Le Dragon rouge/11

Michel Lévy frères (p. 107-114).


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Le surlendemain, la prise de Belgrade n’était pas encore connue à Varsovie, où l’on attendait les nouvelles du siège avec la plus sérieuse anxiété, ce qui n’empêchait pas Varsovie de se livrer à toutes sortes de plaisirs. Sa fastueuse aristocratie, qui comptait les jours par les fêtes, s’était rendue en foule ce jour là au théâtre pour assister à la représentation d’une pièce nouvelle. Casimire et le marquis de Courtenay occupaient une loge au fond de la salle, et, à vrai dire, ils étaient les héros de la soirée ; car, pour rendre hommage à la nation française et reconnaître une partie des politesses du marquis, les seigneurs polonais avaient, ce soir-là, demandé un spectacle tout français. De toutes les distances de la salle, on leur envoyait en arrivant des saluts gracieux.

La tragédie était jouée, et l’entracte après lequel devait commencer la comédie expirait au bruit des conversations particulières. Le rideau se leva enfin ; mais, au lieu d’un acteur, ce fut un officier de la couronne qui, vêtu de son grand uniforme, un papier à la main, parut, salua le noble public, et sollicita par son attitude l’attention de l’assemblée. On l’écouta :

Nobles seigneurs, dit-il,

« Belgrade est au pouvoir des chrétiens. »

À ces premiers mots, des cris de bonheur éclatèrent avec une violence volcanique ; on eût dit, en effet, que le Vésuve faisait sauter dans les airs sa première lave.

D’un mouvement unanime, tout le monde s’était levé et chaque front s’était découvert.

L’officier de la couronne recommença sa première phrase :

« Belgrade est au pouvoir des chrétiens. »

Les applaudissements recommencèrent avec la même énergie.

Le lecteur officiel poursuivit cependant :

« C’est après un siège des plus pénibles que cette place-forte, si importante à enlever, a été occupée par les troupes de Sa Majesté impériale. Un incident, rare à la guerre, en a compliqué les difficultés : par une circonstance imprévue, l’armée du prince Eugène s’est trouvée à la fois assiégeante et assiégée, attaquant les Turcs renfermés dans leur forteresse, et attaquée elle-même par une autre armée turque, accourue au secours des assiégés.

Les nobles spectateurs, tous militaires, à peu près sans exception, frémirent d’attention sur la triple ligne des galeries.

« Le prince Eugène, continua le lecteur, a vaincu les ennemis du dehors et les ennemis du dedans par sa tactique éprouvée et par le courage infatigable de ses soldats : le même siège lui a valu deux victoires.

« Tous les officiers polonais présents au siège de Belgrade ont fait leur devoir. Voici les noms de ceux que l’histoire doit conserver dans ses pages, à l’honneur de notre patrie. »

À mesure que les noms tombaient un à un de la bouche de l’officier de la couronne, il se produisait dans l’air des acclamations triomphales ; on courait embrasser dans les loges la famille de ceux qui étaient mentionnés avec gloire.

Après cette énumération, si chère au cœur des spectatrices, on pensait que l’officier de la couronne allait se retirer. Il fit un second appel au recueillement de la salle.

« Un incident des plus honorables, des plus glorieux, reprit le lecteur, a marqué le cours de ce siège, un des plus mémorables dont la postérité gardera le souvenir. »

Le silence de la salle eut dans ce moment quelque chose de l’épaisseur de la nuit.

« Pour enlever la principale redoute, continua l’officier de la couronne, on avait déjà, pendant la nuit, attaché le mineur aux flancs de la forteresse, malgré la surveillance des sentinelles, la largeur des fossés, et de nombreux obstacles de résistance ; on s’était ensuite retiré. Le mineur travaillait depuis trois jours à se creuser un trou dans la pierre pour y établir la mine destinée à faire sauter la redoute et favoriser le passage des troupes impériales, lorsque les Turcs, redevenus maîtres des écluses, lâchèrent les eaux dans les fossés, qui se trouvèrent pleins en quelques heures. Ainsi le mineur, délaissé par les assiégeants, eut à peine le temps de s’enfermer dans le trou qu’il s’était pratiqué dans le mur de la forteresse. Caché dans la terre, pressé par l’eau des fossés, entendant rouler sur sa tête les canons des Turcs, il n’en continua pas moins à miner jour et nuit, armé uniquement de sa lampe. »

Un murmure d’étonnement et d’effroi circula dans la salle.

« Au bout de deux jours, le prince Eugène, ayant repoussé les Turcs dont il avait subi l’agression, reprit les travaux du siège de Belgrade. Les eaux furent de nouveau détournées, et c’est alors qu’on vit sortir des fentes de la forteresse le mineur forcément abandonné dans son travail ; son travail était fini. L’armée admira tant de fermeté d’âme, tant de courage. Quelques heures après, le feu fut communiqué à la mine, qui, en éclatant, entraîna les gros murs de la redoute, et, par cette brèche ouverte, l’armée s’introduisit victorieuse dans la forteresse. La place était prise.

« Ce mineur, acheva le lecteur officiel, ce jeune volontaire qui, en récompense de ses grands services, n’a voulu acccpter aucun grade, prétendant qu’il avait longtemps à se signaler par de semblables actions avant d’égaler la renommée de ses aïeux, est un jeune ingénieur français : c’est M. le commandeur de Courtenay. »

Un cri d’aigle partit du fond de la loge vers laquelle toute la salle avait déjà tourné les yeux.

Une jeune femme, Casimire, pâle, superbe d’abandon, sublime d’oubli, avait poussé ce cri qui avait traversé tous les cœurs. Quand Casimire réfléchit sur cette inconvenance, il n’était plus temps, elle était commise ; mais elle seule pouvait voir du mal dans cet élan qu’on n’avait remarqué que parce qu’il était l’énergique expression de la salle entière ; car, à ce nom du commandeur de Courtenay, à ce nom si connu, si respecté de la jeunesse de Varsovie, trois frénétiques salves d’applaudissements avaient retenti.

Tous les spectateurs étaient donc tournés vers la loge du marquis de Courtenay comme pour lui faire partager l’hommage qu’on adressait à son frère. Casimire tremblait sur ses jambes ; elle pâlissait, elle souriait, elle remerciait, elle avait peur de laisser trop voir sa joie, elle ne savait plus qu’en faire ; elle ne savait plus où étaient son corps ni son âme.

Ingénieux, exigeant, comme il l’est toujours dans ses moments d’abandon, le public voulut que ce bonheur, arrivé au marquis de Courtenay dans la personne de son frère, fût pour ainsi dire la cause d’une joie plus grande encore ; il voulut qu’il embrassât Casimire de Canilly, destinée, du reste, dans l’esprit de tout le monde, surtout depuis le fameux bal, à devenir la femme du marquis. Casimire baissa la tête lorsque le marquis lui demanda avec respect si elle consentait à se soumettre à cette exigence de l’assemblée.

Le silence de Casimire, si peu maîtresse d’elle en ce moment, fut pris pour un consentement, et le marquis l’embrassa au bruit des applaudissements de toute la salle, qui passa avec une égale facilité dans l’enivrement de la gloire à l’enthousiasme de la galanterie.

On comprend que le spectacle finit avec cet épisode plus intéressant, plus vrai qu’aucune pièce du répertoire.

Ce fut une belle soirée dans les souvenirs de Varsovie, ce fut la plus agitée des nuits pour le marquis de Courtenay. En embrassant Casimire il avait senti redoubler son amour pour elle, et, du moment où elle devenait si active et si vraie, cette passion le poussait à savoir si enfin il était aimé.

Tandis que Casimire rentrait chez elle, diversement émue de ces honneurs rendus au commandeur de Courtenay, de cette embrassade publique à laquelle elle s’était vue forcée de se soumettre, et, préoccupée surtout de la joie imprudente dont elle n’avait pu retenir le cri, le marquis, en se retirant, pensait, assis dans le fond de sa voiture, à Casimire, à Casimire seule. Le visage de mademoiselle de Canilly était devant ses yeux, près de ses lèvres ; il pensait qu’il l’aimait, et, quoique trop confiant en lui-même pour douter de l’amour de mademoiselle de Canilly pour lui, il souffrait comme il n’avait pas encore souffert de sa vie.

Arrivée chez elle, Casimire s’écria, dans la plus profonde agitation : Tant de gloire ! et il n’en dit rien dans sa lettre. Sa lettre n’a plus le même sens pour moi. Je ne puis croire à tant de modestie ; la modestie ne va pas si loin dans le cœur d’un jeune homme à son premier succès. Je me suis trompée, ou plutôt ma première pensée était juste ; j’ai eu tort de rejeter cette impression trop naturelle, trop soudaine, pour n’être pas vraie. Il m’a oubliée pour la gloire, pour la renommée dont il ne connaissait pas encore les charmes. Voilà ce qu’il aime, voilà ce qu’il attendait en courant loin de moi risquer sa vie : un nom retentissant, porté de bouche en bouche, salué en plein théâtre. Il m’a fait seulement la faveur de m’apprendre qu’il n’était pas mort ; il a gardé pour les autres le spectacle de son illustration. J’ai vu ce soir mille femmes aussi heureuses, aussi fières que moi de sa célébrité ; comme si sa gloire, comme si tout ce qui le touche ne m’appartenait pas. Que suis-je de plus qu’elles ? Je ne veux pas de ce partage. Il n’aimera que moi, ou je ne veux plus être aimée. Obscur, on me l’eût laissé tout entier ; illustre, je n’ai qu’une faible part de son attention ; moi qui l’aimais tant quand personne ne le remarquait encore, moi qui l’eusse préféré à de plus nobles que lui. Ah ! pourquoi suis-je privée de cette générosité où je puisais tant de bonheur et de sécurité ?

En roulant dans sa tête ses pensées de jalousie, sentiment dont elle éprouvait pour la première fois les atteintes, Casimire s’assit devant une table et elle écrivit, au bruit de ses émotions, les lignes suivantes :

« Monsieur le commandeur,

« Il est bien heureux pour moi d’apprendre par la voix publique d’avoir su en plein théâtre, la part qui me revient dans la victoire remportée par les troupes de sa majesté impériale sur l’armée turque. Si je n’étais pas allée au théâtre ce soir-là, ce soir même (car c’est au sortir du spectacle où votre nom a été proclamé que j’ai le plaisir de vous écrire), je ne saurais pas, je n’aurais jamais su peut-être de quelle manière honorable vous vous êtes conduit au siège de Belgrade. Votre réserve à mon égard, avec des apparences modestes, j’en conviens, m’a étonnée, elle m’a blessée, et ces larmes qui tombent sur mon écriture… »

Des larmes ! s’écria Casimire en froissant le papier sur lequel elle écrivait ; des larmes ! quand j’ai à me plaindre !

Elle déchira le papier déjà froissé et le jeta dans la cheminée.

D’une main non moins convulsive, elle recommença ainsi :

« Monsieur le commandeur,

« Comme vous n’aimez pas beaucoup, je m’en suis convaincue, à écrire de longues lettres, je vais vous conseiller un moyen pour abréger encore votre tâche épistolaire. Dispensez-vous totalement de m’écrire, puisque sans vous je puis apprendre, dans une salle de spectacle, par l’organe d’un officier de la couronne, les exploits dont vous vous illustrez à l’armée. Cette publicité, glorieuse pour vous et pour vos amis, ne vous laisse plus rien à faire et vous offre un moyen sûr de vous délivrer de l’ennui de raconter vous-même vos prouesses. »

De l’ironie maintenant ! dit Casimire en s’interrompant une seconde fois ; de l’ironie ! il me croira blessée. Pas plus d’ironie que de larmes ! La seconde lettre fut déchirée. Une troisième feuille se couvrait déjà de ces mots sous la plume de mademoiselle de Canilly :

« Monsieur le commandeur,

« Je vous remercie d’avoir été si exact à m’écrire, dès l’instant où vous avez eu un motif pour le faire, et je vous remercie, en outre, de m’avoir si obligeamment écoutée en occupant plus particulièrement mon attention du résultat si grand du siège de Belgrade. Vous avez fait ainsi que je le désirais. Continuez, dans vos prochaines lettres, si vous m’en destinez encore, à m’entretenir de ces choses sérieuses, les seules sur lesquelles je veux que vous mettiez en frais votre complaisance pour moi… »

— Mon Dieu ! mon Dieu ! dit Casimire dans un triste découragement, me voilà enfin arrivée à la fausseté. Cette troisième lettre alla en morceaux se joindre aux morceaux des autres lettres sur les cendres de la cheminée.

Elle se promena ensuite dans une extrême agitation d’un bout à l’autre du salon, cherchant les moyens de faire savoir au commandeur l’état de son âme, sans s’abaisser, sans monter au ton indigne de la colère, sans descendre à l’ironie, sans se souiller par la fausseté.

Après quelques minutes de course irritante, elle plia en quatre une autre feuille de papier à lettres, qu’elle essaya de glisser dans une enveloppe ; elle l’en retira aussitôt, la déplia, et n’écrivit que ce seul mot dans le carré blanc formé par les plis : Revenez !

Cette fois la lettre fut pliée, cachetée et remise avec une précipitation nerveuse à un domestique pour qu’il allât sur-le-champ la jeter dans la boîte du gouverneur, chargé de faire parvenir à l’armée, avec ses dépêches, les lettres des habitants.

— Et maintenant nous verrons, dit-elle, en tombant de lassitude dans un fauteuil, nous verrons si c’est la gloire qu’il aime mieux que moi, ou si c’est moi qu’il préfère à la gloire…