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Calmann Lévy (p. 54-59).



SCÈNE III


Au château de Noirac


Dans le jardin


DIANE, LE CURÉ DE NOIRAC.

DIANE. — Je vous ai fait demander, monsieur le curé, afin de m’entendre avec vous sur les charités à distribuer. Vous assisterez les pauvres, les malades ; vous disposerez de ma bourse dans la proportion de 2,000 à 3,000 mille francs cette année.

LE CURÉ. — Je vous en remercie pour les pauvres, madame la comtesse, et je ferai de mon mieux pour bien employer vos bienfaits. Cependant, je vous l’avouerai, j’aimerais mieux vous les voir distribuer vous-même.

DIANE. — Pourquoi ? Vous ferez mieux que moi. Vous êtes depuis quelque temps dans le pays ?

LE CURÉ. — Depuis trois ans.

DIANE. — Eh bien, vous connaissez tout le monde ; moi, j’arrive et je ne connais personne. Je serais trompée, et d’ailleurs je n’ai pas le temps !

LE CURÉ. — Madame la comtesse n’a pas le temps ?

DIANE. — Cela vous étonne ? Vous avez raison ! mais en réalité, tout en n’ayant rien à faire, je suis de ceux qui ne trouvent le temps de rien ! M’astreindre à quoi que ce soit au monde, y mettre de la suite… cela m’est impossible ! Tantôt je suis malade, tantôt je rêve, tantôt je suis trop triste ou trop gaie ; enfin, prenez-moi pour ce que je suis ; j’ai l’intention de faire du bien, mais je ne m’y entends pas, et puisque je n’ai à vous offrir que de l’argent, faute de zèle, prenez toujours l’argent, et priez pour que le zèle me vienne.

LE CURÉ. — Ce sera comme vous l’ordonnerez, madame ; c’est déjà beaucoup que d’avoir bonne intention, et Dieu a dit : paix aux hommes de volonté. J’aurais souhaité, dans l’intérêt de votre propre consolation, vous persuader de voir par vos propres yeux et de donner par vos propres mains. Cela eût chassé le désœuvrement et la mélancolie dont vous semblez vous plaindre…

DIANE. — Croyez-vous ?

LE CURÉ. — J’en suis certain. En se dévouant aux peines des autres, on oublie les siennes propres.

DIANE. — Que faudrait-il donc faire ? Voir moi-même les nécessiteux et les interroger sur leurs besoins ? Eh bien, envoyez-les-moi, monsieur le curé, avec un mot de votre main ; ils trouveront toujours créance auprès de moi.

LE CURÉ. — Tous n’oseront pas, madame. Il y a des gens fiers, et ce sont les plus à plaindre. Il vous faudrait aller chez eux gagner leur affection… cela vous serait si facile !

DIANE. — Aller chez eux ? Oui j’irai !… Mais dites-moi, sont-ils propres ? La malpropreté me fait horreur !

LE CURÉ. — Si vous êtes délicate à ce point, n’y allez pas, madame, car la misère a beau se préserver, il lui est difficile…

DIANE. — Je vois, mon cher pasteur, que mon sybaritisme vous scandalise.

LE CURÉ. — Je ne me permets pas…

DIANE. — Si fait, dites la vérité. J’aime assez à me faire dire mes vérités. Cela me contrarie, mais cela m’intéresse.

LE CURÉ. — Je n’ai pas assez l’honneur de vous connaître pour vous dire vos vérités, madame ; mais je crois comprendre que vous ne vous plaisez point à la campagne, et je pense que la bienfaisance active dissiperait vos ennuis.

DIANE. — Vous avez peut-être raison ; mais ce n’est pas la campagne qui m’ennuie, c’est la vie.

LE CURÉ. — Ah ! madame ! Cette vie est une vallée de larmes, et nous y sommes pour mériter le ciel.

DIANE. — Non, l’abbé, c’est une plaine de bâillements, et nous y sommes pour douter de tout.

LE CURÉ. — Que dites-vous, madame ? Vous auriez le malheur de douter ?

DIANE. — En théorie, c’est-à-dire en politique, je ne doute pas de l’Église romaine, et je la soutiens envers et contre tous. Si cette déclaration ne vous suffit pas pour me donner l’absolution à tous autres égards, vous êtes plus exigeant que la plupart des prêtres que je connais.

LE CURÉ. — Madame, je ne suis point un homme politique ; je suis un pauvre curé de campagne et un homme sincèrement convaincu. Je ne transige donc pas, et j’aimerais mieux pouvoir vous donner la vraie foi de l’esprit que de recevoir de vous cette froide adhésion à la lettre.

DIANE. — Vous m’intéressez, cher curé, vous êtes un bon prêtre, je le vois… Eh bien, convertissez-moi, je ne demande pas mieux. Venez me voir souvent, tous les jours… Et tenez ! dînez avec moi. Je fermerai ma porte aux visiteurs, et nous parlerons théologie toute la soirée. Je sens que cela m’occupera l’esprit.

LE CURÉ. — Pardon, madame, il m’est impossible aujourd’hui…

DIANE. — Vous n’avez pas le temps ? Eh bien, demain ! Venez me prendre dès le matin ; nous irons à cheval visiter les chaumières, et, chemin faisant, vous m’entretiendrez des choses divines. Oui, je m’en fais une fête ! Par une belle matinée, au soleil naissant, traverser les prairies humides de rosée et sentir son âme s’élever à Dieu dans ce temple de la nature… ce sera pour moi un grand plaisir, et j’aime mieux cela que les histoires de chasse et de Jockey-Club du marquis de Mireville. C’est convenu, vous viendrez ?

LE CURÉ. — Mille pardons, madame, je ne pourrais pas…

DIANE. — Pourquoi donc ? Ah ! vous ne voulez pas vous intéresser à l’œuvre de mon salut, l’abbé ? Vous pensez que mon âme ne vaut pas la peine…

LE CURÉ. — Je fais des vœux ardents pour votre salut, madame la comtesse, et mes plus ferventes prières seront pour vous. Ah ! que le Seigneur bénisse vos jours et verse ses bénédictions sur votre tête !… Mais… mes occupations, mes devoirs ne me permettent pas de me consacrer à une tâche assidue qui serait trop douce pour moi, et que le monde m’envierait trop pour ne pas calomnier mes intentions les plus pures… Je crois que voici une personne qui vous cherche… Je vous demande la permission de me retirer.

DIANE. — Mais non, mais non ! C’est le marquis. Restez donc avec nous, l’abbé ! Ce n’est pas un très-bon chrétien non plus, lui ! Vous nous prêcherez tous les deux, et personne n’y pourra trouver à redire.

(Il salue et s’éloigne.)


DIANE, GÉRARD.

DIANE. — Bonjour, Gérard ! Ah ! vous êtes l’homme de France qui sache baiser la main avec le plus de grâce ! Mais c’est toujours un peu la même chose, et je trouve bien calme votre manière de m’aborder, dans un moment où je suis tout émue d’une déclaration que je viens de recevoir.

GÉRARD. — Une déclaration ? de qui donc ? Je vous croyais en conciliabule édifiant avec le curé de votre village ?

DIANE. — Eh bien, c’est justement le curé de mon village qui vient de me faire une déclaration.

GÉRARD. — Vous moquez-vous ?

DIANE. — Nullement ! Oh ! ce n’est pas une déclaration d’amour passionnée, échevelée comme celle de nos gens du monde ; c’est une déclaration de peur, de défaite, de fuite, une déclaration de prêtre, enfin !

GÉRARD. — Vous vous connaissez en déclarations !

DIANE. — Mais oui ! Cela vous fâche ?

GÉRARD. — Cela m’inquiète.

DIANE. — Vous seriez donc jaloux ?

GÉRARD — Je le suis.

DIANE. — Ah ! tant mieux ! j’avais peur que vous ne le fussiez pas.

GÉRARD. — Peut-on aimer sans jalousie ?

DIANE. — Vous vous vantez, marquis ! Vous n’êtes pas jaloux ! À propos, il est fort bien, ce curé de Noirac ! Il n’a guère que trente ans, n’est-ce pas ? et il passe pour austère ?… Savez-vous que ce serait amusant de voir un peu souffrir ces farouches vertus du clocher ?

GÉRARD. — Ah ! madame, je crains que vous ne vous fassiez un plaisir de faire souffrir un peu tous ceux qui vous admirent.

DIANE. — S’ils ne souffrent qu’un peu, il n’y a pas grand mal.

GÉRARD. — Mais je vous prie de les faire souffrir beaucoup au contraire ! de les faire souffrir tous, excepté moi.

DIANE. — Ah ! voilà, que nous commençons à faire de l’esprit, à marivauder ?

GÉRARD. — Peut-on manquer de chercher à avoir de l’esprit auprès de vous ? Vous en donneriez aux plus simples.

DIANE. — Ah ! c’est donc bien malgré moi, car l’esprit m’ennuie horriblement !

GÉRARD. — Sans doute, celui des autres est si peu de chose…

DIANE — Ah ! laissons cela. Comment va la Duchesse ?

GÉRARD. — Son pied va tellement mieux qu’on a pu la ferrer ce matin,

DIANE — Est-ce que vous avez essayé Davenant au tilbury ?

GÉRARD. — Je l’ai fait essayer par Tony. Il a failli le tuer ; mais il en sera quitte pour deux côtes enfoncées et une cicatrice à la figure.