Le Dragon rouge/19

Michel Lévy frères (p. 182-194).

xix

Depuis longtemps le marquis et la marquise de Courtenay avaient quitte la Pologne pour aller habiter l’Italie. C’était se rapprocher de la France, où Casimire avait le plus grand désir de rentrer, la France, seule contrée où elle pouvait faire élever dignement son fils Tristan et sa fille Léonore. Elle se fixa à Florence, la ville des sombres politiques du moyen-âge, la patrie de ses aïeux.

L’air de cette résidence donna à ses pensées cette puissance déconcentration si recommandée par son père ; ses regrets se mêlèrent à ses études, les brunirent, et, si elle resta femme par la beauté, elle augmenta la teinte virile de son intelligence en y imprimant profondément les exemples de tous les grands citoyens de la cité de Médicis. Elle lut leurs ouvrages, qu’elle comprit mieux sous le ciel qui les avait inspirés de sa lumière ardente et de sa chaleur active ; elle les médita ensuite à l’ombre des monuments, pleins encore du bruit des révoltes et tachés du sang des trahisons domestiques ; elle s’expliqua leur caractère au milieu d’une société dont quelques usages avaient pu changer, mais dont les mœurs hypocritement serviles étaient telles qu’autrefois. Elle apprit comment on parvenait à arrêter la croissance d’un peuple sous des jougs de roses, à endormir son énergie dans des fêtes perpétuelles, à lui retirer la bourse de la ceinture en l’enivrant avec le vin de Chypre et de Scyros. Ceci lui révéla un des grands moyens de gouverner les hommes.

Elle vit qu’autour d’elle tout se traitait en riant, en dansant, en chantant, tout, jusqu’au crime, l’assassinat et l’amour, l’empoisonnement et l’intrigue, les plaisirs et la politique. Cette société fut son livre ; et, préparée comme elle l’était par son père à cette étrange initiation, elle posséda, après deux années de séjour à Florence, l’Italie entière, son école subtile comme le poison des Borgia, son implacable logique, sa patience vindicative ; et, selon qu’il aurait plu à Casimire de se placer ou au point de vue de la tyrannie, ou au point de vue contraire, elle avait désormais acquis une supériorité d’intelligence dont elle garda le secret.

Elle suivit d’autant plus fatalement cette pente d’étude, au bord de laquelle son père l’avait placée, qu’elle avait besoin de s’étourdir sur sa position ; elle ne pouvait s’habituer à la pensée d’être la femme du marquis de Courtenay. Son cœur, gagné par le beau mouvement de celui du commandeur, son cœur, cet ennemi éternel de son esprit, lui avait conseillé ce dévouement, et elle avait spontanément obéi sans calculer les suites de son héroïsme.

Les suites devaient être graves.

La marquise n’avait pas attendu de respirer l’air de l’Italie, où le soleil, agissant sur les corps comme sur les plantes, développe dans les uns aussi bien que dans les autres tout ce qu’ils recèlent de sève et d’éclat, pour découvrir de quel fardeau elle avait écrasé sa vie. Placée entre l’homme qu’elle avait épousé sans le moindre élan de tendresse et l’homme qu’elle aimait au point d’avoir consenti pour lui à ce mariage, elle n’éprouvait pas un mouvement de pitié en faveur de l’un qui ne fût une pensée de regret en faveur de l’autre ; et cet autre, comme pour éterniser le combat, elle le voyait debout sans cesse auprès d’elle, triste et découragé comme elle, renouvelant à chaque heure, comme elle, l’effort de son sacrifice, s’épuisant à le maintenir à une hauteur héroïque, sans oser se plaindre, de peur que sa plainte n’éveillât une consolation. Casimire dut chercher alors dans la société sévère des livres une préoccupation à ses déchirements intérieurs. Ainsi les cénobites allaient autrefois chercher au désert l’isolement absolu dont ils avaient besoin pour mieux oublier le monde qu’ils fuyaient, qu’ils regrettaient en fuyant. Ce courage imposé ne la trouvait pas toujours assez forte. Il l’emportait sur la résistance, rompait les cercles de sa volonté, et c’est aux pieds de celui-là même en qui elle espérait rencontrer un appui que, brisée par la violence intérieure de ses sentiments, elle achevait sa défaite. Défaite silencieuse comme ses combats, et dont le commandeur la relevait doucement quand ce n’était pas à son tour à fléchir.

Le commandeur avait voulu cesser d’habiter avec eux l’Italie ; il avait demandé à Casimire la triste faveur de ne plus respirer l’air qu’elle respirait dans cette atmosphère de la Toscane, qui rend si pénible le devoir ; mais Casimire l’avait retenu en lui disant que, si elle avait eu la force de se marier avec le marquis, elle n’aurait jamais celle de vivre seule avec lui. Il lui fallait, pour son repos, avoir toujours sous les yeux le pilote qui l’avait conduite dans ce dangereux port, près d’elle celui qui l’avait entraînée à consentir à ce mariage ; il lui importait de retrouver sans cesse la cause de sa faiblesse pour ne pas la maudire.

Le commandeur avait donc consenti à rester en Italie, à vivre avec son frère et Casimire dans la belle propriété qu’ils habitaient sur l’Arno, à deux lieues de Florence.

Il se résigna au triste spectacle de voir Casimire attachée sans conviction à la vie de son frère, s’efforcer de la soutenir par des soins affectés, et renouveler ainsi, à chaque instant, le mensonge d’une position dont il s’accusait. Il savait que Casimire n’aimait pas le marquis ; il savait donc qu’elle jouait une comédie lorsqu’elle souriait modestement à ceux qui, dans le monde, la félicitaient d’être la bonne et docile compagne de son frère. Avait-il le droit de s’en prendre à d’autres qu’à lui-même de cette hypocrisie conjugale ? Il l’avait faite, il l’avait arrachée à l’excès de tendresse que Casimire lui vouait. En sorte qu’il ne savait, le malheureux, s’il devait admirer Casimire ou la condamner. Cette vie de contrainte était un supplice à leur âge : Casimire atteignait à peine sa dix-septième année, le commandeur n’avait pas encore vingt et un ans. Et ils étaient en Italie ! Ils n’avaient qu’eux pour guides, pour conseil, pour obstacle, car ce n’était pas le marquis de Courtenay qui pouvait, par les ombrages d’une jalousie dont ils auraient béni les soupçons, les tenir l’un envers l’autre dans un état de salutaire défiance. Si l’excès de douleur dans ce corps affaibli avait un jour éveillé la pensée du suicide, l’excès d’une joie inattendue avait, pour ainsi dire, dérangé chaque pierre de son architecture intellectuelle ébranlée. En proie à l’égarement tandis qu’il était aux prises avec le mal, il était tombé après une secousse aussi violente, mais en sens contraire, dans une effrayante aberration d’esprit. Le bonheur l’avait heurté, poussé hors de la voie déjà si étroite d’une raison effacée par l’excès des plaisirs.

Ces symptômes de folie observés chez lui par son frère le commandeur, et qui avaient déterminé celui-ci au plus cruel des renoncements, au lieu de disparaître avec la cause de sa douleur, avaient persisté en changeant de nature. La déviation de son intelligence était notoire si elle n’offrait pas la gravité de la folie. Le marquis changeait de manie selon les saisons, et souvent sans motif appréciable. C’étaient des bizarreries inouïes, rêves d’un cerveau dérangé, mais tranquille ; funeste tranquillité qui ne laissait pas prévoir de guérison. Tel jour, le marquis s’imaginait être oiseau, et il prétendait avoir des ailes d’hirondelle ; il gazouillait, becquetait ; il croyait voler de de branche en branche. Il demandait si l’on avait eu soin de lui préparer sa cage. Il se perchait sur les tables, sifflait comme un merle, folie qu’il fallait pourtant cacher avec pudeur aux domestiques pour qu’ils ne la fissent pas connaître au dehors. Une autre fois, il cessait d’être oiseau, il devenait plante. Alors il allait se mettre au soleil, pour mieux fleurir, disait-il. Il grondait parce qu’on ne l’arrosait pas ou parce qu’on ne le rentrait pas le soir. Il était tulipe, jasmin. « Cueillez-moi, disait-il ; il est temps de me placer sur la cheminée ; » ou bien : « Je veux aller m’offrir comme bouquet à madame la comtesse de… qui aime passionnément les belles fleurs. J’irai au bal avec elle ce soir ; je ferai bien enrager son tigre florentin, son mari. » La semaine suivante c’était une autre manie.

C’était avec une piété filiale que le commandeur veillait sur l’état de son frère, auquel il n’y avait aucun remède réel à apporter. Le bonheur l’avait rendu fou, et il était heureux dans sa folie.

Ce fantôme était cependant une barrière élevée entre Casimire et le commandeur. C’était la seule. Ils s’efforçaient de la rendre même plus redoutable et plus sacrée à mesure que ce fantôme se réduisait de plus en plus, pour eux, à la mincité d’une ombre. La liberté qu’il leur laissait de se voir, liberté aussi absolue que s’il n’eut pas existé, les épouvantait, car elle les exposait davantage. Le devoir, aux prises avec de plus dures exigences, les exaltait ; le soin de s’éviter, aux heures dangereuses du soir, quand la lune allume de ses lueurs mélancoliques la campagne et répand ses appels mystérieux sous le ciel, ce soin leur devenait au contraire un prétexte pour se rencontrer. Ils se mouraient d’amour depuis qu’ils ne se parlaient plus d’amour. Ils s’attiraient malgré eux ; les allées semblaient se courber et se rapprocher pour qu’ils se retrouvassent au même point dans les bois de pins, le matin, lorsque la campagne se lève et jette loin d’elle ses voiles de rosée. Ils avaient cueilli, par hasard, la même fleur, eu la même pensée en entendant une cloche dans le lointain ; la même villageoise les avait salués en passant. C’est ce qu’ils se confiaient en descendant les coteaux boisés de cèdres, voilés d’ombre, bleuis de violettes, parfumés de feuilles de menthe. Ils avaient peur de s’asseoir, et pourtant ils s’asseyaient ; ils avaient peur de se taire, et pourtant ils se taisaient des quarts d’heure entiers ; ils avaient peur d’être trop près l’un de l’autre, et les rubans de la coiffure de Casimire venaient effleurer le front du commandeur ; ils avaient peur de tout, et tout les menaçait dans cette retraite. Il n’est pas jusqu’aux deux chers petits enfants de la marquise, Tristan et Léonore, qui ne fussent d’éternels objets d’inquiétude pour eux. Tristan et Léonore ressemblaient au commandeur, Léonore surtout ; aussi Casimire n’osait presque jamais l’embrasser devant lui, si ce n’est lorsqu’elle voulait cacher quelque larme ou quelque rougeur subitement venue.

Leur vie devait être une épreuve constamment renouvelée, dont Dieu seul connaissait le terme et l’issue. Que de fois la loyauté antique du commandeur et la force d’esprit de Casimire, elle qui pressait entre les plis de son beau front, lorsqu’elle méditait, le passé et l’avenir des nations, arrivèrent aux avant-derniers soupirs d’une lutte courageuse !

Vers le milieu de l’automne, et pendant une trêve bien marquée dans les manies du marquis, Casimire exprima un jour le vif désir de consulter un ouvrage de l’historien Guichardin, dont le manuscrit original était à Rome, à la bibliothèque du Vatican. Le marquis engagea beaucoup Casimire à le satisfaire. Rome n’est pas loin de Florence. C’était une absence de quelques jours, un voyage charmant à entreprendre dans la saison où l’on était. Ne pouvant accompagner sa femme, le marquis de Courtenay pria son frère de le remplacer. Le commandeur ne connaissait pas Rome ; l’occasion venait à merveille.

Le marquis combattit un à un tous les refus de son frère ; il insista, il pria, il n’admit aucune raison, aucun prétexte de sa part pour ne pas céder. Enfin il décida le commandeur. Casimire resta neutre dans cette négociation. Mais, quand le marquis ne fut plus présent, le commandeur répéta ses scrupules à Casimire. Ne voulant pas cependant, aux yeux d’une femme qui les comprenait si peu, se croire trop dangereux, il se borna à lui demander timidement si elle était décidée à braver l’opinion des gens disposés à ne pas accepter ce voyage sans interprétations ? N’exposaient-ils pas l’un et l’autre le marquis à jouer un rôle fâcheux dans les commentaires de la calomnie ?

Casimire, n’acceptant la contradiction que sur le terrain factice où le commandeur l’avait placée, soutint qu’il n’appartenait pas à la société italienne, la plus relâchée du monde, de blâmer le voyage d’une belle-sœur et d’un beau-frère. Ceci répondait victorieusement au commandeur au sujet des propos qu’il craignait de la part des personnes qui le connaissaient. Pour rassurer les étrangers, ils se feraient passer chez eux pour le mari et la femme. Ainsi, au dedans comme au dehors, plus d’aliment à la médisance. Au surplus, elle ne pouvait accomplir le voyage de Rome sans être accompagnée, et ce voyage était indispensable. Le voyage à Rome fut donc convenu.

Quelques jours après, ils partirent ; ils quittèrent le marquis de Courtenay, qu’ils laissèrent dans une des situations d’esprit les plus lucides où il eût été jusqu’alors.

Ils jouirent d’un temps admirable ; en sortant de la zone, belle, mais restreinte, de leur villa sur l’Arno, ils secouèrent des pensées qui avaient pesé trop longtemps sur leur front. Le voyage fut tout à la science, à la nature, à l’histoire, à l’érudition. Un air différent leur fit des idées nouvelles, et, comme conseillés par un instinct pudique, ils évitaient de s’abandonner au silence, ce dangereux tiers dans certains tête-à-tête. Enfin, ils arrivèrent à Rome.

Pendant les huit jours qu’ils y passèrent, ils furent trop occupés de recherches bibliographiques pour se laisser envahir par la langoureuse mélancolie qui s’élève du fond de cette ville morte et fait replier avec tendresse l’âme sur elle-même, comme il arrive quand on se promène sous les cyprès d’un cimetière. Les morts font aimer. Dès que le travail de Casimire fut fini, ils remontèrent aussitôt en voiture ; le front de leurs chevaux se tourna du côté de Florence, ville que l’exil leur avait rendue aussi chère qu’une seconde patrie.

Le premier jour et la première nuit se passèrent assez heureusement.

Mais, vers la fin de la seconde journée, tandis qu’ils gravissaient le revers d’une colline en broyant une route fort mal entretenue, l’un des deux chevaux s’abattit, et, dans sa chute, causée par une ornière échappée à la perspicacité de leur cocher romain, qui ne conduisait pas avec la supériorité de Néron, il se cassa la jambe. Un cheval qui se casse la jambe rend inutile non-seulement le cheval tout entier, mais encore le cheval attaché avec lui au même timon, et, par conséquent, annule l’équipage, dont toute l’existence réside ainsi dans une jambe de cheval.

Casimire et le commandeur, forcés de descendre, préférèrent se rendre à pied tous les deux à un village dont ils voyaient briller les lumières à quelques cinq cents pas, à l’entrée d’un bois, que d’y envoyer leur cocher demander un secours qui n’arriverait que le lendemain.

Le cocher garda donc la voiture, et le commandeur et Casimire gagnèrent le bois à la marge duquel ils supposaient qu’était le village aperçu de loin.

La nuit ne descend pas dans les climats chauds, elle tombe ; elle n’a pas plus tôt atteint le zénith, où viennent expirer les dernières lames d’or du soleil couchant, qu’elle plane déjà sur la cime des arbres, jetant de tous côtés son crêpe sombre, vaste tente déployée. Casimire et son compagnon faillirent s’égarer avant d’arriver à l’endroit qu’ils ne découvraient plus maintenant qu’à travers le fouillis d’arbres brunis par la nuit.

Le village, qui, de loin, leur avait paru à l’entrée du bois, en occupait le centre. Après plusieurs fausses marches, ils arrivèrent cependant à la ferme isolée, prise par eux, à distance, pour un village. Tout y était en mouvement. Des villageois soupaient sous une treille et chantaient au son d’un violon et d’une cornemuse. Ils fêtaient une noce ; les nouveaux mariés occupaient la place d’honneur sous un dais de satin rose, soutenu par les jets vigoureux de l’antique vigne, autre dais de verdure qui couvrait toute l’assemblé. La mariée, brune et naïve comme l’églogue latine, était assurément la fille du maître de la ferme, le seigneur rustique de tous les vassaux assis à sa table.

La présence des étrangers les étonna à cette heure. L’archet resta suspendu à la main de l’Apollon champêtre, et le vent de la cornemuse détendue se prolongea longtemps comme un soupir.

En quelques mots le commandeur apprit au père de la mariée l’accident qui les amenait, lui et sa femme, titre, on s’en souvient, qu’avait voulu prendre Casimire. Pendant qu’il parlait, les curieuses villanelles avaient entouré Casimire, et lui offraient, dans des feuilles de figuier à larges côtes, les fruits du dessert, et, sur une soucoupe de faïence, le muscatello. Des valets de ferme reçurent aussitôt l’ordre d’aller dégager la voiture des voyageurs, et ceux-ci furent priés de prendre part aux plaisirs de la noce. Ils ne pouvaient guère espérer d’ailleurs quitter la ferme avant lendemain matin, la poste aux chevaux étant bien loin de la forêt. Ils se résignèrent joyeusement.

Le commandeur passa du côté de la table où étaient les hommes, Casimire du côté où étaient assises les jeunes villageoises, et le repas ne fut plus troublé sous ce dôme d’étoiles aperçu à travers un réseau de ceps de vigne.

Assise à cette table dressée au milieu d’un bois, comme dans les contes de fées, mêlée à cette joie plus mouvante que les feuilles du peuplier, à cette société heureuse et gaie sans autre cause de joie qu’un mariage, quand on se marie tant sur la terre, Casimire se sentit changée ; elle fut comme métamorphosée dans ce pays des vieilles métamorphoses païennes. Au milieu de la nuit, entre deux danses animées, elle détacha son collier d’or et l’attacha au cou de la jolie mariée. Cette générosité inouïe, ce magnifique présent exalta toutes ces têtes italiennes déjà si échauffées par l’ivresse du bal.

On couronna Casimire de deux rameaux de myrte, et les poètes de la vallée improvisèrent, dans la sérénité de la nuit, des vers sur sa beauté, sur sa jeunesse, sur la gloire de son mari. Enfin elle partagea les honneurs de la fille de la maison, de la mariée. Celle-ci était avide de prouver sa reconnaissance ; elle s’inquiétait de payer à sa manière une partie du riche cadeau qu’elle avait reçu de Casimire. Elle dit quelques mots à l’oreille de ses amies ; son mari les confia avec le même mystère aux parents de son beau-père, et un projet fut arrêté entre eux.

À deux heures après minuit, quand la nuit se faisait plus fraîche, et que les enfants s’endormaient, les mains pleines de gâteaux et de fruits, sur les genoux de leur mère, les invités et les invitées prirent les flambeaux de la table, et dirent au commandeur et à Casimire qu’ils allaient avoir l’honneur de les conduire à la chambre qui leur était destinée.

Le commandeur comprit alors, mais trop tard, la faute qu’il avait faite en s’annonçant, lui et Casimire, chez ces bonnes gens, comme le mari et la femme. Mais Casimire l’avait voulu. Il n’était plus temps de revenir sur cette faute. Que d’explications ! pourquoi avoir menti ? La haie d’ailleurs était formée ; le cortège d’honneur les attendait.

Ils marchèrent donc au milieu de la foule qui les accompagna jusqu’à la porte de la ferme. Là, le jeune marié leur dit, d’un accent pénétré de gratitude, qu’il n’avait pas trouvé de meilleur moyen de montrer combien il était sensible à la visite d’hôtes aussi nobles, aussi bons, aussi distingués, que de leur céder la chambre nuptiale. Ils ne devaient pas s’inquiéter de ce dérangement ; il conduirait sa femme chez lui, à la ferme de son père, qui n’était qu’à une demi-lieue de là. Après un combat de générosité, où, comme cela ne pouvait manquer d’arriver, le commandeur fut vaincu, lui et Casimire furent installés dans la petite chambre des jeunes époux.

Les voilà seuls dans cette chambre. Elle était simple, petite ; elle était ornée de meubles ingénus, jeunes et frais comme ceux qui les avaient choisis pour vieillir avec eux. Les rideaux étaient blancs, étoilés de grosses fleurs bleues ; à terre s’étendait une natte dont les lattes de jonc lustré s’unissaient entre elles avec un gros fil de couleur. Tout respirait la simplicité naturelle, le bonheur venu sans effort, l’amour, et l’amour à vingt ans. Les menus objets de toilette de la mariée, empreints de la grâce de ses doigts qui les avaient touchés, étaient épars, depuis le retour de la messe, sur la commode d’érable : de longues épingles dorées, une ceinture, des nœuds de rubans, des fleurs détachées du gros bouquet solennel.

Comme pour agrandir l’étroit espace dans lequel elle souffrait secrètement d’être renfermée, Casimire, mal à l’aise, ouvrit la croisée ; la croisée plongeait sur la treille où l’on avait soupé. Quelques lampes achevaient de brûler dans cet air trop faible pour agiter leur flamme, qu’entourait une auréole phosphorique de moucherons. Quelle douce nuit !

Les amères exhalaisons des bois arrivaient par bouffées et sans vent.

Les étoiles, ces étoiles vues par Virgile, à cet endroit même, peut-être, aiguisaient leurs facettes blanches, pourpres et vertes, émeraudes de Dieu, à travers la vapeur lactée répandue sur cet espace moitié forêt, moitié campagne, moitié couvert d’orangers, moitié boisé de pins. Dans le lointain, on entendait s’élever, tomber, s’élever encore les chants d’hyménée qui accompagnaient les nouveaux mariés à leur demeure.

Le cœur de Casimire battait ; son âme jeune répondait à ces voix, et, quand elles cessaient, elle rêvait avec ce rêve de la nature entière, se taisant avec son silence, aimant avec cet immense amour répandu sous le ciel. Elle était sans force, sans volonté pour le repousser.

Elle avait peur, elle ne pouvait fuir.

En se tournant pour chercher un appui, un siège où se reposer, elle vit le commandeur debout près d’elle qui la regardait. Ils étaient distraits tous deux ; ils étaient en peine tous deux. Ils souffraient de bonheur ; ils s’aimaient. Oh ! comme ils s’aimaient ! Jamais ils ne s’étaient tant aimés.

Les chants du cortège de la mariée diminuaient dans l’éloignement, ils s’éteignaient ; il n’y avait plus qu’eux avec eux. Eux seuls ! le commandeur et elle !

Que pouvaient-ils l’un et l’autre contre cette agression de la nature entière ? contre eux-mêmes, envahis par cette voluptueuse somnolence que procure le vin trompeur de l’Italie, clair comme l’eau, ardent comme du feu ? La main du commandeur chercha et trouva celle de Casimire qui allait y tomber ; elle la lui abandonna.

Le commandeur attira ensuite doucement Casimire vers lui, et elle s’appuya sur sa poitrine, comme si elle eut été endormie. Ils se parlèrent longtemps près des lèvres ; ils balbutièrent de ces mots qui ne sont ni une prière ni un refus, langage obscur et murmuré dont les mots ne s’écrivent pas, mais se respirent.

Dans l’un de ces mouvements dont nul homme ne peut plus ensuite se rendre compte, le commandeur souleva Casimire dans ses bras ; était-elle morte, était-elle vivante ? Il ne savait plus lui-même s’il était sur la terre.

La tête de Casimire toucha l’oreiller brodé de la jeune mariée ; un cri lamentable d’amour et de désespoir sortit de la poitrine du commandeur. Mais aussitôt il tira son épée, cette épée passée de brave en brave jusqu’à lui, qu’il avait immortalisée au siège de Belgrade, et il la posa auprès de Casimire.

« Maintenant, dit-il, vous pouvez dormir sans crainte, madame la marquise de Courtenay, la femme de mon frère. »