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Le Fantastique Repentir des mal mariés

Le fantastique repentir des mal mariez.

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Le fantastique repentir des mal mariez.
S. l. n. d. In-81.

Si tu te plains que ta femme est trop bonne
L’ayant gardée trois semaines en tout,
Attens un an, et tu perdras à coup
L’occasion de t’en plaindre à personne.

Mais, si elle est malicieuse et fière,
Par bon conseil, ne l’en estime moins :
Je prouveray tousjours par bons tesmoins
Que la meschante est bonne mesnagère.

Si par nature elle est opiniastre,
Commande-luy toute chose à rebours,
Et tu seras servy suivant le cours
De ton dessein, sans frapper ny sans battre.

Si au bourbier menteur elle se plonge,
Croy le rebours de ce qu’elle dira,
Et tu verras qu’elle te servira
De verité, pensant dire mensonge.

Si elle dort la grasse matinée,
C’est ton profit, d’autant qu’elle n’a pas
Tel appetit quand ce vient au repas,
Et son dormir luy vault demy-disnée.

Si elle faict la malade par mine,
Va luy percer la veine doucement,
Droict au milieu, et tu verras comment
Tel esguillon luy porte medecine.

Si elle est vieille ou malade sans cesse,
Tu la sçauras sage contregarder,
Attendant mieux, et si pourras garder
Pour un besoin la fleur de ta jeunesse.

Si tu te plains que ta femme se passe
De faire enfans, par faute d’un seul point,
Sois patient : mieux vaut ne s’en voir point
Que d’en avoir qui font honte à leur race.

Mais, si tu dis que la charge te presse
D’enfans petits, dont la teste te deult,
Ne le soucie, il n’en a pas qui veut :
Ils t’aideront à vivre en ta vieillesse.

Si quelquefois du vin elle se donne,
Cela luy faict sa malice vomir ;
C’est un potus2 qui la faict endormir ;
Femme qui dort ne faict mal à personne.

Si le ciclope a tasché son visage
D’une laideur qui ne se peut oster,
C’est pour du jeu d’amour te desgouter :
Qui moins le suit est reputé pour sage.

D’autre costé, ne sortant de ses bornes
En beaux habits, la blancheur de son taint
Ne te fera de jalousie attaint,
Ains te rendra franc de porter les cornes.

Si bien parée elle feint l’amiable3
Sortant dehors, je te diray pourquoy :
C’est pour complaire à autruy plus qu’à toy,
Veu qu’au logis elle ressemble un diable.

Si tu me dis que toujours elle grongne,
C’est pour tenir en crainte sa maison ;
Il m’est advis qu’elle a quelque raison,
Veu qu’en grongnant elle fait sa besongne.

Si elle est brave et superbe sans honte,
Tel te dira aujourd’huy et demain :
Bonjour, Monsieur, le bonnet en la main,
Qui paravant de toy ne faisoit conte.

Si, gracieuse en tenant bonne geste,
Au decouvert son beau sein elle a mis,
C’est qu’elle veut donner à tes amis
Opinion très bonne de son reste.

Mais, si elle a joué son pucellage,
N’en sonne mot : celui qui l’a gaigné
Perdant le sien, libre t’a espargné
Un grand travail ; c’est autant d’avantage.

Si elle faict à tes amis service
De corps et biens, par liberalité,
Elle vaut plus que tu n’as mérité :
Elle n’est point subjecte à l’avarice.

L’avarice est un vice miserable ;
L’on voit souvent qu’un faquin usurier
Va choisissant tel pour son heritier
Qui le voudroit voir mort sur une table.

L’avare encore à un pourceau ressemble,
Duquel jamais honnesteté ne sort
Pendant qu’il vit ; mais, depuis qu’il est mort,
Tous les voisins en font grand’ chère ensemble.

Si tu me dis qu’elle est insatiable,
Ne se pouvant d’aucun gain contenter,
Après sa mort tu te pourras venter
D’avoir trouvé le butin amiable.

Si tu te plains qu’elle a mauvaise teste,
Il m’est avis que tu te fais grand tort :
Elle en fera le vinaigre plus fort ;
Au demeurant elle est sage et honneste.

Si elle court et souvent se pourmeine
Par cy, par là, n’a-elle pas raison ?
C’est pour laisser la paix en ta maison :
Quand elle y est, trop de bruit elle y mène.

Si tu la dis mauvaise mesnagère,
N’espargnant rien pour faire un hoschepot4,
Elle s’adonne à escumer le pot :
Vive tousjours la bonne cuisinière !

Si elle a faict voler son mariage
En gros estat et dissolutions,
Tu l’as permis par vaine ambition :
C’est pour te rendre en tes vieux jours plus sage.

Si ta femme est de pauvre parentage,
N’en sois fasché, car le riche apparent,
Prompt au mespris de son pauvre parent,
Ne luy sert plus que d’un fascheux ombrage.

Socrates fut homme plein de science,
Qui, se voyant de sa femme outragé,
Ne la voulut battre comme enragé,
Mais fut contrainct de prendre patience.

FIN.

Dixain5.

Souvent flateurs de la bende se tiennent,
Disant : Monsieur, très bien est vostre dit,
Et par flateurs ces gens bendez maintiennent
Parmy les grands la force du credit.
Le bon conseil a donc est interdit,
Car il ne veut en ce point se bender,
Craignant enfin devant Dieu l’amender,
Dont luy seclus6 les bandez de fallace
Craignant le sort ; mais, après desbender,
Dieu remettra le bon conseil en grace.

Le reconfort des femmes qui se plaignent
de l’absence et deffaut de leur mary
.

Si ton mary ça et là se pourmeine
Pour changer d’air, n’en ayez pensement :
Il faict cela pour ton soulagement
Et pour dispos te relever de peine.

Mais, s’il y prend chose que dire il n’ose,
Pour avoir, sot, en eau trouble pesché,
Le voilà bien puny de son peché !
Laisse-le à part, sa santé se repose.

S’il a perdu en son aage d’enfance
Un grain des siens, tu n’y prens pas plaisir,
Tu m’entens bien ; mais il vaut mieux choisir
Un bon tesmoing que deux sans souvenance.

Si ton mary va son argent despendre
À la taverne, il a quelques raisons :
On ne despend pas tant à la maison,
Et l’ordinaire en est quelque peu moindre.

Si tous les jours comme insencé il crie,
Tempestatif, cholère, sans repos,
Faisant mestier de battre à tous propos,
Endure tout : bien ayme qui chastie.

Si, chargé d’ans, il s’accoustume au jeusne,
Ne pouvant plus à la chasse trotter,
Tu sais qu’il faut vieillesse supporter ;
Sois patiente : après le vieil un jeune.

Si à pourvoir sa maison il ne pense,
En temps et lieu, de charbon et de bois,
Tu n’en mettras pas tant à chasque fois
En ton fouyer, pour eviter despense.

Si tu pretens l’accuser d’avarice,
D’autant qu’il veut son argent espargner,
C’est qu’il a eu de peine à le gaigner ;
Ne t’en soucie : espargner n’est pas vice.

Si, soupçonneux, il n’a ny goust ny grace,
Ne s’esmouvant pour gay te caresser,
De ses faveurs il te convient passer.
Repose-toy, tu en seras plus grasse.

Si à jouer son argent il s’adonne,
Il a desir de riche devenir ;
Mais il ne veut jamais se souvenir
Que l’homme droict ne fait tort à personne.

S’il est parfois chagrin et fantastique,
Il doit avoir quelque perfection
Pour contre-poids de l’imperfection :
L’homme d’esprit est souvent lunatique.

Si de bonne heure en soudaine manière
Il a son bien et le tien despendu,
N’en fais semblant, tu n’as pas tout perdu :
Tu t’es aidée à en faire grande chère.

Si par excès l’humeur froid le tourmente,
Pour aller doux il laisse le courir,
Ne te pouvant au besoin secourir :
Femme d’honneur de bien peu se contente.

S’il ne faict cas d’ouir ta remonstrance,
Voulant tousjours à sa teste obeir,
Si mal luy vient, ne te veuille esbahir :
Conseil de femme est meilleur qu’on ne pense.

S’il a esté forgé du costé gauche,
Et toy lignée à rebours de raison,
Vous n’aurez point de bruit en la maison ;
Quant à ce poinct, vous vivrez sans reproche.

Quand un homme mal plaisant le resveille,
Luy demandant quelque debte payer,
S’il est faché, ne t’en veuille esmayer7 :
Faute d’argent est douleur non pareille8 !

S’il va faignant une folle simplesse
En tems et lieu, il n’y a nul danger ;
Asseure-toy que, pour s’advantager,
Il convertit sa folie en sagesse.

Si sous son ongle un glus tirant s’amasse9,
Tu mangeras du gibier appresté,
Car par malheur l’homme au droict arresté
Ne prend plus rien s’il ne va à la chasse.

S’il est un sot superbe sans doctrine,
Voilà le train des jeunes maintenant,
Il parviendra, mais qu’il soit souvenant
De parler peu et tenir bonne mine.

Mais, s’il dispute, il tombera en friche.
Pauvrette, helas ! de quoy te fasches-tu ?
Tout le sçavoir n’y sert pas d’un festu,
Il gaignera moyennant qu’il soit riche.

Si bien pensant10 il s’adonne à l’estude,
Il pincera (sans rire) l’argent et l’or ;
Tu garderas la clef de son thresor,
Prenant repos sans grand’ sollicitude.

S’il est soldat et amy de la guerre,
Par son respect on te respectera.
À son retour, brave, il t’apportera
Quelque joyau venant d’estrange terre.

Si quelquefois le rheume le tourmente,
Tel humeur vient ses poulmons arrouser,
Ce rheume peut à la mort s’opposer,
Coupant chemin à une fièvre ardente.

S’il est vexé d’une morne11 paresse,
Il s’en ira de bonne heure coucher :
Tu ne craindras qu’il te vienne empescher
Le doux effect d’une libre promesse.

Si, impudent, sans mesure il se prise,
Entrant partout comme un audacieux,
Laisse-luy faire, il n’en vaudra que mieux :
À telles gens fortune favorise.

Si, affronteur, il vante sa richesse,
Il te fera tousjours brave marcher ;
Quand il s’ira par contrainte cacher,
Tu demeureras du bien d’autruy maistresse.

Si à mal faire hardy il se dispose,
N’estant jamais d’aucun bien desireux,
Pense qu’il n’est homme si malheureux
Qui, employé, ne serve à quelque chose.

FIN.

Quatrains12.

J’ai attendu, pour avoir mieux,
À m’enrichir sur mes ans vieux ;
Par Juppiter, moy, mes enfans,
Vous pouvez voir fort triumphans.

Puis que je suis où pretendois,
De Juppiter conduicts les droicts :
J’ay d’amis plus que d’ennemis,
Les escus sont mes bons amis.

M’apporte qui voudra l’escu,
Au jeu d’amour tout despendu.




1. Cette pièce a été donnée par M. G. Duplessis, mais avec quelques retranchements, dans le charmant recueil qu’il a fait paroître sous le titre de Petit trésor de poésie récréative, etc., par Hilaire-Le-Gay. Paris, Passart, 1850, in-32, p. 150. M. Duplessis n’en a pas trouvé la date, mais il la place parmi les poésies du XVIIe siècle.

2. Potus, potion.

3. Ce mot, qui ne s’emploie plus que dans la langue du droit, avoit alors le sens d’aimable, de commode. On le rencontre très fréquemment. Au XVIIIe siècle, il étoit devenu hors d’usage, et on ne s’en servoit plus qu’en le soulignant. V. Lettres de Mme du Deffand, t. 2, p. 369.

4. Hachis de bœuf qu’on faisoit cuire dans un pot avec des marrons, des navets et toutes sortes d’assaisonnement. On l’appeloit aussi pot-pourri. Rabelais compare à un mets de ce genre l’assemblage des moines mendiants de toute robe qui couroient le monde, toujours se perpétuant, et il place à leur intention, dans la librairie de Saint-Victor, le hochepot des perpetuons. — Le hochepot étoit encore une de ces soupes au grand pot qui se mettoient sur la table dans le vase même où elles avoient cuit. Elles sont vantées dans un des contes d’Eutrapel comme un vrai restaurant et elixir de vie.

5. Ce dixain, qui est évidemment d’une autre époque que le reste de la pièce, n’a pas été reproduit par M. G. Duplessis.

6. Éloigné.

7. Pour esmoyer, émouvoir.

8. Refrain de chanson qui, après avoir couru pendant le XVe et le XVIe siècles — nous l’avons encore trouvé jusque dans Rabelais, — finit par rester comme proverbe.

9. De la glu, de la poix, dont il fait bon s’enduire les mains quand on veut voler. De là venoit que le mot picare signifioit à la fois poisser et voler, et que poissard se prit d’abord pour voleur : « Poisard pro fure habetur », dit Jacq. Sylvius dans son Isagoge. Paris, 1531, p. 4. — C’étoit un procédé larron renouvelé de voleurs de l’antiquité. Martial a dit de l’un d’eux, qu’il compare au fils de Mercure, patron de cette industrie :

Non erat Autolyci tam piceata manus.

10. Var : Pensatif.

11. Var : Froide.

12. M. G. Duplessis ne les a pas donnés.