Le Dragon rouge/06

Michel Lévy frères (p. 55-75).


vi


Sans l’influence de M. de Canilly, cette belle fleur qui s’appelait Casimire, serait parvenue, grâce à l’appui du sage commandeur, à la plus riche éclosion. L’amour la rendait déjà rêveuse et réfléchie ; un jeune homme avait surpris son aveu, et, de son côté, elle ne doutait pas de l’amour de ce jeune homme pour elle. Malheureusement, plus sa raison se développait, plus son père cherchait à s’en emparer. Il la retenait de plus longues heures auprès de lui. Persuasif, sophiste habile sans croire l’être, causeur entraînant, comme le sont presque toutes les personnes de cour, il s’insinuait dans son âme par toutes les voies. Aux endroits résistants, il faisait entrer les coins de fer de l’ambition. Puis il se mettait lui-même en scène. Pouvait-il vieillir dans le poste lointain où on l’avait relégué comme pour masquer une disgrâce ? Se croyant indispensable, il s’imaginait avoir beaucoup d’ennemis à la cour, auprès du régent ; orgueil de tous les ambitieux, qui ne voient pas que leur plus acharné ennemi c’est eux-mêmes. Il attaquait de nouveau sa fille par la vanité, et cette vanité, lui seul lui avait donnée, imitant ces soldats d’artillerie qui, dans les loisirs des garnisons, élèvent la nuit des redoutes qu’ils prennent eux-mêmes le lendemain. Il lui montrait autour d’elle de jeunes filles polonaises presque toutes qualifiées de princesses, Qu’était-elle en comparaison avec son titre de vicomtesse qui la rendait tout au plus digne d’épouser un jour quelque comte ruiné ? Et encore, lui disait-il, nous sommes ici dans un désert ; que serions-nous, jugez-en vous-même, si nous figurions dans une cour d’Allemagne, ou en Espagne, au sein de la grandesse castillane ? Je ne sais pas, en vérité, ce que nous deviendrons. Je veux donner une poussée à ma race qui n’a pas marché depuis un siècle. Je veux être grand pour éblouir un gendre, et mettre ensuite, par une substitution dont on ne peut me refuser le droit, toutes les dignités que j’aurai acquises sur la tête de votre futur fils aîné. Je sais que j’ai beaucoup d’ennemis, — toujours ses ennemis ! — mais nous les vaincrons, si vous m’aidez. Pourquoi ne m’aideriez-vous pas ? N’est-ce pas à votre bonheur que je travaille ?

— Le moment est à la fin venu, dit-il un jour à Casimire, en l’entraînant mystérieusement dans l’endroit le plus retiré de son cabinet, de vous révéler l’œuvre immense à laquelle ma sollicitude pour vous me fait travailler sans relâche depuis un an.

Le comte s’était assuré que personne ne viendrait les déranger pendant le grave entretien qu’il allait avoir avec sa fille.

Il ferma la porte à double tour, et, après avoir fait asseoir Casimire près d’une table sur laquelle étaient des monceaux de vieux parchemins, plusieurs liasses de papier, quelques médailles d’argent et de cuivre, un cachet et un antique nobiliaire, il lui dit :

— J’ai besoin de vous recommander avant toutes choses la plus inviolable discrétion.

— Mon père, répondit Casimire, comme vous êtes ému !

— C’est que la confiance que je place en vous, Casimire, est au-dessus de tout. S’il transpirait un mot de la confidence que je vais vous faire, je serais exposé aux plus grands dangers.

— Au nom du Ciel, mon père, ne me dites rien de plus ; ne me confiez pas de secret. J’ai peur de vous entendre.

— Rassurez-vous, lui dit le comte de Canilly, comme il s’agit aussi et avant tout de votre intérêt, j’ai foi entière en votre discrétion.

Le bon père laissait paraître le bout d’oreille de Machiavel.

— Écoutez, Casimire ! Vous savez que je suis depuis deux ans en correspondance suivie avec M. de Marescreux ?

— Oui, mon père ; ce riche négociant du Béarn, un marchand de laines…

M. de Canilly alla tirer sur la porte, quoique déjà fermée, la portière de gros lampas.

— Oui, mon père, vous vous écrivez au sujet de certaines marchandises de contrebande, qu’il fait passer, pour votre compte, du Béarn en Espagne, et de certaines autres marchandises pareillement prohibées, dont il facilite le passage d’Espagne en France. Vous êtes associés enfin.

— Oui, nous sommes associés, ainsi que vous le dites ; mais ce que vous avez ignoré jusqu’ici, continua le comte de Canilly, c’est que ces ignobles termes de marchandises dont nous affectons de nous servir dans nos lettres, offrent un sens tout différent dans nos pensées. Ils nous permettent de nous entretenir, à l’abri de tout soupçon, d’un vaste projet politique dont lui et moi sommes les principaux instruments.

— C’est peut-être une conspiration ? demanda Casimire, dont l’œil darda.

— Nous allons faire de l’histoire, ma fille !

Casimire frémissait de curiosité.

— Mais de l’histoire à la manière des anciens. Il s’agit de rois, de royaumes, de changements de dynastie.

— De rois, de royaumes, de changements de dynastie, murmurait Casimire, traversée par le courant électrique qui sortait de tout les pores de son père quand elle l’écoutait.

— Quel roi voulez-vous changer ? demanda-t-elle ?

— Vous savez, répondit M. de Canilly, que le duc d’Orléans a usurpé la régence sur le duc du Maine à qui elle revenait de droit par le testament du feu roi Louis XIV. Des partis se sont formés à l’occasion de cette usurpation. Je suis, je n’ai pas besoin de vous l’apprendre, pour le duc du Maine, appui constant de notre famille, mon protecteur, prêt à faire pour nous…

— Mais, mon père, interrompit naïvement Casimire, c’est le régent qui vous a envoyé en Pologne ; vous avez prêté serment…

— Aussi, reprit M. de Canilly avec un embarras mal déguisé, lui serai-je fidèle en Pologne. Mais vous ne connaissez encore que la moitié de mon secret. Il prit la main émue de sa fille. — Casimire, quoi que je vous dise, n’oubliez pas que c’est mon amour pour vous, mon désir de vous assurer un avenir grand comme vous êtes belle et intelligente, ma fille, qui m’a fait prendre part à cette immense affaire.

Casimire montait sur cette mer ambitieuse, gonflée par le souffle de son père, comme s’élève un petit bateau quand vient la marée.

— Le régent, continua M. de Canilly, est peu aimé…

— De vous particulièrement.

— Est-ce que l’on conspire pour les autres ? Nous allons le renverser, entendez-vous ?

Une décoloration foudroyante indiqua l’émotion dont fut saisi M. de Canilly en prononçant ces paroles. Ce bronze frissonna ; deux gouttes de sueur froide se formèrent à ses tempes. Il répéta :

— Nous allons le renverser.

— Mais, mon père, je ne vois pas encore ce qui vous en reviendra, dit Casimire, dont l’attention, on le voit, était plus que gagnée à la cause de son père, puisque l’imprudente se laissait aller à demander des explications sur un projet qu’elle aurait repoussé si elle n’eût pas été élevée à se jouer avec ces couleuvres appelées questions politiques.

— Ce qui me reviendra ? répliqua le comte ; tout ce que je voudrai. Écoutez-moi bien !

Au sortir du spectacle, à minuit, dix hommes enlèveront le régent ; ils sont décidés, ils sont prêts.

— Ils sont prêts ! L’affaire est donc…

— Tout est prêt, vous dis-je, continua le comte. Ils le mettent dans une voiture et le roulent vers l’Espagne.

— Ils traverseront toute la France, et vous croyez ?…

— Chère enfant, lui dit M. de Canilly, il sera plus difficile de lui faire traverser le boulevard et le faubourg Saint-Jacques que la France entière. C’est le moins qui est difficile en politique, le plus n’est rien. Retenez cela.

— Et qui sera régent en France, quand vous aurez conduit en Espagne le duc d’Orléans ?

— Vous y voilà ! Mais le roi d’Espagne, qui sera forcé de reconnaître nos services de deux manières, et comme régent de France et comme roi d’Espagne. C’est immense, c’est incalculable de récompense. C’est la mer.

— Mais il me semble, répliqua Casimire, que vous oubliez Louis XV, qui sera roi dans quelques années. Tenez, ce monsieur de Marescreux vous a peut-être compromis…

— Vous vous trompez, c’est moi qui, connaissant M. de Marescreux, l’ai désigné comme l’homme le plus capable, par sa position entre la France et l’Espagne, de compléter l’enlèvement du régent au moment décisif de l’affaire. Éveillés trop tard pour le défendre à Paris, les amis du régent courront aux frontières pour le délivrer ; ils se rendront tous à l’entrée de l’Espagne, aux limites des deux pays. Là un homme de résolution nous était indispensable, un homme assez délibéré pour ne pas donner aux défenseurs du régent le temps de déjouer l’entreprise. Je l’ai trouvé ; c’est M. de Marescreux, un ambitieux subalterne.

— Mais, mon père, si cet homme vous trahit ?

— Lui ! Si nous réussissons, il devient duc de Béarn et de la Navarre. Et savez-vous ce qui le fera duc de Navarre.

M. de Canilly regarda sa fille dans les yeux.

— Apparemment le roi d’Espagne, devenu régent de France.

— Ce sera le roi de Navarre lui-même.

— Mais depuis Henri IV, il n’y a d’autres rois de Navarre, mon père, que les rois de France, il me semble ?

— On fera un nouveau roi pour un nouveau royaume de Navarre, et ce nouveau roi fera sa fille reine, car elle pourra alors monter sur tous les trônes, puisque Henri IV est bien monté sur celui de France.

— Mon père ! mon père ! s’écria Casimire, moitié ivre d’orgueil et moitié courbée sous la peur du danger auquel s’exposait son père ; songez, encore une fois, qu’il y a un roi de France à Paris.

— Eh ! mon Dieu ! qui veut l’empêcher d’arriver ?

— Mais si jamais le roi d’Espagne devient régent, croyez-vous, mon père, qu’à la majorité du jeune roi il consente à descendre du trône où on l’aura provisoirement appelé ?

— Eh bien ! si cela arrivait, nous conspirerions contre lui, répondit M. de Canilly, qu’une conspiration de plus n’arrêtait pas, et nous aurions la gloire de remplacer Louis XV sur le trône de ses aïeux. Autres conspirations, autres honneurs. Les choses se passent de roi en roi. Le monde politique, continua-t-il avec emphase, est porté sur cette grande mer toujours pleine de triomphes et de naufrages. Mais rassurez-vous, ma fille, sur mon compte ; jamais conspiration ne se sera mieux passée : ce n’est qu’un simple coup de main. Dans trois mois, dans trois mois ! vous pouvez être la fille du roi de Navarre, ce qui n’est, après tout, qu’un grand honneur, et non absolument un coup de foudre à étonner l’univers, car les Canilly ont été comtes souverains en Italie, avant Othon.

M. de Canilly dénoua aussitôt les papiers et déroula les parchemins posés sur la table

— Voilà qui prouve, clair comme la lumière du jour, nos droits souverains depuis le huitième siècle. Les Canilly ont régné en Italie, à titre de roi ou même d’empereur, jusqu’à l’usurpation d’Othon-le-Grand, arrivée en 954. Lisez ce passage de l’historien Luitprand, lisez encore celui-ci de la Chronique de Frodoard. Que dites-vous de ce témoignage de Muratori ?

Les papiers et les parchemins passaient sous les yeux fascinés de Casimire, toute bouleversée de cet excès de grandeur dont elle ne soupçonnait pas sa race. Les leçons du commandeur étaient déjà bien loin !

— Je ne vous ai pas tout montré ; des années, continua le comte, n’y suffiraient pas. Mais jetez un coup d’œil sur ces titres tous divers, tous irrécusables, prouvant notre glorieuse ascendance à travers les siècles. Auprès de nous, comme antiquité, que sont les Rohan, les Montmorency ? Des Bourbons, je ne vous en parle pas. Mais lisez toujours ! Voilà un traité d’alliance passé entre les ducs de Ferrare et les Canilly, au XIIIe siècle. Hein ? Examinez encore cette médaille, qui fut une monnaie au XIe siècle ; n’y voyez-vous pas un C ? Ce C, c’est Canilly. Nous battions monnaie. La souveraineté des Canilly est empreinte partout.

Le cœur de Casimire grossissait à chacune des paroles ambitieuses de son père, dont la pantomime vraiment admirable se réglait sur la vivacité de ses propres paroles. Elle se voyait reine, revêtue du manteau de velours, parlant à ses sujets, la couronne en tête.

— Comprenez-vous, comprenez-vous, maintenant ? s’écria-t-il en croisant ses bras, si je dois entrer, si je puis me dispenser d’entre dans cette conspiration, y prendre une part de lion, et attendre d’immenses profits ? C’est un roi qui va conspirer avec un roi contre un régent. Quelle partie ! Le moins qu’il puisse me revenir, c’est une couronne. Celle de Navarre est petite, modeste, je le sais, mais je la veux pour votre tête qu’elle fera jolie et précieuse, mignonne et royale comme celle de Marguerite de Navarre. Êtes-vous contente, ma souveraine ? dit ensuite le comte de Canilly en prenant dans ses deux mains la tête de sa fille, et en l’embrassant avec la royale familiarité de Priam ou d’Henri IV.

— Si je suis contente, mon père ; mais vous me rendrez folle !

— Gardez au contraire toute votre raison, reprit M. de Canilly, gardez tout votre sang-froid pour m’aider à frapper le grand coup, le coup de Charles Martel. Je vais m’expliquer.

Vous sentez, d’après tout ce que je viens de vous apprendre, combien mon éloignement des frontières de l’Espagne et de la France nuirait à l’exécution de nos projets.

— Vous partiriez ?

— Secrètement.

— Je tremble, mon père ; ce départ…

— Pourquoi cela ? Avez-vous pensé qu’on cueillait une couronne comme on soulève de terre un panier de fraises ? Point de faiblesse. Je partirai demain pour la France. Je vais à Paris. Mes amis sont prévenus. Je les vois ; nous nous entendons ; je fais route aussitôt pour la frontière. Tout calculé avec eux, j’arriverai dans le Béarn le jour où le régent sera enlevé à Paris. Pendant les dix jours qu’il mettra à faire son voyage, je préparerai nos amis des frontières à bien le recevoir. Dès qu’il aura franchi les dernières limites de la France, dès qu’il sera en Espagne, je regarde la besogne comme finie pour nous. Le reste est l’affaire du roi Philippe V. On proclame bientôt sa régence, et je n’ai plus qu’à attendre le prix de ma coopération à ce grand acte politique, le plus hardi de l’histoire moderne. J’estime que dans quelques mois je serai roi de Navarre et installé avec vous dans ma nouvelle cour.

— Oh ! alors, s’écria Casimire, vous songerez à MM. de Courtenay, qui nous sont attachés, mon père, avec tant de zèle, tant d’affection.

— On fera quelque chose pour eux, répondit M. de Canilly avec la dignité discrète d’un nouveau souverain, jaloux de ne pas trop se compromettre par des promesses inopportunes. Il se croyait arrivé ; il avait déjà comme un besoin d’ingratitude.

— Venons, reprit-il, à ce que j’attends de vous. Vous écrivez également bien le français et l’espagnol. Prenez toute la nuit pour rédiger dans ces deux langues un manifeste que je répandrai aux frontières dès que le régent les aura passées. Distinguez-vous ; c’est une œuvre historique, une pièce qui restera. Je compte sur l’élévation de votre style. Peignez avec chaleur, avec force, brièvement, à la Tacite, l’état d’avilissement où était la France sous le sceptre du régent et la prospérité dont elle jouira sous celui si beau, si légitime, du roi d’Espagne. Votre plume vous vaut cette fois une couronne. Avouez enfin que l’éducation que vous avez reçue, que les leçons que votre père vous a données ont porté d’admirables fruits. Que seriez-vous sans moi ? répondez ! La fille d’un comte ? Par moi vous êtes la fille d’un roi de Navarre. Mais une difficulté reste encore à vaincre, et celle-là vous regarde.

— Moi ?

— Vous-même. Vous me demandiez, il n’y a qu’un instant, si M. de Marescreux ne pouvait pas me trahir en conspirant avec moi pour renverser le régent ; moi je ne crains rien, vous ai-je répondu ; mais lui, je dois vous le dire à présent, exige de ma part de bonnes garanties de complicité. Il se méfie de moi, c’est trop juste. Connaissant le gros de l’humanité, il veut me lier à lui, il veut se lier à moi d’une manière indissoluble. Soupçonnez-vous par quel moyen ?

— Mais pas encore, mon père.

— Vous ne devinez donc pas à qui je destine ce charmant portrait, d’une si parfaite ressemblance ? demanda le comte en montrant à Casimire le portrait qu’avait fait d’elle, il y avait à peine quelques mois, le commandeur de Courtenay.

— Mon portrait ! Vous le destineriez à quelqu’un ?

— Je l’emporte dans le Béarn pour le donner au fils aîné de M. de Marescreux, ce beau jeune homme dont je vous ai déjà tant parlé et que vous épouserez afin d’unir à jamais nos deux familles. Son père veut ce mariage, et moi…

— Vous ne le voudrez pas, mon père. Je n’ai jamais vu, je ne connais pas le fils de M. de Marescreux…

— Qu’importe ? dit M. de Canilly.

— Je ne l’aime pas.

— Est-ce qu’on exige que vous l’aimiez ? C’est une alliance politique.

— Mais si je l’épouse sans l’aimer je serai malheureuse…

— Est-ce que les princesses se marient par amour ? Où en seraient-elles ? S’agit-il d’un roman ou d’une affaire ? Au reste, puisque vous ne voulez pas qu’elle se fasse, continua-t-il, n’en parlons plus. Renonçons aux grandeurs assurées ; enterrons-nous dans ce pays de neige. Je vais écrire à M. de Marescreux que, ne pouvant vous décider à donner la main à son fils aîné, je retire ma parole. Ce n’est pas tout encore ; il est de mon honneur d’avertir mes amis de Paris de ne plus compter sur moi, d’agir sans mon concours, rendu impossible par votre refus d’épouser le fils de M. de Marescreux. Et lui aussi est compromis avec nous dans la même affaire ! C’est dur, c’est douloureux ; mais qu’y faire ? Oui, ma carrière est finie ; elle est fermée, murée. J’avais pourtant quelque chose dans la tête ! Je mourrai obscur ! J’espère du moins mourir bientôt ! Qui m’eût dit cela ? s’écria le comte, baisant à genoux, les yeux pleins de larmes, les mains tremblantes de respect, les vieux parchemins, les médailles, les cachets jetés sur la table. Ne rien laisser après moi ! Oh ! c’est une ignominie à laquelle je ne survivrai pas ! Que ne puis-je mourir en ce moment, entouré de ces nobles reliques de nos aïeux ! Que d’honneurs ils m’ont laissés, à moi qui ne leur rend que des larmes !

— Mon père !…

— Laissez-moi pleurer !

— Mon père !…

— Ne me disputez pas le bonheur de me plaindre, ne troublez pas la majesté du désespoir.

— Mon père, j’épouserai M. de Marescreux, je l’épouserai !

Le comte se leva en éclatant de rire.

Casimire crut que la douleur avait rendu son père fou ; elle répéta :

— J’épouserai M. de Marescreux, vous dis-je, j’épouserai qui vous voudrez.

Le comte riait toujours. Il n’y avait plus trace de douleur ni de larmes sur son visage.

— Folle ! cent fois folle ! mais non, vous ne l’épouserez pas. Il faut donc tout vous dire ? Comment ! comment ! vous avez pu supposer que la fille d’un prince souverain, comme je vais l’être, deviendrait, de mon consentement, la femme d’un simple duc, que j’aurai fait moi-même ? Vous n’avez donc pas vu le piège où je vous entraînais ? Ah ! votre peu de progrès me fait peur. Quelle ignorance absolue du cœur humain elle dévoile ! Mais il faut seulement laisser croire à M. de Marescreux que vous consentez à devenir l’épouse de son fils aîné ; nous trouverons ensuite mille moyens d’éluder notre promesse avant le jour de l’exécution.

— Mais ces pleurs que vous avez répandus, mon père !…

— C’est une leçon que je vous donnais. Cherchez-les, ces pleurs.

— J’ai cru…

— Ne croyez jamais, doutez, doutez. Ah ! vous croyez encore aux larmes ! Alors je désespère de vous.

Casimire regardait son père avec une joie hébétée.

— Allons ! allons ! prenez une plume, et écrivez au bas de ce portrait, comme le désire M. de Marescreux, offert par moi, Casimire de Canilly, à M. de Marescreux. Puis, laissez, je vous le répète, s’accomplir les événements, et vous verrez à quoi engagent, les événements une fois accomplis. Je croyais n’avoir pas besoin de vous apprendre ces choses-là.

— Ah ! mon père, que je vous remercie ! s’écria Casimire sans s’arrêter à la grave inconséquence d’un tel procédé, ne voyant que la joie de ne pas se marier avec le fils de M. de Marescreux.

— À l’avenir ne tombez plus dans de semblables fautes, reprit M. de Canilly. Songez toujours que ce qu’on dit doit cacher ce qu’on ne dit pas, et que ce qu’on ne dit pas apprend, bien souvent, à celui qui sait écouter, l’objet dont on veut lui faire un mystère. Et méfiez-vous surtout des hommes qui pleurent.

— Mon père…

— Vous aimez ! reprit M. de Canilly, sans paraître attacher la moindre importance à cette accusation, tant il voyait, lui, homme sérieux, peu de gravité aux caprices du cœur. Voilà ce que vous ne m’avez pas dit. Me suis-je trompé ?

— Est-on jamais bien sûr, mon père, de ne pas se tromper dans les sentiments qu’on croit éprouver ?

— Vous êtes enfin dans le vrai maintenant, répondit le père de Casimire, qui recevait en bonne monnaie d’hypocrisie ce qu’il avait donné en lingots d’hypocrisie.

— Quoi qu’il en soit, acheva-t-il, écrivez en bas de ce portrait les mots dont nous sommes convenus.

Casimire obéit.

— Adieu, ma fille ; travaillez à votre manifeste. Je vous laisse à vos grandes inspirations.

M. de Canilly sortit du cabinet, où il laissa Casimire, le feu dans la tête, l’ambition dans le cœur, la plume à la main.

Abandonnée à elle-même, la jeune fille posa la plume sur la table et pensa à celui sans lequel elle ne voulait pas être heureuse, au jeune commandeur de Courtenay. Quelle fête pour elle le jour de la réussite des projets de son père ! Qu’elle est impatiente déjà de voir arriver ce jour, quoique son père l’annonce comme si prochain ! Car elle ira dire au commandeur : Oui, je fus ambitieuse, mais je ne l’ai été que pour vous. Cela m’a valu des titres, des provinces, une souveraineté. Prenez ! prenez ! partageons ! ou plutôt ne me laissez rien, ne me conservez que votre amour et quelque reconnaissance. Elle aurait souhaité que le commandeur fût encore plus effacé, plus modeste, pour aller le chercher dans son humilité et le conduire, elle, les mains sur ses yeux, jusqu’à l’endroit le plus haut, le plus lumineux de la prospérité, et l’éblouir alors, l’inonder de la grande clarté de la fortune, tandis qu’elle serait aux pieds de son roi, de son cher obligé.

Elle était au fond de ces beaux pays de rêves que parcourt tout éveillée la jeunesse, lorsque la portière fut doucement soulevée. Casimire n’avait rien entendu. Le commandeur s’avança jusqu’à deux pas de la table, où, les coudes appuyés, ayant sous ses yeux le manifeste commencé, Casimire pensait à celui qui était derrière elle. À sa voix elle sortit brusquement de ses réflexions et cacha avec son mouchoir la feuille de papier à moitié écrite.

— La porte était donc ouverte ?

— Vous vouliez donc qu’elle fût fermée pour tout le monde ?

— Mais non, restez ! dit Casimire. C’est que je pensais que mon père m’avait enfermée ; il m’avait dit… il voulait…

— Enfermée ! redit le jeune commandeur, comme une prisonnière !

— Oh ! non, mais comme un secrétaire, dont le maître ne veut pas que les pensées soient troublées.

— Je me retire donc.

— Vous savez bien que la défense ne peut s’étendre jusqu’à vous.

— C’est donc un secret ?

— Pas le moins du monde, dit Casimire en rougissant. Mais d’où vient, demanda-t-elle à son tour, que vous avez pris ce costume sous lequel je ne vous ai jamais vu ?

— Ce costume est celui que portent les soldats attachés au corps royal des mineurs de l’armée allemande. Dès aujourd’hui j’appartiens à l’Autriche.

— Dès aujourd’hui ? reprit Casimire, qui sentit faiblir son cœur ; mais vous n’aviez, il me semble, que le simple projet d’offrir vos services à cette puissance ? Je n’avais vu dans cette intention qu’un… qu’un projet, enfin.

C’était une résolution sérieuse, dit le commandeur. Depuis que je me suis ouvert à vous, j’ai sollicité à la cour de Vienne, et ma demande a été favorablement accueillie. J’ai reçu l’ordre de partir sur-le-champ pour le corps d’armée rassemblé en Hongrie et destiné à, faire le siège de Belgrade, sous les ordres du fameux prince Eugène.

— Si tôt ! s’écria Casimire en froissant le mouchoir jeté sur le manifeste ; si tôt !

— Oui, j’ai été heureux, mademoiselle.

— Quel bonheur ! dit Casimire ; celui d’aller se faire tuer par les Turcs !

— Par les Turcs ou par les Russes, peu importe, au fond, pourvu que ce soit bravement et pour la défense du prince.

— Monsieur le commandeur, reprit Casimire après un assez long repos, j’ai de tristes pressentiments.

— Pourquoi cela ? dit le commandeur en s’asseyant près de Casimire.

— Ils me viennent en vous voyant si découragé. Si vous voyiez comme vous êtes pâle !

— J’aurais tort de vous le cacher, dit M. de Courtenay, j’éprouve en ce moment deux douleurs bien vives : l’une… il s’arrêta.

— L’une ? demanda Casimire à voix basse.

— Vous la connaissez, puisque je viens vous faire mes adieux.

— Oh ! monsieur de Courtenay, ne partez pas ! ne partez pas ! Casimire avait tendu la main au commandeur.

Celui-ci s’agenouilla et approcha de ses lèvres, avec autant de respect que d’amour, la main de Casimire.

— Et après cette preuve d’affection me direz-vous encore de ne pas partir ? De quel titre, songez-y, aurais-je jamais le droit de me prévaloir, si je ne m’efforçais d’acquérir la réputation d’un brave militaire ? Je ne puis être que militaire. Et qu’est-ce qu’un soldat qui n’a pas couru les dangers de sa profession ? Quelle opinion auriez-vous, vous-même, Casimire, de ma personne, si je n’allais chercher dans le feu mon grade d’officier ?

— Mais sans courir à la guerre, sans vous exposer à mille dangers, tous affreux, presque tous mortels, mon Dieu ! vous pouvez vous élever bien plus haut.

— Et comment cela ? demanda le commandeur, qui fut étrangement surpris de ce cri spontané de sincérité parti du cœur de Casimire.

— Comment cela ? reprit-elle en touchant au manifeste… Mais elle se souvint du serment qu’elle avait fait à son père, et elle retira aussitôt sa main, comme si elle eût touché à du feu. Oui, vous avez raison de partir, se reprit-elle ; je ne sais ce que je dis ; et vous, pardonnez à mon trouble. Femme, je ne comprends pas comme vous les graves nécessités de risquer sa vie pour se faire un nom ; amie de votre caractère simple, de votre austérité, je…

— Mon amie, enfin…, interrompit le commandeur.

— À ce titre, reprit Casimire toute voilée de timidité, vous concevez que je n’ai pas tout mon calme, tout mon sang-froid. En vous perdant, moi, je perds…

— Ah ! ces larmes ! ces larmes ! s’écria le commandeur, me crient qu’il faut que je me rende digne de vous. Je chercherai la mort partout ; je m’exposerai le plus possible, afin d’attirer l’attention de mes chefs, afin qu’il leur soit impossible de ne pas me rendre justice, une justice éclatante. Je veux revenir… Ah ! si vous pleurez ainsi, je ne partirai pas, s’écria le commandeur en voulant prendre le mouchoir que Casimire, lorsqu’il était entré, avait jeté sur le manifeste.

Casimire se hâta de poser vivement et fermement sa main sur celle du commandeur, pour l’empêcher de prendre le mouchoir, et, dans ce mouvement, la politique et l’amour se rencontrèrent comme ils devaient toujours se trouver mêlés à toutes ses actions.

— Si c’est pour moi, reprit-elle, que vous allez risquer ainsi votre vie dans ces contrées où la peste vient en aide à la guerre pour dépeupler les armées, restez ! restez ! C’est affreux ce qu’on dit des difficultés du siège de Belgrade. Je vous aimerai obscur comme vous êtes. Mais vous ne serez pas obscur ; non, oh ! non, vous ne le serez pas. Peu d’hommes, au contraire, seront aussi élevés que vous sur la terre… Mais que dis-je ?

Et Casimire retint une seconde fois sa pensée, près de la jeter dans un abîme. La vie de son père compromise par une indiscrétion, par un parjure ! Si elle avait pu dire tout ce qu’elle savait, elle aurait à coup sûr empêché le commandeur de la quitter, et de la quitter peut-être pour toujours. Son cœur se déchirait dans ce double tiraillement. Avoir sous la main le bonheur, la grandeur, la fortune d’un homme, de l’homme qu’on aime, et le laisser aller s’exposer aux funestes chances de la peste, de la famine et de la guerre ! Et pourquoi ? pour qu’il rapporte, s’il revient jamais, un misérable galon d’or. Avoir tout cela sous la main, et ne pas oser la lever !

— Encore une fois, vous vous faites illusion, répliqua le commandeur, je n’ai rien à espérer en vieillissant ici. Je n’ai que mon compas d’ingénieur et mon épée de volontaire pour m’avancer dans le monde. À chacun sa destinée. Après tout, dit-il, plutôt pour calmer l’exaltation généreuse de Casimire que pour se faire valoir, que je revienne de l’armée avec beaucoup ou peu de gloire, j’ai toujours dans mon passé quelque raison de ne pas me croire tout à fait obscur. Les Courtenay ont fait pour moi ce qu’il ne m’aura pas été permis de faire pour mes descendants, si je dois en avoir : leur nom est partout dans toutes les guerres contre les ennemis de la religion et de la France, et la destinée a voulu qu’ils fussent célèbres dans toutes les contrées où des branches de leur race se sont transplantées. Les Courtenay anglais ne le cèdent en rien aux Courtenay de la France, et les Courtenay flamands sont illustres comme les autres. Voilà, sinon de quoi m’enorgueillir, du moins de quoi me consoler, si je suis né pour m’éteindre au contraste de tant d’éclat.

— Ainsi, s’écria Casimire, vous êtes déjà plus illustre en allant chercher de la gloire que vous ne le serez jamais au retour. Oui, les Courtenay sont de la plus belle noblesse, je le sais ; ils sont alliés avec les rois ; ils ont régné ; ils peuvent régner encore.

— Non, oh ! non, reprit modestement le commandeur. Ce sont de braves et fidèles gentilshommes, rien de plus. Ils tiennent leur rang, mais ils ne veulent pas en sortir, parce qu’ils savent comment on sort de son rang. En sortir en passant par-dessous, c’est indigne ; en sortir en passant par-dessus, c’est infâme.

— Mon ami, dit Casimire, qui sentait qu’elle venait d’appuyer sur des épines en se retirant après avoir fait un faux pas, vous m’avez confié que vous éprouviez deux amères douleurs au moment de nous quitter ; vous m’avez dit l’une ; quelle est l’autre ?

— C’est d’aller mettre mon épée au service d’une nation étrangère. Je sais que ces sortes d’engagements à l’étranger ont lieu tous les jours ; n’importe ! il me répugne de verser mon sang pour une autre cause que la nôtre, et de contribuer, dans la faible proportion de mon zèle, à la gloire d’un autre pays que le mien. Je sers l’étranger faute de mieux. Je n’aime pas l’étranger. Voilà la seconde cause de ma tristesse et de mon découragement.

— Pourquoi cette répugnance, puisque vous n’allez pas prendre les armes contre la France ?

— Contre la France ! oh ! non, jamais ! Le régent m’abreuvât-il d’outrages, la cour fit-elle briser mes armes à coups de hache par le bourreau, tous les biens de notre maison fussent-ils injustement expropriés, ma tête et celle de mon frère fussent-elles mises à prix, je n’irai jamais, pour me venger, offrir à l’étranger mon épée et mon bras contre la France !

Casimire pâlissait.

— Ceux qui ne pensent pas ainsi, ceux qui tournent leur colère contre la patrie innocente de leurs malheurs, ceux-là ont oublié, dans un moment de délire, leur ciel, leur nom, leur Dieu, leur mère.

Casimire pâlissait.

— Le grand Condé a couvert de sa gloire la honte d’avoir pris les armes une fois contre sa patrie ; mais il faut s’appeler Condé pour ne pas mourir sous un aussi lourd déshonneur. Les peuples ont pu le pardonner, mais l’histoire le sait, l’histoire l’a écrit : Tel jour, le grand Condé fut un grand coupable. Voilà ce que l’histoire n’a pas oublié ; si elle lui a laissé le nom de Grand, c’est qu’il s’est trouvé un Bourbon dont la trahison avait acquitté d’avance celle du grand Condé.

Casimire pâlit.

— Quant aux autres, ils n’ont pas même le droit de faire valoir leur trahison de second ordre auprès de l’étranger qui les emploie ; quand ils ont fini leur besogne d’encre ou de sang, on les paye avec de l’or s’ils ont réussi, ou on les pend entre les deux frontières s’ils n’ont pas mené à bonne fin leurs trahisons. Voilà ce que je pense de ceux qui servent l’étranger contre leur pays.

Casimire tomba au pied du fauteuil sur lequel elle était assise.

— Oh ! mon Dieu ! qu’ai-je dit, s’écria le commandeur, qui ait pu vous émouvoir ainsi ? Casimire ! Casimire ! peut-être ai-je froissé en vous quelque sympathie honorable, quelque triste souvenir de famille. Je vous en demande pardon à genoux.

— Il n’y a jamais eu de traître dans ma famille, dit d’une voix tout à la fois fière et mourante Casimire en rouvrant les yeux. Le mal que j’ai ressenti n’a pas de cause sérieuse ; rassurez-vous, mon ami, je suis mieux. Depuis quelques jours, à la même heure de l’après-midi, j’éprouve de semblables faiblesses.

Casimire s’était remise dans son fauteuil. Pendant quelques minutes elle laissa sa main dans celle du commandeur, et leurs yeux se confièrent les dernières douleurs de la séparation, celles dont la bouche ne peut pas rendre les nuances profondes.

— Mais adieu, dit Casimire, adieu donc, puisque vous êtes décidé à nous quitter ; adieu, monsieur le commandeur ; je vous attendrai.

— Ce mouchoir que vous avez baigné de vos larmes…

— Prenez-le, dit Casimire en le donnant au commandeur et en faisant tomber, comme par mégarde, sous la table, le papier qu’il cachait.

— Vous m’attendrez ! dit le commandeur en imprimant un baiser sur le mouchoir, et si je ne reviens plus ?

— Alors, répondit Casimire, ce sera à moi à aller vous trouver ; et Casimire de Canilly tient toutes ses promesses.

— Tant d’amour ! s’écria le commandeur.

— Tant d’amitié, répliqua Casimire, éteignant ainsi le cri du commandeur sous une distinction glacée. De l’amour ! Vous aurais-je abusé par mes paroles, mal comprises, mal interprétées ? Avec un ami d’enfance, avec un protégé de mon père, avec un enfant de la famille, je n’ai pas craint d’ouvrir, d’épancher mon cœur, au moment d’une séparation pénible. Ah ! monsieur le commandeur, l’amitié n’a donc pas de regrets, d’espérances, que mes regrets, que mes espérances aient été pris pour de l’amour ?

— Mais vos larmes, ces larmes que j’ai vues couler ?…

— Vous vous êtes trompé, monsieur le commandeur, je ne pleurais pas.

On voit que la leçon de M. de Canilly n’avait pas tardé à porter ses fruits.

Le commandeur était muet, foudroyé. Il balbutia enfin :

— Je rougis de mon erreur ; veuillez me la pardonner, mademoiselle. La première fois que je vous ai parlé d’amour aura été la dernière. C’est cette amitié d’enfance qui m’a trompé, cette douce liaison de tant de jours, de tant d’années, entre votre famille et moi ; ce sont aussi ces regrets si bons, si sincères, donnés par vous à mon départ, et ces larmes que maintenant je n’aurais pas voulu avoir vues, que j’ai cru avoir vues, qui ont causé ma douloureuse surprise. Encore une fois, pardonnez-moi, au nom de cette pure amitié dont vous ne vous défendez point… Oui, cette amitié me suffira… Elle me consolera… elle me soutiendra du moins…

— Oh ! cette amitié vous appartient tout entière, interrompit Casimire au moins aussi émue que le commandeur.

Pauvres jeunes gens qui ne voyaient pas combien ils se trompaient l’un et l’autre, celle-ci en mettant un mot faible sur une passion forte, absolue, celui-ci en croyant que véritablement il s’était mépris.

Ils se trompaient tous deux sans doute, mais Casimire avait moins de sincérité ; au fond, elle voulait se tromper ; elle revenait à froid, elle se ressouvenait d’une leçon de son père, qu’elle récitait encore mal ; elle s’essayait aux dangereuses expériences du sophisme en face d’un homme trop jeune, trop neuf pour n’être pas pris, tandis que lui, ce jeune homme, le loyal commandeur, était vrai, convaincu, et réellement désolé de la rétractation pourtant si tardive, si gauche, si empruntée de mademoiselle de Canilly. N’en avait-elle pas dit et laissé croire vingt fois trop, pour autoriser le doute sur le nom qui convenait à sa tendresse, pour qu’il lui fût permis ensuite de venir donner le change sur cette tendresse, d’abord si franche, si peu retenue ?

Enfin, étourdi d’un coup si inattendu, le jeune commandeur demanda en tremblant à Casimire si elle l’autorisait à lui écrire pendant son séjour à l’armée.

— Je vous le permets de grand cœur, répondit Casimire ; mais je n’ai pas besoin de vous dire que vos lettres, puisqu’elles ne passeront pas par les mains de mon père, devront se borner à me donner des nouvelles de votre santé et à me parler des événements du siège auquel vous allez prendre part. Mes vœux vous accompagneront.

— Vous serez obéie, mademoiselle, murmura le commandeur, qui se retira à pas lents, les yeux dirigés sur les yeux de Casimire.

Casimire, sous l’impression du rôle naïvement faux qu’elle avait joué, resta les yeux tristement fixés sur la portière agitée par la sortie du commandeur.

Comme la nuit venait, Casimire, après quelques larmes données au souvenir de cette scène ou plutôt de ce combat, se souvint du travail que son père lui avait commandé. Ce fut avec un dégoût profond qu’elle se baissa pour prendre la feuille tombée sous la table, où, dans ce moment, elle aurait voulu la laisser, et qu’elle reprit la plume. Les malédictions proférées par le commandeur contre les traîtres retentissaient encore à ses oreilles ; peu à peu, cependant, l’esprit, cet esclave de l’habitude, se laissa dompter, caresser, adoucir, et la plume courut sans hésitation jusqu’au bout de sa tâche.

La chaleur de la tête opéra, comme chez tous les écrivains, une réaction au cœur, et Casimire partagea avec moins de force les convictions du commandeur ; comme c’était pour lui qu’elle les faisait plier en ce moment, elle le trouva d’abord exalté, enfin dur, enfin injuste. Toute la nuit son cerveau bouillonna. Au jour, quand M. de Canilly se présenta de nouveau au cabinet, le manifeste était écrit dans les deux langues, ainsi qu’il l’avait désiré. L’un et l’autre, le manifeste français et le manifeste espagnol, furent trouvés parfaits.