Le Diable à Paris/Série 4/Monsieur Prudhomme

Monsieur Prud’homme
Le Diable à ParisJ. HetzelVolume 4 (p. 129-135).
MONSIEUR PRUDHOMME
synthèse de la sottise
I

L’existence officielle de Monsieur Prudhomme date de vingt-cinq ans. Auparavant il était, sans nul doute, mais il n'était qu’à l’état de chaos. Rudis indigestaque moles, il attendait son créateur : le limon dont Henri Monnier forma le premier Prudhomme fut un employé de ministère qui lui tomba un jour sous la main, chez un feuilletoniste célèbre logé dans une maison entre cour et jardin ; l’employé arriva et dit gravement : « Vous habitez un Édenne, monsieur, un véritable Édenne. » Dans ce vagissement incertain, Henri Monnier trouva l’éloquence de son type.

Monsieur Prudhomme n’a été longtemps que l’élève de Brard et Saint-Omer, expert assermenté près les cours et tribunaux, mais ce modeste calligraphe répondait à des personnifications si complexes, que sa contagion de vérité gagna tout de suite les milieux environnants et enfin tous les corps d’état. Aujourd’hui Monsieur Prudhomme est presque partout, ce qui prouve qu’il est une large réalité, et non pas un étroit idéal de bourgeois, imaginé par un rapin mécontent. Chaque sphère sociale contient plus ou moins son Prudhomme ; les artistes ont le leur, ainsi que les gens de lettres ; il y en a dans l’industrie, dans la magistrature, dans la finance, dans les hommes d’épée ; on ne peut donc pas accuser ce nom si répandu d’excitation à la haine des citoyens les uns contre les autres ; seulement l’épanouissement entier de ce type demande surtout la petite aisance, la fortune pénible, l’éducation commune ; les hommes de travail ont trop peu de temps, les gens de haut loisir ont trop de temps pour tomber dans le Prudhomisme.

Monsieur Prudhomme n’est donc pas une individualité, c’est une famille, un genre, une race ; créature aussi parisienne que départementale, tout le monde l’a rencontré, la police de l’observation, même indifférente, a son signalement. On le reconnaît à la mise, au regard, à l’attitude, à la parole, à l’intonation de la voix. La définition morale de ces types sans commencement ni fin est assez difficile. Définir, c’est borner, et à mesure qu’on croit avancer sur ce terrain où l’alluvion est perpétuelle, la limite recule ; nous essayerons pourtant de donner la carte du domaine spirituel de ce Carabas roturier.

Monsieur Prudhomme, c’est toute cette incarnation collective : la nullité auguste ; la verbosité solennelle ; la critique à rebours ; l’impression triviale de toute idée noble, et vice versâ ; la propriété dans le lieu commun ; l’imposance dans le saugrenu ; la bonhomie aigre ; la fleur de rhétorique dans l’inepte ; l’emportement dans la platitude ; l’égoïsme doucereusement brutal ; la consolation qui désespère ; la gaieté qui navre ; le scepticisme bête ; l’hilarité vulgaire ; le sérieux dans la futilité. — Il a forcément le port décisif, le geste magistral, le son de voix raisonneur et la physionomie délibérante.

Monsieur Prudhomme est le plus radical incurable de cette maladie des intellectualités médiocres que le vocabulaire dérobé de l’art a nommé le Poncif. Le Poncif, c’est la formule de style, de sentiment, d’idée ou d’image qui, fanée par l’abus, court les rues avec un faux air hardi et coquet.

Le Poncif est la cérémonie du banal. Exemples : La voir, l’atteindre, la saisir, la sauver, fut pour notre héros l’affaire d’un instant.C’est plus qu’un bon livre, c’est une bonne action.To be or not to be, comme dit Hamlet.On ne remplace pas une mère.Le plus beau fleuron de sa couronne.Un pareil fait n’a pas besoin de commentaires.La plus franche cordialité n’a pas cessé de régner pendant le banquet.Le courage du lion et la prudence du serpent.l’horizon politique se rembrunit, etc. Le Poncif est encore la pépinière des substantifs tout adjectivés : le meilleur des pères, l’aventure la plus piquante, la mâle fierté, les intraitables convictions, les bons et simples habitants des champs.

Enfin, à un point de vue plus élevé, l’élément Prudhomme, ce sont les petites misères des riches d’esprit, les défaillances courtes des intelligences les plus sûres d’elles-mêmes, et, pour les trouveurs les mieux exercés, la rencontre fatale du mot ou du sentiment qui ne sont pas ceux de la situation. L’organisation la plus épurée a peut-être dans sa composition un peu de Prudhomisme à l’état d’alliage : parmi les fées qui viennent vous douer au jour de votre naissance, la fée Carabosse ne se glisse-t-elle pas toujours ? Henri Monnier lui-même a parlé par la bouche de son héros, lorsqu’il s’est appelé dans la Famille improvisée : Joyeux artiste observateur. On prétend même, calomnie vraisemblable, qu’à force de se mettre dans la peau de Monsieur Prudhomme, Henri Monnier a fini par y rester : vengeance risible ! le créateur remanié par sa création ; le bourreau qui devient sa victime ; l’homme chassé de lui-même par son propre type !

II

Monsieur Prudhomme est donc l’étiquette d’un ordre de faits et d’idées plus saillant dans la basse classe, plus circonspect dans la classe moyenne, presque effacé dans la haute classe. C’est en effet à la petite bourgeoisie que commence et à la grande bourgeoisie que finit ce type laborieux ; nous avons dit pourquoi ni le peuple ni l’aristocratie ne comprennent guère de Prudhommes. — Maintenant que nous avons essayé de définir Monsieur Prudhomme, tâchons de le faire agir et parler.

Pour ne pas prendre un milieu trop criard, c’est lui qui, à propos d’un amiral mort dans son lit, s’écrie, avec le soupir rassis des gens qui philosophent :

« Voyez ce vaillant capitaine ; pendant vingt ans il a affronté le courroux des éléments déchaînés et l’horreur des batailles, et il vient de décéder comme un simple particulier ! Ce que c’est que de nous !… »

C’est encore lui qui laisse entendre que la cathédrale de son choix serait celle qui réunirait : la nef d’Amiens, le portail de Reims, le chœur de Beauvais et la flèche de Strasbourg. En attendant, il cite avec orgueil l’architecture de Saint-Sulpice. En parlant des artistes, il ne dit plus : Ce sont des meurt-faim, mais il déclare poliment que jamais sa fille n’épousera un artiste. C’est lui qui a inventé ces grâces du langage : appeler le cocher : un Automédon, et les chasseurs : des Nemrod. Il confond, avec la frivolité de l’homme sérieux, tous les rangs de l’art contemporain : il y a des talents supérieurs dont il ne saura jamais le nom ; mais ces expressions voltigent toujours sur ses lèvres avec un sourire admiratif : le pinceau de Zeuxis, — le ciseau de Praxitèle. Il payerait bien cher un Apelles ! Quant à la poésie, qu’il prononce pouahsie, quand il vous a révélé que c’est de la viande creuse, il ajoute : « Eh mon Dieu ! des vers ! qui n’en a pas fait !… Moi aussi, dans mon temps, je versifiais très-joliment !… » Expliquez maintenant pourquoi il a un baromètre en forme de lyre ? D’un autre côté, aperçoit-il un poëte qui déjeune à la fourchette, il lui dit avec un sourire de dédain : « Savez-vous que ce que vous faites là n’est pas très-poétique ! » Il aime les petits motifs coulants, auxquels on peut hocher la tête, et qui se retiennent aisément. C’est lui qui dit de feu Fiévée : C’était un maître homme ; et de feu Laharpe : On ne fait pas mieux aujourd’hui. En religion, lorsqu’il est entre quatre yeux, il vous dira en clignant de l’œil, et parlant des gens qui communient, qu’il ne prise pas beaucoup ces mangeurs de pains à cacheter. C’est encore lui qui vous riposte quand vous vous plaignez du froid : Si vous étiez en Sibérie, qu’est-ce que vous feriez ? N’avez-vous que vingt-cinq ans, et êtes-vous fatigué d’avoir monté sept étages, il vous dit ironiquement : Un jeune homme ! Ses idées sur le mariage consterneraient George Sand : « Après tout, décrète-t-il, une femme est une femme, la beauté est un don éphémère » » Quant à l’esprit, il ne sert qu’à faire des sottises ; aussi épouse-t-il une femme qui est à la fois un zéro et un épouvantail. Quant à l’amour, il hausse les épaules en en parlant, et il ajoute : J’aime mieux qu’un jeune homme aille voir les filles que d’avoir une maîtresse ; au moins il ne se ruinera pas. Des romans de Balzac, il prétend qu’ils farcissent l’imagination. D’un homme qui, en dehors du mariage, aura aimé dix ans la même femme, il dira qu’il s’adonne à la débauche. Ses enfants construisent un château de cartes : le château fond ; il leur dit en levant les yeux au ciel : Voilà l’image de la vie ! Il répand partout que sa dame ne lit pas, et un compère lui réplique Vous êtes bien heureux ! C’est lui enfin qui, en wagon, lorsqu’on lui demande si la fumée ne l’incommode pas, répond magistralement : « Non, monsieur, elle me rappelle la gloire ! »

Peintre, il choisit volontiers de ces sujets de tableau : Un Monsieur avec un chapeau de femme, et Une Dame avec un chapeau d’homme. Poète tragique, il aligne des alexandrins dans ce goût :

Loin de ces lieux, Hystaspe, il faut porter tes pas.
Que l’aurore, demain, ne t’y retrouve pas !

Auteur comique, il cède ainsi à sa verve :

« Tiens ! tiens ! c’est Dolinval, le meilleur des notaires !
— Oui, je viens vous parler d’importantes affaires.
— Tout à vous ; comment va votre dame ? — Assez bien.
— Et Paul ? — Il tousse un peu. — Cela ne sera rien. »

Fabuliste, il se plaît aux ouvrages en deux volumes, divisés ainsi : Livre premier, chapitre premier, fable première. — D’autres ont fait parler les animaux, les végétaux, les minéraux ; lui fait parler les choses artificielles, toujours pour corriger doucement les ridicules des humains, témoin son apologue suivant :

LA SONNETTE ET LA PENDULE

En regardant une pendule,
Une sonnette se disait :
« Que mon destin est ridicule !

Je réponds à chacun, dès qu’à chacun il plaît

De venir en cette demeure ;

Vous, du moins, gravement, vous ne dites que l’heure. »

Or, en cet instant, par hasard,
— Il était midi moins un quart, —

La pendule commence un singulier ramage,
Sonnant dix, onze coups, et même davantage.

(On eût pu croire, à l’écouter,

Entendre un député que je pourrais citer.)
La sonnette se dit alors : « Quelle imprudence !
Ne plaignons pas mon sort, si mon sort est plus bas :

Au moins je garde le silence
Quand on ne m’interroge pas ! »

Critique, ce qu’il demande au théâtre, c’est une fable bien tissée, de la gaieté décente et de la satire sans fiel ; c’est lui qui écrit, en rendant compte d’une première représentation :

« On a nommé le coupable (l’auteur) au milieu des applaudissements ; la pièce a été bien jouée par les deux complices, Samson et Régnier. Mlle Fix a de la jeunesse et de la beauté, ce qui ne gâte rien. »

Une actrice change de théâtre, il l’appelle la jolie transfuge. On annonce une pièce nouvelle, il finit par ce mot menaçant : Nous verrons bien ! A-t-il à parler d’une extravagance en un acte, il l’analyse longuement, en prenant ce ton gaillard dès le début :

« Il faut avouer que Galoubet est un singulier drôle, etc. »

Voilà pour l’enjouement. — Pour le côté sérieux de la critique, car il sait mêler, selon le précepte d’Horace, utile dulci, il excelle à raconter comme quoi le Tartufe se nommait d’abord l’Imposteur. Il raconte que M. de Lamoignon ayant défendu la pièce à la deuxième représentation, Molière s’avança sur la scène, et dit :

« Monsieur le président ne veut pas qu’on le joue. »

Une de ses malices est celle-ci : une pièce s’appelle, par malheur, la Journée des Dupes :

« Tout bien considéré, j’ai bien peur que la journée des dupes n’ait été pour le public. »

La pièce était passable ; tant pis ! il fallait qu’il fît son mot.

Orateur, il monte à la tribune en s’écriant :

« Messieurs, le Pou-âr (c’est la prononciation parlementaire de pouvoir, comme cûeur est la prononciation dramatique de cœur), le Pou-âr veut nous mener aux abîmes ; ne le suivons pas sur ce terrain ! »

Économiste, il croit devoir démontrer la légitimité de la propriété, et il tire ses arguments de l’exemple des castors, ces industrieux animaux qui possèdent réellement animo domini ; journaliste, il s’exprime ainsi à la veille des cataclysmes :

« Nous ne sommes pas de ceux qui, dans les circonstances telles que celles où nous sommes momentanément placés, croiraient devoir exercer sur l’opinion de leurs concitoyens une influence par trop décisive. C’est pour nous un droit, nous irons plus loin, c’est un devoir de nous abstenir en pareille occurrence, et nous n’apprendrons rien à personne en disant avec Marcus Tullius Cicéron qu’il est des temps incertains où une réserve prudente est plus fertile en résultats fructueux qu’une agressive témérité. »

Le mobilier de Monsieur Prudhomme varie suivant la position sociale ; quelques généralités suffiront ; il a beaucoup aimé l’acajou, il le trahit maintenant pour l’imitation d’écaille ; de même qu’il avait abandonné les vases de fleurs artificielles pour les produits de la potichomanie ; il a un petit jardinier en bois colorié au fond de son parterre, et dans son cabinet il entretient sous un globe de verre un Napoléon en chocolat. Il vénère le ruolz ; il met de fausses manches pour faire aller sa chemise un jour de plus.

Monsieur Prudhomme est de tout. Il compose studieusement sa future épitaphe, et attache à sa personne un tas de petits titres dérisoires et abstraits, comme on attache des grelots au cou d’un épagneul : Président du comité de surveillance des intérêts locaux, secrétaire-archiviste du comité central de désinfection publique, correspondant honoraire de l’athénée du Beauvaisis, délégué cantonal, rapporteur, commissaire, etc. Nul n’est plus heureux que lui quand il peut dire, en parlant de lui-même, à sept ou huit personnes qui bâillent : Votre président, messieurs, ne se dissimule pas, etc. Enfin le signe de l’honneur aidant, avec la cravate blanche, et la calvitie, bien entendu, il arrive à être un homme considérable ; c’est alors qu’il se donne le plaisir de prononcer quelques discours sur la tombe de ses amis ; dernièrement on enterrait Lefébure, un de ses pairs ; Monsieur Prudhomme, qui tient à la vie, s’est écrié d’un ton pathétique :

« Puisqu’il nous est défendu de te suivre, ô Lefébure, adieu, nous nous reverrons dans un monde meilleur. »

Et il est allé déjeuner, en arrosant ses mets d’un vin généreux, toutefois sans excès ; car, dit-il, je ne suis pas partisan des libations trop copieuses ; mais je vais sur mes cinquante-six ans, et, nul n’en ignore, Bacchus est le lait des personnes d’âge.

III

Monsieur Prudhomme est passé maintenant dans les intermédiaires reçus, dans les éléments de classification, dans les termes de comparaison. On sait à qui renvoyer telle sensation, tel jugement, telle manière d’être. Le cervelet de Prudhomme est devenu le foyer sacré d’une famille d’idées ; pour ces types d’une capacité inouïe, le plagiat, en effet, n’est pas à craindre ; à leur insu, les contrefaçons ajouteraient à l’œuvre ; depuis le Prudhomme primordial, il en a été créé cent autres, beaucoup plus complets et qui rentrent tous dans le premier. Ce que le crayon, la plume, la causerie, ont fait pour populariser et diversifier ce type, serait incalculable. Pour notre part, c’est à nous qu’a été dit, et c’est nous qui avons répandu ce mot fameux : Napoléon 1er était un ambitieux : s’il avait voulu rester simple officier d’artillerie, il se serait marié, il aurait eu des enfants, il vivrait peut-être encore tranquille. Prudhomme a naturellement porté à son avoir cette inspiration de sa judiciaire, et malgré les continuateurs, quoique l’idée première du type ait été bien remaniée, Henri Monnier n’en reste pas moins le glorieux créateur de l’immortel Monsieur Prudhomme.

Voici les armes parlantes que nous proposons pour l’auguste élève de Brard et de Saint-Omer : Une Lutécienne à voiles sombrant dans un cratère, avec cette devise dont le texte étourdissant est emprunté à son répertoire des fêtes carillonnées : Le char de l’État navigue sur un volcan !

xavier aubryet.