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Le Parnasse contemporain : Recueil de vers nouveauxSlatkine ReprintsII. 1869-1871 (p. 129-134).




VICTOR DE LAPRADE

———


LE FAUNE

POËME

I


Le chêne est vieux ; les ans, les vents & le tonnerre
Ont fait brèche à son front quatre fois centenaire.
Squelette immense, au loin, dans la brume des soirs,
Il tord sous un ciel gris ses bras noueux & noirs ;
Sur ses minces rameaux tremble un feuillage rare ;
Le prodigue printemps pour lui s’est fait avare ;
Dans le concert de juin il se tait, il est seul.

La mousse étend sur l’arbre un bleuâtre linceul ;
Sur ses branches le gui, sur ses pieds la fougère…
Tout ce qu’il a de vert est de séve étrangère.

Les oiseaux de l’amour ne s’y posent jamais ;
De sinistres bavards fréquentent ses sommets ;

Chargeant de leurs nids lourds ses tiges les plus hautes,
La pie & le corbeau font fuir de plus doux hôtes.

En bas le sol est nu ; pas une fleur autour
De ce tronc caverneux, large comme une tour ;
Fine & rare aux abords, l’herbe se montre à peine ;
La terre s’épuisa pour former ce grand chêne.
Mais le temps a miné le cœur du vieux géant ;
Sous l’écorce de fer s’ouvre un antre béant,
Profond, sombre, attestant mort ou décrépitude…

En lui le vide, autour de lui la solitude


II


Voici qu’une lueur se meut dans cette nuit ;
Une forme s’éclaire au fond du noir réduit.
Comme une vague aurore au sein de l’ombre éclose
Monte, en s’illuminant, je ne sais quoi de rose ;
Et sur le seuil de l’antre inondé de soleil
Un Faune adolescent s’assied, brun & vermeil ;
Non tel qu’un dieu d’airain dans sa niche de marbre,
Mais vif, riant, bercé comme une fleur sur l’arbre.

A sa lèvre appliquant sa flûte de roseaux,
Mollement il en tire un air, un chant d’oiseaux,
Un chant simple & profond qui saisit & pénètre,
Un air inattendu que l’on croit reconnaître,

Tant il sait, en accords justes & merveilleux,
Fondre le cri de l’âme avec la voix des lieux.

Or du premier roseau le son s’envole à peine,
Le dieu n’en est encor qu’à sa première haleine ;
Et déjà, près de lui, sur le sol maigre & nu,
Le printemps d’autrefois est partout revenu.
Le gazon clair-semé s’épaissit ; mille plantes
Enlacent le vieux tronc de leurs tiges grimpantes :
Brodant de pourpre & d’or le velours du sainfoin.
Mille naissantes fleurs s’entremêlent au loin.
Un frais parfum épanche avec les mélodies
L’insinuant parfum des feuilles reverdies ;
Et, sur les vents chargés d’un invisible miel,
Un murmure infini vole entre terre & ciel.

L’hymne imprévu, joué par l’hôte du vieux chêne,
Ondule & se répand vers la forêt prochaine ;
Tout arbre en a frémi, du mélèze au tilleul ;
Les jeunes rejetons parlent au sombre aïeul,
Et tous, comme un tribut joyeux & volontaire,
Font de leur peuple ailé sa part au solitaire.
Les nids les plus lointains, ou fauvette ou pinson,
Laissent fuir vers le chêne un hôte, une chanson.
D’insectes & d’oiseaux chaque branche fourmille,
Chaque haleine du vent y porte une famille,
Et, jusqu’aux blancs ramiers, ces modèles d’amour,
Tous les fils du printemps y tiennent une cour.

Mais le Faune joufflu, sur son trône d’écorce,
Dans la flûte de Pan souffle avec plus de force,
Et l’agile chanson court, par mille chemins,
Au renouveau du chêne invitant les humains ;
Et des couples heureux sortis des métairies,
Accourus, en dansant, à travers les prairies,
Fêtent, peuple innombrable & par l’amour uni,
L’arbre de Jupiter tout à coup rajeuni.

Dans son feuillage ému par le roseau sonore
Les voix de l’avenir savent parler encore ;
Son ombre à l’homme encor verse l’oubli des maux.
Des lyres & des fleurs pendent à ses rameaux ;
Sur ses pieds, tapissés de mousse & de pervenches,
Il voit, en souriant, glisser les robes blanches ;
Sur le front du vieux roi la couronne a relui,
Et l’hymne de la vie éclate autour de lui.


III


Or le musicien vermeil, aux pieds de chèvre,
Du syrinx aux sept trous a retiré sa lèvre ;
Les roseaux inspirés ne rendent plus de son ;
Lui, sans plus de souci, quitte de sa chanson,
Gai, tranquille & sans croire avoir fait ce miracle,
Sans donner un regard à tout ce grand spectacle,
Rustique, &, comme on voit un gardeur de troupeaux,
Secouant par trois fois ses humides pipeaux,

Franchit le seuil d’écorce, & dans l’arbre au creux sombre
Il rentre, &, sans mot dire, il disparaît dans l’ombre.

Tout disparaît aussi, les oiseaux & les fleurs,
Les vierges aux doux yeux, & les mille couleurs
Des prés, des cieux, des bois, la lumière elle-même ;
Tout meurt avec le bruit de la note suprême,
Avec le divin souffle emporté par le vent…

Le chêne est resté nu, noir, seul comme devant.


IV


Mais de ses larges flancs où s’émousse la hache
Surgira mille fois l’hôte obscur qui s’y cache ;
Et le Faune immortel, réveillant les amours,
Si vieux que soit le chêne, y chantera toujours.
Le monde encor verra de sa sombre demeure
L’adolescent sacré s’élancer à son heure,
Jouant de ses pipeaux, éternels comme lui,
Et, d’un souffle léger, chassant le lourd ennui.

Sitôt qu’il reparaît, sitôt qu’il fait entendre
Sur les roseaux de Pan sa chanson vive ou tendre,
Le prodige adoré s’accomplit dans les bois :
L’arbre est peuplé d’oiseaux, de fleurs comme autrefois,
Égayé de festins & de rondes champêtres ;

Un frisson printanier fait bondir tous ces êtres,
Et l’homme enfin connaît à des signes divers
Qu’un dieu jeune a souri dans le vieil univers.