute, au bois de Boulogne de si grand malin, par hasard et pour se promener… Depuis tantôt, j’ai réfléchi beaucoup à cette diabolique aventure, et il m’est évident que le jeune homme a des protecteurs.

— Nous avons de l’argent, dit Petite.

— Nous en avions… grommela Reinhold.

Petite ramena sur le chevalier son regard froid et brillant.

— À quoi bon tant parler, dit-elle ; je veux qu’il meure !

— Moi aussi, répliqua Reinhold, mais…

— Docteur, interrompit Petite, dites-lui comment faire.

Le Portugais, jusqu’alors, avait gardé un silence grave. Quand Petite levait les yeux, sa paupière se baissait ; quand Petite cessait de le regarder, il relevait les yeux, et l’on voyait comme un atôme de feu brûler au fond de sa prunelle encavée.

Il ne bougeait point ; sa taille se dressait longue et rigide auprès de la taille courte et légèrement obèse du chevalier, qui se trémoussait à chaque parole prononcée.

La demande de Sara était pour lui un ordre.

— Il y a un moyen, répondit-il de ce ton glacial et pédant qui lui était propre.

Petite et le chevalier prêtèrent avidement l’oreille.

— Esther, disait en ce moment M. Abel, qui s’ennuyait de ne point parler, — avez-vous vu Meeting, mon cheval du Lincolnshire ?

— Non, répondit Esther.

— C’est un bai, qui a gagné à Epsom… Je l’ai acheté trois cent cinquante guinées à lord Pursy, héritier de sa seigneurie George, comte Herrington.

— Ah !… fit Esther.

— Oui, madame… ce Meeting est fils de Waterloo et de Princesse Mathilde.

— Vraiment !…

— J’ai les titres… Waterloo, comme vous savez, était fils de Problème et de Chip-of-the-old-block.

— Je ne savais pas, murmura Esther, qui n’écoutait point.

— C’est étonnant ! dit Abel, tout le monde connaît cela… C’est Chip-of-the-old-block qui fit gagner trente mille gainées à lord Chesterfield, en 1819, aux courses d’Ascott… et son père, le fameux Peripatetician

Esther bâilla. Abel la regarda d’un air indigné et se tut.

Le docteur José Mira fut, suivant son habitude, quelques secondes avant de reprendre la parole. C’était un homme prudent qui pesait chacun de ses dires.

Petite et Reinhold l’interrogeaient du regard.

Quand il les eut fait attendre suffisamment, il baissa les yeux et murmura :

— Il n’y a qu’à l’inviter à la fête…

Petite frappa dans ses mains : elle avait compris à demi-mot. Reinhold cherchait encore.

— À la fête ?… répéta-t-il.

— Au château de Geldberg ! dit Petite ; — nous serons lâchez nous, et nous n’aurons pas besoin d’un duel.

Reinhold tendit la main au Portugais.

— Docteur, dit-il, vous parlez peu, mais vos paroles valent de l’or !… Il est certain que si nous l’amenons jusqu’au château de Geldberg, l’affaire est faite… Mais sous quel prétexte l’inviter, maintenant que nous l’avons chassé des bureaux ?

— Je m’en charge, répondit madame de Laurens, — et je réponds qu’il viendra.

— C’est au mieux ! s’écria le chevalier ; — alors il faut hâter la fête.

— Et prendre ses mesures d’avance, ajouta le docteur ; car vous ne trouverez guère de gens comme il vous les faut, parmi ces sauvages de Wurtzbourg.

— C’est encore vrai, dit Reinhold ; ah ! docteur ! quel homme précieux vous faites !… Je connais ici un bon garçon qui pourrait bien nous convenir.

— Il en faut plusieurs.

— Je connais une femme, dit à son tour Sara, — qui serait peut-être en position de nous fournir d’excellents sujets…

— Mon homme en amènera tant qu’on voudra, dit Reinhold.

Petite se leva.

— À quand la fête ? dit-elle.

— Les préparatifs doivent être fort avancés, répondit le chevalier, et nous serons libres après l’échéance du 10… Quant aux frais, le Ciel nous a envoyé un bailleur de fonds auquel nous ne nous attendions pas… On peut lancer les invitations.

— Faites, dit Sara ; le plus tôt sera le mieux… moi je vais m’occuper de ce petit Franz…

Elle quitta l’embrasure et se dirigea vers le foyer.

Remhold regarda le Portugais en dessous d’un air narquois.

— Docteur, dit-il, elle sait le nom et l’adresse du jeune homme, puisqu’elle se charge de l’inviter… le nom, vous avez pu le lui dire, car vous le saviez… mais l’adresse ?

Les sourcils du docteur se froncèrent.

— Ah ! ah ! cher docteur, reprit méchamment le chevalier, comme elle est belle encore, et que ceux qu’elle aime doivent être heureux !…

Petite venait de tendre son front au baiser du vieillard.

— Je vous quitte de bonne heure ce soir, disait-elle ; il faut que j’aille tenir compagnie à mon pauvre Léon…

Moïse retrouva un sourire pour lui souhaiter la bonne nuit.

Quand elle fut partie, il se tourna vers Reinhold et le docteur qui venaient de se rapprocher du foyer.

— Ils ne peuvent pas rester bien longtemps l’un sans l’autre, dit-il ; comme ils s’aiment !…

Le docteur salua gravement ; Reinhold dit une fadeur.

La voiture de Petite galopait vers la rue de Provence.

Un quart d’heure après, elle était assise au chevet de son mari.

Il y avait là un médecin qu’on venait d’appeler.

Petite se plaignit amèrement du devoir impérieux qui l’éloignait du lit de son mari malade ; elle l’accabla de caresses tendres, et quand le médecin sortit, il était presque en colère contre M. de Laurens, qui avait accueilli avec une froideur morne les marques d’amour de sa charmante femme.

À peine avait-il dépassé le seuil, que Petite se levait à son tour et courait changer de toilette.

Elle rentra bientôt, parée et si belle, que le regard du malade eut un éclair.

— Bonsoir Léon, dit-elle du bout des lèvres ; — je vous trouve mieux, mon ami… en rentrant, je viendrai peut-être vous faire une petite visite, avant de me coucher.

— Où allez-vous ? murmura le pauvre agent de change, qui était pâle au point de ressembler à un mort.

Sara lui fit un petit signe de tête en souriant, et s’enfuit sans répondre.

M. de Laurens regarda la porte durant une seconde, comme s’il eût espéré le retour de sa femme ; puis sa paupière se referma lourde.

Il demeura immobile, la tôle sur l’oreiller. Autour de ses yeux creusés, il y avait un large cercle bleuâtre ; ses traits étaient tirés ; des rides amères jouaient au coin de sa bouche.

Au bout de quelques minutes, il tressaillit sous ses couvertures ; ses lèvres se froncèrent ; son visage entier se crispa convulsivement.

Il poussa un cri de détresse.

Son valet de chambre accourut, et le trouva se tordant entre ses draps. Sa souffrance était horrible. Il pleurait comme une femme. — Et parmi ses sanglots, il gémissait le nom de Sara…

De Sara qui lui versait chaque jour une dose de jalousie, ce mortel poison auquel il succombait lentement !

De Sara qui le tuait en se jouant et le sourire aux lèvres !…

Sara n’était point remontée dans son équipage. Elle avait gagné la rue par l’escalier des bureaux ; elle venait de s’installer dans son coupé d’aventures, qui courait maintenant dans la direction du quartier du Temple.

Petite s’était enfoncée dans l’un des coins de sa voiture ; une douillette de soie l’enveloppait chaudement.

Elle rêvait.

Et nul remords importun ne venait assombrir sa rêverie.

Son joli visage exprimait une parfaite quiétude ; sa conscience était nette ; son imagination lui montrait un riant avenir.

Elle était belle encore, belle pour longtemps. Elle était riche. Sa vie commençait…

Le coupé quitta le boulevard à la porte Saint-Martin. Au lieu des larges voies qu’il avait parcourues jusque-là, il s’engagea bientôt dans une rue étroite et mal éclairée dont les boutiques sombres semblaient séparées par tout un monde des brillants magasins du beau Paris. Le coupé roula dans la boue durant une ou deux minutes, puis il s’arrêta. — Il était au bout de la rue du Vert-Bois, qui avoisine le Temple.

Petite s’éveilla gaiement de son rêve et sauta sur le trottoir étroit. Son pied ne fit qu’effleurer légèrement le granit incessamment enduit de fange. Un autre bond la porta dans une allée obscure, où l’air se chargeait d’humidité. L’allée de Hans Dorn, que nous avons peinte si misérable, était un royal corridor auprès de ce boyau, noir et glissant.

Petite, avant de s’y engager, se retourna vers son cocher.

— Allez m’attendre là-bas ! dit-elle.

Le cocher remonta sur son siège et partit. Il venait souvent en ce lieu, et le mot là-bas voulait dire pour lui le coin de la rue Phélipeaux.

Petite fit quelques pas en relevant sa robe, comme si elle eût été dans la rue. Il régnait autour d’elle une obscurité presque complète ; mais elle savait son chemin. Son pied mignon heurta bientôt la dernière marche d’un escalier tournant, qui était le digne voisin de l’allée.

Elle prit sans trop de dégoût une corde grasse qui remplaçait le bec de gaz, et commença intrépidement à gravir les degrés hauts et roides de l’escalier.

Elle ne s’arrêta qu’au troisième étage.

Ici, le luxe commençait. Il y avait, vraiment, un paillasson pour s’essuyer les pieds, et la main de Petite, qui savait les êtres, trouva dans l’ombre un beau gland de laine terminant le cordon d’une sonnette.

Elle sonna. Derrière la porte, on entendait une conversation bruyante, mêlée d’éclats de rire.

Au retentissement de la sonnette, un bruit de savates se fit à l’intérieur ; la porte s’ouvrit et montra une vieille femme, coiffée d’un mouchoir à carreaux et tenant à la main un bougeoir de cuivre, qu’elle levait au-dessus de sa tête pour examiner la nouvelle arrivante.

Cette bonne femme avait une redoutable figure de portière, de gros sourcils sur des yeux rouges, un nez crochu, des moustaches, une bouche rentrée, un menton menaçant.

Sara la salua d’un sourire amical.

— Bonjour madame Huffé, dit-elle.

Madame Huffé fit une révérence étudiée, et prit un air civil qui mit encore plus de grotesque sur son visage.

— J’ai bien l’honneur de vous saluer, madame, dit-elle.

— Madame Batailleur est-elle à la maison ? reprit Petite.

La Huffé fit une seconde révérence, et se mit à marcher à reculons, en répondant d’une voix prétentieuse et flûtée :

— Madame aura l’honneur de recevoir madame…

Petite entra. Madame Huffé lui fit traverser une chambre où régnait une généreuse odeur de cuisine ; puis elles entrèrent toutes deux dans une seconde pièce, meublée avec une sorte de luxe.

Dans cette pièce, madame Batailleur était à table vis-à-vis d’un garçon d’une vingtaine d’années, mis avec une recherche de mauvais goût, la moustache frisée et les cheveux bichonnés par un perruquier du quartier du Temple.

— J’ai l’honneur d’annoncer madame Louise, dit la Huffé en exécutant une troisième révérence.

Madame Batailleur se leva, la bouche pleine, et tendit la main à Petite, qui la toucha de bonne amitié.



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