Le Docteur Quesnay/6

Félix Alcan (p. 353-383).


VIEILLESSE DE QUESNAY.




I. Derniers articles économiques. Le pacte de famine. — II. Vieillesse et mort de Quesnay. — III. Son œuvre. — IV. Sa postérité.


I.


En dehors de son travail sur le Despotisme de la Chine, Quesnay donna aux Éphémérides quelques articles[1] ayant principalement pour objet de répondre aux objections de Forbonnais. Nous avons parlé du principal d’entre eux : les autres ont peu d’importance. Ce sont ses derniers travaux économiques.

Les Éphémérides vécurent encore plusieurs années, mais soit par lassitude, par dégoût ou par ordre, le médecin de Louis XV n’assista plus ses amis dans leur œuvre de propagande. Leur journal remuait pourtant encore une foule d’idées ; les doctrines primitives s’y transformaient sous l’influence de Turgot qui publiait alors ses principaux écrits, dont les Réflexions sur la formation et la distribution des richesses (1770), et sous celle de Du Pont de Nemours qui mettait dans l’ensemble de l’unité.

En même temps le nombre des adversaires des Physiocrates grandissait. Ce n’étaient pas seulement des écrivains qui les attaquaient, les mesures prises à l’égard du commerce des grains avaient ameuté contre eux des gens autrement puissants.

On a vu que le Ministère avait facilité la fondation du Journal de l’Agriculture pour éclairer les esprits au sujet de ces mesures. On a vu aussi que les restrictions de Laverdy avaient fait de l’édit de juillet 1764[2] un mélange de liberté et de réglementation, un mezzo termino, selon l’expression de Du Pont.

Dix ans auparavant, les économistes auraient facilement accepté ces restrictions ; Quesnay avait admis dans l’Encyclopédie que l’exportation pouvait être suspendue quand le blé atteindrait un certain prix. Mais, depuis lors, leurs opinions étaient devenues plus fermes. Ils trouvèrent que l’édit ne répondait pas à leurs espérances et, dans le Journal de l’Agriculture, ne cachèrent pas leur sentiment. Au sujet notamment de la disposition qui donnait un monopole à la marine française pour la « voiture des grains », Le Trosne écrivit des articles qui, par leur verve, peuvent être rapprochés des pamphlets de Bastiat.

Cependant Laverdy put croire sa modération justifiée, car « contre toute attente » ainsi que disait le préambule de l’édit de 1764, le prix du blé haussa fortement en 1768 à la suite de la mauvaise récolte de 1767. Les alarmes vives à Paris gagnèrent la province. Une coalition formidable se forma contre la liberté et ceux qui la défendaient.

En faisaient partie les marchands de grains accrédités qui avaient perdu ou étaient menacés de perdre leurs commissions, les propriétaires des péages à supprimer, bien que le Parlement leur eût promis des indemnités, les fonctionnaires et les parlementaires, conservateurs des anciennes lois, les industriels protégés par les lois douanières et par les privilèges, qui se méfiaient tout à la fois des attaques de l’école libérale contre le colbertisme et de la dénomination de classe stérile adoptée par Quesnay, enfin les officiers dé police des marchés qui craignaient de voir abolir leur charges ; un édit d’avril 1767 avait déjà supprimé celles des mesureurs de grains, en maintenant les droits de mesurage pour donner des indemnités aux titulaires ; le 10 avril 1768, ceux-ci devaient avoir produit leurs titres.

On répéta de tous côtés que la liberté, bonne en théorie peut-être, ne résistait pas à la pratique, qu’elle faisait pencher la balance du commerce en faveur des étrangers, qu’en élevant le prix des subsistances, elle amenait la hausse des salaires et nuisait à l’industrie, qu’enfin elle favorisait le monopole des grains.

Depuis longtemps les économistes avaient affirmé que l’exportation, quoique avantageuse au producteur, ne devait pas nuire au consommateur. Mais ils avaient trop insisté sur les profits que le laboureur devait en tirer. « En achetant la livre de pain quelques liards plus cher, avait dit Quesnay, les citoyens dépenseront moins pour satisfaire à leurs besoins ; le pain n’est pas la seule nourriture des hommes ; c’est l’agriculture qui fournit les autres aliments ; si elle est prospère, elle les donnera à meilleur marché. »

Les économistes s’étaient félicités des effets du renchérissement pour les producteurs dans les années d’abondance ; on les fit parler pour tous les temps. Il fut entendu qu’ils étaient partisans de la cherté du pain dans l’intérêt des propriétaires, quoiqu’ils voulussent les frapper de l’impôt unique et qu’ils désiraient la hausse des salaires qui, disait-on, suivaient le prix des subsistances[3].

La liberté du commerce des grains, en atténuant les effets de la disette et ceux de la grande abondance, en augmentant la richesse par la multiplication des échanges, aurait eu quelque influence sur les salaires, mais bien plus sur les salaires agricoles que sur les salaires industriels déjà soutenus par le régime corporatif.

Mais les personnes qui profitent des mesures réglementaires font en tous temps, entre elles, cause commune, même sans motifs réels. Toutes se liguèrent, en 1768, contre l’édit rendu quatre ans auparavant.

Les marchands de grains, dont la liberté gênait les tentatives de monopoles si fréquentes sous l’ancien régime, prétendirent que le monopole existait, que le gouvernement et ses agents en étaient les auteurs, que les économistes étaient les dupes ou les complices des manœuvre.

L’écho des accusations lancées contre les Physiocrates se trouve dans les feuilles du temps, dans les discussions parlementaires, dans la correspondance de l’intendant d’Orléans, Cypierre, publiée il y a quelques années[4]. L’une des lettres de cet intendant est adressée à Trudaine de Montigny, alors intendant de finances chargé de la police des grains ; on y lit :

« M. Le Trosne, avocat du roi à Orléans, qui est connu pour faire le commerce des grains, est tellement haï, pour ne pas dire méprisé dans cette ville que le peuple, en le voyant revenir de Paris au moment de l’augmentation du blé, l’a cité en plein marché pour être le principal auteur de sa misère[5] ».

Trudaine de Montigny répondit qu’il était bien dangereux de juger « d’après des faits rapportés par des gens du peuple, le plus souvent destitués de vraisemblance ».

« Je suis on ne peut plus surpris, ajoute-t-il, de ce que vous me mandez de M. Le Trosne ; je le connais plus par ses ouvrages que personnellement, mais c’est sûrement un homme de beaucoup d’esprit et de mérite ; les cris de quelques femmes du peuple ne me feraient pas changer d’avis à son égard, et les faits avancés contre un homme de son mérite doivent, avant d’être crus, avoir des garants plus imposants que des clameurs populaires, fondées sur ce qu’il soutient par écrit et de vive voix, la nécessité de la liberté du commerce des grains[6]. »

En effet, Le Trosne avait été chargé par le Gouvernement d’éclairer le public, et il avait rédigé dans ce but une brochure excellente : « La liberté du commerce des grains toujours utile et jamais nuisible ! »

Cypierre ne pouvait lui reprocher que d’avoir critiqué journellement et publiquement les mesures arbitraires que cet intendant prenait au mépris de la loi. Non seulement Le Trosne n’avait pas fait le monopole, mais il avait le premier signalé l’existence de manœuvres nées des restrictions dues à Laverdy, dans les Éphémérides de novembre 1767.

On se rappelle que le cours limite qui faisait fermer automatiquement les ports à l’exportation était de 12 livres 10 sols le quintal ; il était possible à des spéculateurs, eu égard aux difficultés des transports à cette époque, de faire monter dans une ville maritime où des blés étaient prêts à sortir, les prix à ce cours limite pendant les trois marchés consécutifs exigés, de faire ainsi fermer le port et d’acheter ensuite à bas prix les blés approvisionnés qui n’avaient plus d’écoulement. Il était possible ensuite à ces spéculateurs de vendre les mêmes blés sur un marché de l’intérieur, à très bon prix, car, il suffisait d’annoncer la fermeture d’un port pour faire naître des craintes de disette.

Des manœuvres de ce genre furent faites sur un grand nombre de points. Là est presque toute l’histoire du pacte de famine.

Laverdy avait conclu avec Malisset un traité pour, assurer l’approvisionnement de Paris. Il est probable que la Compagnie organisée pour exécuter le traité[7] usa pour faire la hausse et la baisse du procédé que nous venons de décrire et que dévoila Le Trosne ; mais beaucoup d’autres spéculateurs y eurent recours. Les intendants, les Parlements s’imaginèrent que le Gouvernement, comme on l’avait raconté déjà sous Louis XIV, faisait la cherté pour enrichir le trésor. Au mois d’octobre 1768, la Chambre des vacations du Parlement de Paris fit au roi des représentations où les promesses des économistes sur les effets de la liberté furent visées.

« Au lieu de cette abondance qui devait se répandre également de toutes parts, au lieu de cette aisance, de cette félicité, de cet accroissement de population qui devaient en être les suites, on a vu la disette menacer plusieurs contrées, la misère des peuples s’accroître, leurs larmes couler, les mères de famille craindre ou déplorer leur fécondité. »

L’arrestation, un mois après, de Le Prévost de Beaumont, dont les lamentables aventures ressemblent trait pour trait à celles de Latude et qui avait étayé une tentative de chantage sur la dénonciation du prétendu pacte de famine, contribua encore à exciter les Parlements.

Dans une assemblée de police convoquée par la Cour de Paris, en exécution d’une ordonnance de 1577, pour examiner la question des subsistances, le chancelier Séguier dit textuellement : « Nous avions vécu tranquillement depuis Charles IX, et l’on est venu tout changer. Il s’est élevé au milieu de la France une secte particulière ; ses partisans se sont érigés en précepteurs du genre humain ; ils ont enseigné les nations ; ils ont crié à la liberté et le nom de liberté a réduit tout d’une extrémité du royaume à l’autre. Les anciennes lois si sages, si prudentes, fruit du travail, des recherches, des réflexions des magistrats les plus expérimentés, qui avaient été jusqu’ici la source de l’aisance, du bonheur, de la félicité des peuples, on les a représentées comme contraires au bien public. »

Le président Le Pelletier signala à son tour « ces écrivains éblouis par les fausses lueurs de leur imagination ou peut-être corrompus, qui colorent par des raisons spécieuses un système propre à favoriser des gains aussi énormes qu’illégitimes ».

Laverdy, dont la maladresse avait favorisé les manœuvres, fut renvoyé. Le malheureux paya plus tard de sa tête les fautes inconscientes qu’il avait commises.

Maynon d’Invau, qui lui succéda au contrôle général essaya de les réparer ; puis l’abbé Terray vint au pouvoir ; la liberté du commerce des grains fut supprimée, peut être dans des vues coupables. Les économistes furent d’autant plus atteints dans leur réputation que Malisset, en qui le marchands de grains montraien.

Le galeux, le pelé d’où venait tout le mal,


était l’inventeur de la mouture économique[8] dont le marquis de Mirabeau avait fait une expérience au Valfleury.


II.


Il est permis de se demander si le silence de Quesnay, qui, à partir de février 1768, ne s’occupa plus ouvertement d’économie politique, n’a pas été causé en partie par les évènements que nous venons de rappeler.

Dans l’oraison funèbre que le marquis de Mirabeau prononça quatre jours après la mort de son maître, devant son buste, et en présence des économistes rassemblés, on lit :

« Je dirai avec quelle fermeté probe et concentrée, il souffrit le vent subit d’une disgrâce aussi audacieusement ameutée que profondément méditée. La même région qui, le siècle passé, porta contre Catinat l’arrêt insensé des Abdéritains contre Démocrite, renouvela de nos jours ce décret odieux et stupide contre Quesnay.

» Je dirai enfin avec quelle sagesse il choisit, il mesura, il rendit honorable sa retraite et donna sans ostentation comme sans faiblesse le rare exemple de la seule bonne conduite en ce genre, qui consiste à éluder et amortir la persécution sans lui faire tête, ni la fuir. »

Le marquis de Mirabeau connaissait trop bien les faits concernant Quesnay pour avoir tenu sans motifs un pareil langage. Visait-il les faits qui avaient accompagné la mort de Mme de Pompadour et l’hostilité de Choiseul contre Quesnay ? Visait-il d’autres événements ? On ne sait.

Mais à la fin de 1770, mourut Sénac, premier médecin du roi. Sa succession fut très disputée ; elle semblait revenir de droit à Quesnay qui, quinze ans auparavant, avait failli l’obtenir. Elle ne fut donnée à personne. On dit que Louis XV voulait nommer Le Monnier et que Mme Dubarry poussait Bordeu. Du Pont de Nemours affirme que Quesnay refusa deux fois le poste de premier médecin ; la seconde fois serait à la mort de Sénac. En 1770, Quesnay n’aurait donc pas été disgracié et serait resté comme par le passé, premier médecin ordinaire et médecin du grand commun[9].

Cependant, le médecin de Mme Pompadour avait alors de nombreux ennemis.

Son buste fut exposé au Salon de 1771 ; Bachaumont écrivit :

« À travers les rides dont cette tête est parsemée, on y démêle la morgue pédantesque d’un agronome enflé de ses prétendues découvertes… J’ai vu quelques gens du peuple prêts à briser la statue de cet homme, en apprenant qu’il était l’auteur de la cherté actuelle des grains par les spéculations fausses et les vues funestes qu’il avait inspirées au gouvernement. »

Et à la mort du roi, Quesnay ne fut pas appelé à lui donner des soins[10] ; il n’assista même pas aux consultations qui furent ouvertes entre les médecins du service de santé. Louis XVI enfin n’eut pas pour lui les ménagements d’amour-propre qu’avait montrés son grand-père : le 10 mai 1774, Lieutaud fut nominé premier médecin et Lassone fut désigné comme futur premier médecin ordinaire[11].

L’âge avancé et l’état de santé de Quesnay servaient de prétexte à ces mesures. « À la fin de sa vie, dit Grandjean de Jonchy, les douleurs que lui causait la goutte, étaient devenues plus aiguës et presque continuelles. Il les souffrait avec une patience héroïque et disait à ses amis : « Il faut bien quelques maux à mon âge. » Changeant alors de propos, la conversation devenait très vive, souvent très gaie. »

« Assis auprès de notre maître, perclus, aveugle, souffrant et presque accablé, dit de son côté le marquis de Mirabeau, nous le sentions tout entier, nous l’écoutions, tout oracle, nous le révérions immortel. »

Quesnay travailla pourtant jusqu’à ses derniers jours et en 1770, lors du décès de Sénac, la souffrance et la vieillesse ne l’avaient pas encore accablé.

« Il a conservé jusqu’à sa mort, rapporte Hévin, ce goût et cette aptitude au travail, et ceux qui vivaient avec lui familièrement ne s’apercevaient pas que sa tête avait baissé. Il avouait seulement qu’elle n’était plus en état de fournir un travail suivi sur des matières abstraites aussi longtemps que par le passé. Nous pouvons dire que, dans le mois qui a précédé sa mort, il a composé deux ou trois mémoires sur l’économie politique dont la lecture a fait dire à un homme en place « Il a une tête de trente ans sur un corps de quatre-vingts[12]. »

Il employait presque exclusivement ses loisirs à l’étude des mathématiques qu’il regrettait d’avoir négligée[13] ; mais il s’égara. Ses amis essayèrent en vain de l’empêcher de publier les résultats de son travail ; il persista et fit paraître des Recherches philosophiques sur l’évidence des vérités géométriques, au sujet desquelles Turgot ne put s’empêcher de dire : « C’est le scandale des scandales ; c’est le soleil qui s’encroûte. »

Du Pont de Nemours écrivit au margrave de Bade : « M. le Dr Quesnay prend la liberté d’offrir à V. A. un exemplaire de ses Recherches philosophiques… Ce sont les récréations d’un vieillard bien respectable qui s’est occupé de géométrie pour la première fois à l’age de 76 ans ; aussi quand il se trouverait quelque méprise dans sa géométrie, on ne devrait pas en être fort surpris ; mais sa métaphysique est belle, son projet d’éléments de géométrie simple et très bien entendu et le lemme qui commence son travail un coup de génie. On ne peut lui en demander davantage[14]. »

Le lemme qu’admirait Du Pont est ainsi conçu : « Deux cercles égaux qui se croisent réciproquement de la circonférence au centre divisent en trois parties égales leur diamètre commun et divisent aussi en trois parties égales tous les arcs renfermés exactement entre leurs circonférences et qu passent par leurs centres. »

De là — nous n’essayons pas d’expliquer comment — Quesnay prétendit résoudre le problème de la trisection de l’angle et celui de la quadrature du cercle ! En même temps, il contesta les conceptions idéales du point et de la ligne[15].

Tel était néanmoins son respect pour la vérité et telle était aussi sa confiance en lui-même qu’il mit en tête de son livre, avec réponses, les objections simples et décisives de géomètres qu’il avait consultés.

Son ouvrage est daté de 1773 ; la partie principale avait déjà été imprimée, sous le nom de Polygonométrie, dans une plaquette qui, si l’on en croit les bibliographes, remonterait à trois années auparavant, 1770[16]. Ce serait une preuve de plus de la ténacité de Quesnay ; ce serait aussi l’indication que sa passion pour les mathématiques avait pris naissance au moment où il cessa d’écrire sur l’économie politique.

Quesnay mourut à Versailles le 16 décembre 1774, cinq mois après l’entrée de Turgot au ministère. « Deux jours avant sa mort, dit le marquis de Mirabeau, Baudeau était allé le voir ; le moribond se ranima en entendant la voix du fondateur et restaurateur des Éphémérides et s’entretint avec lui. Il tomba aussitôt après dans l’affaissement pour ne plus se réveiller.

« Deux jours avant sa mort, dit de son côté Hévin, il eut la satisfaction d’apprendre la nouvelle de la cérémonie de la pose de la première pierre du collège de Chirurgie[17] (actuellement l’amphithéâtre de l’École de Médecine). Il en écouta les détails avec une joie marquée ; depuis il n’a pas proféré une seule parole[18]. »

Chacun interprétait à son point de vue les derniers mouvements du mourant.

IV


Si nous avons réussi à exposer l’œuvre personnelle de Quesnay, telle que nous la comprenons, en la dégageant autant que possible de celle de ses disciples, nos lecteurs auront vu que, chez le médecin de Mme de Pompadour, le philosophe social n’était pas séparé de l’économiste.

Quesnay « parti de la charrue », préparé à l’observation par ses études médicales, a commencé par chercher les causes de la détresse de l’agriculture et les moyens de la faire cesser.

Il vit alors la supériorité de la grande culture sur la petite et d’une manière générale, l’action féconde du capital dans la production. Il signala les obstacles opposés par la réglementation au débit des produits agricoles et aux échanges de toute nature. Sachant distinguer entre l’utilité et la valeur, comprenant que les richesses doivent être à la fois « nécessaires aux hommes et commerçables », il ruina le système de la balance du commerce et posa les bases de la théorie du libre échange.

Il constata enfin que plus la concurrence est grande, et plus chacun s’ingénie à économiser sur les frais de production, entrevoyant ainsi la loi du moindre effort.

Si Quesnay n’a pas tiré tout le parti possible de sa formule : « obtenir la plus grande augmentation possible de jouissances, par la plus grande diminution possible de travail pénible », c’est qu’il s’est trompé sur la source de la richesse, en regardant trop exclusivement la production et la consommation du blé, et que se trompant quant à la source de la richesse, il erra quant à sa répartition.

La dénomination de classe stérile qu’il a donnée aux industriels et commerçants est ce qui a le plus nui à son système économique ; elle a permis aux adversaires de la liberté commerciale de former contre lui une ligue puissante. En vain Turgot changea-t-il ensuite cette expression de classe stérile en celle de classe stipendiée et Du Pont de Nemours en celle de classe subordonnée, l’effet était produit.

La proposition d’après laquelle la terre, y compris les produits des eaux, des mines, etc., est la source unique de la richesse, est évidente si l’on admet la matérialité de la richesse et si l’on donne au mot terre un sens très étendu ; c’est de notre globe que l’homme tire la matière qu’il transforme ou déplace en utilisant les forces naturelles ; mais cette proposition est incomplète, car peu d’utilités sont à notre disposition sans travail.

Quesnay n’a pas d’ailleurs placé, au moins dans ses premiers écrits, la source de la richesse dans la terre ; il l’a mise dans le produit net, dans le revenu foncier, c’est-à-dire dans la différence entre les prix et les frais de production des produits agricoles. Si donc ces prix s’élevaient, même sans accroissement des frais de production, la vie devenait plus chère et pourtant la richesse augmentait. Quesnay ne vit pas cette contradiction.

Sa théorie du produit net a eu toutefois des conséquences heureuses ; elle a poussé vers l’agriculture les intelligences et les capitaux que le Colbertisme avait dirigés vers la fabrication des objets manufacturés. Elle a ramené les riches sur leurs terres et provoqué ainsi de sérieuses améliorations. La traduction des Géorgiques par Delille en 1769, les Saisons de Saint-Lambert, les Mois de Roucher, les scènes de village qui remplirent le théâtre, les Pastorales, montrent combien le goût pour la vie rurale se développa au XVIIIe siècle.

De la doctrine du produit net est sortie logiquement celle de l’impôt territorial unique. Aux yeux de Quesnay, toute autre forme d’imposition entraînait des frais de perception inutiles et des destructions de richesses ; elle modifiait les conditions des échanges et gênait la liberté de chacun ; le prix de vente des produits imposés était majoré à la fois par la taxe et par les gênes subies ; l’incidence retombait sur les cultivateurs et finalement sur les propriétaires ; la classe stérile n’était qu’un intermédiaire.

Cette autre erreur de Quesnay n’est pas moins visible. Mais si l’on se rappelle quel arbitraire régnait dans la perception des contributions sous l’ancien régime, combien étaient vexatoires les procédés des agents des aides et ceux de la gabelle, quelles entraves apportaient aux transactions les droits de tout genre que le roi et les municipalités prélevaient sur les produits de certaines industries, quels frais entraînait la multiplicité des taxes, on conçoit que l’impôt direct et unique ait pu séduire les esprits. Le principe en fut accepté presque universellement en France. Il le fut aussi à l’étranger : le margrave de Bade dans son état, et Léopold, dans le duché de Toscane, en firent des essais.

Les discussions qu’il souleva amenèrent en outre des réformes dans le mode de perception des taxes et firent condamner les impôts assis sur le revenu brut sans tenir compte des frais de production, comme la dîme et les vingtièmes.

Enfin cet impôt devait être réel ; son établissement devait entraîner l’abolition des privilèges nobiliaires. Mais il aurait pu avoir une conséquence à laquelle Quesnay n’avait pas songé, la main-mise de l’État sur le sol entier de la nation. En devenant co-propriétaire du produit net, le prince aurait eu intérêt à augmenter sa part de co-propriété et à devenir propriétaire du sol entier pour avoir tout le produit net.

Aussi l’un des adversaires modernes de la propriété privée de la terre, Henri Georges a-t-il pu, avec quelque raison, dédier l’un de ses livres Protection et libre-échange « à la mémoire des illustres Français d’il y a un siècle, Quesnay, Mirabeau, Condorcet, Du Pont et leurs amis qui, dans la nuit du despotisme, ont prédit les splendeurs de l’ère nouvelle ».

Mais les erreurs de Quesnay, si graves qu’elles soient, ne l’ont pas empêché de saisir les vices des théories économiques émises avant lui et de poser vingt ans avant Adam Smith, les bases de l’économie politique moderne.

Comme philosophe social, son rôle ne fut pas moins important.

La conséquence des doctrines contenues dans le Traité de Droit naturel est qu’il faut plus compter sur le libre jeu des lois naturelles que sur l’action du gouvernement et que le rôle de ce dernier doit être borné à la répression des violences, des fraudes et des usurpations. Quesnay, comme Gournay, arrachait le masque dont se couvrent en tout temps les intérêts particuliers exclusifs pour obtenir des lois à leur profit.

Ainsi que son émule, il ne fut qu’un précurseur ; ses idées furent reprises, développées, perfectionnées principalement par Turgot ; mais son système a été la base initiale des théories économiques libérales, et, à ce titre, il a dans l’histoire des idées une place considérable.

Si la célébrité du médecin de Mme de Pompadour n’est pas plus grande, si le public le connaît moins que Montesquieu et que J.-J. Rousseau, par exemple, c’est qu’il ne fut pas un écrivain ; il avait de fortes pensées qu’il ne savait pas embellir. Ainsi que l’a dit un peu brutalement Turgot, à propos des écrits réunis dans la Physiocratie : « On ne se donne pas l’âme et le talent quand on ne les a point. »

Sa position ne lui permettait pas d’ailleurs d’exposer ouvertement ses idées ; il parlait librement dans son entresol et presque aussi librement dans l’appartement de Mme de Pompadour ; mais il ne pouvait signer ce qui sortait de sa plume. Aussi voulait-il des disciples pour le suppléer ; il en eut, les fit travailler sous ses yeux et les excita sans relâche. Son petit logement du grand commun était une sorte d’atelier où, comme chez les peintres d’autrefois, se groupaient les élèves sous la direction du maître.

À la Cour, il exerça longtemps, quoique par en dessous, une réelle influence. C’est sur ses conseils, adroitement donnés, que Mme de Pompadour se mêla d’affaires sérieuses, qu’elle se mit à aimer l’agriculture, qu’elle invita Bertin à s’en occuper et à préparer la réforme de la législation des grains, que peut-être elle amena Louis XV à s’intéresser aux questions économiques. Quesnay était craint ; ses propos mordants lui avaient fait des ennemis ; on ne pouvait lui reprocher d’avoir, sans naissance et sans fortune, accepté un emploi avantageux auprès de la favorite ; presque tous les gens de cour la sollicitaient et l’adulaient ; mais on ne lui pardonna pas d’avoir voulu jouer un rôle supérieur à sa situation modeste, en agissant sur l’esprit de celle qu’il servait.

Sa disgrâce n’a pas empêché le succès de ses doctrines. Il eut la satisfaction, dans ses derniers jours, de voir Turgot écrire à Louis XVI le 24 août 1774, en entrant au contrôle général : « On peut espérer de parvenir par l’amélioration de la culture, par la suppression des abus dans la perceptions et par une répartition plus équitable des impositions, à soulager sensiblement le peuple sans diminuer beaucoup les revenus publics », et la satisfaction plus grande encore de voir paraître, le 13 septembre 1774, l’arrêt du Conseil qui rétablissait la liberté du commerce des grains à l’intérieur du royaume.


IV.


Quesnay avait eu deux fils et une fille. Celle-ci, Marie-Nicolle, née en 1723, épousa Hévin, en 1740. Elle eut quatre enfants ; sa postérité existe encore aujourd’hui[19]. Comme sa mère, elle mourut en couches en 1761 ; Hévin se remaria peu de temps après[20] et resta néanmoins en bons termes avec son beau-père.

L’aîné des fils de Quesnay, le seul qui ait vécu, Blaise-Guillaume, fut inspecteur général des fourrages à Valenciennes[21] ; il épousa Mlle d’Eguillon en 1747 et se livra à l’agriculture dans la terre de Beauvoir, près Decize (Nièvre), terre considérable que Quesnay acheta en 1755 tant de son patrimoine que d’un don du roi et qui comprenait les domaines de Beauvoir, de Saint-Germain, de Beaurepaire, et une partie du fief de Glouvet[22].

Des cinq enfants de ce fils aîné, l’un, Quesnay de Beauvoir, né à Versailles en 1750, mourut sans postérité. Un autre, Quesnay de Saint-Germain né à Valenciennes en 1751, fut l’élève et le favori de son aïeul. Il alla en Pologne avec l’évêque de Vilna, prince Massalski, et passa alors à Carslruhe où il fut reçu par le margrave de Bade. Un peu plus tard, Turgot l’attacha à son cabinet. En 1776, il devint conseiller à la Cour des aides ; il fut ensuite député à l’Assemblée législative, où il fit peu de bruit ; les biographes du temps ne parlent pas de lui. C’était pourtant un homme de mérite[23]. Il est mort président du tribunal de Saumur en 1805[24].

Son frère cadet, Quesnay de Beaurepaire, né à St-Germain-en-Viry, en 1752, eut une vie aventureuse ; il partit à vingt ans faire la guerre de l’indépendance ; la maladie l’ayant empêché de suivre les opérations militaires, il eut l’idée de fonder en Virginie une Université, réunit des fonds, acheta de vastes terrains et posa, en 1786 la première pierre d’un établissement qui a donné naissance à l’Université de Richmond. Quesnay de Beaurepaire rentra en France en 1789, prit part aux premières guerres de la Révolution et se vit obligé de chercher un refuge à l’étranger ; il revint ensuite à Paris où il mourut contrôleur des contributions en 1820. Son fils et son petit-fils ont suivi les traditions de leur grand oncle, Quesnay de Saint-Germain, en entrant dans la magistrature.


  1. Janvier 1767, Analyse du gouvernement des Incas du Pérou, par M. A. — Quesnay prétend que, dans ce pays, le produit net se partageait entre le sacerdoce, le souverain, les nobles et les colons, sans dépenses pour la classe stérile.

    Octobre 1767, Lettre de M. Alpha, maître ès-arts, sur le langage économique. C’est une réponse à une lettre de Forbonnais au Journal d’agriculture ; elle traite principalement du libre-échange.

    Février 1768, Lettres d’un fermier (Thibaud) et d’un propriétaire (Sidrac, écuyer, seigneur de Bellecour) par M. A. Elles sont relatives aux dépenses stériles ; le fermier comptait que le propriétaire ferait marner ses terres ; le propriétaire, après avoir lu les articles de Forbonnais, fit dorer ses appartements. Quesnay répond en même temps, dans ces lettres, à l’ouvrage de Graslin.

  2. Signé par le roi, le 12 juillet, l’édit avait passé au Parlement le 19, sans opposition apparente.
  3. Quesnay avait dit, après Boisguilbert, que les salaires haussent avec la cherté et baissent avec l’abondance.
  4. Par M. Bloch.
  5. 7 septembre 1768.
  6. 9 septembre.
  7. Voir à ce sujet, les Mémoires de Baudeau dans la Revue retrospective.
  8. Grimm avait fait l'éloge de son invention en novembre 1767.
  9. M. Lorin a fait le compte de ses revenus. Ils montaient net à environ 16,000 livres, non compris la rente que lui avait laissée Mme de Pompadour, et ses revenus personnels :
    Comme commissaire des guerres, il touchait 900 livres.
    Comme premier médecin ordinaire
    pour gages et habillement 2.000 l.
    pour les grandes livrées 1.500
    à titre de pension 2.400 5.900
    Comme médecin consultant 9.000
    Comme médecin du grand commun 1.800

    Total 17.600 livres.
    Rapportant net 16.072 livres.
  10. Journal historique (1er mai 1774) : Treize membres de la Faculté veillent continuellement sur cette personne sacrée, savoir : le sieur Le Monnier, faisant fonction de premier médecin ; deux médecins de quartier, les docteurs Lary et Bordeau, appelés de Paris ; deux chirurgiens de quartier, le sieur de la Martinière, premier chirurgien, et le sieur Ardouillé, en survivance ; le premier apothicaire et ses acolytes, etc.
  11. Note des Gottinger Gelahrten Anzagen (26 juillet 1774), citée par M. Oncken.
  12. Ce compliment d’un homme en place, qui peut-être était Turgot, n’était sans doute qu’une formule de déférence. Si les derniers écrits économiques du vieillard avaient eu autant de valeur que le dit Hevin Baudeau les aurait recueillis dans les Nouvelles Éphémérides.
  13. G. de Fouchy.
  14. 13 avril 1773.
  15. L’ouvrage se termine par l’exposé d’un plan simple et sensé d’éléments de géométrie pratique.
  16. La Polygonométrie n’est pas datée.
  17. Quand cette cérémonie eut lieu, le bâtiment, commencé en 1769, était presque achevé.
  18. On prête à Quesnay, à la veille de sa mort, plusieurs propos ; nous ne les citerons pas. Chacun sait qu’il faut attacher peu de valeur aux anecdotes de ce genre. Il fut enterré à Versailles, dans la vieille Église Saint-Julien qui était à côté de l’Église Notre-Dame. M. René Allain a fait de vaines recherches pour retrouver ses restes.
  19. Dans la famille Aubery du Boulley.
  20. Avec Mlle de La Chaud, dont il eut une fille.
  21. Il occupa ces fonctions en 1747 et les occupait encore en 1775.
  22. Elle coûta à Quesnay 40,000 livres. Son fils lui paya une rente de 2.000 livres.
  23. Il est l’auteur d’un Eloge de Court de Gibelin (1784) et de brochures sur des questions de politique locale (1789). Du Pont de Nemours, dans une notice spéciale, a fait son éloge et en même temps celui de son grand-père.
  24. Sa postérité est dans les familles de Brinon, de Lavarelle et Chaslus.