Le Dragon rouge/17

Michel Lévy frères (p. 161-169).

xvii

Respectant la douleur de Casimire, le commandeur s’abstint pendant quelques jours de toute visite. Il connaissait la cause de cette douleur, ainsi que l’Europe entière, instruite par les gazettes de la conjuration du comte de Canilly (conjuration à laquelle le duc de Cellamare a donné son nom), et du châtiment qu’il avait subi à Toulouse, sa torture, sa dégradation, la confiscation de ses biens, sa mort sur l’échafaud. Il gémissait moins sur la triste fin du comte, caractère admirable à ses yeux cependant par l’austérité et l’audace, que sur le sort de Casimire, marquée désormais à l’empreinte d’une renommée historique, sceau indélébile, presque toujours fatal, Casimire non-seulement orpheline, mais privée tout à coup de fortune, de patrie, réduite, dans la révolution de quelques heures, à la misère et à l’exil.

Le commandeur de Courtenay s’était enfermé chez lui en attendant d’être rappelé par Casimire, indifférent à tout ce qui n’était pas elle et le marquis de Courtenay, dont la conduite inexplicable lui donnait étrangement à penser.

Dès son arrivée à Varsovie, et même avant de se montrer chez mademoiselle de Canilly, le commandeur s’était présenté à l’hôtel du marquis de Courtenay, son frère, où on lui avait dit que son frère ne le recevrait pas. Croyant que cette défense était motivée par quelque raison légitime, et limitée d’ailleurs à la durée de quelques heures, le commandeur n’insista pas ; il se retira. Mais s’étant présenté de nouveau, le soir, à la porte de l’hôtel de son frère, il rencontra le même obstacle, il reçut la même réponse. Vainement il dit qu’il était le frère du marquis, qu’il n’y avait pas de consigne inviolable pour lui ; il fut réduit à annoncer à son frère, dans une lettre, son retour à Varsovie, sans oublier de lui marquer en termes respectueux la surprise où il était de se voir si difficilement admis auprès de lui.

La lettre du commandeur resta sans réponse ; trois autres lettres n’eurent pas un meilleur sort. Le mystère de ce silence l’aurait beaucoup plus inquiété encore si les malheurs personnels de Casimire de Canilly, et la douleur que lui avait causée son frère le marquis en lui annonçant son mariage avec elle, n’eussent absorbé toutes les facultés de son esprit. D’ailleurs, il supposa que son frère ayant connu plus tard, ce qui n’était pas impossible, combien il aimait, lui aussi, Casimire, et honteux alors d’avoir chanté avec tant de fanfares sa joie d’épouser mademoiselle de Canilly, et plus honteux encore d’avoir appelé un frère de l’armée pour le rendre témoin de cette joie, s’était repenti de l’avoir ainsi humilié. Dominé par ce meilleur sentiment, il ne voulait sans doute pas que son frère vînt lui reprocher d’avoir si insolemment affiché son bonheur. Rien n’était plus spécieux que ce prétexte généreusement prêté par le commandeur à la justification de son invisible frère.

Il ne l’avait pas encore vu lorsque Casimire le pria de passer chez elle ; c’était pourtant le dixième jour de son arrivée à Varsovie. Le commandeur, qui n’attendait que cet ordre, se rendit aussitôt chez mademoiselle de Canilly.

— Ma lettre vous est donc parvenue ? demanda d’abord Casimire d’une voix timide, après avoir fait asseoir le commandeur à côté d’elle.

— Elle a été un ordre pour moi ; je suis venu. Vous ne pouviez douter de mon obéissance.

— Je vous en remercie, monsieur, reprit Casimire, dont le visage portait les marques de la longue affliction où l’avait jetée la mort si lamentable et si tragique de son père. Je ne pensais pas, en vous écrivant cette lettre, que vous viendriez si à propos essayer de me consoler d’une perte cruelle, irréparable. Un motif moins grave m’avait fait vous écrire ; ce mot si impératif…

— Oh ! sans doute, bien moins grave, interrompit le commandeur, appuyant avec une intention pénible sur cette restriction de Casimire. Pourtant ce seul mot m’a suffi pour quitter l’armée et me faire traverser des provinces ennemies.

— Des provinces ennemies ! s’écria Casimire.

— Elles offraient moins de danger pour moi que les provinces de l’empire, où mon signalement m’avait déjà devancé.

— On vous poursuivait donc ?

— Comme déserteur. J’ai déserté pour me rendre à vos ordres.

— Et c’est pour moi…

— Ma carrière est fermée, se hâta de reprendre le jeune commandeur de Courtenay. Inscrit aux rôles de l’armée comme déserteur, je n’y rentrerais pas sans passer par un jugement, et vous savez si la discipline allemande est sévère.

— Est-il bien vrai ? Quel sacrifice, monsieur le commandeur !

— J’ai hésité, je l’avoue ; il y a eu combat en moi, mais vous l’avez emporté. Je vous ai mise au-dessus de la gloire, au-dessus de l’honneur même, et, pendant la nuit, j’ai abandonné, comme un transfuge, comme un traître, une armée à laquelle je n’avais encore rendu, pour un loyal accueil, que quelques heures de danger.

La voix du commandeur s’éteignit au souvenir d’une faute dont il ne pouvait s’empêcher de rougir, même en présence de celle qui la lui avait fait commettre.

C’est à ce moment que Casimire, si habile, comme on l’a vu, à établir des calculs pour savoir s’il lui convenait mieux d’être douce que sévère envers le commandeur, et qui avait fini par lui ordonner de quitter brusquement l’armée, calculs infinis d’amour-propre, ruses exagérées, craintes mises en balance avec le désir, vit enfin ce qu’elle n’avait pas même soupçonné, qu’elle avait brisé à jamais l’existence militaire du commandeur, compromis son honneur et fermé son avenir ; cela sur un mot, sur ce mot : Revenez !

Ce voile soudainement déchiré par la main du commandeur lui découvrait un de ces tristes horizons d’erreurs au centre desquels, disciple aveugle de son père, elle avait emprisonné sa raison et affaibli les grâces naturelles de son caractère. Elle était devenue silencieuse comme le commandeur, qui, rompant le premier l’embarras d’une situation aussi fausse, lui dit :

— Je n’aurais pas donné dans mes souvenirs la moindre place à cette action s’il avait pu entrer dans vos vœux que je la fisse. Du moment où elle n’a pu convenir qu’à moi, il me devient permis de me la rappeler pour regretter sincèrement de n’avoir pas mieux compris que ce qu’exige une femme n’est pas toujours ce qu’elle désire.

— Que dites-vous, monsieur le commandeur ?

— Ne me comprendriez-vous pas ? ne m’épargnerez-vous pas la douleur d’une explication plus claire ?

— Vous vous plaignez, c’est ce que je comprends.

— Je me blâme, je ne me plains pas, mademoiselle.

— De quoi vous blâmeriez-vous ? Je sais que je ne mérite pas le dévouement chevaleresque dont vous venez de faire preuve ; j’avais même prévu que vous pourriez un jour vous en faire une arme contre moi ; mais je pensais aussi que la meilleure manière de me punir pour avoir exigé de vous ce dévouement, c’était de ne pas le montrer, de brûler tout simplement ma lettre. Vous ne l’auriez jamais reçue. Il est bien tard, ajouta-t-elle, pour vous plaindre d’avoir eu cette faiblesse pour moi.

— Je ne me plains, en ce moment, dit le commandeur, puisque vous voulez voir une plainte dans mes paroles, que de ne pas avoir été tué par les sentinelles qui ont tiré sur moi lorsque je franchissais, en déserteur, les dernières lignes du camp. Je ne recevrais pas aujourd’hui des reproches là où j’espérais rencontrer de la pitié, au moins de la pitié, répéta le commandeur en présentant à Casimire, d’une main tremblante, le mouchoir brodé qu’elle lui avait permis d’emporter le jour des derniers adieux. Il foulait ce mouchoir de manière à cacher les traces de sang dont il était marqueté.

Casimire tendit à regret la main pour recevoir le tissu ensanglanté.

— Vous avez été blessé, monsieur, dit-elle d’une voix touchante. Ah ! je n’en savais rien…

— Prenez ! qu’importe ? murmura le commandeur.

— Mais il est à vous, monsieur, il est à vous. Je ne reprends plus ce que j’ai une fois donné.

— Casimire ! les larmes auraient dû en effacer le sang ; mais les larmes sèchent toujours plus vite, ajouta-t-il d’un accent mêlé d’ironie et de douleur.

— Vous me cachez quelque chose, monsieur, dit-elle ; assurément vous me cachez quelque chose, et c’est mal. Ma pauvre tête est faible. Ayez pitié du désordre que vous aurez peut-être remarqué dans mes idées, du trouble de mes paroles, Je vous ai offensé ? Qu’ai-je dit ? qu’ai-je fait ? Songez, monsieur le commandeur, continua-t-elle avec une modestie attendrissante, que je ne suis plus mademoiselle de Canilly, la fille heureuse et enviée ; je suis la fille d’un criminel d’État, décapité à Toulouse ; je suis exilée, je suis pauvre ; je n’ai que Dieu au ciel, et vous sur la terre. Est-ce pour cela que vous n’avez plus d’indulgence ?

Le commandeur se leva ; deux ruisseaux de larmes sillonnaient ses joues ; il frémissait.

— Ne parlez pas ainsi ! ne parlez pas ainsi ! vous me faites mourir. Moi, vouloir vous abaisser ; moi, vous rappeler votre infortune, vous la reprocher ! Mais que parlez-vous d’infortune ? Votre malheur est grand, sans doute, il est immense, la perte d’un père ! Mais ce malheur n’a rien qui déshonore la fille d’un gentilhomme.

— N’est-ce pas, monsieur ? dit Casimire, dont la main se posa, toute fière et superbe de ligne, sur le bras du commandeur, ce bras qui s’était porté involontairement à son épée, comme pour indiquer de quelle manière il saurait soutenir, au besoin, ce que sa bouche avait avancé.

— Mais comment, reprit le commandeur, craindriez-vous les suites funeste qu’entraîne toujours la perte de la fortune ? comment enfin craindriez-vous les atteintes de la misère, vous sur le point de devenir la femme d’un des plus riches gentilshommes de France ?

— Moi, la femme d’un des plus riches gentilshommes de France ! moi !

— Puis-je en douter ?

— Ah ! tout m’est expliqué maintenant, toutes vos paroles obscures, inintelligibles d’abord, tous ces reproches détournés. Mais l’on vous a trompé, affreusement trompé, monsieur le commandeur.

— Cette lettre ! s’écria le commandeur, en tirant son portefeuille, cette lettre, répéta-t-il en cherchant une lettre, et la livrant à Casimire, cette lettre qui m’a été remise pendant que j’étais en route, pendant que j’accourais vers vous heureux à la pensée de vous crier de loin, dès que je vous apercevrais : Vous m’avez dit, revenez ! me voilà. — Cette lettre, lisez-la.

Casimire tenait dans ses mains étonnées la lettre écrite au commandeur par le marquis de Courtenay, lorsque celui-ci croyait être sur le point de voir se conclure son mariage avec mademoiselle de Canilly.

Un sourire de tristesse erra sur les lèvres de Casimire tout le temps qu’elle lut la lettre du marquis. Quand elle eut achevé de la lire, elle la rendit au commandeur en lui disant :

— Écoutez-moi.

Autant il s’était amoncelé de nuages plombés sur le front du commandeur, autant il s’était amassé d’amertume sur ses lèvres avant que le hasard eût enfin apporté sa lumière dans les ténèbres étouffantes de cette explication, autant il s’éleva graduellement du calme, de la sérénité, de la joie sur le visage du commandeur, à mesure que Casimire lui confia, avec cette éloquence de la femme écoutée, par quelles bizarres espérances son frère le marquis, était parvenu à s’imaginer qu’il serait prochainement uni à elle par le mariage. Heureuse de se justifier, elle poussa ce bonheur jusqu’à la plus complète franchise, avouant sans réticence les fautes de légèreté où elle était tombée elle-même, afin de ne pas laisser voir qu’elle aimait un autre homme que le marquis.

L’indulgence coulait du cœur et des lèvres du commandeur ; il était aimé de Casimire ; tout ce qu’elle avait fait de faux et de blâmable se colorait à ses yeux des teintes radieuses de l’amour. Et quand, pour mériter cet amour, lui, homme exact dans ses actions, avait déserté son poste, méconnu ses devoirs de soldat, pouvait-il, armé d’une morale à deux tranchants, frapper la conduite d’une femme, d’une jeune fille qui avait un peu dévié sur la ligne d’une trop rigoureuse justice par amour pour lui ? Et puis son frère, le marquis de Courtenay, avait-il éprouvé réellement de l’amour pour Casimire ? Son caprice d’un jour devait-il être tant respecté qu’une femme qui ne l’aimait pas se sacrifiât à lui ? On jetterait un autre joujou à cet enfant frivole, et le joujou qu’on lui enlèverait serait oublié.

— Mon amie ! dit le commandeur, — ce dernier type de l’amour d’un autre âge, cet adorable modèle de la passion grande et dévouée, celle qui faisait aller aux croisades, à la mort, au ciel, grande et belle par là comme la religion, — mon amie, je crois, dit-il en s’inclinant sur Casimire, en lui prenant chastement la main, qu’on ne s’est jamais aimé ainsi.

Admirable naïveté que se répètent les amants de toutes les époques comme les mots de passe de la grande franc-maçonnerie de l’amour.

Le bonheur de Casimire conservait dans sa plénitude toute la sombre et respectueuse tristesse du deuil étalé sur ses habits, écrit sur son visage. Une ligne noire encadrait ce tableau de bonheur, ce paysage de joie qui commençait à poindre dans le fond de ses yeux. Cela était consolant, mais sans gaieté, sans éclat. Dieu, le monde et son père, ces trois choses sacrées et sévères n’auraient pas blâmé cet amour qui venait s’asseoir sur une robe de deuil et y effeuiller doucement des roses. Les amours accoudés et sérieux font bien aux angles d’un tombeau. Et puis elles sont si voisines les deux sources de toutes nos larmes, celle qui coule quand on souffre, et celle qui coule quand on a cessé de souffrir, qu’il n’y a que les gens qui n’en répandent point qui ont le droit de se plaindre de voir se confondre leurs eaux.

— Je verrai mon frère, je le verrai, dit le commandeur en se levant. J’espère le convaincre. Il saura de combien d’années mon amour pour vous avait précédé le sien, le sien né d’une fantaisie qu’une autre fantaisie effacera. Si quelqu’un a le pouvoir de le ramener à voir raisonnablement les choses, c’est moi ; et croyez, ajouta-t-il en souriant, que j’ai trop d’intérêt à défendre ma cause pour la perdre.

Le commandeur s’arrêta à la porte pour envoyer à Casimire un de ces sourires d’adieu qu’on ne retrouve pas aux secondes amours, ni peut-être deux fois dans la vie, ineffable comme la première aurore du paradis terrestre.

Comme la porte s’ouvrait enfin devant les pas du commandeur, Marine l’arrêta.

— Tu vas m’embrasser, mon compère, lui dit Marine : on ne passe pas comme ça.

— De toute mon âme ! ma bonne Marine.

Le commandeur sortit ensuite.

Casimire rougit comme si elle avait été elle-même embrassée. Marine vint vers elle, mit un doigt sur la joue de Casimire, à l’endroit de la rougeur, et elle lui dit : J’en étais sûre !

— Petite sotte ! lui dit-elle, même de ta nourrice !