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Michel Lévy frères (p. 1-78).

LE DRAC

RÊVERIE FANTASTIQUE EN TROIS ACTES

À M. ALEXANDRE DUMAS FILS

PRÉFACE

L’élément fantastique est encore une des faces de l’esprit populaire, et il n’est pas besoin de remonter avec Charles Nodier au moyen âge pour saisir par ses beaux cheveux flottants le lutin de la prairie, de la montagne ou de la chaumière. On le rencontre encore à chaque pas chez toutes les nations de l’Europe, dans toutes les provinces de France et sur tous nos rivages de l’Océan et de la Méditerranée. Il se plaît surtout dans des sites étranges et terribles, chez des populations qui ne semblent pouvoir réagir que par l’imagination contre la rude misère de leur vie matérielle ; kobohl en Suède, korigan en Bretagne, follet en Berry, orco à Venise, il s’appelle le drac en Provence. Il en est à peu près de même d’un autre esprit, plus fâcheux et plus sinistre, qu’en tout pays on appelle le double.

Un jour qu’un garde-côte m’avait parlé de ces lutins en esprit fort qu’il était, lui, et que sans s’en douter il m’avait rappelé la légende d’Argaïl, dont Trilby est le poëme charmant, je voulus voir le lieu hanté par les dracs, et, des hauteurs du cap ***, je descendis dans une des nombreuses petites anses que formait la dentelure des falaises à pic. Le décor était splendide, et le sujet me fit penser à un opéra ou à un mélodrame à grand spectacle ; mais, bientôt gagné par le spectacle ; autrement grand de la mer agitée, j’oubliai tout ce qui n’était pas elle, et, dans un de ces rêves dont on n’a, Dieu merci, à rendre compte à personne, je me représentai le monde impalpable qui doit peupler l’immensité inconnue. Vous avez bien quelquefois goûté, sous une forme quelconque, ce plaisir de supposer qui arrive presque à être le plaisir de croire.

Aucun sentier ne m’avait amené dans la cachette fermée par la mer, où le sable blanc et chaud, vierge de toute empreinte, m’invitait à divaguer. Il semblait, à voir le rocher autour de moi, qu’il fût impossible de le remonter et à coup sûr aucune barque ne se fût risquée à venir me chercher là.

Figurez-vous une forêt à perte de vue de roches plantées dans la mer. Ces écueils innombrables et présentant les formes les plus inouïes n’étaient pas des fragments écroulés de la montagne, mais des blocs surmontés d’aiguilles formant le sommet d’autres montagnes submergées. L’eau brillante, d’un bleu presque noir, détachait vigoureusement en gris blafard cette foule, cette armée de spectres livides imprégnés de sel, et l’ardent soleil qui les blanchissait encore jetait sur ces apparitions je ne sais quelle effrayante gaieté. Nul être humain ne pouvait sans grand danger parcourir ce réseau d’écueils inextricables, et nul être terrestre ne pouvait y vivre. Pas un brin d’herbe, pas un lichen, pas même un débris de plante marine sur ces îlots, et pourtant cela était beau et rempli de l’attrait du vertige. L’esprit s’élançait irrésistiblement de roche en roche ; il s’enivrait de la profondeur de ces racines puissantes de la montagne sous-marine ; il s’abandonnait aux curiosités de l’inaccessible ; il voulait planer sur tout, plonger dans tout ; il vivait d’une vie terrible et folle.

L’esprit de l’homme a cet instinct de conquête irréalisable ; il peut rêver des délices dans la possession d’un monde qui refuse au corps les conditions de la vie, et ce monde merveilleux des abîmes n’aurait pour hôtes que des muets et des aveugles, les poissons et les coquillages ! Je ne voulais pas, je ne pouvais pas le croire… Mais je vous fais grâce de cette divagation, qui n’a de charme que quand on en perd soi-même le commencement et la fin. Je vous raconte seulement où et comment m’est venue confusément l’idée de faire agir et parler un de ces esprits dont, j’enviais la vie mystérieuse et l’ineffable liberté.

Et, en quittant ces menhirs naturels, ce Carnac maritime, je voyais les pécheurs amarrer leurs barques et réparer leurs agrès d’un air absorbé. Ils n’entendaient pas un mot de français, et ne se parlaient pas non plus entre eux dans leur dialecte. Sombres et rêveurs, ils semblaient écouter les menaces ou les promesses des esprits de la plage ; mais, quand ils remontèrent vers leurs cabanes, pittoresquement semées le long de l’abîme, ils échangèrent avec animation des paroles bruyantes, comme s’ils se félicitaient d’avoir échappé aux embûches des mauvais génies. Leurs voix se perdirent dans l’éloignement, la mer continua son éternel monologue, et je restai à l’écouter, en proie à cette fascination à la fois pénible et délicieuse qu’elle exerce et qu’elle n’explique pas.

Je pensais bien ne jamais avoir à noter ces impressions fugitives, au milieu de tant d’autres plus faciles à définir ; mais le hasard m’en fit retrouver quelque chose, un des jours du mois dernier, en essayant d’écrire une légende dialoguée pour quatre personnages de notre connaissance. Le drac oublié m’apparut comme dans un rêve, et je ne voulus pas reculer devant le contraste d’un fantastique échevelé et d’une réalité un peu brutale. Ce n’était pas l’histoire qu’on m’avait racontée, mais c’était l’image flottante dont j’avais vu le cadre saisissant. J’entendais passer les voix rauques des bateliers au milieu du chant ininterrompu de la mer harmonieuse. Je revoyais ces hommes rudes et incultes dont l’esprit conserve des poésies étranges, et j’écrivis sans crainte et sans scrupule une rêverie qui ne devait être soumise à aucune critique officielle.

Une mise en scène gracieuse, un joli décor et quatre interprètes intelligents et confiants ont donné un corps à cette fantaisie dépourvue de toute prétention à la couleur locale et à la forme dramatique. Vous êtes venu, et vous avez aimé cette manière de raconter et de figurer un rêve devant une réunion de famille, à peu près comme on le raconterait soi-même au coin du feu. J’ose donc la publier, et je la mets sous la sauvegarde de votre indulgence en vous la dédiant, non pas comme à l’auteur de ces fortes et savantes études dramatiques de la vie humaine qui parlent à la raison et à la logique autant qu’à l’esprit et au cœur, mais comme à un excellent ami dont le sens artiste admet et comprend sans pédantisme toutes les libertés de l’art.

George Sand.
Nohant, septembre 1861.
PERSONNAGES

LE DRAC.

BERNARD.

ANDRÉ.

FRANCINE, fille d’André.

La scène se passe dans la maison d’André, qui est pêcheur à la côte. La maison est élevée sur une falaise. Une grande porte ouverte sur des rochers à pic ; au fond, la mer et des rives escarpées. Fenêtre et cheminée à droite ; à gauche, la porte de la chambre de Francine et un escalier intérieur qui mène à la montagne. Il fait encore jour. Il y a une image de la Vierge. Des filets, un miroir, divers engins de pêche et des armes sont suspendus à la muraille.


ACTE I


Scène I

ANDRÉ, FRANCINE.

André regarde par la fenêtre avec une lunette d’approche. Francine épluche des noisettes qu’elle tire d’un petit panier et place sur une assiette.


FRANCINE.

Penchez-vous donc pas tant que çà à la fenêtre, mon père !

Si vous tombiez !

ANDRÉ.

Ah, dame ! si je tombais, j’irais tout droit à cinq cents pieds dans la mer !


FRANCINE.

Oh ! ça fait peur à penser[1] !


ANDRÉ.

Eh bien, quand je tomberais, qu’est-ce que ça te ferait, à toi ?


FRANCINE.

Oh ! pouvez-vous dire ça ?


ANDRÉ.

Une fille qui s’ennuie à la maison !


FRANCINE.

Ça n’est pas.


ANDRÉ.

Qui pleure toujours !


FRANCINE.

Vous ne me voyez jamais pleurer.


ANDRÉ.

Qui regrette un pas grand’chose !


FRANCINE.
C’est vous qui m’en parlez.

ANDRÉ.

Allons, tais-toi !


FRANCINE.

Je ne dis rien de mal.


ANDRÉ.

Tais-toi, je te dis ! Quand je parle, je ne veux pas qu’on me réponde. Quelle heure qu’il est ?


FRANCINE.

Cinq heures.


ANDRÉ.

Comme le temps est noir ! On dirait que le soleil est couché. (Il reprend sa lunette.) Sais-tu que je ne la vois pas du tout, la barque ?


FRANCINE.

Laissez-moi regarder.


ANDRÉ.

Bah ! les femmes, ça ne voit rien dans les lunettes de marin. Faut savoir regarder là dedans.


FRANCINE.

Eh bien, avec mes yeux, je vois encore mieux qu’avec vos lunettes ; je vois les barques qui sont en mer, et je vous dis que la nôtre ne s’y trouve point.


ANDRÉ.

Alors où est donc Nicolas ? La mer a été mauvaise aujourd’hui. Il y a eu une damnée saute de vent !


FRANCINE.

Il est peut-être là tout près, derrière les récifs.


ANDRÉ.

Pourquoi qu’il va par là ? C’est dangereux. Ah ! ces jeunes apprentis, ça ne doute de rien !


FRANCINE.

Bah ! il ne peut pas se noyer par là… Il n’y a pas d’eau.


ANDRÉ.

Eh bien, et la barque ? C’est ça qui m’inquiète, moi, ma

barque ! Voyons, faut allumer un cierge à la bonne Dame !

FRANCINE.

Vous me le faites allumer pour un oui, pour un non, et, après ça, vous me reprochez de brûler trop de cire.


ANDRÉ.

Et la cire coûte cher ! D’ailleurs, la bonne Dame, on lui en demande tant, qu’elle ne peut pas contenter tout le monde ! Vaudrait mieux… Eh ! et ces noisettes ? Voyons.


FRANCINE.

Les voilà ; qu’est-ce que vous voulez donc en faire ?


ANDRÉ.

Mets-les sur la fenêtre. Pourquoi est-ce que tu ris ?


FRANCINE, portant les noisettes sur la fenêtre.

Parce que vous priez tantôt le bon Dieu et tantôt le diable.


ANDRÉ.

Le diable ? Je le renie !


FRANCINE.

Et pourtant vous mettez à la fenêtre des noisettes pour le drac ?


ANDRÉ.

Puisqu’on dit qu’il aime ça !


FRANCINE.

Si le drac est un esprit, un follet, il ne peut pas manger des noisettes !


ANDRÉ.

Il ne les mange pas, il s’amuse avec.


FRANCINE.

Oui, c’est lui ou les rats !


ANDRÉ.

Oh ! toi, tu ne crois à rien !


FRANCINE.

Si fait. Je crois au bon Dieu et aux bons saints ; mais les lutins, les dracs…


ANDRÉ.

Les lutins, les lutins, il y en a de bons, il y en a de mauvais. Les dracs ne sont pas méchants quand on ne les fâche

pas.

FRANCINE.

Oui, vous croyez que, pour des noisettes, ils font tout ce qu’on veut, qu’ils apaisent le vent, qu’ils poussent le poisson dans vos filets, et qu’ils vous font trouver de bonnes épaves sur la grève ?


ANDRÉ.

Ça, j’en suis sûr ! C’est le drac de notre endroit qui m’a fait trouver toutes les planches de navire avec quoi que j’ai bâti notre maison et fait le mobilier, et mêmement des chapeaux neufs, des souliers encore bons et cinquante sortes de choses !


FRANCINE.

Vous l’avez donc vu, le drac ?


ANDRÉ.

Si je l’ai vu ? Plus de vingt fois ! Il avait une queue de poisson et des ailes de goéland. Voilà que tu ris encore, grande niaise !


FRANCINE.

Non ; mais, moi, je me figurais le drac plus gentil que ça !… Dites donc, mon père, c’est-il vrai que, quand ils ne volent plus sur la mer, ils ne sont pas plus malins que nous, et que, quand ils vous taquinent trop, on peut les mettre en cage ?


ANDRÉ.

Ça se dit. On dit même que le père Bosc en a pris un qui rodait dans son garde-manger, et qu’il lui a coupé la queue pour le reconnaître. Mais c’est ça des imprudences !… C’est depuis ce jour-là que le père Bosc n’a jamais pu digérer le poisson de mer ! C’est égal, tout ce que nous disons là ne fait pas revenir mon apprenti et ma barque ; je vas descendre au rivage.


FRANCINE.

Non, tenez, les voilà ! J’entends la voix de Nicolas.


ANDRÉ, qui est retourné à la fenêtre.
Eh bien, quand je te disais ! Tiens, regarde : plus de noisettes ! Le drac est venu, le drac est content ! C’est lui qui ramène Nicolas tout de suite.

FRANCINE.

Ou bien c’est le vent qui a emporté les noisettes et poussé la barque.


ANDRÉ, sortant.

Oh ! toi, grande sotte, tu ne veux rien croire, rien comprendre ! (sortant.) C’est vrai, ça, elle est plus sotte !…


Scène II


FRANCINE, seule.

C’est drôle, ces histoires de drac ! Ça n’est pas vrai, et j’en suis fâchée ! Je voudrais y croire ! ce serait si gentil d’avoir comme ça un petit ami, pas plus gros qu’un oiseau, qui ferait tout ce qu’on souhaite… qui s’en irait au loin, aussi vite qu’une hirondelle, vous chercher des nouvelles de ceux qu’on aime !… J’y pense tout de même, au drac ; mais c’est égal, je n’y crois pas. Il y en a qui disent — mon père croit ça aussi — que, quand on brûle une herbe, ça les fait venir. Quelle herbe ? Je ne la connais pas, moi ! Ils appellent ça l’herbe aux dracs… C’est peut-être bien celle-là que mon père a rapportée hier du cap Mouret, et qu’il a attachée là, dans la cheminée. Il n’a voulu me rien dire… Ça serait-il drôle, si ça le faisait entrer tout d’un coup par la fenêtre, ou bien descendre par le tuyau de la cheminée !… Ah ! je sais bien ce que je lui commanderais ! (Elle a pris machinalement quelques brins d’herbe sèche.) Quand on a du chagrin, on s’imagine toute sorte de folies ! (Elle les brûle.)


Scène III

LE DRAC, FRANCINE.


LE DRAC.

Bonjour, Francine.


FRANCINE, effrayée.

Ah ! mon Dieu ! d’où sort-il, celui-là ? Il m’a fait peur !…

C’est toi, Nicolas ?

LE DRAC.

Qu’est-ce que vous avez donc brûlé, que ça sent si bon ?


FRANCINE.

Rien, rien… Mais pourquoi donc viens-tu avant d’avoir aidé mon père ?


LE DRAC.

Oh ! je l’ai aidé ! Mais le père André a voulu courir lui-même au village pour vendre son poisson.


FRANCINE.

Tu en as pris beaucoup ?


LE DRAC.

Oui, et v’là les coquillages pour votre souper.


FRANCINE, qui lui met sur la table une cruche et un morceau de pain.

Bon ! Donne-moi ça, et mange un morceau en attendant. Tu dois avoir faim. Moi, je vas éplucher ça dehors, pour ne pas salir la chambre, (À part.) Eh bien je n’y crois plus, au drac ; il n’est pas venu ! (Elle sort.)


Scène IV


LE DRAC, seul, regardant les aliments.

Boire, manger, qu’est-ce que cela peut être ?… Vivre avec un corps, marcher, autant vaut dire ramper !… Parler la langue des hommes, avoir un nom parmi eux, s’appeler… comment m’a-t-elle appelé ?… Nicolas ! Oui, c’est mon nom. Voyons donc ma figure !… (il se regarde dans le miroir qui est à la muraille.) Ah ! oui, c’est bien celle de ce petit pêcheur dont ce matin le vent a fait chavirer la barque !… Alors, comme j’emportais tristement le cadavre de l’enfant vers la grotte du roi des elfes, que s’est-il donc passé ? Comme depuis ce moment ma mémoire s’est obscurcie !… Ah ! oui, je me souviens… Le roi des elfes a dit : « Depuis longtemps, tu m’implores pour que, par un prodige, je te permette de revêtir la forme humaine. Qu’il en soit donc ainsi : prends la figure, prends le corps de cet enfant, prends la vie qui lui a été violemment retirée, et va-t’en converser avec les hommes ! » Oui, oui, c’est cela… Voilà pourquoi je suis ici sous cette forme étrange, et pourquoi, comme une machine, j’obéis à des instincts, à des habitudes que j’ignore. Cruelle métamorphose ! Je souffre déjà d’être ainsi !… Mais qu’a-t-il dit encore, le roi des elfes ? Il a dit quelque chose d’horrible. « Tu vas perdre une partie de ta puissance et j’ignore moi-même quel mélange de clairvoyance et d’aveuglement les deux natures réunies, l’ancienne et la nouvelle, vont, produire sur toi ! » Énigme effrayante !… Serai-je donc le jouet des passions ou la dupe de l’astuce des hommes ?… J’ai soif. (Il boit.) Ah ! quelle angoisse ! Connaître la souffrance ! (Il boit encore.) Francine, voilà ce que j’ai fait pour toi !… Quel trouble dans ma pensée ! quelle pesanteur dans tout mon être ! Est-ce la fatigue, ou ce breuvage ?… Je n’en puis plus ! vais-je dormir ?… frayeur ! Dormir, n’est-ce pas cesser d’être ?… Et je ne puis résister !… faiblesse, déchéance ! (Il se couche par terre et s’endort.)


Scène V

FRANCINE, LE DRAC.


FRANCINE, rentrant avec les coquillages dans une écuelle.

Eh bien, tu ne ranges pas ton goûter ? Ah ! le voilà qui dort par terre ! Il est donc bien las ? (Elle range ce qui est sur la table.) Pauvre petit ! il a trop de fatigue pour son âge ! Mon père est un peu dur pour lui !… Heureusement, les enfants, ça oublie… Je ne suis pourtant pas bien vieille, moi, et je n’oublie pas !… Je ne fais que penser…


LE DRAC, rêvant.

À Bernard !


FRANCINE.

Tiens ! il rêve de lui !


LE DRAC.
Heureux Bernard ! elle t’aime, la belle Francine !

FRANCINE.

Est-ce qu’il sait, cet enfant-là ? Je n’ai jamais parlé de ça devant lui.


LE DRAC, rêvant toujours.

Et voilà le jour des noces qui arrive !


FRANCINE, à part.

Oh ! non, il est passé, ce jour-là, pour ne jamais revenir ! (Haut.) Mais, dis donc, Nicolas, réveille-toi ! Tu parles tout haut !


LE DRAC, sans l’entendre.

Bernard, Bernard, tu as voulu consulter le sorcier pour savoir l’avenir !


FRANCINE.

Qu’est-ce qu’il dit là ? Il dort toujours !


LE DRAC.

Et le vieux bohémien t’a dit : « Si tu te maries, c’est la misère et l’esclavage ; si tu cherches les aventures, c’est la richesse et la liberté ! »


FRANCINE.

Ah !… serait-il possible ? Ah bah ! il ne connaît pas Bernard, lui ! Il l’a jamais vu !


LE DRAC.

Imprudent ! la prédiction t’a troublé la raison ! Tu as eu peur du mariage, tu as demandé un délai.


FRANCINE.

C’est vrai, ça, pourtant !


LE DRAC.

Francine a pleuré : tu l’aimais encore, tu as voulu t’étourdir. Le vin a eu vite raison d’un garçon jusqu’alors si sage. De l’ivresse, tu es tombé dans la débauche, dans la honte, dans l’abrutissement, dans la fureur !


FRANCINE.

Hélas !


LE DRAC.

Tu as abandonné Francine, qui, de chagrin, est tombée

malade ; sa mère, qui l’était déjà…

FRANCINE, cachant sa figure dans ses mains.

Ma pauvre mère !


LE DRAC.

Le vieux père a voulu te faire des reproches, tu l’as raillé, insulté…


FRANCINE.

Ah ! c’est bien mal !


LE DRAC.

Le jeune frère t’a demandé raison, tu l’as frappé, blessé…


FRANCINE.

Laissé pour mort ! C’est affreux !


LE DRAC.

Et puis tu es parti, perdu de dettes, perdu d’honneur ! Tu es parti sur le Cyclope, un beau navire !


FRANCINE.

Oui. Après ?… Il ne dit plus rien. Ah ! s’il pouvait rêver encore !


LE DRAC, se levant, toujours comme en extase.

Qu’est-ce donc ? Un naufrage ?


FRANCINE.

Ah !…


LE DRAC.

Le bâtiment échoue, le capitaine va périr… Bernard le sauve. Bernard est brave !


FRANCINE.

C’est vrai !


LE DRAC.

Mais… voilà l’ennemi ! Des bombes, des blessés, des morts… Bernard se bat comme un lion !


FRANCINE.

J’en étais sûre.


LE DRAC.

Bernard est mis au tableau d’honneur ; il est décoré. On le fête, on l’aime, son capitaine l’embrasse !


FRANCINE.

Ah ! quel bonheur !


LE DRAC.

Mais on se bat encore. Bernard tombe, Bernard est blessé !


FRANCINE.

Ah ! mon pauvre cœur !


LE DRAC, agité.

Il est bien mal, il prie, il va mourir… Il se repent !


FRANCINE.

Il pense à moi, dis, il a pensé à moi ?


LE DRAC, s’éveillant.

Écoute ! (On entend le canon dans l’éloignement.)


FRANCINE.

Ce n’est rien, on entend ça tous les jours. Dis-moi… Mais je suis folle de vouloir que tu m’expliques un rêve !.


LE DRAC.

C’est un navire qui rentre au port.


FRANCINE.

Quel navire ? Mon Dieu ! le Cyclope peut-être ! Tu l’as vu en mer aujourd’hui ? tu l’as reconnu ?


LE DRAC.

Qui sait ?


FRANCINE.

Et Bernard ?


LE DRAC, comme étonné.

Bernard ?


FRANCINE.

Ah ! tu ne dors plus, tu ne dors plus… ou tu ne veux plus me dire… Bernard est mort peut-être ?


LE DRAC.

Peut-être.


FRANCINE.

Mais peut-être aussi qu’il est vivant, qu’il revient, qu’il est sur ce navire ? Ah ! comment savoir ?… D’ici, on ne voit pas la rade. — Vas-y, toi ! (Le Drac secoue la tête et s’assied.) Nicolas ! vas-y !


LE DRAC.
Non.

FRANCINE.

Je te donnerai tout ce que tu voudras. Tiens ! ma chaine, ma croix d’or !


LE DRAC.

Non, non.


FRANCINE.

Tu ne veux pas, méchant garçon ? Eh bien, je trouverai quelqu’un ; je saurai, je veux savoir… Oui… par le chemin de la Chapelle, c’est plus court. (Elle sort par l’escalier.)


Scène VI


LE DRAC, seul.

Qu’ai-je donc vu dans mon rêve ? Ah ! oui, j’ai vu Bernard ! Il revient, il est revenu ! Mais dois-je me fier à mes rêves à présent ? Ceux des hommes sont trompeurs… Que se passe-t-il en moi ? L’arrivée de ce Bernard me fait souffrir. Ce Bernard que j’aimais… oui, je l’aimais, parce que Francine l’aime ! — Est-ce que je hais Francine depuis que je suis son égal ? — Que de choses je ne sais plus ! que de sentiments je ne puis plus comprendre ! — Oh ! oui, mais le peu que je sais, je pourrai le lui dire ! Elle était sourde à la voix mystérieuse du drac, elle entendra le pauvre petit pêcheur. — Et Bernard… à lui aussi je parlerai… Bernard ne me connaît pas ! Je lui dirai… je lui ferai croire… Est-ce qu’il approche ? Je le chasserai d’ici. Je ne l’aime plus, je le déteste !


Scène VII

BERNARD, LE DRAC.


LE DRAC, à part.

Oui, c’est lui ! (Haut, changeant de ton et d’altitude.) Entrez, mon sieur le marin.


BERNARD, ému et embarrassé.
Est-ce que… les gens du logis… ?

LE DRAC.

Ils vont rentrer.


BERNARD.

Alors… (À part.) Qu’est-ce que c’est donc que ce petit-là ? Il est gentil ! (Haut.) Alors, il n’y a ici personne de malade ?


LE DRAC.

Personne.


BERNARD.

Et comme ça tu gardes la maison, toi ?


LE DRAC, fièrement.

Vous voyez, mon camarade !


BERNARD.

Ah ! je suis ton camarade ? C’est drôle ! Tu demeures donc ici ?


LE DRAC.

Oui, par charité. Je ne suis pas du pays, je n’avais personne, ils m’ont pris chez eux.


BERNARD.

Ils ont bien fait, les braves gens ! Je les reconnais là ! Et… alors, tu connais bien Francine ?


LE DRAC.

Oui.


BERNARD.

Sais-tu si … ? Tu sais bien si elle est mariée ?


LE DRAC.

Elle ne l’est pas encore.


BERNARD, tressaillant.

Pas encore ?… Il en est donc question ?


LE DRAC.

Oui.


BERNARD.

Ah ! vingt dieux ! Avec qui ?


LE DRAC.

Je ne sais pas.


BERNARD.
Tu sais pas, tu sais pas… Tu dois savoir.

LE DRAC.

On dit tant de choses !


BERNARD.

Qu’est-ce qu’on dit ?


LE DRAC.

On dit que Francine avait un amoureux bien méchant, qui est parti.


BERNARD, tristement.

Je sais ça ! Après ?


LE DRAC.

Après, elle l’a oublié.


BERNARD.

Ah ! malheur ! elle en a pris un autre ?


LE DRAC.

Oui, un autre.


BERNARD.

Oui donc celui-là ?


LE DRAC.

Tu veux savoir ?


BERNARD.

Oui !


LE DRAC.

Eh bien, c’est moi !


BERNARD.

Toi ? (Il éclate de rire.) Ah ! en v’là une bonne, par exemple ! Toi, un amoureux pour Francine ! …


LE DRAC, à part.

Ah ! maudite soit cette figure d’enfant !


BERNARD.

Allons, allons ! s’il n’y a pas ici d’autre épouseur que toi… Ah ! voilà Francine, je veux lui parler. Va-t’en !


LE DRAC.

Et si je ne veux pas ?


BERNARD.
Comment que tu dis ça ? …

LE DRAC, effrayé, reculant.

Vous voulez me faire du mal !


BERNARD.

Non, crains rien, ça serait lâche, de battre un enfant, et j’ai fini d’être mauvais ; mais faut t’en aller, mon garçon, ou je te mettrai en douceur à la porte.


LE DRAC, à part.

Raillé, méprisé, faible et peureux ! Oh ! qui m’eût dit cela ? (il sort.)


Scène VIII

BERNARD, puis LE DRAC, qui rentre sans bruit et se cache sous l’escalier.

Mon Dieu ! comment que je vas faire pour que Francine n’ait pas peur de moi ? Elle va croire… Ah ! je lui montrerai que je ne suis plus un mécréant. (il se met à genoux devant l’image.)


Scène IX

FRANCINE, RERNARD, LE DRAC, caché.


FRANCINE, sans voir Bernard.

Oui, c’était bien le Cyclope, je l’ai reconnu de loin ; mais pas moyen de savoir… (voyant Bernard.) Ah ! Bernard ! Qu’est-ce que vous faites ici ?


BERNARD, se relevant à demi et lui parlant un genou encore en terre.

Tu vois, Francine, je demande à la bonne Dame de me faire avoir ton pardon.


FRANCINE, embarrassée et méfiante.

Est-ce que ? … J’espère que vous ne vous moquez point ?


BERNARD, se levant tout à fait.
Me moquer ? Ah ! peux tu croire… Mais oui, tu dois croire que je suis capable de ça ! Pourtant, regarde-moi, Francine, il y a du changement en moi, puisque j’ai mérité… (il montre sa croix.)

FRANCINE.

Tiens ! oui, je savais !


BERNARD, voulant montrer ses papiers.

Et il y a encore autre chose… C’est pas le tout de se battre ; j’ai appris à me bien conduire. Tiens ! regarde mes états de service !


FRANCINE.

Je sais, je sais !


BERNARD.

Comment le savais-tu ?


FRANCINE.

J’avais vu tout ça… dans un rêve.


BERNARD.

Tu rêvais donc de moi ? Ah ! Francine, si tu rêves de moi, c’est que tu m’aimes encore !


FRANCINE, sévère.

Vous croyez, Bernard ?


BERNARD.

Je crois ! … non, je ne crois plus, puisque tu me reçois si froidement. J’aurais voulu et je voudrais croire, mais je sais bien que j’ai tout fait pour que tu me méprises, pour que tu me détestes. Je le sais si bien, Francine, et j’en suis si honteux, j’en ai eu tant de chagrin et de colère contre moi, que tu ne devrais pas me faire des reproches. Ah ! les reproches. Vois-tu ! … (frappant sur sa poitrine) ils sont là ; y en a lourd comme une montagne, et, si tu pouvais voir le fond de mon cœur, tu aurais plus de pitié que de rancune !


FRANCINE.

Je n’ai pas de rancune. Je suis contente que vous soyez redevenu honnête homme et bon sujet… J’en remercie le bon Dieu ; mais…


BERNARD.

Mais ça n’est pas une raison pour m’aimer ! Oui, je sais ça ! Pourtant ! …


FRANCINE.
Pourquoi donc voulez-vous que je vous aime ?

BERNARD.

Parce que je t’aime toujours, moi ! parce que je t’ai toujours aimée, même dans le temps où je te faisais souffrir. Ah ! si tu savais… Mais tu ne comprends pas ça, toi qu’es si raisonnable ! tu diras que je suis fou. Eh bien, prends que je l’ai été… C’était ça ! une idée, une histoire de sorcier, de bonne aventure…


FRANCINE.

C’est donc vrai aussi, ça ? On t’avait prédit…


BERNARD.

Tout ce qui m’est arrivé ! Alors l’ambition m’a tourné la tête, je voulais voir du pays, faire la guerre, avoir ça ! (Il montre sa croix.) Et comme ça m’enrageait de te quitter… eh bien, le diable s’est mis dans ma vie, et je suis devenu pire qu’un chien !… Mais à présent !… oh ! ça n’est plus ça, Francine ! mets-moi à quelle épreuve que tu voudras, et je réponds de moi !


FRANCINE, inquiète.

Mon père va rentrer, Bernard ; vous ne pouvez pas rester ici !


BERNARD.

Pourquoi ça ? Tu crois qu’il ne voudra pas m’entendre ? Oh ! que si ! J’aurai pas honte de me confesser, j’endurerai les reproches, je me soumettrai à tout !


FRANCINE.

Et ma mère ! elle vous pardonnera ?


BERNARD.

Oh ! celle-là, oui ! Une femme si bonne, si patiente ! un cœur si doux ! Elle qui, avant mes sottises, m’aimait tant ! elle que j’ai tant fait rire… et tant fait pleurer !… Où ce qu’elle est ? Elle n’est donc pas à la maison ?


FRANCINE.

Ah ! malheureux ! tu demandes où elle est !


BERNARD.
Est-ce que… ?

FRANCINE.

Et tu n’en sais pas la cause ?


BERNARD.

Ne me la dis pas, ne me la dis pas ; ce serait trop ! (il fond en larmes.)


FRANCINE.

Pleure, va, t’as sujet de pleurer !


BERNARD, sanglotant.

Oh !… la meilleure femme !… J’aurais dû m’attendre à ça !… Et moi que je comptais sur elle pour être pardonné ! Pauvre chère femme, va ! Ah ! me v’là trop puni, et la justice du bon Dieu pouvait pas trouver mieux pour me percer le cœur ! Ah ! pauvre femme ! brave femme ! c’était comme ma mère aussi, à moi !


FRANCINE, adoucie.

Tu vois bien, Bernard, que, quand même je t’aimerais encore, je ne pourrais plus jamais en convenir.


BERNARD, vivement.

Eh bien, si fait ! C’est justement pour ça ! pense donc ! Quelle chose est-ce que je peux faire pour consoler sa pauvre âme ? qu’est-ce qui lui ferait plaisir, si elle vivait ? qu’est-ce qu’elle me commanderait de faire ? Va, Francine, elle n’avait qu’une idée, qui était de nous marier, à la condition que je serais digne d’elle et digne de toi. Eh bien, ce jour-là est venu, vingt dieux ! et c’est au nom de ta mère que je viens te demander en mariage.


FRANCINE.

Mon Dieu ! c’est pourtant vrai, ce qu’il dit là, et, si ma mère l’entend, elle se réjouit dans le ciel ! … Eh bien, laisse-moi consulter mon père ! …


BERNARD.

Oui, oui, nous allons lui parler tous les deux !


FRANCINE, vivement.

Oh ! non ! c’est trop tôt ! songe donc…


BERNARD.

Ah ! oui, il m’en veut ! Sa pauv’femme… c’est juste ! Eh bien, je vas lui écrire et lui envoyer une lettre ; mais, toi, Francine, tu parleras pour moi ?


FRANCINE.

Si tu crois que ma mère le commande ?


BERNARD.

Oui, oui ! et le bon Dieu aussi veut que le repentir serve à quelque chose ! Jure-moi de me pardonner si ton père consent !


FRANCINE.

Je le promets…


BERNARD.

Ah ! il faut jurer, Francine, je t’aime tant !


FRANCINE.

Allons, je le jure.


BERNARD.

Francine ! … laisse-moi t’embrasser.


FRANCINE.

Non ! c’est trop tôt.


BERNARD.

Oui, c’est trop tôt… mais de loin… Tiens ! (Lui envoyant des baisers en s’en allant.) Rends-moi z’en un au moins.


FRANCINE.

Non ! Quand reviendras-tu savoir… ?


BERNARD.

Faut que je retourne à bord ; mais, demain, j’aurai un congé de huit jours, et je reviendrai tout de suite…


FRANCINE.

Faut pas venir, si mon père est en colère ! Comment que tu le sauras ?


BERNARD.

Mets un signal à la fenêtre, un mouchoir blanc si c’est oui.


FRANCINE.

Et rien si c’est non. Allons, adieu !


BERNARD.
Non, non, pas adieu ! c’est pas possible. À demain ! (il sort.)

Scène X

FRANCINE, LE DRAC.


FRANCINE, à la porte du fond.

Il se retourne ! il me regarde ! … Ah ! Bernard ! … Il m’envoie des baisers, et je ne peux pas lui en rendre un seul ! … Ah ! il ne me voit plus ! (Elle lui envoie un baiser.)


LE DRAC, éperdu, lui saisissant la main.

Que fais-tu là, Francine ?


FRANCINE.

Ah ! tu m’as encore fait peur, toi ! Tu étais donc là ? Qu’est-ce que tu veux ?


LE DRAC.

Je veux que tu renonces à Bernard !


FRANCINE

Eh ! de quoi te mêles-tu ?


LE DRAC.

Francine ! je t’aime !


FRANCINE.

Toi ? Par exemple ! à ton âge ?


LE DRAC.

Je n’ai pas d’âge, Francine, je suis de ceux qui ne meurent point.


FRANCINE.

Qu’est-ce que tu chantes là ? Tu deviens fou !


LE DRAC.

Francine, tes yeux te trompent ! Je ne suis pas l’orphelin que ton père a recueilli. Nicolas est parti ce matin ; il ne reviendra plus !


FRANCINE.
Mais qu’est-ce que tu me dis donc ? Tu dis que Nicolas est parti, et c’est lui qui me parle ? Tu ne te connais donc plus toi-même ? Tu auras eu quelque grande peur qui t’a fait perdre l’esprit.

LE DRAC.

L’orphelin n’est plus, et moi, Francine, moi qui t’aime, j’ai pris sa figure.


FRANCINE.

Tu as pris… ? Mais qui est-ce que tu prétends être ?


LE DRAC.

Je suis le drac, Francine, le drac du cap Mouret.


FRANCINE, effrayée.

Toi ?… Tiens, j’ai peur de tes yeux !… Tu n’as pas tes yeux des autres fois… Tu as la fièvre !


LE DRAC.

Malheur ! je n’avais pas prévu qu’elle ne voudrait pas, qu’elle ne pourrait pas me croire !


FRANCINE, à part.

C’est qu’il ne parle plus comme il a coutume de parler ! (Haut.) Où prends-tu tout ce que tu dis ?


LE DRAC.

Dans une nature supérieure à la tienne. Voyons, pour me croire, il le faut des preuves ?


FRANCINE.

Quelle preuve peux-tu me donner ?


LE DRAC.

N’as-tu pas rêvé la nuit dernière d’un enfant blanc couronné de fleurs, qui courait sur l’eau comme tu cours sur la terre ?


FRANCINE, se parlant à elle-même.

Je n’ai dit ça à personne !… et c’est vrai, je l’ai rêvé !


LE DRAC.

Ce médaillon que tu portes toujours…


FRANCINE, vivement.

C’est des cheveux de mon frère, qui s’est marié et qui est allé demeurer à Nice !


LE DRAC.

Tu mens, Francine, ce sont des cheveux de Bernard.


FRANCINE.
Ah ! ne dis pas ça ! Si mon père l’avait su…

LE DRAC.

Tu vois bien que je suis celui qui voit tout et qui sait toutes choses. Va ! tu me connaissais sous ma forme aérienne, je vivais dans ton imagination. Tu essayais en vain de nier ; tu me voyais dans tes songes, et l’enfant que la nuit dernière tu regardais courir sur la crête des vagues, c’était moi, Francine, c’était le drac, ton protecteur et ton ami !


FRANCINE.

Mais alors… toi, comment me connais-tu ? comment me voyais-tu ?


LE DRAC.

Oh ! moi, je te connais depuis longtemps, Francine ! Souviens-toi ! quand tu étais au lavoir et que tu te penchais sur l’eau transparente, moi, caché dans le feuillage des saules, je voyais ton front pur et ton pâle sourire. Tu chantais un air que Bernard t’avait appris, et tu croyais entendre une voix faible qui te soufflait les paroles…


FRANCINE.

C’est vrai pourtant.


LE DRAC.

Quand tu errais sur les rochers déserts, pensant toujours à Bernard et regardant toutes les voiles dans la brume de l’horizon, une voix amie que tu prenais d’abord pour le souffle du vent dans les broussailles te disait : « Il reviendra, espère ! »


FRANCINE.

Ah ! c’est encore vrai !


LE DRAC.
Un jour, tu as écrit son nom sur le sable pour en tirer un présage, comme font toutes les jeunes filles et tous les amoureux. Comme eux, tu te disais : « Si la première lame emporte les caractères, c’est qu’il ne reviendra pas ; si à la troisième on peut les lire encore, c’est, qu’il pense à moi et veut revenir. » — La lame est revenue sept fois, et sept fois elle a respecté le nom chéri.

FRANCINE, étonnée.

Comment peux-tu savoir ? … J’étais seule ; c’est donc toi qui retenais la vague ?


LE DRAC.

C’est moi qui, berçant toujours tes fantaisies et caressant ton espérance, t’ai empêchée de mourir de chagrin.


FRANCINE.

Eh bien, alors, oui ! tu dois être mon ami. On dit que les dracs sont bons pour ceux qu’ils aiment !


LE DRAC.

Je t’aimais d’un pur amour, Francine. Ton âme était ma sœur, et je ne voulais que ta confiance. J’ai pris la forme humaine pour l’avoir tout à fait, pour t’annoncer le retour de Bernard, pour contempler ton sourire et baiser tes larmes de joie… Mais, sous cette forme, j’ai senti en moi un feu étrange, la jalousie, la colère, la haine, la passion ! Renonce à Bernard, Francine ; il le faut, je le veux !


FRANCINE.

Tu demandes l’impossible ! Je ne veux pas oublier Bernard, et je ne peux pas t’aimer !


LE DRAC.

Alors souviens-toi de ce que je te dis ! Si tu restes triste et seule, si tu chasses mon rival, tu verras tout réussir dans ta vie ; sinon, malheur à lui, malheur à toi, malheur à ta maison, à tes parents, malheur à tous ceux que tu aimes ! (il sort. Francine, effrayée, tombe sur une chaise.)



ACTE I



Scène I

ANDRÉ, LE DRAC.

André est absorbé. Le Drac entre et l’observe. La nuit est venue ; la lampe est allumée sur la table. André achève de souper. Une lettre est ouverte auprès de son assiette.


LE DRAC, à part.

J’ai su éloigner Francine… À présent, je saurai bien… (Haut.) Eh bien, patron, l’avez-vous lue, c’te lettre qu’on vient de vous apporter ?


ANDRÉ.

Comment que tu sais ça, toi, que j’ai reçu une lettre ?


LE DRAC.

J’ai vu le messager, un batelier du port.


ANDRÉ.

Et Francine, est-ce qu’elle l’a vu ?


LE DRAC.

Oh ! non, Francine est partie dans la montagne.


ANDRÉ.

Dans la montagne ? à la nuit tombée ?


LE DRAC.

Une de ses chèvres s’est échappée de l’étable ; elle court après.


ANDRÉ.
Alors elle n’est pas loin ; dépêchons-nous. Viens là, toi. T’es un savant, toi, tu sais lire dans l’écriture ; lis-moi ça ! moi, je ne peux pas, c’est trop mal écrit.

LE DRAC, lisant.

« Cher et honoré patron maître André, je mets la main à la plume pour vous annoncer que je suis rentré, ce soir, en rade, à bord du navire le Cyclope, d’où ce que je vous écris ces lignes à seules fins de vous demander pardon de ma mauvaise conduite passée, que j’en suis très-mortifié de vous avoir déplu, que j’en demande pardon aussi à votre honoré fils, mon bon ami et ancien camarade, auquel que, malgré mes sottises, j’ai toujours porté estime et amitié, de même qu’à votre respectable épouse, que j’ai eu tant de chagrin d’apprendre sa mort, et ne m’en consolerai jamais… »


ANDRÉ, essuyant ses yeux.

Ni moi ! vrai bon Dieu ! Allons ! lis le tout !


LE DRAC, lisant.

« Par ainsi, je vous demande permission de me présenter devant vous pour vous faire excuse et donner la preuve que j’ai réparé mon honneur, avec promesse de réparer mes torts que j’ai eus envers vous et votre respectable famille.

» Signé : Jean-Louis Bernard.
» Chevalier de la Légion d’honneur. »

ANDRÉ, bondissant sur sa chaise.

Il y a ça, chevalier de… ? C’est pas une farce ? de la Légion d’honneur ?


LE DRAC.

Y a ça. (À part.) C’est donc un talisman ?


ANDRÉ.

Ah çà ! mais alors…


LE DRAC.

Alors vous lui pardonnez ?


ANDRÉ.
Ça t’étonne ? Ah ! oui, t’es étranger, toi. Et puis t’es un enfant ! Tu ne sais pas ce que c’est pour un simple matelot parti il y a deux ans… Faut qu’il ait fait quelque chose de très-joli, pas moins !

LE DRAC.

Eh bien ! … qu’est-ce que vous allez faire, vous


ANDRÉ.

Je vas… Quéque ça te fait, à toi ?


LE DRAC.

Vous ne pouvez pas aller tout seul au port !


ANDRÉ.

Tu me crois trop vieux pour mener ma barque ? Blanc-bec ! t’étais pas né, que…


LE DRAC.

Envoyez-moi ! j’irai plus vite que vous !


ANDRÉ.

Non ! Tu ne sais pas ce que je veux faire


LE DRAC.

Vous voulez ramener Bernard ici !


ANDRÉ.

Oui, quand j’aurai vu le ruban rouge et parlé à son capitaine ! On lui donnera bien une permission, si c’est vrai qu’il est décoré !


LE DRAC.

Le port sera fermé.


ANDRÉ.

Non, il y a le temps ! Le vent est bon, faut pas plus de vingt minutes ! (À part.) J’enverrai mon neveu Antoine : c’est lui qu’ira vite, plus vite que moi.


Scène II


LE DRAC, seul.

Oh ! j’empêcherai bien… Comment empêcherai-je ? Le vent et la vague m’obéiront-ils ? Les autres dracs ne me reconnaissent plus… C’est en vain que tout à l’heure je les évoquais sur la grève ; mais j’invoquerai l’esprit de vengeance, celui que les hommes appellent Satan ! Quel est-il ? Je ne le connais pas ; mais, s’il préside aux destinées humaines, il me reconnaîtra pour un des siens peut-être. Oui, je vais… Mais j’ai le temps. Je veux agir d’abord sur Francine. La voilà ! Que lui dirai-je ? J’ai perdu sa confiance. Je lui fais horreur ! Si je pouvais encore lui parler dans ses rêves ! … Voyons, il faut effacer de son esprit… J’ai été trop vite.


Scène III

FRANCINE, LE DRAC, à l’écart,


FRANCINE.

Ah ! la maudite chèvre ! m’a-t-elle fait courir ! C’est ce méchant drac qui l’aura détachée et rendue folle ! Où a-t-il passé, lui ? S’il pouvait ne jamais revenir ! Mais Nicolas, le vrai Nicolas, il serait donc mort, ce pauv’petit ?


LE DRAC.

Non, mam’selle Francine ! j’suis pas du tout mort ! À cause que vous dites ça ?


FRANCINE.

Ah ! c’est toi ? le vrai Nicolas ?


LE DRAC.

L’vrai Nicolas, vot’serviteur ! Y en a donc un autre à c’t’heure ?


FRANCINE.

Pourquoi est-ce que tu m’as dit tantôt… ?


LE DRAC.

Moi ? J’ai dit… Ah ! dame, ça se peut. Faut m’excuser, Francine. J’ai quelquefois des idées dans la tête, que je n’y comprends rien moi-même.


FRANCINE.

C’est donc ça ! Pourtant tu disais des choses…


LE DRAC.

Quelles choses donc ? Je ne m’en souviens pas, moi !


FRANCINE.

Ça se peut, et il se peut aussi que tu sois pas bien bon chrétien. (À part.) S’il n’est pas le diable, il s’est toujours un peu donné à lui, et je m’en méfie. (Haut.) Allons, tu as soupé ? Va te coucher.


LE DRAC.

Toujours dans l’étable aux chèvres ?


FRANCINE.

Dame, nous n’avons pas d’autre logement pour toi, et, puisque tu t’en es contenté…


LE DRAC.

Il fait bien triste, bien noir et bien froid dans l’étable, Francine ! Laisse-moi un peu veiller là, près de toi !


FRANCINE.

Non, non, il faut dormir. C’est l’heure pour toi ! Va-t’en, et tâche de ne plus faire peur à mes bêtes ! (Elle le met dehors.)


Scène IV


FRANCINE, seule.

S’il n’était pas si malheureux, je le ferais renvoyer ; mais, si j’en parle à mon père… Il vaudrait mieux lui parler de Bernard ; … mais j’ai peur qu’il ne se fâche. Sans doute que demain il recevra la lettre. — Qu’est-ce qu’il a donc été faire ce soir chez notre cousin Antoine ? (Elle a fini de ranger le souper d’André. Regardant la bouteille.) Tiens, il n’a pas bu sa goutte ! Il était donc bien pressé de sortir ? Je vas lui laisser sa bouteille, il voudra boire en rentrant. (Le Drac revient sans bruit. Francine a repris son ouvrage, une petite voile qu’elle raccommode.)


Scène V

LE DRAC, FRANCINE.


FRANCINE, s’asseyant.

Ah ! que je suis lasse ! J’ai eu tant de secousses aujourd’hui ! (Elle appuie sa tête dans ses mains ; le Drac s’approche et lui casse son fil. Revenant à elle et reprenant son ouvrage.) Allons, il ne faut pas dormir ! Tiens, j’ai cassé mon fil ! (Elle le raccommode.) Et d’ailleurs je ne veux plus penser à tout ça, j’en deviendrais malade ! … (Elle s’assoupit ; le Drac noue le fil deux ou trois fois. S’éveillant.) Ah bien, j’en ai fait, des nœuds ! … Où diantre j’avais-t-il la tête ? … C’est comme si j’étais enchantée ! Tout danse autour de moi ! (Elle s’endort.)


LE DRAC. (Bruit de la mer très-doux.)

« C’est l’heure charmante où mon esprit domine et persuade le tien, ô Francine, perle des rivages ! c’est l’heure où le soleil, plongé dans la mer, embrase encore le ciel rose où tremble l’étoile d’argent ; c’est l’heure du doute et du rêve, c’est l’heure de la vision ailée !

» Écoute la brise marine qui te berce et le faible remous du flot sur le sable : c’est la plainte du sylphe qui approche, c’est le soupir de l’esprit qui te cherche. Écoute le cri saccadé de la cigale attardée dans les roseaux : c’est l’ardent appel de l’époux mystérieux qui t’attend !

» Quitte cette terre de faiblesse et de souffrance, viens sur les flots toujours émus, toujours vivants ! viens avec ceux qui sont toujours jeunes. Je te conduirai dans le royaume des merveilles, dans le palais transparent des elfes, sous le dais de corail des ondines !

» Viens, et tu auras la science de toutes choses, tu liras dans la pensée de toutes les créatures, depuis la fantaisie de l’insecte qui vole de fleur en fleur jusqu’à la plus secrète pensée de l’homme ; tu entendras la respiration profonde de la pierre écrasée sous la pierre, tu comprendras le langage passionné du torrent qui se précipite et les suaves paroles qu’en son extase amoureuse l’alouette chante au soleil matinal !

» Viens, Francine… »


FRANCINE, rêvant.

Bernard ! tu m’appelles ?


LE DRAC.
Non, c’est moi ! c’est moi, le roi des songes, le drac aux ailes d’azur !

FRANCINE.

Bernard !


LE DRAC.

Oublie-le donc, n’écoute que moi !


FRANCINE.

Bernard, je t’écoute !


LE DRAC, s’éloignant un peu d’elle.

Ah ! toujours lui ! Elle l’aime donc bien ! Eh bien, tant pis pour toi, Francine ! Tu veux souffrir, tu souffriras ! — À moi, visions de la nuit ! à moi, fantômes décevants ! … Rival détesté, ne puis-je rien contre toi ? ne puis-je évoquer un esprit plus puissant que ton amour ? … Spectres, illusions, voix trompeuses, images effrayantes, reflets du passé, terreurs de l’avenir, obéissez-moi ! Quoi ! rien ? ne suis-je plus rien moi-même ? Par ce signe redouté (il trace dans l’air un signe magique), paraissez ! Paraissez donc, présages et frayeurs, tourments et misères de l’homme !


Scène VI

FRANCINE, endormie ; LE DRAC, LE SPECTRE de Bernard, sortant de terre derrière Francine.


LE SPECTRE.

Qui m’appelle ?


LE DRAC, reculant.

Bernard ! Est-ce lui ?


LE SPECTRE.

Non ; je suis son image, son double, son spectre !


LE DRAC.

Ah ! je suis encore le drac, le roi des songes ! Tu as deviné ma pensée, tu as compris la langue que je suis forcé de parler : tu vas m’obéir !


LE SPECTRE.

J’obéis à ma nature, qui est de fasciner et de tromper dans le sommeil ou dans la veille, dans le désespoir ou dans l’ivresse, dans la passion ou dans la folie. La langue des hommes que tu me parles, comment ne la connaitrais-je pas, moi qui converse à toute heure avec eux ? Quant à deviner ta pensée… Non ! tu es un esprit déchu ou enchaîné à quelque épreuve : j’obéis au chiffre sacré par lequel tu m’as évoqué.


LE DRAC.

Alors pourquoi viens-tu ici sous cette figure ?


LE SPECTRE.

Parce que je suis l’hôte assidu de cette chaumière, parce que ceux qui l’habitent m’appellent sans cesse sous la forme que voici, et que je me nourris des chimères de leur imagination ou des tourments de leur pensée.


LE DRAC.

Ah ! oui, l’amour de Francine, la haine de son père… Eh bien, fais maudire et détester celui que tu représentes. Obéis-moi, je le veux !


LE SPECTRE.

Quand j’obéis, c’est à ma guise ; nul ne gouverne ma fantaisie. Va-t’en !


LE DRAC.

Oui, car je veux agir de mon côté ! Il me faut ici plus d’une victime ! À nous deux, Bernard ! (il sort.)


Scène VII

LE FAUX BERNARD, FRANCINE, endormie


LE FAUX BERNARD, brusque et l’air dur.

Allons, la belle, éveille-toi !


FRANCINE, s’éveillant.

Bernard !… Ah ! comment es-tu ici ?


LE FAUX BERNARD.

Ton père m’a envoyé chercher, ton père me pardonne.


FRANCINE.
Est-ce possible ? Déjà ! oui, voilà ce que je rêvais ; mais je crois rêver encore. Est-ce bien toi qui es là ? J’ai donc dormi longtemps ?

LE FAUX BERNARD.

Je n’en sais rien, moi ! Pourquoi me regardes-tu d’un air effaré ? On dirait que tu ne me connais pas !


FRANCINE.

C’est que ta figure est changée depuis tantôt ! Tu es pâle, et tu m’annonces d’un air triste et méchant la bonne nouvelle. Qu’est-ce qu’il y a donc ?


LE FAUX BERNARD.

Il y a… il y a, Francine, que je ne sais pas si tu m’aimes !


FRANCINE.

Oh ! pourquoi donc cette question-là ?


LE FAUX BERNARD.

Parce que j’ai réfléchi depuis tantôt. Je me suis dit comme ça : Peut-être bien que Francine t’avait oublié et qu’elle aurait autant aimé que tu ne reviennes jamais !


FRANCINE
.

J’aurais peut-être dû penser comme ça, Bernard, ne sachant point que vous aviez changé de conduite ; mais…


LE FAUX BERNARD.

Mais, malgré toi, tu m’aimes toujours ? … Voyons, dis-le donc, car tu ne me l’as pas encore dit, et il faut que tu me le dises !


FRANCINE.

Eh bien, puisque mes parents te pardonnent… je t’ai toujours aimé, je t’aime toujours !


LE FAUX BERNARD, toujours plus rude.

Allons, c’est dit, et tu ne peux plus t’en dédire.


FRANCINE.

Tu es content ?


LE FAUX BERNARD.

Parbleu !


FRANCINE.

Eh bien, pourquoi est-ce que tu as toujours la figure méchante ?


LE FAUX BERNARD.

C’est que… c’est que je te trompais, Francine ! ton cousin est venu me dire que ni lui ni ton père ne voulaient me souffrir mettre les pieds ici.


FRANCINE.

Ah ! mon Dieu ! Et pourquoi y reviens-tu ? Mon père va rentrer, il faut que tu t’en ailles, Bernard, il le faut absolument !


LE FAUX BERNARD.

Ainsi voilà tout ? Tu as peur d’être grondée, tu me dis : « Va-t’en ! » c’est tout ton regret, tout ton adieu ? Ah ! je le savais bien, que tu ne m’aimais pas !


FRANCINE.

C’est bien mal, de me dire ça quand j’ai tant de chagrin !


LE FAUX BERNARD.

Oui, tu me fais la charité d’un peu de chagrin, à moi qui ai la rage dans le cœur !


FRANCINE.

Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! c’est trop de malheur pour nous !


LE FAUX BERNARD.

Francine, si tu souffrais autant que moi, il y aurait un moyen de décider ton père.


FRANCINE.

Je n’en vois pas, moi. Quel moyen ?


LE FAUX BERNARD.

Sortons d’ici tous les deux !


FRANCINE.

Pourquoi ?


LE FAUX BERNARD

Nous passerons la nuit dehors.


FRANCINE.

Oh ! non ! qu’est-ce qu’on dirait ?


LE FAUX BERNARD.
On dirait ce qu’il faut qu’on dise, que je t’ai enlevée, que nous nous aimons, et le devoir de ton père serait de nous marier.

FRANCINE.

Ça serait un vilain moyen ! Comment oses-tu penser à ça ?


LE FAUX BERNARD, se versant à boire.

Ah ! que veux-tu ! Faut pourtant trouver quelque chose ! Nous ne pouvons nous quitter comme ça. (il boit.) Tu ne veux pas qu’on jase ? Eh bien, laisse-moi passer la nuit ici. Quand ton père nous verra ensemble, il pensera que c’est trop tard pour refuser. (il boit encore.)


FRANCINE.

Allons ! tu dis de vilaines choses ! Ne bois donc pas comme ça. C’est du rhum, et le rhum ne donne jamais de bonnes idées.


LE FAUX BERNARD, buvant toujours.

Ah ! tant pis, faut que je m’étourdisse ! Au moment de te quitter, le cœur me manque. Non, ça n’est pas possible ! Francine, faisons mieux ; sauvons-nous ensemble ! Je déserterai. Oui, vingt dieux ! je déserte, là ! Nous filons en Amérique. J’ai de l’argent. Tu passeras pour ma femme, et au diable les parents, au diable le pays et tout le tremblement !


FRANCINE, lui ôtant la bouteille.

Ne buvez plus, Bernard ; vous êtes déjà ivre !


LE FAUX BERNARD, se levant, brutal et menaçant.

J’suis pas ivre du tout !


FRANCINE.

Alors vous êtes pire que vous n’étiez ; car, dans vos plus mauvais moments, vous n’auriez jamais osé me proposer ça.


LE FAUX BERNARD, menaçant.

C’est que j’étais une bête ! À c’t’heure, faut faire comme je dis, et faut me suivre ! Allons, prends ta cape et partons ! Je le veux !


FRANCINE, à part.

Ah ! mon Dieu ! il me fait peur !


LE FAUX BERNARD.

À qui est-ce que je parle ? Voyons, en route !


FRANCINE.
Taisez-vous ! J’entends venir mon père !

LE FAUX BERNARD.

Oh ! il fera bien de me flanquer la paix, ton âne de père ! (Lui prenant le bras et l’entraînant de force.) Viens-tu ? Crie pas, ou j’éreinte le vieux !


Scène VIII

LE FAUX BERNARD, FRANGINE, ANDRÉ.


ANDRÉ, par le fond.

Qu’est-ce que c’est ? Voyons ! Tiens ! c’est vous, Bernard ! Comment donc que vous êtes là si vite ?


FRANCINE.

Mon père…


ANDRÉ.

Pourquoi que t’es pas couchée, toi ? Vite à ta chambre, allons !


FRANCINE.

Mais…


ANDRÉ.

Pas de mais ! Je ne veux pas qu’on me réponde. Sors d’ici et n’y reviens pas sans mon ordre.


Scène IX

LE FAUX BERNARD, ANDRÉ.


ANDRÉ.

Et vous, je ne sais pas ce que vous lui disiez ; mais c’était une dispute, et, si c’est comme ça que vous commencez…


LE FAUX BERNARD, railleur et cessant de paraître ivre.

Patron, je revenais bien gentil. C’est pas ma faute si vot’fille a des lubies.


ANDRÉ.
Ma fille n’a pas de lubies, et vous êtes un mal-appris ! (À part.) Il a le ruban rouge tout de même. (Haut.) Voyons, expliquez-vous honnêtement si vous pouvez.

LE FAUX BERNARD.

M’expliquer ? Ça ne tirera pas en longueur. Asseyons-nous, patron, et ouvrez le tiroir de votre table.


ANDRÉ.

Pourquoi ?


LE FAUX BERNARD.

Allez toujours.


ANDRÉ, ouvrant le tiroir et en tirant des coquillages, qu’il pose sur la table par poignées.

Eh bien, je ne trouve là dedans que des coquilles que je voulais garder parce qu’elles sont jolies. Après ?


LE FAUX BERNARD.

Vous appelez ça des coquilles ? Est-ce que vous avez perdu les yeux ? Mettez donc vos lunettes, père chose !


ANDRÉ, fasciné rapidement en touchant les coquillages, pendant que le faux Bernard, qui a allumé sa pipe, en fait jaillir une flamme verte.

Père chose, père chose !… Ah ! tiens, je me trompais, c’est juste. C’est des sous… des sous d’argent ! Suis-je bête ! des sous d’argent ! Je crois bien que j’ai bu une goutte de trop, chez Antoine. C’est égal, je vois que c’est de l’or !…


LE FAUX BERNARD.

De l’or ! C’est-il du petit ou du gros ?


ANDRÉ.

C’est des gros doubles louis, pardi ! Sainte Vierge ! il y en a là pour plus de dix mille francs.


LE FAUX BERNARD.

Cinquante mille, mon vieux ! Comptez, ils sont là dedans par lots de mille rangés comme des sardines dans une boîte.


ANDRÉ.

Je ne dis pas ; mais… c’est-il à toi, tout ça ?


LE FAUX BERNARD
.

Un peu, que c’est à moi !


ANDRÉ.
Et… c’est acquis honnêtement ?

LE FAUX BERNARD.

C’est-il honnête, le droit de prise ?


ANDRÉ.

En guerre… oui !


LE FAUX BERNARD.

Eh bien, voilà, écoute.


ANDRÉ.

Vous me tutoyez ?


LE FAUX BERNARD.

C’est par amitié, beau-père.


ANDRÉ, un peu hébété.

Beau-père ! décoré, cinquante mille francs ! … Je ne sais pas si je dors ou si je veille. Tu disais ? …


LE FAUX BERNARD.

Là-bas, à la guerre, un pirate est tombé entre nos mains. Il avait trois femmes, c’était un Turc. Le capitaine a pris la plus jeune, le lieutenant a pris la seconde… Restait la plus vieille, dont personne ne voulait, car elle n’avait plus que trois dents et un œil, ce qui ne l’empêchait pas d’être bossue des deux épaules et boiteuse des deux jambes… Mais moi qu’avais compris des mots de leur chienne de langue (André reste en extase devant les coquilles.)


Scène X

LE FAUX BERNARD, ANDRÉ, LE DRAC.


LE DRAC, au fond, derrière la porte vitrée.

Que fais-tu là, esprit fantasque ?


LE FAUX BERNARD.

J’embrouille et j’amuse, je complique et j’éblouis. Je trace le rêve dans le cerveau de ma proie. C’est le livre où je peins ma fantaisie : c’est le miroir, je suis l’image !


LE DRAC.

Dans quelle extase plonges-tu ce vieillard ?


LE FAUX BERNARD.

J’obéis à des lois que les hommes ne peuvent deviner. C’est à eux de trouver leur perte ou leur salut dans mon caprice ; c’est à toi d’en tirer parti pour tes desseins.


LE DRAC.

C’est bien, mais hâte-toi.


ANDRÉ, sortant de son extase, sans voir le Drac.

Tu disais donc ?…


LE FAUX BERNARD.

Que c’était sa mère.


ANDRÉ.

Au lieutenant ?


LE FAUX BERNARD.

Au pirate ! Vous n’écoutez donc pas ?


ANDRÉ.

Si fait, va toujours ! (il retombe dans l’extase.)


LE FAUX BERNARD.

Pour lors… (au Drac.) Où est-il, celui dont j’ai pris la ressemblance ?


LE DRAC.

Malgré moi, il vient. Abrège.


LE FAUX BERNARD, très-haut.

Et, comme je le menaçais de la pendre…


ANDRÉ.

Qui, ma fille ?


LE FAUX BERNARD.

Non, la vieille.


ANDRÉ.

Ah ! oui ; il a payé rançon ?


LE FAUX BERNARD.

C’est ça, vous y êtes ! (au Drac.) À présent, quoi ?


LE DRAC.

Fais-toi promettre la fille, et va-t’en.


LE FAUX BERNARD, haut, à André.

Ainsi l’affaire est bâclée, et, si Francine veut de moi…


ANDRÉ.

Et pourquoi donc qu’elle n’en voudrait pas ? Attends ! je vas

lui parler devant toi.

LE FAUX BERNARD, appelé par les signes du Drac.

Serrez ça d’abord… Ça me fatigue à porter et faut pas que ça traîne. (On frappe à la porte d’en haut.)


ANDRÉ.

N’ouvre pas ! c’est pas la peine qu’on sache… Et puis je ne prends rien en garde sans compter.


LE FAUX BERNARD.

Comptez, comptez ! (Au Drac.) Partons ! (il sort avec le Drac par le fond. Pendant qu’André compte l’argent, le vrai Bernard frappe encore à la porte d en haut. André, absorbé, compte les paquets entre ses dents. Bernard entre.)


Scène XI

ANDRÉ, LE VRAI BERNARD.


ANDRÉ, sans se retourner.

Ouvre pas, je te dis !


BERNARD, ému.

Mais c’est moi, patron !


ANDRÉ.

Je le sais bien que c’est toi ; mais là-haut ? dehors ?


BERNARD.

Je n’ai vu personne !


ANDRÉ.

Tiens, je croyais ! … Trente…


BERNARD.

Ah ! patron, quel bonheur que mon capitaine m’ait permis…


ANDRÉ, brusquement.

Ne me parle pas, tu me feras tromper ! Je disais trente… Qu’est ce que je disais ?


BERNARD, étonné.

Vous disiez trente… Après ?


ANDRÉ.

C’est ça, trente-deux… Je vas toujours ! trente-quatre. (Il

continue entre ses dents.)

BERNARD, à part.

Ah çà ! qu’est-ce qu’il a donc à compter comme ça des coquilles ? Drôle de manière de me recevoir !


ANDRÉ.

Quarante ! Compte avec moi !


BERNARD.

Comme vous voudrez ! (ils comptent ensemble jusqu’à 50 par 2 ou par 4.)


ANDRÉ, prenant les gros coquillages pour des rouleaux d’or.

C’est bien le compte ?


BERNARD.

Oui. (À part.) Est-ce que le pauvre vieux déménage déjà ? Diable ! ça serait du chagrin, ça !


ANDRÉ, serrant le tiroir plein de coquillages dans son buffet.

Tu vois, je les mets là.


BERNARD.

Je vois ! et puis ?


ANDRÉ.

Et puis, si tu veux emporter la clef ?


BERNARD.

Moi ? Mais non, j’y tiens pas. (À part.) J’y comprends rien.


ANDRÉ.

Alors t’as confiance en moi ?


BERNARD.

Comme au bon Dieu ! … Mais, patron, je venais pour vous remercier, et… avant tout… est-ce que… ? Si j’osais vous demander la permission de vous embrasser… ça me ferait tant de plaisir !


ANDRÉ.

Embrasse-moi, mon garçon, embrassons-nous ! … Je ne demande pas mieux.


BERNARD, lui sautant au cou.

Ah ! tenez, vous, vous êtes le meilleur homme de la terre ?

Vous me pardonnez tout, si vite que ça ? Vrai, vous me pardonnez ?

ANDRÉ.

Eh oui ! c’est entendu, puisque tu aimes toujours ma fille ?


BERNARD.

Ah ! si je l’aime !


ANDRÉ.

Eh bien, il faut s’entendre tous les trois. Allons. (Allant à la porte de Francine.) Francine ! voyons, viens !


BERNARD.

Quel bonheur !


Scène XII

ANDRÉ, BERNARD, FRANCINE.


ANDRÉ, à Francine.

Eh bien, on est d’accord, lui et moi. Es-tu contente ? Embrassez-vous, je permets à c’t’heure que vous vous aimiez !


BERNARD, voulant l’embrasser.

Ah ! ma chère…


FRANCINE, le repoussant.

Ôtez-vous de là ! Moi, je ne vous aime plus !


BERNARD.

Mon Dieu ! Déjà ? Pourquoi donc ?


ANDRÉ.

Oui, voyons, pourquoi ça ?


FRANCINE.

Parce que je ne l’estime plus, parce que je n’ai pas confiance en lui.


ANDRÉ.

Mais, pendant que j’étais sorti, que s’est-il donc passé ?


BERNARD.

Ce tantôt ?… Mais rien ! Elle m’avait pardonné, elle aussi,


FRANCINE.

La première fois, oui ; mais la seconde !


BERNARD.
La seconde ? …

ANDRÉ, à Bernard.

T’es donc venu deux fois aujourd’hui ?


FRANCINE, à Bernard, avant qu’il puisse répondre.

Épargnez-vous la peine de mentir, je ne veux rien cacher à mon père.


ANDRÉ.

Tu ne dois rien me cacher. Qu’il soit venu deux ou trois fois, ça ne me fait rien, si son intention est bonne. Sinon…


FRANCINE.

Sinon, faut pas vous fâcher, mon père, faut mépriser ça, et le prier de nous laisser tranquilles.


BERNARD.

Francine, c’est comme ça que tu me parles !… Mais qu’est-ce qu’il y a donc, mon Dieu ?


ANDRÉ.

Oui, qu’est-ce qu’il y a ? T’a-t-il fait quelque insulte ? Allons, faut le dire ! J’suis pas encore assez vieux pour l’endurer sans me regimber, moi ! …


FRANCINE, effrayée.

Non, non, mon père, c’est pas ça !


ANDRÉ.

Alors… qu’est-ce que c’est ? C’est un caprice que t’as ?


FRANCINE.

Eh bien, oui, mon père ! c’est un caprice que j’ai ! (À part.) Au moins, comme ça, ils ne se battront pas.


ANDRÉ, s’approchant de Bernard, qui s’est assis consterné.

Comprends-tu ça, toi ?


BERNARD.

Oui, patron ? Je comprends qu’elle ne m’aime pas, qu’elle ne m’a jamais aimé !


ANDRÉ, à Francine en colère.

Dites donc, demoiselle ! c’est pas tout ça. J’entends pas, moi, que vous refusiez.


BERNARD, se levant et lui saisissant le bras.
Oh ! patron.

ANDRÉ, en colère.

Laisse-moi ! J’entends qu’elle m’obéisse !


BERNARD.

Vous voulez qu’elle m’épouse malgré elle, et vous croyez que j’accepterais la fille sans le cœur ?


ANDRÉ.

À qui qu’elle l’a donné, son cœur ? (À Francine.) Réponds ! À qui ?


FRANCINE.

Mon père, je vas tout vous dire, là, dans votre chambre ; venez !


ANDRÉ.

Eh bien, c’est ça. Confesse-toi, malheureuse, ou je t’assomme ! Attends-moi là, Bernard ! (il sort par la chambre de Francine.)


FRANCINE, le suivant, parlant vite.

Non, Bernard ; allez-vous-en ! Quand mon père saura comment vous vous êtes conduit avec moi, il vous cherchera querelle. Vous paraissez dégrisé… Allez-vous-en ! vous ne voudriez pas…


ANDRÉ, de l’intérieur.

Ah çà ! viens-tu ? (Francine entre dans sa chambre.)


Scène XIII


BERNARD, seul.

J’y comprends rien ! J’en deviendrai fou ! … M’en aller ? reculer devant une accusation que je ne mérite pas ? Oh ! non ! j’en ai trop mérité dont je ne me souciais pas assez ! À

présent, je tiens à mon honneur. Il y a ici quelque mensonge… Faut savoir… Qu’est-ce que ça peut donc être ?

Scène XIV

LE DRAC, BERNARD.


LE DRAC, sans être vu de Bernard.

Ainsi, je n’ai pu empêcher son retour ! La vague a refusé d’engloutir la barque qui le ramenait, le vent n’a pas voulu déchirer la voile ! Les éléments ne m’entendent plus. Rien ne m’obéit, et Satan, le mystérieux problème, n’a pas daigné me répondre. (Regardant Bernard.) Mais la vision a su troubler son bonheur. Accablé, désolé, il m’appartient peut-être ! Essayons. (il reste au fond, près de la fenêtre. Le vent chante au dehors d’une manière lugubre.)


BERNARD, debout près de la table, absorbé.

Dire que je l’ai insultée, moi !… Mais, pour croire à ça, faut donc… ? Ah ! ma pauvre tête ! quel mauvais rêve !


LE DRAC.

Malheur, malheur, trois fois malheur à celui qui a blessé l’orgueil de la femme ! La femme se souvient et se venge ; elle se venge en feignant de caresser. Tu reviens à elle, tu te crois absous parce qu’elle sourit et promet ! C’est alors que, sûre de te faire souffrir, elle te foule aux pieds et te

brise. Tant pis pour toi, Bernard, il ne fallait pas abandonner Francine ! — Malheur, malheur, trois fois malheur à celui qui croit pouvoir racheter un passé coupable ! Il invoque en vain la justice des hommes et la bonté du ciel. Chimère ! le ciel est sourd, les hommes sont aveugles ! L’éternelle damnation ou l’éternel néant, voilà ton avenir, à toi, créature insensée qui croit pouvoir aspirer à l’infini du bonheur ! — Malheur, malheur, trois fois malheur à qui veut lutter contre une destinée fatale ! Ses vains efforts ne servent qu’à prolonger son supplice. Vertu, dévouement, expiation, trois mots menteurs qui aigrissent la souffrance Bernard, Bernard, il n’y a pas loin d’ici au bord de la mer profonde ! Là est l’oubli, là est le repos, là est la fin des misères humaines !

BERNARD, égaré.

La mer !… l’oubli, le repos !… Le vent est bien triste cette nuit ! Il chante des airs à rendre fou !… Il dit des paroles à se donner au diable ! Le diable ! Lui seul, on dirait, se mêle de nos affaires !


LE DRAC, ne pouvant contenir sa joie.

Oui, le diable, le diable ! le parrain de ceux qui croient au mal !


BERNARD.

Ah ! mais c’est de vraies paroles que j’entends, je ne rêve pas. (il se retourne et voit le Drac, qui change aussitôt d’attitude et d’expression.) Tiens, c’est toi qui es là, petit ? Qu’est-ce que tu disais donc ?


LE DRAC.

Moi ? Rien ; qu’est-ce que vous voulez que je dise ?


BERNARD.

Je veux… oui, je veux que tu me dises la vérité, car tu la sais.


LE DRAC.

Quelle vérité ?


BERNARD.

Oh ! tu me l’as donnée à entendre tantôt !


LE DRAC.

À entendre ? Non, je vous ai dit clairement que Francine ne vous aimait plus.


BERNARD.

Et t’as eu peur d’en trop dire. T’as fini par te moquer de moi en te donnant pour l’amoureux…


LE DRAC.

Oh ! ça, c’était une plaisanterie.


BERNARD.

T’as pas besoin de le dire ; mais, à c’t’heure, je ne ris plus, et je te défends de plaisanter. Comment s’appelle-t-il, l’amoureux de Francine ? Allons, vite, dis !


LE DRAC.
Comment il s’appelle ? J’sais pas.

BERNARD.

Tu mens !


LE DRAC, effrayé.

Si vous vous fâchez…


BERNARD.

Oui, tu te sauveras ? Voyons, aie pas peur.


LE DRAC, insinuant.

Tu veux le tuer, pas vrai ?


BERNARD.

Le tuer ? Non certes ; tuer un pays, un camarade peut être, parce que Francine… ? Ah ! j’avais mérité ça, moi, et je dois me soumettre.


LE DRAC.

Tu ne veux pas te venger ? Alors pourquoi veux-tu savoir ?…


BERNARD.

Pour savoir, v’là tout ; mais, toi, d’où sais-tu ?


, LE DRAC.

Francine me l’a dit.


BERNARD, se parlant à lui-même, haut.

Alors qu’elle me le dise donc, à moi aussi ! Au lieu de m’accuser injustement, qu’elle me rende au moins son estime, qu’elle ait confiance en moi ! Oui, je vas l’attendre ; oui, je vas lui parler, tant pis ! Faut être honnête homme et vrai ami avant tout ; faut lui rendre sa parole, faut pas l’empêcher d’être heureuse… heureuse avec un autre !… (il cache sa figure dans son mouchoir.)


LE DRAC, à part.

Quoi ! je ne puis le pousser ni au désespoir, ni à la vengeance ! Quelle puissance l’arme ainsi contre moi ? Qu’y a-t-il donc de si fort dans le cœur de l’homme ?


BERNARD, essuyant ses yeux.

Allons, c’est dit, c’est décidé, je ferai mon devoir. Je vas lui parler devant son père, lui faire mes adieux… Ôte-toi de là, petit ! (Le Drac est allé se placer contre la porte par où sont sortis André et Francine.)


LE DRAC.

Non, écoute ! Francine t’accuse, mais son père résiste. Il dit que tu es riche.


BERNARD.

Moi ? Mais non !


LE DRAC, écoutant toujours.

Il le croit ! D’ailleurs, tu es décoré. Sa vanité en est flattée. Il forcera Francine à t’épouser.


BERNARD.

La forcer ? Non, non ! je suis là ; ôte-toi donc que j’aille leur dire…


LE DRAC, le ramenant sur le milieu de la scène.

Qu’est-ce que tu leur diras ? Que tu te soumets, que tu renonces… ?


BERNARD.

Oui.


LE DRAC.

Eh bien, le vieux battra sa fille ; il la tuera peut-être !


BERNARD.

Qu’est-ce que tu dis ? Il n’est pas capable de ça !


LE DRAC.

Il y a longtemps que tu ne l’avais vu ? Il est devenu presque fou.


BERNARD.

Ah ! c’est donc ça que tout à l’heure… ?


LE DRAC.

D’ailleurs, Francine est craintive ; elle cédera, elle t’épousera… et elle te trompera !


BERNARD.

Non, Francine n’a qu’une parole.


LE DRAC.

Alors elle mourra de chagrin.


BERNARD.
Ah ! voilà le pire ! Comment donc faire ?

LE DRAC.

Il ne faut pas la revoir, il faut t’en aller, et lui écrire que c’est toi qui ne veux pas d’elle. Comme ça, son père la laissera tranquille.


BERNARD.

C’est vrai. T’es pas bête, toi ! Mais, moi, je suis trop malheureux ! Allons, je m’en vas, j’écrirai demain, (Il veut s’en aller.)


LE DRAC.

Non pas, tout de suite.


BERNARD.

Avec quoi ? J’ai rien.


LE DRAC, courant à la cheminée.

Tiens ! un charbon… sur le mur.


BERNARD.

Allons ! (il écrit.) « Francine, adieu ! »


LE DRAC.

C’est pas assez.


BERNARD.

Comment, c’est pas assez ?


LE DRAC.

Non, faut que son père croie que ça vient de toi.


BERNARD.

Quoi mettre ? (Écrivant.) « Je… »


LE DRAC.

Je t’oublie !


BERNARD.

C’est pas vrai.


LE DRAC.

C’est pour ça !


BERNARD, écrivant.

« Je t’oublie ! » Ça y est. Malheur !


LE DRAC.

À présent, signe et va-t’en.


BERNARD.

C’est fait ; mais jamais de ma vie je n’ai écrit de mensonge pareil ! Ah ! Francine, j’en mourrai, c’est sûr. Malheur ! ah ! malheur ! (Il sort.)


Scène XV


LE DRAC, seul.

Oui, trois fois malheur, comme dans ton rêve. Mais ce que tu as eu la faiblesse d’écrire ne suffit pas à ma vengeance ! (Il fait apparaître sur l’inscription, au lieu des mots Je t’oublie, les mots Je te méprise.)



ACTE III



Scène I


LE DRAC, seul.

Il fait nuit. Bruit du vent et de la mer. Pas de lampe allumée.

Lugubre nuit, tu faisais les délices du drac aux ailes puissantes ! Il aimait à se laisser bercer par l’orage, à jouer avec les formes capricieuses que l’écume dessine au front des vagues. Son regard était un météore, sa voix une harmonie, son haleine un parfum, sa pensée une extase ! Et voilà que, faible et petit, abandonné de ses frères, haï des hommes, il subit une passion fatale ! Ô roi des elfes, souverain des grottes profondes, père des libres esprits de la mer, aie pitié du malheureux qui t’implore ! Rends-lui sa forme éthérée, rends-lui son vol infatigable, rends-lui la sérénité de son âme immortelle ! Délivre-le de ce corps chétif où son essence divine est enfermée dans une prison !… Mais il ne m’écoute pas, il ne peut plus m’entendre ! Je ne sais plus la langue mystérieuse qui plane sur les flots d’un horizon à l’autre. Ma voix ne dépasse plus les murs de cette cabane, et, quand je crie sur le rivage, la plus petite vague parle plus haut et mieux que moi. Ô tourment de l’impuissance ! horreur des ténèbres ! ma vue ne perce plus le voile des nuits brumeuses, l’étoile ne me sourit plus derrière le nuage, et, si j’aperçois encore quelques esprits emportés dans la rafale, leur gaieté me consterne et leur face pâle me fait peur !… Ah ! de la lumière !…

Scène II

ANDRÉ, LE DRAC.


ANDRÉ, sortant de sa chambre avec une lumière.

Tiens, t’es là, toi ? Tu t’es donc pas couché, ou t’es déjà levé ?


LE DRAC.

Vous ne savez donc pas l’heure, patron ?


ANDRÉ, regardant le coucou.

Cinq heures du matin !


LE DRAC.

Et vous n’avez pas dormi, vous ! Toute la nuit vous avez tourmenté, grondé, questionné, menacé Francine !


ANDRÉ.

Quéque ça te fait, à toi ? T’écoutes donc aux portes ?


LE DRAC.

Non ; mais vous parliez si haut et les murs sont si minces, que, de mon lit de paille, j’entendais malgré moi.


ANDRÉ.

Fallait pas entendre. Sais-tu ? y a longtemps que je me doute de quéque chose qui ne me convient pas !…


LE DRAC.

Quoi donc, patron ?


ANDRÉ.

Tu te permets de penser à Francine, et ça ne vaut rien à ton âge ! C’est trop tôt… D’ailleurs, t’es rien qu’un petit vagabond, et j’entends pas… Suffit ! tu m’entends.


LE DRAC, à part.

Ah ! Nicolas aimait Francine… d’un autre amour que moi !… Et à présent, moi, je l’aime donc comme il l’aimait !


ANDRÉ.

À quoi que tu penses ? Voyons, faut t’en aller à la mer.


LE DRAC, tressaillant.
À la mer ?… Ah ! oui, pêcher encore !

ANDRÉ, rudement.

Tous les jours !


LE DRAC, préparant une lanterne et des cannes pour la pêche aux coquillages.

On y va, patron !


ANDRE, s’asseyant, à part.

C’est trop tard pour se coucher ; mais une nuit blanche, comme ça, à mon âge… (il s’accoude sur la table. Haut.) Dis donc, toi, tu l’as pas vu partir, Bernard ?


LE DRAC.

Si, je l’ai vu !


ANDRÉ.

Qu’est-ce qu’il t’a dit ?


LE DRAC.

Qu’il ne reviendrait jamais !


ANDRÉ, frappant du poing sur la table.

Malheur ! c’est la faute à Francine ! (À part.) Quand je pense qu’il a cinquante mille francs en beaux louis d’or, qu’il me les a confiés, qu’ils sont là, et que ça pourrait être à nous, si Francine avait voulu ! Ah ! … (il s’endort.)


LE DRAC, qui l’a écouté et qui s’est approché furtivement.

De l’or, beaucoup d’or ! c’est le rêve du pauvre ! Vieillard courbé sous la fatigue, tu vas mourir sous ton toit de roseaux, bien heureux encore d’avoir pu recueillir quelques débris pour construire ta demeure au bord de l’abîme. Le vent d’hiver secouera ta porte mal jointe, la pluie ruissellera contre tes vitres enfumées… et tu pourrais acheter une villa dans la plaine, loin de ces noirs écueils, rêver sous les arbres de ton jardin…


ANDRÉ, rêvant.

Des tilleuls, des pommiers…


LE DRAC.

Oui, c’est le rêve de celui qui n’a pour horizon que des buissons épineux, des roches décharnées, des sapins au noir feuillage ! Avec de l’or, on a tout, des fleurs, des gazons, les murailles blanches d’un joli domaine, avec un banc vert sous le berceau de jasmin jaune, et au loin, bien loin, l’horizon bleu de la mer, l’ancienne maîtresse fantasque et farouche devenue l’amie des souvenirs de vieillesse !


ANDRÉ, rêvant.

Et, dans la salle à manger, des images en couleur qui vous font voir au naturel…


LE DRAC.

Les naufrages dont on est sorti, les désastres qu’on ne craint plus.


ANDRÉ.

Ah ! oui, oui ! … riche !


LE DRAC.

Eh bien, tu peux l’être. Bernard t’a confié un trésor, nul ne le sait ! … Bernard est parti furieux, la tête perdue… Quand il reviendra, tu peux lui dire : « Quel argent m’as-tu confié ? où sont les témoins ? où est la preuve ? »


ANDRÉ, se secouant et se levant.

Non ! oh ! non, par exemple ! Pouah ! v’là un vilain rêve ! C’est pas joli, tout ça. Est-ce que je dormais ? (Voyant le Drac.) Ah ! t’es encore là, faignant ?


LE DRAC.

Vous rêviez tout haut, patron ; vous disiez…


ANDRÉ.

Ce qu’on dit en dormant, c’est rien, c’est des bêtises, ça compte pas ! … Allons, es-tu prêt ? J’vas t’aider à descendre tout ça. (Il se charge d’engins de pêche.)


LE DRAC, à part.

Ah ! toujours échouer quand je parle à leur âme ! Je ne peux rien que par le mensonge ! (Haut.) Dites donc patron, pourquoi que vous le regrettez tant que ça, ce méchant Bernard ?


ANDRÉ.

Il n’est pas méchant.


LE DRAC.

Ah ! par exemple, si ! Voyez donc ce qu’il a écrit là, sur le

mur, en partant ?

ANDRÉ.

Y a quéque chose d’écrit ? J’avais pas fait attention. Qu’est-ce qu’il y a ? Dis ! … Je sais pas lire, moi !


LE DRAC.

Si je vous le dis, vous ne voudrez pas me croire ; mais demandez à Francine, la v’là.


Scène III

ANDRÉ, LE DRAC, FRANCINE.


FRANCINE.

Mon père, faut vous reposer. À la fin, vous serez malade !


ANDRÉ.

C’est pas tout ça ! Qu’est-ce qu’il y a d’écrit là ?


FRANCINE.

Là ? Francine, adieu ! Je… je te méprise ! (Tombant sur une chaise.) Ah ! vous voyez comme il est corrigé ! vous voyez comme il m’aime !


ANDRÉ.

Et c’est signé ?


FRANCINE.

Oui, c’est signé.


ANDRÉ, jetant le panier qu’il tenait.

Mais… c’est une insulte, ça !


LE DRAC, bas.

Et, si vous supportez ça, votre fille elle-même va vous mépriser !


ANDRÉ, haut.

Je ne veux pas le supporter ; je m’en vas le trouver à son bord, et, devant tout l’équipage, je lui dirai qu’il est un lâche !


FRANCINE, se levant.

Mon père, il vous tuera ! il m’en a menacée !


LE DRAC, bas, à André.

Dites rien devant elle, et venez. J’ai vu Bernard descendre au rivage et entrer chez Antoine. Il y aura sûrement couché, vous le prendrez au lit. Antoine vous soutiendra.


ANDRÉ, bas.

Oui, t’as raison, viens avec moi.


FRANCINE
.

Qu’est-ce que vous avez dit tout bas ? Où est-ce que vous allez, mon père ?


ANDRÉ.

Je vais embarquer Nicolas pour la pêche.


FRANCINE.

Et vous n’irez pas…


LE DRAC, bas, à Francine.

Non, non, je vous réponds de lui.


Scène IV


FRANCINE, seule.
Oh ! celui-là, je ne me fie point à sa parole. Mon père a une mauvaise idée ! J’ai eu tort de lui dire… Et Bernard aussi a une idée de nous faire du mal, car je l’ai vu de ma fenêtre. Il n’était point parti… Il marchait du côté du grand rocher. (Elle va au fond.) Ah ! je le vois, c’est lui, j’en suis sûr. Eh bien, faut que je lui parle, faut le prendre par la bonté si je peux, ou faut le gronder sans le craindre ; enfin faut empêcher un malheur. Il ne me voit pas ou il ne veut pas me voir… Bernard ! … Mon Dieu ! pourvu que mon père ne m’entende pas ! … Non, il est déjà loin. Bernard ! … Il m’a vue, il vient, il court. Mon Dieu ! mon Dieu ! qu’est-ce que je vas lui dire ?

Scène V

BERNARD, FRANCINE.

BERNARD. J’ai pas rêvé, Francine ? Tu m’as appelé ?


FRANCINE.

Oui. Écoutez-moi. Vous ne m’aimez point, ou vous m’aimez très-mal, comme un homme sans bonté et sans religion peut aimer. Vous m’avez trompée la première fois. Je vous croyais de bonne parole. Vous êtes revenu au bout d’une heure, et ce que vous m’avez proposé, c’est infâme, entendez-vous ?


BERNARD.

Doucement ; laissez-moi dire aussi, Francine. Je suis revenu parce que votre père me demandait, et je ne vous ai vue alors que devant lui, après lui avoir parlé ; ainsi, je n’ai pu vous offenser en aucune manière.


FRANCINE.

Si vous ne vous souvenez pas de ce que vous dites et des personnes à qui vous parlez, comment donc faire pour s’entendre avec vous ?


BERNARD.

Si je vous respectais pas comme je respecte ma sœur, je vous dirais que c’est vous, Francine, qui rêvez des choses qui ne sont pas.


FRANCINE.

Allons, c’est inutile de vous parler. Sans doute que le vin vous enlève toute idée d’un moment à l’autre.


BERNARD.

Le vin ? J’ai fait serment, il y a un an, de n’en plus goûter, non plus qu’aux autres choses qui font perdre la raison, et j’ai tenu parole, je le jure !


FRANCINE.
Vous n’étiez pas ivre quand mon père est rentré ?

BERNARD.

Devant Dieu, non !


FRANCINE.

Et vous n’avez pas voulu m’emmener de force ? Et vous n’avez pas menacé de tuer mon père, si je l’appelais ?


BERNARD.

Par mon honneur et par le tien, Francine, non ! Par l’âme de ta mère, non ! Par la justice de Dieu, qui viendra peut-être à mon secours, non !


FRANCINE.

Et vous n’avez pas écrit que vous me méprisiez.


BERNARD.

Jamais !


FRANCINE, montrant la muraille.

Mais regardez donc !


BERNARD.

Ah ! j’ai jamais écrit ce mot-là ! … On m’a dit que t’en aimais un autre, que ton père voulait te forcer à m’épouser ; je me suis soumis, je me soumets. J’en deviendrai fou ou j’en mourrai, ça me regarde ; mais, depuis le jour où j’ai quitté le pays jusqu’au moment ou nous voilà, j’ai rien fait de mal, Francine, et je t’ai aimée comme un homme d’honneur doit aimer une fille de bien. J’ai été un fou, dans le temps, et mêmement, par des fois, dans le vin, un fou furieux ; mais je n’ai jamais été un lâche ! Non, souviens-toi ! Quand ton frère est venu me reprocher ma conduite, c’était au cabaret. Il avait bu aussi, et nous ne nous reconnaissions pas l’un l’autre. Quand j’ai manqué à ton père, c’est qu’il m’avait poussé à bout dans un moment où je me défendais de mon chagrin, car j’avais du chagrin, tu le sais bien, de te quitter. J’ai toujours dit que je t’aimais, c’était la vérité. J’ai toujours juré que je reviendrais, et me voilà revenu, — que je voulais te tenir parole, et je l’aurais tenue ! De loin comme de près, dans le vin comme dans la raison, j’ai parlé et pensé de toi et de ta mère comme de deux anges du bon Dieu ! Non, non, jamais j’ai eu seulement l’idée de te trahir ! Je voulais servir mon pays… Dame, en temps de guerre… Si t’étais un homme, tu comprendrais ça ! … J’ai jamais été un mauvais sujet auparavant, tu le sais bien. Je le suis devenu pour t’étourdir sur ton regret et sur le mien, et ça n’a duré que trois mois dans toute ma vie ! Pas plus tôt à bord, j’étais guéri, j’étais sage, et j’étais amoureux de toi comme par le passé. Je ne pensais plus qu’à revenir avec beaucoup d’honneur pour te faire plaisir, et j’aurais été chercher ma croix au fin fond de la mer, si j’avais pas pu l’attraper au milieu du feu où ce que je l’ai trouvée ! Tout ça, c’était pour toi, Francine ; mais à quoi sert tout ce que je dis là ? Tu ne me crois plus, c’est-à-dire que tu ne veux plus me croire. Tu m’inventes des torts que je n’ai pas. Tout ça, vois-tu, je ne veux pas te dire que c’est mal ; mais c’est inutile. T’étais dans ton droit de m’oublier et mêmement de te venger de moi. J’ai rien à dire. La punition est grande, faut savoir l’endurer. Je ne voulais plus te voir, Francine, tu m’as appelé… Eh bien, reçois mes adieux ; je m’en vas pour toujours ! Seulement, laisse-moi effacer ça : c’est quelque méchant cœur qui a inventé ça pour que tu me méprises, toi ! (il efface les paroles du mur.) il y a ici quelqu’un de bien lâche ! Oh ! oui, c’est lâche, d’achever comme ça un malheureux !


FRANCINE.

Voyons, écoute. Qu’est-ce qui t’a dit que j’en aimais un autre ?


BERNARD.

Ah ! qu’est-ce que ça fait, à présent, celui qui me l’a dit ?


FRANCINE, vivement.

C’est le drac ?


BERNARD, abattu.

Le drac ? quel drac ? où prends-tu l’idée du drac ?


FRANCINE.

Tu ne crois pas à ça ?


BERNARD.

J’y croyais quand j’étais enfant. C’est des histoires que les

gens de la côte font comme ça !

FRANCINE.

Et sur la mer on ne fait pas d’autres histoires ! … Écoute-moi bien : mon père prétend que, sur les navires, dans les gros temps, lorsqu’on est douze, on en voit tout d’un coup un treizième qui ne s’était point embarqué ?


BERNARD.

Le treizième ? C’est vrai ! Je l’ai vu, moi, je l’ai vu une fois !


FRANCINE.

Eh bien, comment est-ce qu’il était fait, le treizième ?


BERNARD.

Comme Michel le timonier. Pauvre Michel ! Nous étions partis douze, nous nous sommes trouvés treize en mer ! … En rentrant, nous n’étions plus que onze, Michel avait suivi son double au fond de l’eau.


FRANCINE.

Tu dis bien que c’était son double ?


BERNARD.

Oui, celui qu’on voit comme ça, c’est toujours le double d’un de ceux qui sont là à bord… Mais qu’est-ce que ça te fait, tout ça, Francine ?


FRANCINE, vivement.

Dis toujours, dis !


BERNARD.

Francine, est-ce que tu aurais vu mon double aujourd’hui ?


FRANCINE.

Oui, je l’ai vu !


BERNARD.

Où ça ?


FRANCINE.

Ici, et c’est lui qui est cause de tout, j’en suis sûre ; car, vois-tu, je ne peux pas douter de toi après les serments que tu viens de me faire, et j’aime mieux croire des choses que

je n’avais jamais voulu croire ! Ah ! Bernard, toi aussi, tu as vu un mauvais esprit qui t’a trompé, car je n’ai jamais aimé et je n’aimerai jamais que toi !

BERNARD.

Francine, ma chère Francine !… Ah ! tu dis la vérité, oui, je te crois, et, à cette heure, je veux bien mourir !


FRANCINE.

Mourir ? Pourquoi donc, mon Dieu ?


BERNARD.

Tu ne sais donc pas que, lorsqu’on voit son double, c’est signe de mort dans les vingt-quatre heures.


FRANCINE.

Mais faut qu’on le voie soi-même, et tu ne l’as pas vu ! Dis, Bernard, tu ne l’as jamais vu ?


BERNARD.

Non ; mais si j’allais le voir !


FRANCINE, vivement.

Reste pas ici. S’il revenait !


BERNARD.

Oh ! quand ces choses-là paraissent, il n’y a ni terre ni mer pour les empêcher !


FRANCINE.

Si fait ! y a la maison du bon Dieu. Va, Bernard ! va vite !


BERNARD.

Où donc ? À la petite chapelle ? Je voulais y aller tout à l’heure, mais j’avais pas le cœur à prier.


FRANCINE.

Faut y retourner. C’est la bonne Dame de la mer, c’est la patronne chérie aux marins de l’endroit. Tu lui feras un vœu.


BERNARD.

Quel vœu ?


FRANCINE.

Le vœu de pardonner au premier méchant qui te fera offense et dommage.


BERNARD.

Ça y est, Mais toi ?


FRANCINE.

Moi, je vas expliquer tout ça à mon père et le faire revenir de sa colère. Et puis j’irai chercher le capelan. Je lui ferai bénir la maison et le sentier ; car, pour sûr, elle est hantée, notre pauv’maison ! Et, quand tout ça sera fait, quand je n’aurai plus peur de rien, je mettrai le mouchoir blanc où tu m’as dit de le mettre. Va vite ! J’entends mon père qui remonte du rivage.


BERNARD.

Dis-moi encore que tu n’aimes que moi !


FRANGINE.

Je n’aime que toi ! (il sort.)


Scène VI


FRANCINE, seule, au fond, regardant du côté du rivage.

C’est pas mon père… c’est ce méchant drac ! C’est lui qui veut amener le malheur chez nous ! Quoi faire contre lui ? Prier le bon Dieu ; oui, il n’y a que ça. (Elle s’agenouille.)


Scène VII.

FRANCINE, LE DRAC.


LE DRAC, agité.

Que fais-tu là, Francine ? Ote-toi de là !


FRANCINE.

Non ; je demande du secours contre toi, et j’en aurai !


LE DRAC.

À qui demandes-tu secours ?


FRANCINE.

À celui que tu ne connais pas.


LE DRAC.

Si, je le connais… Je le connaissais du moins avant d’être homme ; car, dans la nature, il n’y a que l’homme qui ose et qui sache nier Dieu !


FRANGINE, se levant.

Tu dis son nom, et il ne te brûle pas la langue ? Tu n’es

donc pas… ?

LE DRAC.

Non, je ne suis pas l’esprit du mal. Cet esprit-là, Francine, n’existe que dans l’imagination de tes semblables.


FRANCINE.

Et pourquoi est-il dans ton cœur ?


LE DRAC.

Ah ! que me dis-tu là ! Il n’est donc pas dans le tien ?… Oui, je me souviens, quand j’étais saintement épris de toi, c’est la pureté de ton âme qui me charmait. Ah ! Francine, j’étais alors le frère de ton bon ange !


FRANCINE.

Et tu es devenu le frère du mauvais ?


LE DRAC

Non, je suis devenu homme !


FRANCINE.

Eh bien, si tu es devenu ce que tu dis, tu peux encore être sauvé. Je vas prier pour toi.


LE DRAC.

Où donc vas-tu prier ?


FRANCINE.

Dans la chambre où ma pauvre mère est morte, à côté de son lit. Quand je suis là, je m’imagine que je la vois et que nous prions toutes les deux ; ça fait que je prie mieux là qu’ailleurs.


LE DRAC.

Et que vas-tu demander pour moi ?


FRANCINE.

Que le bon Dieu t’ôte l’envie et le pouvoir de faire du mal.


LE DRAC, ému.

Eh bien, va, Francine, et prie de tout ton cœur. (Elle entre

dans sa chambre.)

Scène VIII

LE DRAC, puis LE FAUX BERNARD, invisible.


LE DRAC, regardant Francine.

Elle prie pour moi ! … Elle m’aime donc ? … Non, c’est pour Bernard qu’elle prie en demandant au ciel de me guérir. Ah ! perfidie de la femme ! je ne serai pas ta dupe ! (il ferme la porte de Francine.) Je ne peux plus connaître qu’un plaisir, la vengeance : soit ! — Fantôme, à moi !


VOIX DU FANTÔME, sous terre.

Je suis là !


LE DRAC

Où est Bernard ?


LA VOIX.

Près d’ici.


LE DRAC.

Quand les marins voient leur double, la peur les fait mourir ?


LA VOIX.

Oui.


LE DRAC.

Va trouver Bernard !


LA VOIX.

Non !


LE DRAC.

Montre-toi à lui, je le veux.


LA VOIX.

Je ne peux pas.


LE DRAC

Pourquoi donc ?


LA VOIX.

Il est gardé !


LE DRAC.
Par qui ?

LA VOIX.

Par la prière.


LE DRAC.

Quelle prière ?


LA VOIX.

Celle de l’amour.


LE DRAC.

Celle de Francine ?


LA VOIX.

Tu l’as dit !


LE DRAC.

Va-t’en et ne reparais plus.


LA VOIX.

Peut-être.


Scène IX


LE DRAC, seul.

Peut-être ? Qu’est-ce à dire ? Les visions elles-mêmes me résistent, et je ne suis plus le roi des mirages ? Oui, je le vois, l’homme n’a qu’une force, la haine ou l’amour ; mais ces forces sont grandes, et je les sens se développer en moi. Oh ! chaque instant qui s’écoule m’enlève une faculté divine et m’apporte un instinct funeste ! Allons, il faut que tu périsses, Bernard, et même, sans le secours de cette faible main, c’est ma volonté qui te tuera.


Scène X

LE DRAC, ANDRÉ.


ANDRÉ.

Eh bien, es-tu prêt ? Nous partons.


LE DRAC.

Vous voulez toujours aller à bord du Cyclope ?


ANDRÉ.
Oui.

LE DRAC.

Eh bien, vous vous trompez, patron, il est tout près d’ici.


ANDRÉ.

Ah ! où donc ?


LE DRAC.

Quand vous serez prêt à le recevoir, je le ferai venir.


ANDRÉ.

Fais vite ; je suis prêt.


LE DRAC.

Non, vous n’êtes pas le plus fort.


ANDRÉ.

Tu m’aideras.


LE DRAC.

Vous êtes donc bien décidé à le tuer ?


ANDRÉ.

Le tuer… moi ? C’est sérieux de tuer un homme et un marin de l’État ! Je veux lui flanquer une paire de soufflets, v’là tout.


LE DRAC.

Il vous écrasera comme une mouche !


ANDRÉ.

Ça m’est égal !


LE DRAC.

Il vous a déjà battu dans le temps, et il a manqué tuer votre garçon, qui était deux fois fort comme vous.


ANDRÉ.

C’est pour ça ! J’ai ça su’le cœur, y a trop longtemps !


LE DRAC, insinuant.

Et puis il est riche, et l’argent est là…


ANDRÉ.

Ah ! tu m’y fais penser, à son magot. (Allant à l’armoire.) Je veux d’abord lui rendre ça ; je ne veux pas qu’il croie… Je veux lui jeter le tout à la figure ! Qu’est-ce que c’est que ça ? Des coquilles ? (il renverse le contenu du tiroir et reste stupéfait.)


LE DRAC, riant.
11 vous a joué là un bon tour, patron.

ANDRÉ.

Il s’est moqué de moi !


LE DRAC.

Il s’est donné pour riche, et il n’avait rien !


ANDRÉ.

Si fait, j’ai vu les doubles louis.


LE DRAC.

Vous étiez à jeun ?


ANDRÉ.

Non, j’avais bu un peu de rhum chez Antoine ; mais…


LE DRAC.

Alors tout à l’heure il va vous réclamer son argent !


ANDRÉ.

C’est pas malaisé à lui rendre.


LE DRAC.

Il dira que c’était de l’or, et que vous l’avez volé.


ANDRÉ.

Il dira ça ? il me traitera de voleur, moi ?


LE DRAC.

Il ne l’a pas fait pour autre chose que pour vous insulter et vous déshonorer.


ANDRÉ.

Cré vingt dieux ! si c’est ça son idée, faut que je le tue !


LE DRAC, à part.

Allons donc ! (Haut.) Comment ? avec quoi ?


ANDRÉ.

J’en sais rien, ça m’est égal ! …


LE DRAC.

S’il vous tue, lui ?


ANDRÉ.

S’il me tue, la loi le tuera.


LE DRAC, bondissant de joie.

Ah bien, attendez !


ANDRÉ.
Qu’est-ce que c’est que ça ?

LE DRAC, au fond, plaçant le signal.

C’est le signal convenu entre Francine et lui.


ANDRÉ, allant au fond.

Comment que tu sais ça ?


LE DRAC.

Quand il est venu ici la première fois, j’étais caché là, et j’ai entendu.


ANDRÉ.

Je comprends, oui. Eh bien, vient-il ?


LE DRAC.

Le vlà, courage !


ANDRÉ.

J’ai pas besoin de courage, j’en ai.


LE DRAC.

Jetez-vous sur lui, vite, avant qu’il ait eu le temps de se reconnaître.


ANDRÉ.

Oui, oui ! tu vas voir !


Scène XI

Les Mêmes, LE FAUX BERNARD.


ANDRÉ, voulant lui arracher sa croix.

Malheureux, t’es pas digne de la porter ! (Il recule comme repoussé par une force magique.)


LE DRAC, au Spectre.

Allons, c’est un outrage ! frappe ! (À André.) À toi donc !


ANDRÉ, au Spectre.

Lâche ! t’es un lâche ! (il veut encore se jeter sur le Spectre et va tomber comme foudroyé à quelques pas de lui.) Ah ! il a un charme, le lâche !


LE DRAC, au Spectre.

Quel pouvoir magique as-tu donc invoqué, toi ? Réponds ! as-tu fait vœu de silence ? as-tu fait un pacte avec… ?


LE FAUX BERNARD.
N’est-il pas de puissance supérieure à celle du mal ?

LE DRAC.

Ah ! tu prétends… Et tu veux lutter contre moi ! Soit ; l’énergie m’est venue… la haine m’a retrempé… Ose te mesurer avec le drac…


LE FAUX BERNARD, reculant.

Non.


LE DRAC.

Ah ! tu me reconnais enfin ? Oui, tu fuis mon regard… tu trembles ! (À André.) À toi maintenant !


ANDRÉ, se relevant.

Ah ! mon Dieu ! ah ! il m’a comme tué ! (Le jour commence, le Spectre disparaît par la fenêtre.)


Scène XII

ANDRÉ, LE DRAC.


ANDRÉ, criant.

Ah !…


LE DRAC.

Le précipice ! Il est perdu !


ANDRÉ, courant à La fenêtre.

Il est donc fou ?


LE DRAC.

Non, l’enfer le protège ; il se retient, il rampe… il se relève ! Prodige ! il a franchi l’abîme, il fuit ; il nous raille, il nous menace !


ANDRÉ.

Ah ! démon ! si j’avais…


LE DRAC.
Quoi ? une arme ?… Tiens ! (Il prend un pistolet à la muraille.)

Scène XIII

Les Mêmes, BERNARD, FRANCINE.

Bernard parait en haut de l’escalier en même temps qu’André fait feu sur le Spectre par la fenêtre. Il fait jour.


LE DRAC, sans voir Bernard.

Tombé ?


ANDRÉ.

Oui,


LE DRAC, regardant avec joie.

Sanglant, meurtri, défiguré !


BERNARD.

Oui donc ?


ANDRÉ et LE DRAC, ensemble.

Bernard ! lui !


BERNARD.

Mais oui, moi ! Ne m’avez-vous pas mis le signal ?


ANDRÉ.

Non, ce n’est pas lui, c’est un fantôme !


LE DRAC.

Oui, oui, le fantôme ! Bernard n’est plus, voyez ! Vois, Francine, il est là, brisé… Celui dont tu tiens la main est un spectre !


FRANCINE, avec enthousiasme.

Non ! je la tiens bien, sa main fidèle et honnête ! Ma mère a prié pour lui, et pour toi aussi, pauvre drac ; tu vas être délivré, j’en suis sûre !


LE DRAC.

Non.


ANDRÉ.

Le drac ! Bernard ! un double !


FRANCINE, empêchant Bernard d’aller à la fenêtre.

Ne regarde pas, Bernard !


LE DRAC, a la fenêtre.

Il n’y est plus, le rêve s’est évanoui au premier rayon du soleil. Le soleil ! il vient, il monte, il dissipe les terreurs de la nuit, et, jusqu’à ce soir, je ne peux plus les évoquer !…


ANDRÉ.

Sors d’ici, maudit !


LE DRAC.

Laissez, laissez-moi ! Pour aujourd’hui, je suis assez châtié : mon pouvoir s’est tourné contre moi-même, et j’ai été le jouet du spectre qui devait m’obéir ; mais vous ne pouvez rien contre moi, vous autres, et, chaque nuit, je viendrai troubler vos fêtes et empoisonner vos joies. Le premier-né de votre amour m’appartient. Je troublerai sa raison, je lui prendrai son âme ! Francine, tu pleureras sur un berceau, tu pleureras des larmes de sang !


BERNARD, menaçant.

Malheureux !… Tiens, va-t’en !


FRANCINE, le retenant.

Ton vœu, Bernard ! (Le Drac tombe à demi, comme épuisé.)


BERNARD.

C’est vrai, oui ; mais voyez donc comme il devient pâle ! Ses yeux se perdent…


FRANCINE.

Est-ce qu’il va, est-ce qu’il peut mourir ?


LE DRAC, luttant contre une force invisible.

Non, c’est cette âme embrasée qui s’échappe… Le corps veut lutter, il luttera… Qu’est-ce donc ? La mer m’appelle !… Non, je ne veux pas ! Je resterai ici… Je… terre, retiens-moi ! Je ne suis pas vengé ! Ah ! le soleil ! Rayon terrible !… Pitié !… La mer !… Dieu ! (il fuit.)


Scène XIV

ANDRÉ, BERNARD, FRANCINE.


BERNARD, le suivant au fond.

Il s’enfuit, il nous quitte… il s’envole, on dirait… oui.

Mon Dieu, comme il change de figure !

FRANCINE.

Je ne le reconnais plus : c’est comme un ange !


BERNARD.

Non, c’est un nuage.


ANDRÉ.

Non, c’est une vapeur.


BERNARD.

Et ce n’est plus rien !


FRANCINE.

Rien ? Si fait, c’est une âme qui a péché et qui souffre ! Prions pour elle. (Elle s’agenouille. André aussi.)


BERNARD, debout

Dieu du ciel, toi qu’es si grand et si fort, des pauvres gens comme nous autres, ça ne sait rien de rien ! mais ça te connaît par ta bonté. J’ai fait un vœu tout à l’heure, qui était de pardonner, même au diable ; mais peut-être bien que, le diable, c’est une idée que nous avons, et peut-être que, l’enfer, c’est notre mauvaise tête et notre mauvais cœur ! Que ça soit ça ou autre chose, t’es là pour nous guérir, et tant qu’à pardonner, ce que j’ai fait, t’es pas embarrassé pour le faire !… Grâce, mon bon Dieu, grâce pour l’esprit de la plage !


FRANCINE.

Oui, c’était un bon esprit qui voulait faire le mal et qui ne le pouvait pas ! Grâce pour lui, mon Dieu, et pour cette pauvre maison où l’on t’aime !


VOIX DU DRAC, au loin derrière les rochers.

Bonté, lumière… ô mes ailes d’or, ô mon âme pure, je vous retrouve !


FRANCINE.

Ah ! écoutez donc comme la brise de mer chante doux ! on dirait des paroles !


VOIX DU DRAC

Vague charmante, récifs superbes ! bons pêcheurs… amis, frères ! fraîcheur du matin, doux réveil ! travail, amour, innocence ! ô liberté ineffable !…


BERNARD.

Est-ce lui qui chante comme ça ?


VOIX DU DRAC.

Bonheur à toutes les créatures ! Francine, bonheur à toi ! Tu m’as rendu mes ailes…


FRANCINE.

Écoutez.


VOIX DU DRAC.

Francine, sois à jamais bénie !


BERNARD.

Ah ! ne craignez plus rien. Mon père, ma femme, nous nous aimerons tant, que tous les esprits du ciel et de la terre seront pour nous !

  1. Il eût fallu, pour arriver à la couleur locale, faire parler à mes personnages ou leur dialecte ou leur accent méridional, dur comme le rocher et ronflant comme la bourrasque. Je suis loin de faire fi d’une harmonie si bien caractérisée ; mais tous les lecteurs n’eussent peut-être pas été aussi dociles que moi à recevoir cette impression d’un milieu particulier. J’ai pu faire accepter quelquefois une imitation assez fidèle du langage vieux français des paysans du centre ; mais le drac est une tradition provençale, et je n’avais autre chose à faire que de m’en tenir a la manière de s’exprimer la plus familière et la plus répandue en France dans toutes les classes du peuple On ne me fera donc pas, j’espère, de critique pédante si mes personnages populaires se permettent toutes les incorrections qui leur sont naturelles. J’ai cherché le contraste soutenu entre le lyrisme et la trivialité. Si on me le reproche, je rappellerai aux critiques que les artistes ont quelquefois le droit de répondre : « Je l’ai fait exprès. »