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Calmann Lévy (p. 259-265).



SCÈNE V


Dans la chambre à coucher de Diane


DIANE, dans son lit ; JENNY, assise à côté d’elle.

DIANE. — Non, non, je ne veux pas me lever encore ; cela te fatiguerait de m’habiller. Comme tu es pâle, ma pauvre Jenny ! Sais-tu que tu m’inquiètes ? Tu ne te sens donc pas mieux.

JENNY. — Je suis tout à fait bien, madame, je vous assure.

DIANE. — Mais comment cela t’a-t-il pris ?

JENNY. — Je ne sais pas du tout ; j’étais tranquille, je riais, et, tout d’un coup, j’ai senti un étouffement, un vertige…

DIANE. — Et il était là, lui ? Il t’a secourue ?

JENNY. — Je crois que oui ; mais à vous dire vrai, je n’en sais rien, je me rappelle cela très-confusément.

DIANE. — C’est singulier, cela ! Depuis deux jours, je te trouve toute changée. Tu ne peux pas guérir de ton chagrin ? Oui, je vois ce que c’est. Depuis deux jours, on ne fait ici que parler d’amour, de passion, de caprice, de jalousie… Tout cela te rappelle le passé et t’excite l’imagination. Il faut pourtant bien que tu oublies ton Gustave, à la longue !

JENNY. — Je ne suis pas pressée d’oublier que l’amour rend malheureux.

DIANE. — Bah ! tu crois ça ? On est heureux quand on le veut ! Tiens, je veux me lever, voir le soleil, aller au jardin, dans la serre. Tu penseras, toi, à notre petit souper de ce soir ! Tu en seras, ça te distraira.

JENNY. — J’en serai ?… Ah ! oui, je vous servirai.

DIANE. — Non. Tout sera servi d’avance et de manière à ce que personne n’ait à se déranger. Je ne veux pas de domestiques. Nous les enverrons souper et se divertir entre eux. Toi, tu feras les honneurs de la table, et Florence fera les honneurs de la serre. Comme cela, il sera avec nous, tout naturellement. Cela ne scandalisera ni Jacques, ni les artistes qui, à ce qu’il paraît, l’invitent à dîner chez eux. Ils ont bien raison, et quand on est comme lui, on fait honneur à la meilleure compagnie. Eh bien, tu ne m’écoutes pas ?

JENNY. — Je vous écoute d’une oreille, et j’ai dans l’autre ce que monsieur Gérard me disait de vous, hier. Ah ! madame, il vous aime tant, lui !

DIANE. — Ah ! mon Dieu, que tu m’ennuies, avec ton Gérard ! je ne peux pas l’oublier un instant, avec toi !

MAROTTE, entrant. — Monsieur le marquis fait demander si madame la comtesse veut monter à cheval ce matin.

DIANE. — Est-ce qu’il est fou ? Il fait un froid de loup !

MAROTTE. — Mais non, madame, il fait un temps magnifique.

DIANE. — C’est égal, je ne veux pas sortir. Dis-lui qu’il attende que je sois levée. Tiens, Marotte, donne-lui les journaux, ça l’endormira.

(Marotte sort.)

JENNY. — Madame, madame ! il faudrait pourtant bien prendre un parti avec monsieur Gérard.

DIANE. — Eh bien, oui, mon parti est pris, c’est de le renvoyer. À présent, je n’y risque plus rien. Je l’aime peu ou point. Je vais lui donner son congé aujourd’hui.

JENNY. — Comme cela ? sans ménagement, sans regret, sans pitié ? il en mourra !

DIANE. — Mourir, lui ? un homme si bien portant ? Ce serait dommage ; mais, heureusement, ce n’est pas facile.

JENNY. — Vous riez ?… Eh bien, je vous dis qu’il est capable de se tuer !

DIANE. — Cela me poserait bien dans le monde ! Mais je n’aurai pas tant de gloire. Il vivra cent ans pour m’ennuyer.

JENNY. — Ne jouez pas avec cela, madame, je vous le dis bien sérieusement. Quand ce ne serait que parce qu’il a la tête exaltée et faible ! Un homme toujours chargé d’armes de chasse, de couteaux… c’est si tôt fait ! et il y a des gens qui agissent avant de réfléchir !

DIANE. — Tu as raison, tu me fais peur ; il faut le ménager, ce pauvre garçon ! Tu crois donc qu’il m’aime bien ?

JENNY. — Si vous saviez à quel point il vous aime, votre amour-propre serait satisfait et vous ne songeriez qu’à lui.

DIANE. — Eh bien oui, ça me flatterait d’être aimée passionnément ; mais je n’y crois pas. Dis donc, Jenny, j’ai envie de faire une chose. C’est de lui dire toute la vérité sur l’histoire des lettres. À présent que je les ai, je ne crains plus rien, parce que j’aurai tout le mérite d’une confession avec lui. Si cela l’indigne, il s’en ira sans avoir le droit de m’accuser de perfidie. Il n’aura, au contraire, que trop de franchise à me reprocher, et je serai délivrée de lui avec honneur. Il est trop loyal pour me diffamer ou pour se plaindre, lui ; du moment que je lui aurai donné cette preuve de ma loyauté ! Si cela le fait souffrir sans l’indigner, s’il persiste à vouloir m’épouser… eh bien, ce sera très-joli de sa part, et je crois que j’en serai touchée.

JENNY. — Ah ! madame, cette idée qui vous vient là, j’allais vous la dire, car je l’ai depuis le moment où j’ai prié Florence de ravoir les lettres. J’avais résolu, aussitôt que je vous verrais bien disposée, de me mettre à vos genoux et de vous supplier d’être sincère et courageuse avec monsieur Gérard. Si j’avais pensé que vous dussiez ne vous servir de votre victoire sur Myrto que pour tromper davantage, j’aurais, je crois, regretté ce que j’ai fait et fait faire pour vous. Cependant, écoutez, ma chère maîtresse, je n’entends pas comme vous la confession que vous voulez faire. Si c’est pour renvoyer monsieur Gérard, elle est cruelle bien inutilement. Si c’est avec l’idée seulement de l’éprouver, elle n’est pas assez vraie, pas assez bonne.

DIANE. — Tu veux que ce soit avec la résolution de l’épouser, s’il sort triomphant de l’épreuve ? Ah ! certes non ! Je verrai, je me tâterai. Si son dévouement me touche beaucoup… mais je ne sais pas encore quel effet ça me fera. Peut-être qu’il sera trop facile, trop aveuglé, et qu’il prendra ça si bêtement que ça me fera rire.

JENNY. — Mon Dieu, il y a des moments où vous êtes si ingrate pour les autres, que je me demande si vous n’êtes pas mauvaise.

DIANE. — Eh ! Jenny… tu vas trop loin, ma chère ! Je te passe cela parce que tu es malade.

JENNY. — Oh ! fâchez-vous, grondez-moi si vous voulez ; je soutiens mon dire. Si monsieur Gérard vous aime après avoir lu les lettres vous devez l’aimer de tout votre cœur et pour toute la vie !

DIANE. — Toute la vie ! c’est récompenser bien longtemps un moment de vertu !

JENNY. — Il y a des moments de vertu qui valent bien ça. Est-ce qu’elles sont bien vilaines, vos lettres ?

DIANE. — Vilaines ? comment l’entends-tu ? Une femme qui se respecte n’écrit jamais de lettres qui blessent la chasteté. Elles sont un peu exaltées, un peu vives, un peu trop poétiques, si tu veux. J’avais la tête montée ! Mais elles ne me feraient pas rougir dans le sens que tu redoutes.

JENNY. — Eh bien, alors, pourquoi vous faisaient-elles tant de peur ?

DIANE. — Ah ! voilà ! Tu veux le savoir ? je peux te le dire ; tu es discrète, et, après tout, j’aime autant avoir ton petit jugement sur ma conduite. J’écrivais ces lettres-là, à la même époque, à deux adorateurs à la fois.

JENNY. — Ah ! c’est très-mal cela, madame !

DIANE. — Bah ! je ne mentais ni à l’un ni à l’autre ! Je les appréciais d’une manière différente : l’un pour son esprit, et mes lettres pour lui étaient brillantes ; l’autre pour son cœur, et mon style était tendre.

JENNY. — Et ils ne se savaient pas encouragés tous les deux.

DIANE. — Je m’amusais bien quelquefois à les rendre jaloux l’un de l’autre ; mais cela amenait des scènes, des menaces, et alors j’étais forcée de mentir, ou de me brouiller, ce qui eût été funeste.

JENNY. — Pourtant ce moment-là est venu ?

DIANE. — Pas par ma faute, du moins ! Ils se détestaient, J’espérais qu’ils se détesteraient toujours ; mais un beau jour ils se sont réconciliés, chez cette Myrto apparemment, et ils l’ont chargée de leur vengeance ! Quel moyen ! quelle infamie ! Ah ! Jenny ! conviens que si j’ai été coupable, la rancune de ces hommes-là n’est guère proportionnée à l’outrage.

JENNY. — Elle est affreuse ! Mais écoutez, madame : à mon idée, il y aurait bien peu d’hommes capables de croire en vous après cela.

DIANE. — Tu crois ? Bah ! tu le trompes ! Les hommes ne haïssent dans la coquetterie d’une femme que ce qui les blesse personnellement. Il se déclare beaucoup de détracteurs et d’ennemis auprès d’elle, parce que tous les hommes qui l’entourent ont eu ou allaient avoir des prétentions sur elle. Mais ceux qui ne la connaissent pas encore, en entendant raconter cela, désirent la connaître. Ils blâment aussi, c’est-à-dire qu’ils font semblant de blâmer, dans la crainte de passer pour faibles ; mais ils sont déjà épris, en imagination, de cette femme habile qu’il serait si glorieux de vaincre ou de jouer, et dans les fers de laquelle ils sont pourtant tout près de tomber à leur tour.

JENNY. — Comme la confiance vous est revenue ! Vous ne disiez pas tout cela, hier matin !

DIANE. — J’étais surprise, effrayée, j’avais perdu la tête !

JENNY. — Mais vous l’avez bien retrouvée, aujourd’hui ! Eh bien, madame, faites donc un essai. Vous dites que monsieur Florence vous plaît, et que vous êtes sûre de lui plaire ? Montrez-lui donc ces lettres !

DIANE. — Oh ! pour cela, jamais ! Je ne sais ce que Myrto a pu lui dire, mais il ne les a pas lues, et il croira toujours qu’elle a exagéré, d’autant plus qu’elle a dû exagérer, en effet. Florence est un homme très-fort, très-rigide, qui ne me passerait pas cela, et j’espère bien que tu ne lui diras jamais…

JENNY. — Non, madame, je ne dirai jamais rien à personne contre vous, vous le savez bien. Mais puisque monsieur Florence est trop sévère pour pardonner cela, il faut donc être meilleur, ou aimer davantage, si on le pardonne ?

DIANE. — Je te vois venir ! Il faut être plus fort ou plus faible. Gérard le pardonnerait par faiblesse, s’il le pardonnait !

JENNY. — Moi, je dis qu’avec cette faiblesse-là, il sera plus fort dans son amour que celui qui ne l’aurait pas. Quand on aime, vous appelez ça de la faiblesse, vous, madame ? Moi, je pense que c’est tout le contraire. Qu’est-ce que ça fait que l’esprit soit faible, si toute la force est dans le cœur ?

DIANE. — Tu as raison, Jenny, et je voudrais être persuadée par toi ; mais Gérard m’attend et Florence est revenu. Tous deux m’aiment, et si je suis portée à aimer davantage celui qui m’aime le moins, ce n’est pas ma faute.

JENNY. — Alors, madame, il ne faut pas recommencer l’histoire que vous venez de me raconter ; il faut être franche et renvoyer celui des deux que vous aimez le moins.

DIANE. — Alors, ne me dis donc pas que Gérard se tuera ; car, en vérité, je ne sais que faire !