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Le Feu royal, fait par le sieur Jumeau, arquebusier ordinaire de Sa Majesté

Le Feu royal, faict par le sieur Jumeau, arquebusier ordinaire de Sa Majesté.

1618



Le Feu royal, faict par le sieur Jumeau, arquebusier ordinaire de Sa Majesté1. Présenté au Roy.
À Paris, par Nicolas Callemont, demeurant à la rue Quiquetonne2. 1618.
Avec privilège du Roy.

Entre les lapidères, la pierre la plus précieuse estimée est le diamant, l’œuvre n’en rehaussant nullement l’excellence, mais seullement celuy qui a plus de pois et d’eclat a plus de pris : de mesme est-il des hommes, qui semblent que la nature les ayent formés en mesme moulle ; mais l’esprit seullement leur donne le pois et le pris, et particullièrement ceux qui ont recherché l’invention des feux d’artifices, invention estimée par toutes les nations du monde, puisque aux choses memorables et aux actions les plus celebres, c’est l’ame des passetemps et le plaisir le plus estimé, puisque c’est celuy de nostre roy3. Aussi en ce jour heureux de Sainct-Cosme, pour lequel cest artifice avoit esté destiné et differé en consideration du voyage de Sa Majesté, où il s’agist de la commune resjouissance des François pour l’heureuse naissance de Louys le Juste, nostre roy invincible4, où il s’est veu des effaits admirables du feu, que jadis celuy qui brusla ce que Alcide eust de mortel ne le peut esgaller, ny celuy dont Prometée anima ses statues ne fut jamais si glorieux.

En la première action il s’est veu cent fusées produire et nous monstrer diverses sortes de feu et de figures portées en l’air par des inventions admirables et qui n’ont jamais esté veues5.

En la seconde action il s’est veu six geans, representant six nations en circonference, combatre les uns contre les autres au milieu de la rivière de Seine6, qui avoient une perpetuelle action et un mouvement continuel, sans que l’on peust recognoistre qui les faisoit mouvoir, au milieu de laquelle circonferance il y avoit un rocher eslevé d’une toise et demie de hauteur, sur lequel estoit un aigle d’une excessive grandeur, et Jupiter posé dessus, tenant son foudre à la main, qui lança sur les geans qui vouloient saper son trosne, lequel foudre il jetta sur eux et les reduit au neant.

Par la circonferance est representé le royaume de France, qui est tousjours demeuré ferme au milieu des ondes, bien qu’il aye esté battu et quasi comme abbattu d’une infinité d’orages et de mouvemens divers que les siècles passés luy ont fait voir. Le mouvement continuel, c’est la sagesse et la raison qui balancent continu­ellement dans l’esprit de ceste Antipater de nostre Philippe François, que je puis nommer le premier cercle de ceste sphère et la première horloge dont le contre-poids tend tousjours au bien du public, que l’on peut dire avoir autant de faveur que son merite est eslevé entre les hommes ; la vertu duquel l’on ne peut mettre en sa juste exaltation, car, si les souhets des sujets de Sa Majesté avoient lieu aux choses mortelles, je lui souhetterois de l’immortalité et luy donnerois toutes les louanges que les siècles que nous avons passé attribuent à l’integrité, au service et à la fidellité deue à son prince. Le rocher qui est au milieu de la circonfe­rance, c’est la ville de Paris, ce miracle du monde, laquelle, encore qu’elle aye esté agitée et sa sainture aye esté veue de l’estranger, est tousjours demeurée ferme comme un rocher en l’obeissance de Sa Majesté.

L’aigle qui estent ainsi les ailes, c’est cet auguste parlement, ce nid de science qui protège, sous l’authorité du roy, le public et le particullier. Par Jupiter, qui est sur l’aigle assis, est representé Louys le Juste, nostre roy, qui, tout ardant de combattre comme un Cesar, tout redouté en son combat comme Henry le Grand, ayant le fer et le foudre en la main, le lance sur les nations qui le voudroient empescher de porter son espée sur les confins de l’univers, où nous luy verrons naistre les palmes dedans les mains et le laurier seindre son front glorieux.

En la troisième action il s’est veu sur un batteau sur lequel estoient des niches remplies de personnages et bordé de fleurs de lis coronnées d’une excessive grandeur avec L. L. d’or assises en des croissans soustenus par des septres, le tout semé de lances à feu qui rendent une clarté admirable, au milieu duquel estoit une piramide fort bien eslabourée et esmailée de toutes sortes de couleurs, aux angles de laquelle estoient quatre vazes dans lesquels estoient posez des bouquets de fleurs d’Italie representés au naturel, et à la pointe de laquelle estoit un soleil de huit pieds de diamètre, dont les rayons esbloissoi­ent les yeux des assistans qui estoient accourus de toutes pars pour voir les merveilles de cet artifice. Le roy et la cour ayant veu ce soleil faire son cours en un quart d’heure, incontinent l’on entendit milles tonnerres retentir par le bruit des canons, qui sembloit que la machine du ciel devoit dissoudre.

Par ce pié d’estal7 nous est figuré une cadrature qui est la mesme fermeté et asseurance, qui nous represante la paix, precieux gaige que le roy nous a donné, que nous ne pouvons plus dire que nostre bonne fortune soit chancellante, mais maintenant qu’elle est assise sur un ferme et durable fondement, durant laquelle voyons espanouir les fleurs de lis, non en l’orient ny au midy, mais au couchant de la journée, que nous pourrons dire estre animez de l’ardeur du soleil qui les regarde par une puissance extraordinaire.

Les personnages qui sont autour du piedestal representent la Force dont la Justice doit estre aydée, car depuis qu’elle est armée de puissance elle presse les passions violantes de l’ame du celerat qui a pour objet la punition qui le retient, et le bon à la vertu, qui l’engaige à bien faire. Les L. L. qui sont assises en des croissans representent le nom de Louys le Juste, que son peuple comble de benedic­tions, afin que, croissant en aage, en justice, pieté, clemence et en toutes autres sortes de vertus, nous puissions vivre en esperance que la France reverra encore le siècle doré. La piramide assise au milieu de la cadrature nous represente la Justice, qui est un des fondemens principaux du bastiment d’un Estat, justice qui vient du ciel divinement s’espandre sur la personne des roys ; comme nous voyons l’humeur se puiser dedans l’eau, la chaleur venir du feu, la solidité du corps naistre de la terre et l’esprit se tirer de l’air, de mesme nous pouvons dire la justice venir de Dieu sur les roys, qui la renvoyent par reflection, comme les sources font leurs ruisseaux, dessus leurs peuples pour leur en faire user une plus tranquille et plus assurée. Aussi la justice est-elle la fin de la loy, la loy l’œuvre du prince, et le prince l’image de Dieu. Les quatre vases qui sont au pied de la piramide represen­tent les quatre cas dont la Justice est animée, qui sont le commande­ment, la deffence, la permission et la punition, car la fin de la loy gist à commander, deffendre, permettre et punir. Cela estant inviolable­ment gardé fera que nous verrons le bouton et la fleur de la justice rendre les quatre coins du royaume tout odorans. En la pointe de la piramide est un soleil brillant qui porte le nom de ce grand roy, qui nous represente la Religion, qui est la première colonne, le principal apuy des royaumes, et le pivot qui donne le mouvement à ceste miraculeuse machine qui brille continuelle­ment sur la justice, sur les lys et en la paix, et particulière­ment au siècle où nous sommes, où nous voyons Sa Majesté estre le premier et principal protecteur, de sorte que nous pouvons dire que c’est un Cesar conquerant, un Auguste pacificateur de son Estat et un Constantin restaurateur de son Eglise.

En la quatriesme action, il s’est veu cent partemens de fusées enrichir le ciel d’un million d’estoilles, diverses sortes d’autres feux que l’on a veu serpenter dedans l’air et dedans l’eau8. L’on a veu des commettes non decendre du ciel, mais sortir de terre pour aller dans les cieux y porter les vœux et les prières de tous les sujets de Sa Majesté pour perpetuer les jours à la durée d’un siècle de ce grand roy, borner son royaume des confins de l’univers et le rendre le plus heureux monarque qui aye jamais veu le soleil.



1. On ne distinguoit pas alors les arquebusiers des artificiers, et M. de Paulmy nous en donne ainsi la raison : « On appeloit, dit-il, les arquebusiers artificiers, non qu’ils fissent et vendissent de la poudre, mais parceque toutes les armes à feu qu’ils fabriquoient étoient appelées du mot général artifice. » (Mélanges tirés d’une grande Bibliothèque, Hh., p. 5.) La vente de la poudre, et surtout celle de pièces d’artifices, furent toutefois un monopole des artificiers, qui s’étoient pourvus de provisions de la cour, et qui par là avoient le droit, comme ici le sieur Jumeau, de prendre le titre d’artificier du roi. On leur accordoit ce titre, « avec faculté de faire saisir par le bailli de l’Arsenal toutes espèces d’artifices qui se trouveroient chez les merciers et autres particuliers qui s’ingéreroient d’en faire et d’en vendre ». (Guide des corps des marchands, 1766, in-12, p. 160.) En outre de ces artificiers du roi, il y avoit celui de l’Hôtel-de-Ville, qui étoit aux gages de la ville de Paris, avec lettres « qui étoient marques de sa charge ». Il devoit, dans les occasions de réjouissance, faire tous les feux de la ville, tels que, par exemple, le feu de la Saint-Jean, que le roi devoit venir allumer lui-même. Louis XIII alluma celui de 1620.

2. C’est ainsi qu’on appeloit alors et qu’on auroit toujours dû nommer la rue Tiquetonne, puisqu’en effet elle eut pour parrain, au XIVe siècle, le riche boulanger Rogier Quiquetonne.

3. Les feux d’artifice étoient en effet fort à la mode alors. On se les permettoit même dans les couvents lorsqu’il s’agissoit de cérémonies un peu importantes, telles que canonisations de saints ou de saintes. Les fêtes de la canonisation de sainte Thérèse furent pour les carmes l’occasion de réjouissances de cette espèce. V. notre édit. des Caquets de l’Accouchée, p. 48–49, note, et Dreux du Radier, Récréations historiques, t. 2, p. 183.

4. Louis XIII étoit né le 29 septembre, jour de Saint-Côme. — Le feu d’artifice du sieur Jumeau, préparé pour célébrer l’heureux événement de la paix survenue entre le roi et les princes après l’assassinat du maréchal d’Ancre, avoit été ajourné jusqu’à l’anniversaire de la naissance de Louis XIII par suite des voyages du roi à Rouen et dans le centre de la France.

5. Pendant tout ce règne et le suivant, ces inventions se perfectionnèrent encore. Lors de la naissance de Louis XIV, il y eut, par exemple, des feux d’artifice qui éclipsèrent tout ce qu’on avoit vu jusque alors. « Les jésuites, outre près de mille flambeaux dont ils tapissèrent leurs murs les 5 et 6, firent, le 7 dudit mois de septembre, un ingénieux feu d’artifice dans leurs cours, qu’un dauphin alluma entre plus de deux mille autres lumières qui éclairoient un ballet et comedie, sur le mesme sujet, representés par leurs escoliers. » (Cérémonial françois, t. 2, p. 214.) — C’est un nommé Carême qui, à la fin du XVIIe siècle, excelloit dans ce genre de merveilles pyrotechniques. « Carême, lit-on dans le Livre commode des adresses, au chapitre des Passe-temps et menus plaisirs, se rend célèbre par les feux d’artifice figurés, coloriés. »

6. Les feux d’artifice étoient tirés, au XVIIe siècle, soit sur des bateaux en pleine Seine, comme celui dont l’ambassadeur d’Espagne donna le spectacle aux Parisiens en 1722, à l’occasion de l’arrivée de l’infante, et qui fut disposé avec beaucoup d’art entre le Pont-Royal et le Pont-Neuf (V. Journal de Marais, Rev. rétrosp., 30 nov. 1836, p. 182), soit sur le Pont-Neuf même. C’est là que fut tiré celui des fêtes de la naissance de Louis XIV, qui inspira ces vers de Saint-Amant :

————Au milieu du Pont-Neuf,
————Près du cheval de bronze,
————Depuis huit jusqu’à neuf,
————Depuis dix jusqu’à onze,
On fit un si grand feu qu’on eut grand’peine
————De sauver la Samaritaine
————Et d’empêcher de brûler la Seine.

Voy. aussi le Journal de Barbier, t. 2, p. 138, 241, 304. — Sous Louis XIII, les particuliers qui vouloient se donner ce divertissement se rendoient dans l’île Notre-Dame (île Saint-Louis), à peu près inhabitée, et y tiroient leurs feux d’artifice. Une fusée lancée de là par un jeune garçon, pendant les fêtes de la Saint-Jean de cette même année 1618, tomba sur un bateau du port au Foin, qui prit feu, et qui, s’en allant à la dérive, incendiant les autres bateaux, faillit embraser le pont. (Mercure françois, 1618, p. 25.)

7. Piédestal ne s’écrivit d’abord pas autrement.

8. Ceci nous fait souvenir du feu d’artifice du Menteur (acte 1er, sc. 5), qui, selon la mode du temps, auroit aussi été tiré sur la rivière :

Après qu’on eut mangé, mille et mille fusées
S’élançant dans les airs, ou droites ou croisées,
Firent un nouveau jour, d’où tant de serpenteaux
D’un déluge de flamme attaquèrent les eaux,
Qu’on crut que, pour leur faire une plus rude guerre,
Tout l’élément du feu tomboit du ciel en terre.